Le besoin est une prison PV

« L'ignorance sauve beaucoup de gens, rétorqué-je sur un ton moqueur, mais je préfère ne pas être sauvée qu’en être pourvue. »

Ne pas savoir que l’on détient un pouvoir immense, ça revient à ne pas détenir de pouvoir tout court, donc à ne pas être puissant, voilà tout. Ceux qui ignorent sont donc impuissants — et particulièrement inintéressants à mes yeux. Pire que la bêtise, il y a l’ignorance. Et dire que certaines personnes détiennent des pouvoirs inimaginables et qu’ils n’en font rien du tout… C’est aberrant. Je considère qu’un pouvoir doit être employé par celui qui le détient, quel que soit le pouvoir… En élaborant ces pensées, le regard perdu sur le profil de la professeure de Sortilèges, je n’ignore bien sûr pas avoir en tête un pouvoir bien particulier. La magie sous toutes ses formes, évidemment, mais surtout sous sa forme la plus brute et la plus puissante, de celle que l’on ressent dans ses tripes ; celle qui bouscule et détruit, qui fait du bruit et de la couleur. La puissance folle, celle qui est difficile à contrôler et dont je cherche à tout prix, au mépris de toute raison, à maîtriser les rouages. La puissance qui ne souffre d’aucune limite.

Je pourrais dire à Sarah Priddy ce que je pense exactement mais j’ai été éduquée à tenir ma langue. Non pas par respect ou politesse, surtout pas, mais parce que je suis suffisamment futée pour savoir que certains sujets ne se discute pas avec n'importe qui. Surtout éduquée à ne pas oublier ce qu’aime ou non la société, ce qui est bien vu et ce qui ne l’est pas. La raison me retient de parler. Mon esprit, lui, retors et égoïste qu’il est, me rappelle que j’aurais pu être en meilleure compagnie, ce soir, et pouvoir discuter de tout cela sans me poser des questions.

Je pourrais lui dire que j’ai été confrontée à un pouvoir puissant et que j’ai décidé d’apprendre à l’utiliser, je pourrais lui dire que j’étudie l’Élixir de Longue-Vie malgré les conseils contraires que m’a donné une femme puissante dans le but d’en obtenir suffisamment pour l’utiliser sur moi et sur Nyakane. Je pourrais lui dire ce que je ferai d’un pouvoir quel qu’il soit. Lui dire que le simple mot pouvoir me fait frémir. Qu’il me noue les entrailles et me coupe le souffle.

Je me contente d’échanger mes jambes de place et de m'installer plus confortablement.

De toute façon, il y a un sujet plus intéressant qui l’intéresse. C’est une bonne professeure : elle n’a pas d’intérêt d’approfondir un sujet sensible avec l’une de ses élèves. Je tourne les yeux vers le coin de la pièce et pose mon menton dans mes mains.

« Les cours sont plus intéressants cette année, oui. J’ai pas une minute à moi, avoué-je avec un léger sourire. Il y a toujours de quoi apprendre, de quoi approfondir un cours… »

Et mon année, comment se déroule-t-elle ? Je ne me suis jamais posée la question. Je travaille énormément. Je ne fais presque que cela du matin au soir. Je vais en cours et quand je ne suis pas en cours, j’étudie. L’année ressemble assez aux précédentes… Peut-être est-elle plus intense encore, mes recherches plus passionnantes, plus concrètes. La pratique prend davantage de place dans mon emploi du temps. Suffisamment pour empiéter sur mon sommeil. Celui-ci est assez irrégulier. C’est vrai que j’ai parfois du mal à voir passer la nuit, souvent parce que mes quelques échecs me hantent au point que j’en vienne à me penser incapable ; d’autres fois parce que je considère que mes recherches sont plus importantes que le sommeil. Cette année, je me sens plus grande. Je regarde un peu plus le futur avec l'idée rassasiante que celui-ci sera tout ce que je voudrai en faire.

Je ramène mes yeux sur la femme et hausse les épaules.

« Il y a des cours très intéressants, ici. »

Son visage est drôlement illuminé par les flammes de la cheminée.

« Pourtant, j’ai parfois l’impression que j’attends… Autre chose, poursuis-je d’une voix calme. En cinquième année, j’attendais d’avoir passé mes BUSE pour étudier des choses plus passionnantes. Cette année, j’attends l’après-Poudlard dans l’espoir de trouver… Mh… Plus de liberté dans mes apprentissages. »

Comment lui parler de l’attente frémissante qui bout dans mes veines ? Comment lui dire que rendre des devoirs m’ennuie même si j’aime les rédiger et réfléchir pour les rendre parfaits ? Comment le lui dire alors qu’elle est professeure ?

« Le savoir est addictif, » marmonné-je pour moi, le regard vissé dans les flammes.

J’emploie ce mot en toute connaissance de cause : je me sais addicte, une addicte du savoir. J’ai un besoin quasiment sauvage d’en apprendre davantage, il m’en faut toujours plus, sinon l’ennui s’installe et l’ennui laisse trop de place à l’oisiveté. Aujourd’hui, ce soir, à cet instant précis, je suis en manque. Mon cerveau a besoin de nourriture et ma baguette de magie ; j’ai besoin de dépasser mes limites, que ce soit dans des discussions profondes ou l’apprivoisement de ma magie. N’importe quelle limite. Briser l’étouffement qui me noue la gorge depuis que j’ai trouvé la porte du bureau de Kristen Loewy close.

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Les yeux verts-gris de la Galloise quittèrent les flammes dans un hochement de tête. Cette gamine lui ressemblait vraiment beaucoup sous certains aspects. La femme plissa légèrement les yeux, tentant de deviner ce qui pouvait bien se tramer dans le crâne de son élève, attendant la suite avec une petite pointe de curiosité. La réponse de l'adolescente ne l'étonna pas vraiment. Elle disait vouloir aller plus loin, plus vite, rien d'étonnant. Sarah se souvenait de ses années à Poudlard, de ses expérimentations dans son coin, un sourire passa sur son visage en songeant aux succès et aux échecs passés alors qu'elle reprenait la parole.

" Je crois que nous nous ressemblons un peu sur certaines choses. Je suis certaine que vous menez vos petites enquêtes et expériences en parallèle des cours. Je le faisais à votre age. Mon truc c'était la création d'artefacts et vous ? A quoi consacrez-vous vos réflexions Miss Bristyle ? Quel est votre domaine de prédilection ? "

Sarah souriait sincèrement à son élève, tout en tentant d'imaginer ce qui pouvait passionner la jeune Poufsouffle. Les sortilèges ? Les potions ? Les baguettes ? Les runes ? Mentalement elle élimina les plantes ou les créatures de la liste des possibles. Cette gamine aimait trop le Savoir pour s'occuper du vivant tout proche et incontrôlable. La sorcière songea qu'il faudrait qu'elle organise des soirées de discussion avec ses élèves pour connaître ce genre de détails, leurs passions et passe temps. Cela pourrait l'aider à préparer des cours plus adaptés. Elle nota cette idée dans un coin de sa tête.

" Les études supérieures vous plairont sûrement mais je crois que c'est en voyageant que j'ai le plus appris et découvert. En étant libre de me consacrer uniquement à ce qui m'intéressait. Cela dit, il faudrait plusieurs vies pour aller au bout des choses. Il y a temps de choses à expérimenter et à approfondir. "

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Aux questions de la professeure, un petit sourire hésitant s'affiche sur mon visage. Pudique, je détourne les yeux et cache ma bouche derrière mes mains croisées. Il semblerait que la femme m'ait déjà bien cernée, tout comme je l'ai fait avec elle. La création d'artefacts... C'est un domaine intéressant et extrêmement divers. On peut tout faire si tant est que l'on a l'imagination et le talent pour, évidemment. Je me demande ce qu'elle a créé et si elle continue de le faire. Quant à moi, mes réflexions... J'essaie de décrypter certains mystères de la magie, de maîtriser la magie informulée, de contrôler le golem que je parviens à créer à la seule force de mon intention... J'essaie de façonner la magie à mon image, de la comprendre et la saisir dans toute sa brutalité. Dans certains ouvrages que je parviens à me dégoter, et seule lorsque je le peux, j'apprends les arcanes de la magie noire. Oui, la magie noire, comme l'appellent ceux qui tiennent tant à diviser le monde dans des nuances claires et sombres. Parce que j'en ai peur et qu'elle me fascine, elle me fascine depuis toujours ; peut-être plus maintenant qu'on a essayé de m'en détourner. La magie ne souffre d'aucune limite. Voilà, ce à quoi je consacre mes réflexions.

Comme si elle était capable de suivre le cours de mes pensées, ce qu'elle ne peut évidemment pas faire, Priddy évoque une réalité au centre de la plupart de mes préoccupations : il faudrait plusieurs vies pour aller au bout des choses. Je me demande si elle aussi est parfois frustrée quand elle voit la quantité de choses qu'elle ne sait pas encore. Compte-t-elle les années qui lui restent en se disant qu'elle manquera de temps, toujours de temps ? Je me dis que oui, qu'elle pense tout cela autant que moi j'y pense.

« Je voyagerai, affirmé-je. Bientôt. Dès que j'aurai mon permis en poche. »

Je retiens la grimace qui me vient à ces mots, mes précédents échecs en tête. Si jamais je ne dégotte pas ce permis de transplanage, tous mes projets tomberont à l'eau et je n'ose même pas imaginer ce que je deviendrai alors. D'un froncement de sourcils j'éloigne ces pensées de moi et me concentre sur les questions qu'elle m'a posées, sur ce que je peux ou non lui dire, et sur mon envie, ou non, de le faire.

« Mon domaine de prédilection... : je dépasse les limites, » dis-je en ramenant enfin mon regard dans celui de la femme. Je hausse les épaules, comme si ce fait était négligeable. « Les limites de la magie. Tout le monde cherche tout le temps à en imposer... Alors je les détruis, c'est tout. Je m'avance sur le programme, j'apprends ce qu'on nous apprend pas ici. Je... »

... n'aime guère discuter du contenu de mes recherches. Cela n'arrive d'ailleurs que rarement. Parfois, je parle avec Zikomo de la magie des golems ; le Mngwi a passé des années aux côtés d'Erza a la voir manipuler sa magie. Il est de bon conseil, tout comme Nyakane qui supervise la plupart de mes entraînements magiques et qui suit avec avidité l'avancement de ma maîtrise de la magie informulée. Avec Elowen, je ne parle évidemment de rien de tout cela. Avec Zakary, j'échange surtout à propos des savoirs que je qualifie de banals : les cours, les devoirs, l'avance que je prends sur le programme. Avec maman je parle potion et j'en profite pour sonder ce qu'elle sait à propos des élixirs — pas grand chose, donc. Avec Loewy, nous travaillons ensemble sur l'Élixir de Longue-Vie, sur la magie, la magie brute, celle que j'ai échoué de contrôler en septembre dernier. Mais toutes mes autres recherches restent secrètes. Je n'ai besoin de personne pour avancer, besoin ni de leur accord ni de leur conseil. Je me débrouille sans eux et c'est mieux ainsi. J'ai toujours préféré travailler seule.

Je n'ai aucune raison d'en dire davantage à Sarah Priddy. Pas plus que je n'ai de raison de lui cacher certains de mes domaines de prédilection. Après tout, elle est professeure de Sortilèges. Et plus que professeure, elle est disposée ce soir à m'écouter parler et à échanger avec moi. Puisque sa conversation est intéressante et qu'elle a des idées derrière la tête, je peux bien parler, pour une fois.

« La magie informulée. C'est pas que ça mon... truc, comme vous dites, mais ça me prend beaucoup de temps. Sinon, je mène mes petites enquêtes et expériences en parallèle des cours, oui. Comme vous le faisiez. Comme vous le faites ? Qu'est-ce que vous avez créé comme artefact ? »

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Sarah écoutait les réponses de son élève. Elle n'était pas vraiment surprise par ce qu'elle entendait. La petite Bristyle avait l'ambition et la fierté des Serpentard, ça se sentait, souvent, en classe quand elle répondait à une question ou quand elle s'essayait à un sort ou tout simplement quand elle traversait les couloirs. Elle ne laissait pas la place au hasard et au doute. Pourtant, elle devait en avoir comme tout le monde. Ce comportement était à la fois courageux et dangereux, Sarah ne le savait que trop bien.

" Dépasser les limites. Je vois. Je suis persuadée que vous en êtes capable. Faites attention à ne pas vous perdre cependant. Certaines limites ne sont pas là seulement par hasard mais je suppose que vous avez déjà réfléchi à la questions. "

Elle avait prononcé ses mots en rendant son regard à l'adolescente. Elle était presque adulte mais avait encore la folie de la jeunesse. Les conseils d'une vieille professeure résonneraient peut-être un jour cependant. Espérons que l'écho arrivent à temps si la Poufsouffle se lançait dans des défis un peu trop ardus.

" La magie informulée est passionnante, je vous l'accorde. A Poudlard, j'étais plutôt du genre à vouloir prouver que les choses qu'on m'apprenait fonctionnaient réellement tel qu'on me le disait. Je vérifiais tout. Je m'amusais à varier chaque sort, minutieusement et à noter les résultats. Je lisais les théories nouvelles et anciennes pour les remettre en question. Inutilement bien souvent mais qu'importe, j'avais une réponse dont je pouvais être sûre. J'aimais beaucoup créer des objets magiques et j'en confectionne encore régulièrement aujourd'hui. Souvent des petits objets utiles mais sans grand intérêt magique. J'ai consacré une partie de ma vie professionnelle à la confection de balais, à la réparation de baguette, à la fabrication de tapis volants ou de talismans et d'amulettes. je crois que ce sont les baguettes qui m'ont le plus passionnées. "

Elle fit une petite pause en se remémorant ses souvenirs lointains pour certains. Elle avait adoré tout ses métiers. Les ambiances dans les ateliers, silences, rires et concentration. Elle ne se mêlait jamais complètement aux autres, préférant garder ses distances et ses secrets. Sa liberté aussi.

" Vous avez raison de vouloir voyager. Trop de gens mettent en opposition les différentes approches de la magie, les différents domaines. Voir et comprendre les visions des autres permettent une meilleure appréhension et maîtrise de la magie. Il n'y a qu'une magie mais des milliers de façon de l'aborder et certaines approches complètent les autres à merveille. "

Un petit sourire apparut sur le visage de la sorcière. Elle lança un sort silencieux et un étrange objet apparu dans sa main gauche.

" Voici un excellent exemple de ce que je viens de vous dire. Savez-vous de quoi il s'agit ? "

Elle tendit à la jeune visiteuse ce qui s'apparentait visiblement à un instrument de musique en bois, orné de grelots, de dessins et de hiéroglyphes.


Reducio
L'objet en question
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« Faites attention à ne pas vous perdre cependant.  »

Je me demande si elle sait. Peut-elle deviner en plongeant son regard dans le mien, en observant l’encre de mes pupilles, ce que je ressens lorsqu’elle me dit de telles choses ? Peut-elle seulement comprendre que les frissons qui parcourent ma peau en écoutant ces mots proviennent tout autant de ma peur de me perdre que de celle de ne pas le faire ? Est-elle au courant…

« Certaines limites ne sont pas là seulement par hasard mais je suppose que vous avez déjà réfléchi à la question. »

Est-elle au courant que je réfléchis à la question chaque jour qui passe, à chaque fois que la nuit tombe sur le château et que j’ouvre le petit carnet dans lequel je retranscris mes recherches les plus sombres ? Ce sujet est au coeur de mes réflexions et oui, j’y ai déjà réfléchi, et oui mon avis à ce propos n’a jamais changé, peu importe les conseils qui se voulaient effrayants que m’a déjà donné Loewy là-dessus : les limites sont faites pour être abolies, parce qu’elles cachent des choses passionnantes à découvrir. Loewy le saurait, elle, elle saurait exactement ce qui se passe dans ma tête et à la place de la professeure de Sortilèges elle m’aurait lancé son petit regard sévère, celui qui dit : je sais ce que tu penses, parce que je pense la même chose, mais cela ne veut pas dire que je l’accepte.

Face à Loewy, je n’aurais pas réagi comme je le fais ce soir en réponse aux paroles qui me sont offertes : je hoche lentement la tête de haut en bas comme pour acquiescer et rassurer la femme alors que je ne fais que dire que oui, j’y ai bien réfléchi, tout en cachant que non, cela ne m’arrêtera pas. Je m’accroche au regard de la professeure, regrettant de ne pas pouvoir me confier à elle comme je l’aimerais. Je ressens fortement l’envie, ou le besoin, de m’ouvrir et de lui parler de mes frissons, de mes envies cachées et pas très propres, de la secouer un peu avec la vérité. J’aimerais voir sa réaction si elle comprenait jusqu’où allait ma passion. À vrai dire, j’aimerais lui parler comme je parle à Loewy, non pas parce que j’ai besoin de le faire, mais parce que je préférerais voir ma directrice à sa place, voilà tout.

Je me tais et l’écoute plutôt parler, le coude posé sur l’accoudoir et la bouche cachée derrière mes doigt pliés.

J’apprends avec étonnement tout ce à quoi elle a consacré ses plus jeunes années. Si je m’attendais plus ou moins qu’elle soit du genre à tout analyser et tout vouloir prouver, pour avoir une preuve de ce qu’on lui apprend sans se contenter, comme la plupart des élèves, de tout accepter sans réflexion, l’imaginer fabriquer des baguettes ou des balais me surprend davantage. Automatiquement se superpose à son image celle de Zakary, créateur de son état et notamment de baguettes magiques ; se sont-ils connus à Poudlard ou plus tard ? Possiblement. Je ne compte de toute manière pas m’encombrer de telles questions. Je préfère pour le moment en apprendre davantage sur elle pour que soit me soit confirmé, encore, son intelligence. En l’écoutant, je devine aussitôt ce qu’elle peut ou non m’apporter. Je devine déjà les questions que je pourrais être menée un jour à lui poser, si tant est que j’en éprouve le besoin.

Toutes ces réflexions se retrouvent annihilées par le sortilège informulé qu’elle ose effectuer devant moi et ma bouche se pince respectueusement en une moue qui pourrait paraître boudeuse. Son audace réveille mon tempérament et aussitôt me prend l’envie de lui montrer que moi aussi j’en suis capable — même si je suis bien forcée de m’avouer que je n’ai absolument pas la même aisance qu’elle dans la maîtrise de cette magie-là. Et d’accepter que je suis incapable de répondre à sa question.

J’attrape silencieusement l’objet qu’elle me tend et l’observe sous toutes ses coutures avant d’articuler du bout des lèvres :

« À quoi ça sert ? »

À quoi ça sert ? et non pas qu’est-ce que c’est ? parce qu’il me semble plus intéressant de savoir que faire d’un objet plutôt que de connaître le nom qu’on lui donne. Il m’est aisé de faire le lien entre les différentes choses qu’elle m’a dites et j’en viens à me demander si l’objet que je tourne dans tous les sens et que je secoue doucement près de mon oreille est un catalyseur qu’elle aurait récupéré au fil de ses pérégrinations. Le fait qu’il existe dans le monde tout un peuple de sorciers qui utilisent la musique pour catalyser leur magie me surprendra toujours — pour eux, les sons doivent résonner de pouvoir alors qu’ils me laissent moi de marbre. Un jour, il me faudra les comprendre afin de mieux les appréhender mais ce n’est pour le moment absolument pas ma priorité. Tout cela me fait songer à Milya et ses tatouages, à Erza et aux sorciers africains qui sont les seules victimes, pour le moment, de l’intérêt modéré que j’éprouve pour autrui.

Mes excuses pour ce retard !

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Réponse laconique et pourtant, Sarah décelait une pointe d'intérêt dans les yeux de la jeune fille.

" Ca sert à réparer les baguettes magiques enfin... les petits défauts mineurs. On ne peut malheureusement plus rien faire pour une baguette brisée en deux. "

Elle fit une pause, faisant rouler sa baguette entre ses doigts.

" Le problème des baguettes c'est qu'on ne doit pas utiliser la magie d'une autre baguette pour les réparer. Dans l'idéal du moins. Un peu comme pour les personnes qui tirent les runes et qui lavent leurs pierres entre chaque tirage pour ne pas influencer la suite. Lancer un sort sur une baguette présente deux risques. D'abord celui de voir une réaction de la cible et, croyez moi, certaines baguettes ont leur petit caractère. Ensuite on risque d'influencer la cible avec sa propre magie de façon involontaire. Cela nuirait à son fonctionnement et à la maîtrise de son propriétaire. C'est pour cette raison, entre autres, que pour la fabrication de balais par exemple, plusieurs enchanteurs agissent toujours sur chaque pièce. Le balai ne doit appartenir à personne d'autre que celui ou celle qui l'achètera. "

Elle rangea sa baguette dans sa poche dans un sourire silencieux et reprit.

" Ce sistre est une petite merveille. Il allie la magie des sons utilisée notamment en Australie et la puissance des hiéroglyphes. En en jouant correctement, on peut réparer les rayures, félures, petites usures,... C'est une autre façon d'invoquer la magie et ça permet de ne pas influencer directement la cible et d'être bien plus efficace qu'avec un vulgaire bout de papier de verre. Les catalyseurs sont des objets particuliers et les réparer en utilisant la magie qu'ils ne savent pas capter est vraiment bénéfique. "

La maîtrise de l'instrument lui avait pris un peu de temps depuis son anniversaire en Octobre. Heureusement, les soirées d'hiver étaient longues.

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Je veux bien avouer qu'un sursaut d'intérêt secoue mon cœur lorsque je comprends l'utilité de l'objet qui m'est présenté ; le regard que je pose sur ce dernier se fait plus profond et également plus curieux. Sans que j'y fasse attention, ma main droite frôle le bois de ma baguette magique qui avait retrouvé sa place dans ma poche. Je la fais rouler entre mes doigts en écoutant la professeure, appréciant de retrouver un semblant de calme intérieur grâce à mon écoute attentive. Mon regard vogue, passe de l’objet, le sistre, au visage de la femme sur lequel tombent des ombres agitées par la danse des flammes dans l’âtre. Je m’accroche aux formes que je vois : le bois gravé, les cils qui papillonnent, les longs cheveux châtains, les petits grelots, les dessins, la peau claire mais surtout pas pâle. Ses yeux paraissent noirs, d’ici. Sûrement le sont-ils, je n’en sais rien, je n’ai jamais pris la peine de me questionner à propos de leur couleur. J'observe silencieusement. Je ne peux pas m’en empêcher : je la compare avec d’autres traits qui hantent mon esprit et à chaque fois que je trouve une différence, mon humeur sombre gagne du terrain même si j’essaie de la repousser.

Je m’agrippe à sa voix si familière, celle qui me parle de sortilèges depuis des mois, qui a un timbre calme et passionné, le genre qui ne fait rien ressentir de particulier mais que l’on apprend à apprécier. Ce soir elle parle comme elle le fait en cours mais je me plais à croire que son ton est différent, moins formel peut-être. J’entends dans ses paroles sa passion et parfois à cause de ça un léger sourire vient effacer les ombres sur mon propre visage. Il m'arrive de hocher la tête, non pas pour montrer ma compréhension mais plutôt pour appuyer mon intérêt.

Si le processus de fabrication des baguettes laisse trop de place à la créativité pour me plaire tout à fait, je suis néanmoins intéressée et surtout avide de connaître tout ce qui peut me permettre de prendre soin de la mienne pour plus d’efficacité. Je baisse les yeux sur ma moitié en bois ginkgo. Elle n’est vieille que d’un an et demi, elle ne présente pas beaucoup de défaut, peut-être parce que je veille à la nettoyer régulièrement, mais elle n’est plus aussi lisse que lorsque je l’ai découverte dans son écrin. Ma vieille baguette en frêne qui aurait bien besoin de soins se trouve malheureusement bien caché au fond de mes affaires.

« Où est-ce que vous vous l’êtes procuré ? » demandé-je soudainement à mi-voix, le regard braqué sur l’objet dont la provenance m’est toujours aussi mystérieuse : de la magie australienne avec des hiéroglyphes ? Qui donc a pu avoir l’id… « Vous l’avez créé ? »

D’abord me renseigner pour ne pas dépendre par la suite, essayer de savoir comment en avoir un pour moi pour ne plus jamais être forcée de poser la question qui va suivre, question qui n’est point douloureuse puisqu’elle est posée avec envie et confiance : je n’imagine même pas une seule seconde qu’elle me donne une réponse négative.

« J’aimerais que vous m’appreniez. » Ce n’est même pas une question. Je me redresse pour regarder franchement Priddy. « Je peux essayer ? »

Les questions se bousculent dans mon esprit, toutes liées au sistre et à son utilisation, son fonctionnement ; j’essaie, en vain, de m’imaginer les sons et leur effet, comprendre comment la magie, ma magie, pourrait le faire fonctionner. Je garde les lèvres scellées, bien décidée à ressentir l’objet et la magie qui l’anime avant de vouloir le comprendre.

Excuse-moi pour ce méchant retard !

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De l'intérêt. Voici ce qu'elle lisait chez l'adolescente qui se tenait à ses côtés et un sourire releva doucement les lèvres de l'enseignante. Elle aime capter ses instants chez ses élèves, surtout pour des sujets aussi passionnants de son point de vue.

" J'ai participé à sa création. C'est un travail que j'ai mené il y a quelques années avec un ami, en Egypte. L'utilisation du sistre je l'ai apprise en Australie. L'objet vient de là-bas. Il était utilisé pour apporter de la sérénité et de l'énergie à ceux qui l'entendait. Ce n'est pas un sistre traditionnel égyptien. Ils sont différents avec des anneaux en métal. Mon ami a ajouté les hiéroglyphes pour renforcer et concentrer la magie. Ca a pris du temps. Je l'ai reçu en octobre dernier. C'est désormais au cœur de l'instrument que tout se joue, entre les deux manches de bois. Je vous montre comment il fonctionne et vous pourrez essayer si vous voulez. "

Elle attrapa l'instrument de sa main droite et se mit à l'agiter de façon régulière par une petite rotation de poignet. Les grelots se mirent à tinter en rythme, rapidement, mais pas forcément de façon puissante.

" Il faut garder un mouvement régulier et les deux grelots de l'extrémité dans la paume de la main. Quand la magie entre en vibration, les deux grelots vous avertiront en se mettant à vibrer légèrement. Si vous perdez le rythme, la vibration cessera et vous saurez alors que la magie est arrêtée. Tenez, essayez déjà de sentir cette vibration. C'est un peu... comme quand votre magie s'éveille et que vous la sentez vibrer via votre catalyseur sauf que là, vous sentez que ça vient de l'extérieur. C'est assez déstabilisant au début. "

Elle tendit l'objet à la Poufsouffle pour la laisser expérimenter la chose.

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Je hoche la tête en gardant la bouche close, ne jugeant pas nécessaire de lui faire part de mes pensées et de mon intérêt.

J'attrape précautionneusement l'objet en gardant en tête les recommandations de la professeure. Je suis étonnée de sa provenance et de la façon dont il a été fabriqué et renforcé. Étonnée également de pouvoir désormais affirmer que Priddy semble avoir des connexions importantes partout dans le monde, ce qui va de paire avec ce qu'elle m'a dit plus tôt en affirmant que les voyages étaient formateurs. Accepterait-elle un jour de me parler de ce qu'elle a vu ailleurs, des endroits qu'elle a visités et des personnes puissantes qu'elle a rencontrées ? Et un jour, serais-je capable d'en raconter autant ? Je me plais à croire que je rejoindrai l'Afrique dès que possible, pendant les échanges AMICO mais aussi en solitaire, pour apprendre auprès d'Erza tout ce qu'il me reste à connaître de la magie africaine. Et après ? Après, où aurais-je envie d'aller ? Le monde fourmille de possibilités, comme le savoir. Mais le savoir que mon propre pays peut m'apporter, si tant est que je cherche au bon endroit, m'apporte déjà énormément et surtout me prend un temps infini. Le temps, le temps, toujours le temps. Je n'ai que dix-sept ans et j'ai la vie devant moi, une vie longue et riche. Mais est-ce que cela me suffira ou finirais-je, comme je me l'imagine souvent, par déposer une certaine goutte sur le bout de ma langue ?

Mes réflexions passent en un coup de vent dans ma tête et un battement de cils plus tard, je me concentre sur l'objet étrange que j'ai dans la main. Son poids m'étonne. Je le soupèse et le retourne dans tous les sens pour l'observer sous toutes les coutures.

« C'est un objet étrange. »

Et parce que je n'attends pas de réponse j'entreprends de ressentir les sensations qu'elle m'a décrites. Les deux premiers grelots de droite bien enfermés dans le creux de ma paume, je secoue doucement le sistre. Les sons s'élèvent dans la pièce, ils me semblent bien moins gracieux que les précédents. Mais je m'accroche et garde le rythme, déstabilisée par ma difficulté à contrôler les mouvements de mon poignet. Je dois m'y reprendre à plusieurs fois avant de parvenir à un semblant de résultat.

J'affiche un sourire ravi lorsque que je sens contre ma paume la vibration dont m'a parlé Priddy. C'est discret mais c'est bien présent. Mais ce n'est pas cela qui me réjouit le plus, c'est ce qui vient avec la vibration. Ça trouve un écho à l'intérieur de moi, dans ce que je sais être ma magie, cette chose qui n'est pas palpable mais que je ressens chaque jour qui passe. La chose ne provient cependant pas de moi mais bien de l'objet. J'expire un souffle en écarquillant les yeux et offre une rapide œillade à la professeure. C'est la première fois que j'ai l'impression de maîtriser (plus ou moins) quelque chose qui ne m'appartient absolument pas. C'est très étrange.

Mon rythme s'embraye, des sons désagréables et désordonnés s'échappent de l'instrument avant que je ne l'immobilise tout à fait. J'offre un regard aux sourcils froncés à la femme.

« Déstabilisant, oui. C'est déstabilisant comme façon d'utiliser la magie » lui avoué-je à mi-voix.

Déstabilisant peut-être mais ça renforce une passion déjà bien présente dans mon coeur. La magie sous toutes ses formes me passionne et cette forme de magie-là le fait tout autant. Je me sens soudainement impatiente d'en savoir plus, beaucoup plus, de pouvoir maîtriser cet objet moi aussi et d'en faire tout ce que j'ai envie d'en faire. C'est une faim énorme qui bondit dans mon corps et que je réfréne tant bien que mal.

J'observe le sistre pendant quelques secondes avant de me tortiller pour sortir ma baguette de ma poche. Je la poste en équilibre sur mes genoux.

« Et maintenant, je dois faire quoi ? Elle est pas très abîmée, dis-je en désignant le morceau de bois japonais d'un geste du menton, mais il doit bien y avoir quelque chose à réparer. »

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Sarah observait son élève. La jeune Bristyle lui plaisait bien. Cette curiosité et cette application mêlée d'un empressement palpable dans tout ce qu'elle faisait lui rappelait sa jeunesse. Elle avait l'impression de voir un miroir d'elle même au même âge si ce n'est qu'à l'époque, elle restait bien plus solitaire. Elle ne se souvenait pas avoir été discuter avec ses professeurs le soir au lieu d'aller dans son dortoir.

La professeure de Sortilèges valida le mouvement de poignet de la Poufsouffle et sourit à sa remarque. Oui, c'était très déstabilisant au départ et quand on perdait le lien, c'était pire encore. Un mélange de déception et de frustration mais aussi une sort de libération, comme si retrouver à nouveau seule avec sa magie interne avait quelque chose de rassurant. La baguette magique de la Poufsouffle apparut soudain. Sarah l'avait déjà remarquée en cours. Ce n'était pas une baguette ordinaire enfin, pas une Ollivander en tout cas. Elle soupçonnait une provenance plus exotique sans avoir jamais posé la question.

" Ensuite ? Ensuite, il faut garder le rythme et le lien avec la magie. La partie la plus complexe consiste à faire passer votre baguette entre les deux branches de l'instrument. Autrement dit, vous gardez la base dans votre main, les grelots de lien bien en contact avec votre paume droite. De la main gauche, vous faite doucement passer la baguette en commençant par le manche puis en vous dirigeant vers la pointe. Il faut suivre le chemin tracé par la chambre conductrice, par le cœur magique. Le plus simple est de maintenir votre main droite avec le sistre devant vous. Vous positionnez votre baguette au dessus et vous descendez doucement en essayant de ne jamais entrer en contact avec le bois de l'instrument. Vous pouvez essayer. Si vous perdez le rythme et donc le ressenti de la magie arrêtez vous. Il faudra recommencer. "

Sarah avait, tout en parlant, réaliser de nombreux gestes pour expliquer les mouvements. Elle se tut à la fin de ses explications pour laisser l'adolescente se concentrer et tenter si elle le souhaitait l'exercice. En apparence simple, il demandait en vérité un peu d'entrainement pour la coordination des deux mains et le glissement régulier de la baguette entre les bras du sistre. Le rendu restait imparfait ou incomplet si le lien magique se cassait ou si le passage était trop lent ou trop rapide.

#343663 -------- absence totale du 6 au 24 août
... ceux qui ne voyagent pas n'en lisent qu'une page.