Des fourmis et des sorciers
Que disait-elle ?
Le Gryffon tenta de se rattacher à ce qu’il pouvait : Son regard déterminé que rien ni personne ne parviendrait à faire flancher, ses lèvres faussement pincées lorsqu’elle le réprimandait, ses mains fragiles, et souvent les seuls remparts aux sourires qu’elle ne souhaitait pas lui dévoiler, et ses cheveux coulant sur ses épaules telle une rivière. La fille en face de lui était pourtant bien Aelle, mais ses paroles semblaient empruntées à une autre. « Détruire la vie », « Tout exploser », ces mots ne pouvaient être les siens. L’hypersensible ressenti instantanément chez son amie de la lassitude, et de la révolte mêlée a de la tristesse. Mais il y avait aussi de la rancœur contre le Monde entier. Qui avait elle laissé s’insinuer dans son esprit, au point de le laisser distiller cette obscurité ?
Il lui parlait de la vie, de ses mille couleurs et mille facettes. Elle lui répondait noirceur et extermination de tout ce dont il se nourrissait pour exprimer sa magie. Elle dénigrait ce qui le composait en tant que sorcier, dans son intimité la plus profonde. À chacune de ses phrases, une chape de plomb commençait à compresser les entrailles de l’Écossais.
Il ressentit le besoin de prendre appui sur le tronc du chêne juste à côté de lui, absorber la respiration de cet arbre centenaire, sentir l’écorce crisser sous ses doigts. Il ferma les yeux un instant, et remplit ses poumons d’oxygène aux essences boisées de mousse et d’humus.
- Qui t’a fait ça, Aelle ?
Rien d’autre ne parvint à s’extirper d’entre ses lèvres.
Le Gryffon tenta de se rattacher à ce qu’il pouvait : Son regard déterminé que rien ni personne ne parviendrait à faire flancher, ses lèvres faussement pincées lorsqu’elle le réprimandait, ses mains fragiles, et souvent les seuls remparts aux sourires qu’elle ne souhaitait pas lui dévoiler, et ses cheveux coulant sur ses épaules telle une rivière. La fille en face de lui était pourtant bien Aelle, mais ses paroles semblaient empruntées à une autre. « Détruire la vie », « Tout exploser », ces mots ne pouvaient être les siens. L’hypersensible ressenti instantanément chez son amie de la lassitude, et de la révolte mêlée a de la tristesse. Mais il y avait aussi de la rancœur contre le Monde entier. Qui avait elle laissé s’insinuer dans son esprit, au point de le laisser distiller cette obscurité ?
Il lui parlait de la vie, de ses mille couleurs et mille facettes. Elle lui répondait noirceur et extermination de tout ce dont il se nourrissait pour exprimer sa magie. Elle dénigrait ce qui le composait en tant que sorcier, dans son intimité la plus profonde. À chacune de ses phrases, une chape de plomb commençait à compresser les entrailles de l’Écossais.
Il ressentit le besoin de prendre appui sur le tronc du chêne juste à côté de lui, absorber la respiration de cet arbre centenaire, sentir l’écorce crisser sous ses doigts. Il ferma les yeux un instant, et remplit ses poumons d’oxygène aux essences boisées de mousse et d’humus.
- Qui t’a fait ça, Aelle ?
Rien d’autre ne parvint à s’extirper d’entre ses lèvres.
Gabryel Fleurdelys
Sorcier diplômé
Médiateur PFR
Des fourmis et des sorciers
Je n'avais pas remarqué que mon poing s'était serré. Je me force pour rendre leur liberté à mes doigts tout en avalant des goulées d'air qui me semblent glaciales. La grisaille a pris le pas sur mon humeur, ça y est. Je descends un cran de plus vers l'obscurité. Un instant auparavant je n'étais que maussade ; désormais je suis sombre. Sombre comme je parviens si bien à le faire. Le seul problème, c'est que je n'ai jamais réussi à l'être totalement avec Gabryel. Le voir là, à l'orée de mon regard, m'empêche de sombrer tout à fait. Car derrière cette face nouvelle que je découvre, ce visage plus mature, ces traits plus marqués, se cachent ses rires enfantins, ses histoires de fourmis et toutes ces choses qui m'agacent sur le coup mais qui sont la raison même de pourquoi je n'ai pas mis un terme à notre relation.
Je déglutis péniblement. Du bout des doigts, j'essuie mes joues sur lesquelles ruisselle la pluie. Je suis de plus en plus trempée alors que Gabryel est aussi sec que s'il se trouvait à l'intérieur. Le contraste nous va bien. Après tout, sombre comme je suis, triste comme je suis, je suis celle qui doit être sous la pluie ; lui doit être à l'abri de la tempête puisqu'il voit la vie peu importe où il pose son regard.
Je le suis des yeux lorsqu'il s'adosse à l'arbre. Allez, réagis, dis quelque chose ! Je m'attends presque à ce qu'il dénigre mes aveux. À ce qu'il se lance dans un long discours sur la beauté de la vie. Il conclura en me disant que je porte un regard différent sur le monde. Que ce n'est que cela, rien de plus. Seulement un regard différent. Pas une envie brutale et profonde de détruire ce qu'il trouve magnifique.
Mais ce n'est pas ce qu'il me dit.
Qui m'a fait ça ?
La question me semble d'une violence inouïe. Les mots s'immiscent dans les replis de mon coeur et s'infiltrent jusqu'au centre de mon corps ; ils titillent des souvenirs qui ne me plaisent guère et associent à ce qui des visages qui n'ont absolument rien à faire dans mon esprit puisque je considère en toute conscience la question de Gabryel comme une erreur incommensurable : il ne sait pas ce qu'il dit. Personne ne m'a fait ça. Personne n'est coupable de ce que je suis. Aucun des visages que mon esprit évoque m'a fait telle que je suis. J'ai envie de le lui clamer haut et fort ! Je n'ai besoin de personne pour être ce que je suis !
« Pourquoi ce serait de la faute de quelqu'un ? »
Ma voix s'élève, légèrement outrée, passablement affligée — essaie de comprendre ce que je suis en train de te dire !
« C'est trop difficile d'accepter que c'est juste ce que je suis ? On m'a rien fait.»
Devrais-je m'étonner qu'il ne comprenne pas ? Après tout, il a toujours été désespéramment positif. Toujours. Je ne suis même pas certaine qu'il puisse comprendre de quoi je parle exactement. Ce n'est pas son monde. Le désespoir revient, plus fort encore que lorsque je l'ai surpris avec son monde invisible. Qu'est-ce que je fous là ?
Je déglutis péniblement. Du bout des doigts, j'essuie mes joues sur lesquelles ruisselle la pluie. Je suis de plus en plus trempée alors que Gabryel est aussi sec que s'il se trouvait à l'intérieur. Le contraste nous va bien. Après tout, sombre comme je suis, triste comme je suis, je suis celle qui doit être sous la pluie ; lui doit être à l'abri de la tempête puisqu'il voit la vie peu importe où il pose son regard.
Je le suis des yeux lorsqu'il s'adosse à l'arbre. Allez, réagis, dis quelque chose ! Je m'attends presque à ce qu'il dénigre mes aveux. À ce qu'il se lance dans un long discours sur la beauté de la vie. Il conclura en me disant que je porte un regard différent sur le monde. Que ce n'est que cela, rien de plus. Seulement un regard différent. Pas une envie brutale et profonde de détruire ce qu'il trouve magnifique.
Mais ce n'est pas ce qu'il me dit.
Qui m'a fait ça ?
La question me semble d'une violence inouïe. Les mots s'immiscent dans les replis de mon coeur et s'infiltrent jusqu'au centre de mon corps ; ils titillent des souvenirs qui ne me plaisent guère et associent à ce qui des visages qui n'ont absolument rien à faire dans mon esprit puisque je considère en toute conscience la question de Gabryel comme une erreur incommensurable : il ne sait pas ce qu'il dit. Personne ne m'a fait ça. Personne n'est coupable de ce que je suis. Aucun des visages que mon esprit évoque m'a fait telle que je suis. J'ai envie de le lui clamer haut et fort ! Je n'ai besoin de personne pour être ce que je suis !
« Pourquoi ce serait de la faute de quelqu'un ? »
Ma voix s'élève, légèrement outrée, passablement affligée — essaie de comprendre ce que je suis en train de te dire !
« C'est trop difficile d'accepter que c'est juste ce que je suis ? On m'a rien fait.»
Devrais-je m'étonner qu'il ne comprenne pas ? Après tout, il a toujours été désespéramment positif. Toujours. Je ne suis même pas certaine qu'il puisse comprendre de quoi je parle exactement. Ce n'est pas son monde. Le désespoir revient, plus fort encore que lorsque je l'ai surpris avec son monde invisible. Qu'est-ce que je fous là ?
Des fourmis et des sorciers
Bien évidemment, la question de Gabryel ne fut absolument pas du goût de la Poufsouffle. Le garçon ne s’attendit guère à ce qu’Aelle impute sa soit disant réelle nature à de douteuses rencontres, mais qu’elle assumerait ses mots jusqu’à son dernier souffle. C’était Aelle, il le savait déjà, elle ne trichait pas. Pourtant, comment assimiler ce discours d’une jeune fille avec laquelle il avait construit un petit moulin en bois, les pieds dans l’eau, ou contemplé hier encore, et des heures durant, la beauté du paysage qui les entourait, assis sur la passerelle du Petit Chalet, dans le silence du vent ? Ce ne pouvait être cette même sorcière à l’origine d’un enchanteur Avifors, quelques mois auparavant, et dont il avait un jour caressé la main, allongés tous les deux dans l’herbe fraiche, les nuages envoûteurs pour tête de lit. Cette conversation lui paraissait irréelle.
Le visage de l’adolescent se transforma, ses traits se durcirent bien malgré lui. Il n’était soudainement plus cet enfant rêveur, dont le moindre vol d’oiseau le déconnectait des autres. Il présentait la posture d’un apprenti sorcier, aux portes de maîtriser bon nombre de sortilèges, échangeant avec une autre apprentie sorcière. Il voulait comprendre.
- Quand tu parles de détruire la vie, quelle en serait la finalité ? Que cela t’apporterait-il ? Je ne peux pas croire, tu as raison, que seul le plaisir te motive à ce type de magie.
Nul bégaiement ne s’était glissé dans ses mots. Il maîtrisait ses interrogations. Ce qu’Aelle pouvait ressentir constituait l’un des éléments les plus importants dans sa petite vie. Elle avait pris une place démesurée dans son existence. Et puis, que pouvait faire ce jeune empathe de ces émotions en pagaille, insinuées dans son esprit, absorbées par son système rachidien, toutes droit issues de ce qu’Aelle lui renvoyait. Il lui fallait des réponses, afin d'évacuer ces sensations effroyables, de les chasser. Pour cette fois, son intuition s’était clairement fait la malle. Il ne parvenait pas à anticiper les réponses d’Aelle. Gabryel ne ressentait que sa colère.
Le visage de l’adolescent se transforma, ses traits se durcirent bien malgré lui. Il n’était soudainement plus cet enfant rêveur, dont le moindre vol d’oiseau le déconnectait des autres. Il présentait la posture d’un apprenti sorcier, aux portes de maîtriser bon nombre de sortilèges, échangeant avec une autre apprentie sorcière. Il voulait comprendre.
- Quand tu parles de détruire la vie, quelle en serait la finalité ? Que cela t’apporterait-il ? Je ne peux pas croire, tu as raison, que seul le plaisir te motive à ce type de magie.
Nul bégaiement ne s’était glissé dans ses mots. Il maîtrisait ses interrogations. Ce qu’Aelle pouvait ressentir constituait l’un des éléments les plus importants dans sa petite vie. Elle avait pris une place démesurée dans son existence. Et puis, que pouvait faire ce jeune empathe de ces émotions en pagaille, insinuées dans son esprit, absorbées par son système rachidien, toutes droit issues de ce qu’Aelle lui renvoyait. Il lui fallait des réponses, afin d'évacuer ces sensations effroyables, de les chasser. Pour cette fois, son intuition s’était clairement fait la malle. Il ne parvenait pas à anticiper les réponses d’Aelle. Gabryel ne ressentait que sa colère.
Dernière modification par Gabryel Fleurdelys le 22 août 2025, 23:48, modifié 1 fois.
Gabryel Fleurdelys
Sorcier diplômé
Médiateur PFR
Des fourmis et des sorciers
« Ça me fait du bien ! tonné-je, le regard accusateur. Tu comprends pas ! »
Oui, il ne comprend pas. Il prend malgré tout la conversation au sérieux si j'en crois son ton étrangement maîtrisé et son visage qui ne montre plus rien de l'enfant rêveur que je l'ai accusé d'être lors de notre première rencontre. Il m'énerve avec sa tronche toute sérieuse alors que clairement il n'a aucune idée de ce que je suis en train de lui dire. Comme s'il remettait en question cette part qui existe en moi, celle qui parfois me torture et qui d'autre fois me plait tant que je ne souhaite rien de plus que de la chérir.
Son ton me rappelle celui que Loewy a emprunté un jour. Quand elle s'est moquée en se demandant de quelle grande noirceur je pouvais bien être faite moi qui n'avais que seize ans, moi qui étais une enfant à ses yeux, moi qui n'avais soi-disant rien connu de suffisamment fort et bouleversant pour avoir le droit de proférer une phrase telle que : « Les livres ne suffisent plus ! ». La Directrice non plus ne m'a pas cru lorsque j'ai argué que la magie m'appelait. Ou du moins, elle ne m'a pas cru comme j'aurais aimé qu'elle le fasse. Et aujourd'hui, Gabryel non plus ne me croit pas, il doute, il ne comprend pas. Il ne peut même pas imaginer ce que je ressens parfois !
Merlin, dois-je donc aller chercher cette foutue Delphillia et la lui agiter sur le nez pour qu'il comprenne ?! Veut-il que je lui dise à voix haute combien j'ai aimé lui lancer un Acuo, combien j'ai aimé la voir souffrir et découvrir sur son visage les traces de la violence magique que je lui ai faite subir ? Veut-il que je lui explique, Gabryel, pourquoi j'ai baissé mon bouclier ce jour-là, lorsqu'elle s'est précipitée vers moi ? Je savais très bien ce qu'elle voulait me faire pourtant j'ai baissé mon bouclier, je l'ai laissée me renverser et me rouer de coups... Pourquoi ?
Je ne veux pas mettre de mots sur ces choses. Je sais juste qu'elles sont présentes en moi. Je sais juste que lorsque la tension se fait trop grande tout à l'intérieur de moi, lorsque les émotions grandissent, j'ai besoin d'agir sur le monde, de le malmener, de le voir exploser pour que la tension s'apaise. Il ne peut pas comprendre. Il ne peut pas comprendre tout le plaisir que je peux prendre à balancer mon poing dans un mur... Il ne peut pas comprendre ce plaisir indécent que je ressens quand j'explose avec un naturel déconcertant un rocher à l'aide de ma magie. Il ne peut pas comprendre ce que j'ai ressenti ce jour-là sur le Plateau, la puissance à l'état pur dans mes veines, le pouvoir, la possibilité de faire tout ce que je voulais seulement parce que j'en étais capable.
Lui ne voit que les couleurs de la magie, la beauté des arbres, des branches, des brins d'herbe, du vent qui s'amuse avec les pans de ma cape. Il ne peut pas croire que seul le plaisir me motive à utiliser la magie sous sa forme la plus violente ! Le pouvoir, le contrôle, la puissance. Merlin, il ne peut pas y croire ?
J'agis sans en avoir conscience. Je me tourne à demi vers la colline qui grimpe en pente douce, le château en arrière plan. Je vise un monticule de terre pas plus gros qu'une chaise. La pluie agresse les brins d'herbe qui le recouvre.
« Confringo, » articulé-je d'une voix calme.
L'explosion est violente mais je m'y attendais, je ne sursaute pas. Le bruit me fait bourdonner les oreilles, la force du sortilège m'envoie quelques résidus de terre. Bien peu : j'ai pris soin de viser une cible suffisamment lointaine pour que nous ne soyons pas en danger. Le monticule a disparu, remplacé par un trou, comme si un montre géant avait croqué un morceau de colline.
Je ramène mon regard sur Gabryel, le souffle court, les joues rouges, la fatigue qui cogne contre mon crâne. Je n'aurais pas dû faire ça, je le regrette déjà. D'une part parce que c'était idiot — et interdit —, d'autre part parce que je ne sais pas ce que je cherche à faire, pourquoi j'essaie si fort de lui montrer de quoi je suis capable... Peut-être parce que je suis persuadée qu'il ne pourra pas l'accepter ? Quitte à ce qu'il n'aime pas ce que je suis, autant qu'il s'en rende compte dès à présent, non ?
Je m'accroche à son regard, aux angles désormais durs de son visage. Ce garçon que je connais depuis près de trois ans maintenant et avec lequel je n'ai partagé que des moments de douceurs — si l'on oublie ce bal horrible qui nous étrangement rapproché.
« Ça me fait du bien, t'imagine même pas. »
Mais pas autant que lorsque je lance un tel sortilège en étant dans un état émotionnel chaotique, c'est vrai.
Oui, il ne comprend pas. Il prend malgré tout la conversation au sérieux si j'en crois son ton étrangement maîtrisé et son visage qui ne montre plus rien de l'enfant rêveur que je l'ai accusé d'être lors de notre première rencontre. Il m'énerve avec sa tronche toute sérieuse alors que clairement il n'a aucune idée de ce que je suis en train de lui dire. Comme s'il remettait en question cette part qui existe en moi, celle qui parfois me torture et qui d'autre fois me plait tant que je ne souhaite rien de plus que de la chérir.
Son ton me rappelle celui que Loewy a emprunté un jour. Quand elle s'est moquée en se demandant de quelle grande noirceur je pouvais bien être faite moi qui n'avais que seize ans, moi qui étais une enfant à ses yeux, moi qui n'avais soi-disant rien connu de suffisamment fort et bouleversant pour avoir le droit de proférer une phrase telle que : « Les livres ne suffisent plus ! ». La Directrice non plus ne m'a pas cru lorsque j'ai argué que la magie m'appelait. Ou du moins, elle ne m'a pas cru comme j'aurais aimé qu'elle le fasse. Et aujourd'hui, Gabryel non plus ne me croit pas, il doute, il ne comprend pas. Il ne peut même pas imaginer ce que je ressens parfois !
Merlin, dois-je donc aller chercher cette foutue Delphillia et la lui agiter sur le nez pour qu'il comprenne ?! Veut-il que je lui dise à voix haute combien j'ai aimé lui lancer un Acuo, combien j'ai aimé la voir souffrir et découvrir sur son visage les traces de la violence magique que je lui ai faite subir ? Veut-il que je lui explique, Gabryel, pourquoi j'ai baissé mon bouclier ce jour-là, lorsqu'elle s'est précipitée vers moi ? Je savais très bien ce qu'elle voulait me faire pourtant j'ai baissé mon bouclier, je l'ai laissée me renverser et me rouer de coups... Pourquoi ?
Je ne veux pas mettre de mots sur ces choses. Je sais juste qu'elles sont présentes en moi. Je sais juste que lorsque la tension se fait trop grande tout à l'intérieur de moi, lorsque les émotions grandissent, j'ai besoin d'agir sur le monde, de le malmener, de le voir exploser pour que la tension s'apaise. Il ne peut pas comprendre. Il ne peut pas comprendre tout le plaisir que je peux prendre à balancer mon poing dans un mur... Il ne peut pas comprendre ce plaisir indécent que je ressens quand j'explose avec un naturel déconcertant un rocher à l'aide de ma magie. Il ne peut pas comprendre ce que j'ai ressenti ce jour-là sur le Plateau, la puissance à l'état pur dans mes veines, le pouvoir, la possibilité de faire tout ce que je voulais seulement parce que j'en étais capable.
Lui ne voit que les couleurs de la magie, la beauté des arbres, des branches, des brins d'herbe, du vent qui s'amuse avec les pans de ma cape. Il ne peut pas croire que seul le plaisir me motive à utiliser la magie sous sa forme la plus violente ! Le pouvoir, le contrôle, la puissance. Merlin, il ne peut pas y croire ?
J'agis sans en avoir conscience. Je me tourne à demi vers la colline qui grimpe en pente douce, le château en arrière plan. Je vise un monticule de terre pas plus gros qu'une chaise. La pluie agresse les brins d'herbe qui le recouvre.
« Confringo, » articulé-je d'une voix calme.
L'explosion est violente mais je m'y attendais, je ne sursaute pas. Le bruit me fait bourdonner les oreilles, la force du sortilège m'envoie quelques résidus de terre. Bien peu : j'ai pris soin de viser une cible suffisamment lointaine pour que nous ne soyons pas en danger. Le monticule a disparu, remplacé par un trou, comme si un montre géant avait croqué un morceau de colline.
Je ramène mon regard sur Gabryel, le souffle court, les joues rouges, la fatigue qui cogne contre mon crâne. Je n'aurais pas dû faire ça, je le regrette déjà. D'une part parce que c'était idiot — et interdit —, d'autre part parce que je ne sais pas ce que je cherche à faire, pourquoi j'essaie si fort de lui montrer de quoi je suis capable... Peut-être parce que je suis persuadée qu'il ne pourra pas l'accepter ? Quitte à ce qu'il n'aime pas ce que je suis, autant qu'il s'en rende compte dès à présent, non ?
Je m'accroche à son regard, aux angles désormais durs de son visage. Ce garçon que je connais depuis près de trois ans maintenant et avec lequel je n'ai partagé que des moments de douceurs — si l'on oublie ce bal horrible qui nous étrangement rapproché.
« Ça me fait du bien, t'imagine même pas. »
Mais pas autant que lorsque je lance un tel sortilège en étant dans un état émotionnel chaotique, c'est vrai.
Des fourmis et des sorciers
C’était donc ainsi. Il s’agissait de détruire, par pur plaisir, pour se sentir soulagé. De quoi ? De se croire le plus puissant au monde ? D’affirmer sa supériorité, ou de s’en convaincre au travers d’une démonstration de force ? Depuis son plus jeune âge, l’Écossais avait évolué au milieu de gamins toujours prompts à le ridiculiser, à vouloir le soumettre au moyen de leur agressivité. Son bégaiement ou sa timidité pouvaient constituer des motifs suffisants à leurs yeux. La faiblesse des autres est un faire valoir idéal.
Il se rappela cette fois où, assis dans la cour, l’un de ses camarades avait trouvé hilarant de lui lâcher par la fenêtre du deuxième étage un sac de billes sur le crâne. Tous les autres enfants avaient félicité cet idiot d’être un si bon viseur, tandis que le sang coulait sur la joue de Gabryel. Il était manifestement grisant et délicieux de s’en prendre au bègue bizarre, de surcroît passif face aux agressions dont il était la victime. On passait alors pour un gros dur.
Le Rouge et Or vit Aelle observer l’horizon. En à peine quelques secondes, aprés un assourdissante explosion, une sorte de gros tas terreux se trouva affublé d’un trou béant. Elle se tourna à nouveau vers le jeune sorcier avec une moue satisfaite, avouant le plaisir extrême que cet acte de dégradation avait provoqué dans tout son être. Le souffle coupé, Gabryel resta figé. Ce ne fut pas le sortilège en lui-même qui le pétrifia. Un Confringo n’était peut-être pas des plus simples à lancer, mais ce n’était pas la première fois qu’il assistait à son accomplissement. Ce fut essentiellement lors d’entraînements, dans le cadre d’exercices en vue de maîtriser la gestuelle, et de travailler la concentration, non pour jouir de ses effets.
Fleurdelys sentit monter en lui une sensation détestable, de l’exaspération mêlée à de la contrariété. Aelle se sentait soulagée et forte parce qu’elle avait pulvérisé un talus. Qu’en serait-il alors si elle s’en prenait à quelqu’un ? La magie pour broyer, et extérioriser sa colère plutôt que d’apprendre à la maîtriser ? Voilà où se situait sa satisfaction la plus vive ? Il s’en voulut de n’avoir jamais entrevu cet attrait chez son amie. La colère l’envahit à nouveau, mais celle-ci lui appartenait. Ses jambes se crispèrent, tout comme ses doigts autour de sa baguette. Il se retourna à son tour pour viser au sol un tronc d’arbre mort.
- Reducto !
Le morceau de bois, plus friable que la pierre, se brisa à la vitesse du vent.
- C’est ça qui te plaît ?
Son regard était noir, sa mâchoire serrée. Le Gryffon inspira nerveusement. Ses poumons se remplirent à nouveau du parfum d’herbe humide, et de feuilles mortes en décomposition, bouffées par des vers. Il pouvait sentir leur insatiable appétit d’insectes microscopiques en quête de survie. Un regain d’énergie augmenta son afflux sanguin. La palpitation de ses tempes résonnait dans toute sa boîte crânienne. Il pointa une sorte de galet aplati, jonché sur le sol, à quelques mètres d’eux.
- Expulso !
Un trou béant, encore fumant, émergea au coeur du caillou, éjecté à plusieurs pas.
- Ça fait un bien fou, hein Aelle ?
Le son de sa voix était glacial, aussi froid que le regard qu’il lui jeta. Instinctivement, il leva la tête en direction d’une des branches du chêne. Un Choucas des tours les observait, à l’abri de la pluie incessante. Les pupilles du garçon vrillèrent un court instant vers sa camarade. Ses iris étaient maintenant gris, et sa peau blanche révélait de petites veines bleues nervurant son cou.
- On s’amuse encore ?
Sa nuque s’articula en direction de l’oiseau, pointé par sa baguette. Une poignée de secondes, une éternité en réalité, figea le temps.
- Bombarda !
Une puissante explosion éclata instantanément. Effrayé, l’animal s’envola à tir d’ail. Le jeune sorcier s’affaissa sur lui-même, les mains en appui sur ses genoux. Les battements de son coeur retrouvèrent un rythme acceptable, tandis que la couleur se réappropria ses joues. Il se redressa.
- Tu vois, Aelle, la véritable force de la magie, ce n’est pas détruire la vie, mais décider de la préserver. C’est ça, être un puissant sorcier.
Il se pencha pour ramasser à ses pieds sa besace boueuse, réajusta sa cape, et tourna le dos à son amie.
- Je suis triste.
(Silence)
- Pour nous.
Sans un mot de plus, Gabryel arpenta le chemin qui menait au Château. Il savait qu’il lui fallait maintenant tout absorber, y réfléchir, et digérer. Pour l’heure, il était épuisé, incapable de penser.
Il se rappela cette fois où, assis dans la cour, l’un de ses camarades avait trouvé hilarant de lui lâcher par la fenêtre du deuxième étage un sac de billes sur le crâne. Tous les autres enfants avaient félicité cet idiot d’être un si bon viseur, tandis que le sang coulait sur la joue de Gabryel. Il était manifestement grisant et délicieux de s’en prendre au bègue bizarre, de surcroît passif face aux agressions dont il était la victime. On passait alors pour un gros dur.
Le Rouge et Or vit Aelle observer l’horizon. En à peine quelques secondes, aprés un assourdissante explosion, une sorte de gros tas terreux se trouva affublé d’un trou béant. Elle se tourna à nouveau vers le jeune sorcier avec une moue satisfaite, avouant le plaisir extrême que cet acte de dégradation avait provoqué dans tout son être. Le souffle coupé, Gabryel resta figé. Ce ne fut pas le sortilège en lui-même qui le pétrifia. Un Confringo n’était peut-être pas des plus simples à lancer, mais ce n’était pas la première fois qu’il assistait à son accomplissement. Ce fut essentiellement lors d’entraînements, dans le cadre d’exercices en vue de maîtriser la gestuelle, et de travailler la concentration, non pour jouir de ses effets.
Fleurdelys sentit monter en lui une sensation détestable, de l’exaspération mêlée à de la contrariété. Aelle se sentait soulagée et forte parce qu’elle avait pulvérisé un talus. Qu’en serait-il alors si elle s’en prenait à quelqu’un ? La magie pour broyer, et extérioriser sa colère plutôt que d’apprendre à la maîtriser ? Voilà où se situait sa satisfaction la plus vive ? Il s’en voulut de n’avoir jamais entrevu cet attrait chez son amie. La colère l’envahit à nouveau, mais celle-ci lui appartenait. Ses jambes se crispèrent, tout comme ses doigts autour de sa baguette. Il se retourna à son tour pour viser au sol un tronc d’arbre mort.
- Reducto !
Le morceau de bois, plus friable que la pierre, se brisa à la vitesse du vent.
- C’est ça qui te plaît ?
Son regard était noir, sa mâchoire serrée. Le Gryffon inspira nerveusement. Ses poumons se remplirent à nouveau du parfum d’herbe humide, et de feuilles mortes en décomposition, bouffées par des vers. Il pouvait sentir leur insatiable appétit d’insectes microscopiques en quête de survie. Un regain d’énergie augmenta son afflux sanguin. La palpitation de ses tempes résonnait dans toute sa boîte crânienne. Il pointa une sorte de galet aplati, jonché sur le sol, à quelques mètres d’eux.
- Expulso !
Un trou béant, encore fumant, émergea au coeur du caillou, éjecté à plusieurs pas.
- Ça fait un bien fou, hein Aelle ?
Le son de sa voix était glacial, aussi froid que le regard qu’il lui jeta. Instinctivement, il leva la tête en direction d’une des branches du chêne. Un Choucas des tours les observait, à l’abri de la pluie incessante. Les pupilles du garçon vrillèrent un court instant vers sa camarade. Ses iris étaient maintenant gris, et sa peau blanche révélait de petites veines bleues nervurant son cou.
- On s’amuse encore ?
Sa nuque s’articula en direction de l’oiseau, pointé par sa baguette. Une poignée de secondes, une éternité en réalité, figea le temps.
- Bombarda !
Une puissante explosion éclata instantanément. Effrayé, l’animal s’envola à tir d’ail. Le jeune sorcier s’affaissa sur lui-même, les mains en appui sur ses genoux. Les battements de son coeur retrouvèrent un rythme acceptable, tandis que la couleur se réappropria ses joues. Il se redressa.
- Tu vois, Aelle, la véritable force de la magie, ce n’est pas détruire la vie, mais décider de la préserver. C’est ça, être un puissant sorcier.
Il se pencha pour ramasser à ses pieds sa besace boueuse, réajusta sa cape, et tourna le dos à son amie.
- Je suis triste.
(Silence)
- Pour nous.
Sans un mot de plus, Gabryel arpenta le chemin qui menait au Château. Il savait qu’il lui fallait maintenant tout absorber, y réfléchir, et digérer. Pour l’heure, il était épuisé, incapable de penser.
Gabryel Fleurdelys
Sorcier diplômé
Médiateur PFR
Des fourmis et des sorciers
Sa colère explose comme le fait le tronc d'arbre. Violemment, terriblement. Je sursaute malgré moi. Ma respiration s'accélère au fur et à mesure que le ton du garçon se fait pressant. Un sortilège, un second. La violence lui va mal ; les explosions aussi. Il maîtrise ses sortilèges mais ce n'est que cela, de la maîtrise. Je sais qu'il ne puise pas réellement dans sa colère pour les réaliser. Il essaie juste de me donner une leçon. Et plus je l'observe qui s'agite et qui lance des sortilèges, plus ma gorge se noue, plus mes yeux me piquent. Un grand sentiment d'injustice se répand dans mes veines ; j'ai l'impression qu'il cherche à se moquer de moi — ou à me donner une leçon, lui ce garçon auquel j'ai passé des mois à enseigner un sortilège. Il se fout complètement de ma gueule.
C'est ça qui te plait ? dit-il en s'amusant à lancer des sortilèges à tout va. Et c'est le même ton qu'il emprunte que Loewy lorsqu'elle me balançait ses horreurs au visage. Elle qui a tant vécu, tant souffert ! Elle qui est si légitime de réaliser des horreurs contrairement à moi qui ne connait rien de la vraie noirceur. Gabryel emprunte le même ton sauf que ce n'est pas l'expérience qui parle. Chez lui, c'est la naïveté poussée à son paroxysme. Il se moque de ce que je suis en train de lui confier parce qu'il me sous-estime, parce qu'il ne croit pas un mot de ce que je suis en train de lui raconter. Peut-être préfère-t-il croire que je n'ai que de belles paroles à la bouche mais aucune sincérité. Que je me fais passer pour une grande et puissante sorcière avec mes sortilèges violents mais que ce n'est que de la poudre aux yeux. C'est cela qu'il croit ? C'est ce qu'il cherche à me faire comprendre ?
Je lève la tête en même temps que lui, ma respiration bien plus affolée que la sienne. Mes doigts sont crispées autour de ma baguette et la colère me brouille les sens. La colère ou la déception, je ne sais pas. Je ressens une grosse boule d'émotion qui appuie sur mon coeur et je n'arrive pas très bien à relier mes pensées entre elles.
Je mets un certain moment à comprendre ce qu'il regarde. Un oiseau, un simple oiseau. Il ne le fera jamais, songé-je. Il ne le fera pas, parce qu'il est Gabryel Fleurdelys et que jamais il ne ferait de mal à... Le bruit explose soudainement. Aucun dégât, juste du bruit et l'oiseau prend son envol. J'ouvre la bouche mais aucun son n'en sort. Impossible de détourner mon regard de la branche sur laquelle l'animal était posé un instant plus tôt. Impossible de regarder Gabryel, prostré au pied de l'arbre.
Il l'a fait. Ce n'était pas un sortilège offensif évidemment mais il l'a fait. Pourquoi ? Il n'aurait jamais fait ça avec une autre personne, j'en suis persuadée. Tout ce qu'il vient de se passer ne serait jamais arrivé avec une autre personne. Ce Gabryel sur lequel mon regard dégringole existe à cause de moi. C'est moi qui ai créé ce garçon qui m'a violentée de ses regards sombres et de sa voix dure. Je ne l'ai jamais connu comme cela, réalisé-je en l'observant silencieusement, le visage froissé par une grimace choquée.
Il n'a toujours été que douceur et gentillesse. Ses regards comme des caresses, ses rire comme des étreintes, ses paroles comme mille promesses de bonheur. Il est la douceur et je suis la rudesse. C'est comme ça et pas autrement. Je déteste ce qui est en train d'arriver, je déteste que les rôles soient échangés. Plus que cela, je déteste voir ce qu'il me laisse voir de lui. Ce n'est pas son réel lui qui est devant moi, c'est juste un lui influencé par moi. Il est comme ça pour me bousculer, pour me forcer à réagir. Mes mâchoires se crispent à m'en faire mal aux dents. Je déteste ce rapport de force entre nous — il n'avait jamais existé avant cela !
Je suis troublée par diverses émotions si je bien que je fais à peine attention lorsqu'il se penche pour ramasser sa besace. La culpabilité de l'avoir changé pour ce qu'il n'est pas... Et la terrible déception de voir qu'il ne me comprend pas — lui qui jusqu'ici n'a jamais cessé de m'étonner avec toute l'acceptation dont il était capable... Tout se mélange dans ma tête et la grisaille dans ma tête se transforme en tempête. Le voilà qui me rejette. Pire : qui me juge. Cela m'est insupportable, si bien que j'en oublie tout à fait de m'en vouloir d'avoir noirci sa gentillesse.
« C'est ça, dégage.., » marmonné-je méchamment entre mes dents serrées en le voyant partir.
Moi aussi je suis triste que tu me juges alors que... Je réalise que j'étais absolument certaine qu'il allait m'accepter sans le moindre jugement, sans la moindre colère. Je réalise aussi que cette fuite qu'il m'impose est exactement ce que j'ai recherché. Maintenant que j'y fais face je me rends compte que c'est plus dur que ce que je pensais.
Je donne un coup de pied dans un cailloux pour faire redescendre la pression. Un puissant sorcier, dit-il... Il ne sait pas ce qu'il raconte, il ne sait rien de la puissance. Et il se la ramène avec ses grandes leçons ! Cette dernière phrase plus que tout le reste me fait prendre conscience que lui et moi nous n'avons réellement rien en commun. Qu'il préserve la vie si c'est ce qu'il veut ! De toute façon, que voudrait-il faire avec une fille qui ne veut que cela, détruire tout ce qu'il aime, hein ? Comme si ce n'était qu'un jeu ! Entre mes dents crispées je chuchote une flopée d'injures toutes plus violentes les unes que les autres, toutes dirigées contre lui — et je les pense sincèrement.
J'ai les poings serrés, les sourcils froncés et mon souffle est désordonné. Je fais les cents pas sans pouvoir m'empêcher de me tourner régulièrement vers la direction qu'il a empruntée pour être sûre qu'il ne revienne pas. Je n'arrive pas à croire ce qu'il vient de se passer... Je le revois en boucle lancer ses sortilèges... Et en bouclent passent ses regards ; ils étaient si noirs, si durs... Finalement j'ai eu ce que je suis venue chercher : cette part de moi dont je lui ai parlé, il n'a aucune envie de l'accepter. Aucune envie de la comprendre. Au contraire, il la rejette purement et simplement non sans me jeter au visage des paroles bourrées de jugement.
C'est beaucoup mieux comme ça. Mieux vaut que ça arrive maintenant que plus tard. De toute façon, ce n'est pas comme si nous étions très proches ces derniers temps. C'était une erreur de venir le voir. Cela m'apprendra à être attendrie par ses foutus comportements de gamin.
Je m'assieds dans la boue, le coeur plus lourd qu'un rocher. La colère s'emmêle avec ma peine. Dès que je veux crier de rage, la tristesse me bâillonne, si bien que je me retrouve à ne rien faire, à seulement attendre que passe la tempête.
Merci, jolie Plume.
Lorsque la douceur quitte nos mots, je me sens étrangement vide. Hop, je fais un bon d'un an dans le temps et je me téléporte à l'entrée de cette salle de bal afin de retrouver dans le regard de ton garçon la douceur que je voudrais toujours y trouver.
C'est ça qui te plait ? dit-il en s'amusant à lancer des sortilèges à tout va. Et c'est le même ton qu'il emprunte que Loewy lorsqu'elle me balançait ses horreurs au visage. Elle qui a tant vécu, tant souffert ! Elle qui est si légitime de réaliser des horreurs contrairement à moi qui ne connait rien de la vraie noirceur. Gabryel emprunte le même ton sauf que ce n'est pas l'expérience qui parle. Chez lui, c'est la naïveté poussée à son paroxysme. Il se moque de ce que je suis en train de lui confier parce qu'il me sous-estime, parce qu'il ne croit pas un mot de ce que je suis en train de lui raconter. Peut-être préfère-t-il croire que je n'ai que de belles paroles à la bouche mais aucune sincérité. Que je me fais passer pour une grande et puissante sorcière avec mes sortilèges violents mais que ce n'est que de la poudre aux yeux. C'est cela qu'il croit ? C'est ce qu'il cherche à me faire comprendre ?
Je lève la tête en même temps que lui, ma respiration bien plus affolée que la sienne. Mes doigts sont crispées autour de ma baguette et la colère me brouille les sens. La colère ou la déception, je ne sais pas. Je ressens une grosse boule d'émotion qui appuie sur mon coeur et je n'arrive pas très bien à relier mes pensées entre elles.
Je mets un certain moment à comprendre ce qu'il regarde. Un oiseau, un simple oiseau. Il ne le fera jamais, songé-je. Il ne le fera pas, parce qu'il est Gabryel Fleurdelys et que jamais il ne ferait de mal à... Le bruit explose soudainement. Aucun dégât, juste du bruit et l'oiseau prend son envol. J'ouvre la bouche mais aucun son n'en sort. Impossible de détourner mon regard de la branche sur laquelle l'animal était posé un instant plus tôt. Impossible de regarder Gabryel, prostré au pied de l'arbre.
Il l'a fait. Ce n'était pas un sortilège offensif évidemment mais il l'a fait. Pourquoi ? Il n'aurait jamais fait ça avec une autre personne, j'en suis persuadée. Tout ce qu'il vient de se passer ne serait jamais arrivé avec une autre personne. Ce Gabryel sur lequel mon regard dégringole existe à cause de moi. C'est moi qui ai créé ce garçon qui m'a violentée de ses regards sombres et de sa voix dure. Je ne l'ai jamais connu comme cela, réalisé-je en l'observant silencieusement, le visage froissé par une grimace choquée.
Il n'a toujours été que douceur et gentillesse. Ses regards comme des caresses, ses rire comme des étreintes, ses paroles comme mille promesses de bonheur. Il est la douceur et je suis la rudesse. C'est comme ça et pas autrement. Je déteste ce qui est en train d'arriver, je déteste que les rôles soient échangés. Plus que cela, je déteste voir ce qu'il me laisse voir de lui. Ce n'est pas son réel lui qui est devant moi, c'est juste un lui influencé par moi. Il est comme ça pour me bousculer, pour me forcer à réagir. Mes mâchoires se crispent à m'en faire mal aux dents. Je déteste ce rapport de force entre nous — il n'avait jamais existé avant cela !
Je suis troublée par diverses émotions si je bien que je fais à peine attention lorsqu'il se penche pour ramasser sa besace. La culpabilité de l'avoir changé pour ce qu'il n'est pas... Et la terrible déception de voir qu'il ne me comprend pas — lui qui jusqu'ici n'a jamais cessé de m'étonner avec toute l'acceptation dont il était capable... Tout se mélange dans ma tête et la grisaille dans ma tête se transforme en tempête. Le voilà qui me rejette. Pire : qui me juge. Cela m'est insupportable, si bien que j'en oublie tout à fait de m'en vouloir d'avoir noirci sa gentillesse.
« C'est ça, dégage.., » marmonné-je méchamment entre mes dents serrées en le voyant partir.
Moi aussi je suis triste que tu me juges alors que... Je réalise que j'étais absolument certaine qu'il allait m'accepter sans le moindre jugement, sans la moindre colère. Je réalise aussi que cette fuite qu'il m'impose est exactement ce que j'ai recherché. Maintenant que j'y fais face je me rends compte que c'est plus dur que ce que je pensais.
Je donne un coup de pied dans un cailloux pour faire redescendre la pression. Un puissant sorcier, dit-il... Il ne sait pas ce qu'il raconte, il ne sait rien de la puissance. Et il se la ramène avec ses grandes leçons ! Cette dernière phrase plus que tout le reste me fait prendre conscience que lui et moi nous n'avons réellement rien en commun. Qu'il préserve la vie si c'est ce qu'il veut ! De toute façon, que voudrait-il faire avec une fille qui ne veut que cela, détruire tout ce qu'il aime, hein ? Comme si ce n'était qu'un jeu ! Entre mes dents crispées je chuchote une flopée d'injures toutes plus violentes les unes que les autres, toutes dirigées contre lui — et je les pense sincèrement.
J'ai les poings serrés, les sourcils froncés et mon souffle est désordonné. Je fais les cents pas sans pouvoir m'empêcher de me tourner régulièrement vers la direction qu'il a empruntée pour être sûre qu'il ne revienne pas. Je n'arrive pas à croire ce qu'il vient de se passer... Je le revois en boucle lancer ses sortilèges... Et en bouclent passent ses regards ; ils étaient si noirs, si durs... Finalement j'ai eu ce que je suis venue chercher : cette part de moi dont je lui ai parlé, il n'a aucune envie de l'accepter. Aucune envie de la comprendre. Au contraire, il la rejette purement et simplement non sans me jeter au visage des paroles bourrées de jugement.
C'est beaucoup mieux comme ça. Mieux vaut que ça arrive maintenant que plus tard. De toute façon, ce n'est pas comme si nous étions très proches ces derniers temps. C'était une erreur de venir le voir. Cela m'apprendra à être attendrie par ses foutus comportements de gamin.
Je m'assieds dans la boue, le coeur plus lourd qu'un rocher. La colère s'emmêle avec ma peine. Dès que je veux crier de rage, la tristesse me bâillonne, si bien que je me retrouve à ne rien faire, à seulement attendre que passe la tempête.
Merci, jolie Plume.
Lorsque la douceur quitte nos mots, je me sens étrangement vide. Hop, je fais un bon d'un an dans le temps et je me téléporte à l'entrée de cette salle de bal afin de retrouver dans le regard de ton garçon la douceur que je voudrais toujours y trouver.