L'insatiable PV

Mon regard la parcourt sévèrement, partant des pieds et remontant jusqu'à son regard plein d'espoir ; et si mes lèvres sont incurvées vers le bas et pincées, c'est parce que cette grimace méprisante me sied plus que n'importe quelle autre. Ce n'est pas tant le fait qu'elle ait répété ma phrase comme un triste Jobarbille, ou que son corps soit tendu comme un arc comme si elle allait se mettre à courir partout d'un instant à l'autre — ce sont ses questions que je méprise, parce qu'en me les posant elle ressemble à n'importe qui d'autre : à croire que je vais y répondre, comme si j'avais envie d'offrir des pans de ma vie à des inconnus qui n'en feront jamais rien de bon.

Mes yeux passent de mon livre à son visage, puis de son visage à mon livre ; là, mes sourcils se froncent. Sa curiosité que je ne pourrais jamais condamner tant qu'elle concerne de grands sujets importants (et pas ma vie) m'empêche de réagir vivement et de me montrer si cassante avec elle qu'elle s'empressera de repartir dans le giron de ses parents. À son âge, si j'avais eu l'opportunité de questionner une sorcière diplômée de Poudlard pour avoir des informations, toujours plus d'informations sur l'école, je l'aurais fait. Mais j'aurais posé des questions pertinentes, celles pour lesquelles on ne trouve pas les réponses dans les livres. Je ne comprends pas pourquoi elle s'intéresse à mon expérience alors que c'est sur la sienne qu'elle doit se concentrer ; mes réponses ne lui apporteront aucune satisfaction. D'ailleurs, je vais le lui prouver.

« Oui, je savais plein de trucs, répliqué-je d'une voix cassante, puisque je suis née dans une famille sorcière. Et je savais que j'avais de la magie puisque, comme tous les enfants, j'ai fait de la magie accidentelle. »

Bien sûr, je prends soin d'ignorer les questions auxquelles je ne souhaite pas répondre. Elle n'a pas à savoir que j'avais peur d'être une mauvaise sorcière ou, pire, une cracmolle, tout comme elle n'a pas à connaître l'histoire de ma famille pour comprendre pourquoi j'avais ces pensées en tête avant même mes onze ans. Et je n'ai pas envie de lui expliquer comment j'ai vécu ma première année. Cette période de ma vie fait partie des zones interdites. Je n'ai pas le droit d'y songer et surtout pas le droit de me remémorer des visages qui ont fait partie du paysage de cette année-là.

Subitement, je braque mon regard sur elle. Avec mes sourcils froncés et mes lèvres crispés, on pourrait croire que je suis en colère. Mais en vérité, je suis seulement moi-même. Si je la regarde ainsi, c'est parce que je prépare sa future question, une question qui me dérangera certainement ou qu'elle posera de la mauvaise façon — à ce niveau-là, je suis quasiment persuadée qu'elle va insister pour connaître mes premiers actes de magie accidentelle et par mon regard je lui déconseille de poser la question : la réponse ne lui apprendrait rien. Bordel, si tu veux apprendre, pose les bonnes questions !