Le pot de colle

Elle aime être seule.

Je baisse malgré moi la tête, presque honteuse d'avoir choisi de m'asseoir à sa table, et n'ose pas lui demander ce que ça veut dire "désœuvré". La vérité, c'est que j'avais besoin de m'éloigner de Maman et que cette dame m'intriguait. Peut-être parce qu'on est toute les deux seules. « Je veux pas retourner là-bas », je chuchote tout bas, les yeux rivés sur la table. J'entends les discussions autour et je crois que je vais finir par craquer pour de bon, parce que si elle ne veut pas de moi, personne d'autre ne m'acceptera ici. Ils sont tous joyeusement en famille. Mes jambes se remettent à balancer dans le vide, mais nerveusement cette fois. « Tu vas faire quoi quand je partirai ? » C'est bête, mais il faudra que je me trouve une occupation quand on recommencera à m'ignorer. Ou quand les amies de Maman me lanceront des regards de pitié, sans rien dire.

J'aimerais que Rhys et Xan soient là, avec moi.

Ma main attrape lentement mon verre de jus, qui ne me fait même plus envie, pour le mettre à nouveau dans mon assiette. Elle veut que je parte. J'ai peut-être définitivement le pouvoir de déranger les gens, parce que si Maman avait pu me laisser seule à la maison, elle l'aurait fait. Je détaille peut-être pour la dernière fois la dame, qui n'a pas tellement l'air affectée à l'idée de rester seule à une table dans un café. J'ouvre la bouche pour lui demander quelque chose mais je me retiens, je pense qu'elle s'est assez bien fait comprendre.

Je peux rester ici, si je promets de ne pas faire de bruit ?

Je suis infiniment (et plus) désolée pour l'attente :wry:
On a une Adeline toute triste que je ne pensais pas écrire un jour !

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Le pot de colle
Mon regard, que j'avais baissé sur le contenu de ma tasse aux arômes subtils, se braque dans sa direction lorsque son aveu lui échappe d'une voix qui me paraît triste. J'observe ce petit visage froissé par des sentiments que je ne comprends pas. Cette phrase-là n'a rien à voir avec ce qu'elle a dit jusqu'ici. Et plus que son naturel d'enfant agaçant, ce sont ces mots qui me semblent être les plus sincères qu'elle a prononcé jusqu'ici. Alors naturellement, je balaye le café des yeux comme pour tenter une nouvelle fois de trouver sa famille, chose que je ne parviendrais pas à faire. C'est bien d'elle dont elle parle, n'est-ce ? Elle n'a pas envie de repartir avec sa famille ?

Mes questionnements sont balayés lorsqu'elle reprend la parole. Je cligne des yeux, secoue légèrement la tête. Je bois une gorgée de mon thé et prends le temps de reposer calmement et sans bruit la tasse dans l'assiette assortie qui l'accompagne. Le poids du carnet dans le revers de ma cape semble s'alourdir. Une fois qu'elle sera partie, je vais censément lire. Oui, ce sont mes intentions. Lire, siroter mon thé, déguster mes pâtisseries et faire comme si je ne trouvais pas déplorable de gâcher mon temps de la sorte.

Cela semble un programme tout à fait convenable pour la jeune femme que je suis devenue, mais en quoi cela la concerne-t-il ? Si elle me pose la question, c'est seulement pour ne pas avoir à partir. Elle traîne, essaie de gagner du temps. Mais en même temps que j'émets cette hypothèse acerbe, elle ramène son verre dans son assiette et je comprends qu'elle est en train de rassembler ses affaires pour partir.

« Je vais lire, » articulé-je lentement parce que c'est exactement ce que je suis censée faire.

En parlant, je passe au crible fin son visage, ne perdant pas une miette de son expression, de la danse de son regard, des éventuels froncements qui viendront approfondir ses traits enfantins. Finalement, je plisse légèrement les yeux et pose un coude sur la table. Ma main vient soutenir mon visage, le pouce sous le menton, le majeur et l'index contre ma pommette.

« Pourquoi tu ne veux pas y retourner ? » demandé-je, le ton bas.

Quitte à ce que sa présence m'empêche de lire, fait contre lequel je ne peux me plaindre, autant qu'elle se montre un temps soit peu intéressante. À vrai dire, je me fiche de ses états d'âme d'enfant tout comme je me fiche de ceux de la plupart des gens. Mais le ton qu'elle a employé tout à l'heure m'a intrigué et j'estime que pour l'avoir contre mon gré accueillie à ma table, je mérite bien quelques réponses pour combler ma curiosité.

Le pot de colle
Lire ? J'essaie de ne pas montrer ma surprise. Vraiment. « Tu lis quoi comme livre ? » Mais pourquoi est-ce qu'elle viendrait dans un café bruyant et rempli de monde pour lire ? En plus c'est ennuyeux. Il fait beau dehors, et si ça ne tenait qu'à moi je serais en train dans les jardins du manoir. Au lieu de ça, je suis obligée de rester coincée à Godric's Hollow. À faire semblant d'être joyeuse et sage, parce que "la réputation" a trop d'importance ici. Je n'aime pas cette ville, à part pour les petites boutiques qu'il y a.

Je me rends compte que je divague une nouvelle fois quand elle reprend la parole. « Ma maman elle s'en fiche de moi. » Ça fait mal de le dire à voix haute. Je joue distraitement avec une madeleine dans mon assiette en réfléchissant à quoi dire. Elle ne va pas appeler la police, si ? « Je pense qu'elle... ne serait pas malheureuse ou triste si je n'étais pas là. Et moi je vois comment elle me regarde, donc j'aime pas rester à côté d'elle. » Je me tourne une dernière fois vers Maman, assez longtemps pour que la grande puisse comprendre que non, "ma famille" ne cherche pas une petite de onze ans perdue dans une grande ville.

"Ma famille" s'en fiche, tout simplement.

Je renifle et lève le regard vers la dame. Comment elle fait pour ne pas montrer ses émotions ? J'essuie avec ma main mes yeux qui s'humidifie un peu trop, une nouvelle fois. « Je peux te faire un câlin ? » Je sens les larmes qui arrivent là, tout bientôt. Et j'aimerais que Rhys soit avec moi pour me prendre dans ses bras et me dire que Maman ne vaut pas la peine que je pleure pour elle.

Rest in peace, Adeline :disguise:

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Le pot de colle
Je lève les yeux au ciel, le visage toujours encadré de mes doigts à la peau sèche. Ne peut-elle pas se contenter d'une réponse sans poser à la suite une tonne d'autres questions ?

« Rien qui te concerne, » je réponds d'une voix lasse, un peu traînante, sans la quitter du regard — j'attends une réponse à une question bien plus importante.

Celle-ci vient, d'ailleurs, et bien trop surprise par cet aveu soudain (je m'attendais plutôt à ce qu'elle me déballe une explication sans guère de profondeur ou de sincérité), un sourcil se dresse sur mon front. Il est inquisiteur et peut-être bien méfiant aussi.

Suivant son regard, moi aussi je me tourne en direction de la table qu'elle regarde. Là se trouvent plusieurs personnes, toutes des femmes qui pourraient être sa mère ou quelque chose s'en approchant. Est-ce donc là sa famille qui l'a abandonnée ? Je fronce les sourcils. Je remarque effectivement que pas une d'entre elles ne jette des regards aux alentours en quête de son enfant, de sa nièce, ou peu importe que ce qu'elle est pour ces femmes.

Cette réponse fait écho à des souffrances du passé auxquelles je n'ai pas envie de songer. Un souvenir s'éveille malgré moi. Je me revois enfant, attablée dans la salle à manger ; mes yeux qui se tournent régulièrement vers le bar qui sépare la cuisine du reste de la pièce, mes yeux qui attendent, qui espèrent, et maman qui jamais ne se tourne vers moi. Le souvenir va et repart. Je le laisse s'en aller, disparaître, englouti par le grand dévoreur de mon esprit que l'on appelle communément déni. Ne reste qu'une vague compréhension ennuyée : mince alors, j'avais envie d'être tranquille, non pas de me coltiner une enfant triste.

Je ramène mon regard embêté sur la petite fille qui vient de m'avouer qu'elle pensait que sa maman ne l'aimait pas. À ma plus grande horreur, elle s'essuie les joues et il ne m'est désormais plus possible d'ignorer son regard humide, son air triste comme les pierres et encore moins les larmes qui ont débordé de ses yeux. Avec le regard qu'elle me lance, j'ai peur qu'elle attende de moi que je la réconforte, qu'elle espère que je prononce des gentils mots, des mensonges agréables à attendre, des « mais non, je suis sûre qu'elle t'aime, une maman aime toujours ses enfants » ou encore « je suis certaine qu'elle te pense suffisamment grande pour ne pas te courir après, c'est une preuve de confiance qu'elle te donne, tu sais ». Je ne mentirai pas, songé-je en plongeant dans ses yeux larmoyants, prête à le lui avouer directement. Je ne mentirais pas, parce que c'est faux, tout cela. Évidemment qu'il existe des mère qui n'aiment pas leurs enfants, tout comme il existe des mères qui peuvent blesser leur fils en pratiquant à côté d'eux la magie noire, des mères qui n'ont pas de temps pour leur fille, des mères qui restent brouillée avec leur enfant toute leur vie durant.

Puis la demande tombe. Mes yeux s'écarquillent et je me penche vers l'avant, comme pour tendre l'oreille et mieux entendre.

« Qu..., » commencé-je à dire avant de m'interrompre soudainement.

Parce que j'ai compris, j'ai bien compris ce qu'elle vient de me demander. Elle veut un câlin. Elle, cette petite fille, me demande à moi un câlin, elle veut que je m'approche d'elle, que je serre mes bras autour de son corps, que je la protège dans une étreinte réconfortante, que je me dresse entre elle et sa famille qui ne sait pas aimer.

« Non ! m'exclamé-je un peu trop brusquement en me renfonçant contre le dossier de ma chaise. Non, tu ne peux pas. On ne fait pas des câlins à n'importe qui. »

Ma voix cassante s'accompagne d'un regard sévère. Merlin, mais a-t-elle conscience de ce qu'elle vient de me demander à moi, première inconnue croisée dans ce salon de thé ? Est-elle donc dans un tel manque d'affection pour s'attendre à ce que j'accepte ? Je pousse un profond soupir en secouant la tête d'un air réprobateur avant de soulever mon assiette et ses madeleines non entamées. Je récupère la serviette et la pousse sur la table jusqu'à ce qu'elle soit devant la petite fille.

« Tiens, ajouté-je d'une voix qui n'a rien de doux ou de réconfortant. Si tu veux pleurer, pleure, même si entre nous ça n'arrangera rien à ta situation, mais ne demande pas à n'importe qui de te prendre dans ses bras. C'est totalement déplacé. »

Sur ces mots je croise les bras sur ma poitrine en considérant l'enfant qui me fait face. J'espère qu'elle ne pleurera pas trop longtemps. Je n'ai rien à lui dire pour la réconforter. Pour commencer, je ne connais pas sa mère et je n'ai aucune idée de ce que celle-ci ressent pour son enfant. Et ensuite, même si je le savais, ce n'est pas moi, inconnue, qui dirais à cette gosse la vérité, qu'elle soit belle ou non à entendre. Ce n'est tout simplement pas mon rôle.

Je ne peux m'empêcher de lancer des regards obliques en direction de la famille de la petite. Des tasses de thé, des sourires polis sur le visage de ces dames, des rires discrets. Il y a de fortes chances pour que cette gamine n'apprécie pas que l'attention ne soit pas sur elle et qu'elle prenne cela comme un manque d'amour. Oui, de fortes chances. Je serais plus à même de compatir à son sort si je pouvais être persuadée qu'elle était réellement mal-aimée.

Pas de bras réconfortants de ce côté-ci du monde, mince ! Et pas de : "tu es triste, je le conçois et c'est ok", comme promis.

Le pot de colle
La grande ne veut jamais répondre à mes questions, et je ne peux pas m’empêcher de regarder autour si elle a un sac avec un ou plusieurs livres dedans. Peut-être qu’elle est libraire, en fin de compte ? Ou alors elle lit un livre sur des techniques d’espionnage ? Pour le coup ça ne me concernerait pas, mais elle pourrait au moins dire le titre du livre. Peut-être que Rhys l’a aussi à la maison.

Mon cerveau cherche un échappatoire, une excuse, n’importe quoi qui l’aide à ne pas se noyer dans les larmes qui coulent lentement sur mes joues. Tout le monde me dit que je parle trop, et que c’est pour occuper mes pensées. Ça doit être vrai en ce moment, où la grande refuse que je lui fasse un câlin. Je la fixe sans rien dire, et laisse les larmes tracer leur chemin sans les retenir. Mon regard tombe sur la serviette qu’elle me tend mais je ne bouge pas. Je n’ose pas la regarder. « Maman non plus elle ne me fait jamais de câlins, elle dit que c’est ma faute si papa est parti. » Mon murmure n’est sorti que pour moi, et je crois bien que je suis en train de devenir folle.

J’essaye de me focaliser sur quelque chose pour faire abstraction de toute cette situation, mais les bruits autour n’en deviennent que plus grands et m’irritent les oreilles. J’ai l’impression d’entendre les gloussements de Maman qui n’est heureuse qu’en société, quand elle n’a pas à s’occuper de nous. J’entends les éclats de rire des gens heureux qui profite de l’été, et j’ai juste envie de me recroqueviller dans un coin, pleurer et crier seule.

J’utilise le dos de ma main pour essuyer mes joues. « C’est parce que j’ai pas dit s’il te plaît, que tu veux pas ? » Parce qu’elle n’est pas n’importe qui comme elle dit, si ? Je lui ai dit comment je m’appelais, et on parle toutes les deux depuis un moment. « Et si je te fais un câlin juste cinq secondes ? » Cinq secondes c’est un tout petit peu. Juste pour un fois.

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Le pot de colle
Il n'y a que la fin de sa phrase qui dépasse le brouhaha qui nous entoure et qui parvient dans mon oreille. Ou sourcil se dresse sur mon front. Comment est-ce qu'une petite fille pourrait être responsable du départ de son père ? Pour avoir un père aimant, peut-être trop, étouffant, mais toujours présent, constamment, même quand je ne le désire pas, surtout quand je ne le désire pas, je peux difficilement envisager possible ce qu'elle me raconte. Mais ce qui me dérange le plus dans cette histoire, c'est bien cela : elle me raconte. Elle me parle de choses intimes que je ne devrais pas entendre. Pourquoi me confie-t-elle cela ? Pourquoi s'épancher auprès d'une inconnue, d'une adulte. Les enfants, ça ne parle qu'entre eux, non ? Elle n'a pas une camarade à qui raconter ces choses entre deux jeux de balle ensorcelée ? Des frères et sœurs avec lesquels partager ses doutes ? Pourquoi moi ?

Mon regard est désormais braqué sur elle. J'assiste à la chute de ses larmes et à ses tristes tentatives pour les essuyer. En réalité, elle n'essuie rien, elle ne fait qu'étaler l'humidité sur ses joues et rougir sa peau pâle. Loin d'être attendrie par cet étalage de tristesse, quand elle recommence avec son idée de me faire un câlin, je lève les yeux au ciel. Merlin, en plus d'être envahissante, indiscrète, de se confier à n'importe qui, d'être trop bavarde, pourquoi fallait-il qu'elle soit bouchée et insistante ?

« Tu aurais bien pu tourner ta phrase beaucoup plus poliment que tu ne l'as effectivement fait que je n'aurais pas davantage accepté, rétorqué-je d'une voix sèche. Une seconde ou cinq secondes, c'est la même chose. Je n'ai pas à me justifier. Et toi, tu n'as pas à insister. »

J'observe son petit visage baissé, ses yeux rouges, les traces humides des larmes sur ses joues. Je fronce les sourcils et, mal à l'aise, je remue sur mon siège en jetant des regards obliques aux familles qui nous entourent. Il y a bien ces deux enfants qui nous regardent fixement en se demandant pourquoi une gamine pleure devant une jeune femme — pensent-ils qu'elle est ma sœur ? ou l'ont-ils vu s'approcher de moi alors que rien ne l'encourageait à le faire ? Je me fiche des regards des autres, mais l'attention qu'elle elle me porte me dérange. Je ne l'ai pas encouragé à rester, pas à un seul instant. Pourquoi est-elle encore ici ?

« Bon... »

J'inspire profondément par le nez avant d'expirer tout aussi longuement par la bouche, le regard braqué sur elle. Puis je me penche en avant, je plante un peu trop brusquement mes coudes sur la table et pose mon menton sur le bout de mes doigts rassemblés. Mes yeux pèsent sur elle un moment.

« Si tu voulais du réconfort, tu as choisi la mauvaise table. Ici, soit on parle de choses intéressantes, soit on se tait. »

Est-ce assez clair ?

« Les mères, ça ne dit pas toujours la vérité, assené-je ensuite en coulant un nouveau regard sombre en direction de celles parmi lesquelles se cache certainement la génitrice de la gamine. Une fois que tu auras compris ça, la vie te paraîtra beaucoup plus simple. Maintenant si tu me demandes une nouvelle fois de te faire un... Câlin, articulé-je avec une grimace colérique, je t'assure que tu quitteras cette table à la vitesse d'un Waddiwasi. »

Le pot de colle
Une seconde ou cinq secondes, c'est la même chose. Je plisse légèrement les yeux et l’observant, oubliant presque les larmes qui coulent toutes seules sans mon accord. Un câlin ça doit durer au moins trente secondes, sinon c’est nul. Mais la grande n’en veut pas du tout. J’hoche tristement la tête, comme pour lui dire que je ne lui demanderai plus. Même pas un dixième de seconde.

Je picore ma madeleine à moitié mangée en réfléchissant au moment au je devrais partir de la table. Si je cours jusqu’au manoir, Maman ne pourra pas être énervée contre moi. Et Rhys me protègera, là-bas. La non-câlineuse prononce de nouveau quelque chose, et le mot me redonne tout mon espoir qui s’était envolé par la cheminée. Peut-être qu’elle a envie de me faire un câlin, finalement ? En tous cas "bon" c’est le mot que dit Mamie après que je l’aie suppliée pendant des heures, quand elle cède enfin. La grande s’approche de moi, et je l’imite en repliant mes jambes sous moi pour me surélever et pouvoir me pencher vers elle. Elle va me dire un secret ?

Je me retrouve vite déçue, parce qu’elle ne me donne ni son identité secrète, ni le droit de lui faire un câlin. J’essaye de ne pas trop montrer sur mon visage ma déception et me contente de l’écouter. Elle est encore plus sévère que Seanmhair. Sauf que la grande, elle n’a pas besoin de froncer fort les sourcils pour me montrer qu’elle est énervée. Ça se voit dans ses yeux, la façon dont elle me regarde et... sa posture, raide. La mention du sort pour m’expulser loin d’elle me fait ouvrir très, très grand les yeux. Je n’ai pas de baguette pour faire des choses badass, moi, alors je me penche de nouveau comme elle l’a fait avant : « Il faut que tu me donnes quelque chose en échange, sinon c’est pas juste. Je te demanderai plus de câlin, pour aujourd’hui, si... si tu me montres un de tes livres. » Je lui offre un grand sourire. « C’est d’accord ? »

Aelle : "Evanesco" (pour rester polie :innocent:)

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Le pot de colle
En parfait miroir, elle se penche elle aussi vers moi. Je l'observe avec attention, étonnée de trouver sur son visage un sourire et dans son regard une lueur qui vient y remplacer les larmes. Elle commence fort mal sa phrase. Toute personne sensée aurait su que commencer par "il faut" allait gâcher toutes ses chances d'obtenir quoi que ce soit. Mais ce n'est qu'une enfant, je ne pouvais pas m'attendre à ce qu'elle soit sensée. Comme le prouve sa petite rébellion. Ce n'est pas une graine de Serpentard, celle-là.

Avec ce sourire et ce soudain revirement de situation, je commence à me méfier et à me demander si ses larmes étaient factices, un moyen de m’apitoyer, de me manipuler. Mais quand je me souviens de ses paroles et des larmes brûlantes sur ses joues, sans parler du vulgaire marché qu'elle vient de me faire, je décide de croire que même si c'était de la manipulation, elle a tellement échoué dans son plan machiavélique que je peux bien faire comme si de rien n'était.

Je délie les doigts pour croiser les bras sur la table, ce qui me permet de me pencher d'avantage et de donner clairement l'impression que je suis moi aussi en train de conspirer. Non pas contre elle, mais avec elle. Je fais en sorte d'attraper son regard pour que nos yeux soient bien liés les uns aux autres quand je prononce ma phrase.

« C'est malin, gamine, murmuré-je d'une voix rauque, l’œil moqueur, mais ça ne va pas fonctionner. »

Avec un sourire satisfait, je me rencogne contre le dossier de ma chaise et attrape (enfin) une madeleine. Je croque délicatement dedans afin de ne pas la réduire en miette.

« Quelqu'un de plus malin aurait trouvé un meilleur moyen de pression, poursuis-je sur un ton bien contrôlé. Comme par exemple... »

Je fais mine de réfléchir, puis je braque un regard perçant en direction de la famille de l'enfant Adeline. Quand je reprends la parole, c'est vers elle que je regarde et mon regard est implacable.

« Si tu parles encore une fois de cette histoire de câlin, je me lève et scande haut et fort ton prénom en te désignant pour que ta famille te retrouve, c'est clair ? Ça marche mieux comme ça, non ? »

Un sourire retors s'étire sur mes lèvres, mais au fond de moi je sais que je ne ferai jamais une telle chose. Si cette enfant n'a pas envie de retrouver sa famille (et je comprends parfaitement bien ses raisons), ce n'est pas moi qui la forcera à le faire, à moins que la situation ne l'exige. Mais j'imagine que mes mots feront revenir les larmes. Je l'observe donc avec attention, nourrissant l'espoir qu'elle soit un peu plus forte que ça et qu'elle comprenne que tout cela n'est qu'un jeu et qu'elle a tout à fait l'opportunité de renchérir pour proposer mieux. Encore faudrait-il qu'elle en ait l'idée ; quand on a pu avoir un aperçu de ses larmes et de ses plaintes, ou doute un peu de ses capacités, mais j'ai trouvé dans son revirement de comportement et sa proposition pleine d'insolence un potentiel qui me plait, alors je peux espérer. Et puis, il y sa curiosité sans borne pour mes livres : je ne peux totalement condamner une enfant qui montre un si grand intérêt pour les livres — à mes risques et périls : je serais fort déçue si je constatais que la seule chose qu'elle espère de mes ouvrages soit d'y trouver des romans ou des albums.

Le pot de colle
Elle s'approche encore un peu et à ce moment-là je suis sûre qu'elle va accepter. J'imagine déjà à quoi peuvent bien ressembler les livres qu'elle lit, ils ne sont assurément pas roses avec des cœurs dessus- « Mais ça ne va pas fonctionner. » La grande se recule et je fronce les sourcils en boudant. Elle veut que je lui fasse un câlin ou non ? Je reste résolument penchée sur la table en relevant légèrement la tête vers elle, la fixant avec des yeux plissés et mécontents. Mais la menace qu'elle prononce me fait douter, et je croise les bras sur la table pour poser mon menton dessus, à la recherche du moindre signe qui me dirait qu'elle ne fait que jouer avec moi. Et non qu'elle me renverra là-bas. « Tu connais même pas mon nom et je suis sûre que tu sais plus comment je m'appelle, », marmonné-je, et bizarrement j'espère qu'elle me contredira parce qu'elle se rappelle du prénom avec lequel je me suis présentée tout à l'heure.

Je penche la tête pour regarder autour de moi, à la recherche d'une idée pour riposter. La grande à l'air assez discrète et n'a pas l'air d'aimer attirer l'attention. Sinon pourquoi s'isoler au fond dans un café rempli de monde ? « Si tu me montres pas tes livres, je... » Mon corps se redresse d'un coup, la paume à plat sur la table, montrant toute ma détermination. « Je vais crier et pleurer, et même me rouler par terre en t'appelant maman, pour alerter tout le monde que tu m'aimes pas. » Ma vraie Maman ne s'en rendrait sûrement pas compte, pas quand ses amies lui racontent tous les derniers potins de Godric's Hollow. Au pire je serais renvoyée au manoir jusqu'à la fin des vacances pour la "profonde humiliation" que ça lui causerait. « Comme ça tout le monde te fixera en attendant que tu fasses quelque chose, et tu seras obligée de me faire un câlin au final. » Je souris à mon tour en me rasseyant normalement, avant de croiser les bras sur ma poitrine.

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Le pot de colle
Les yeux plissés, je la regarde croiser les bras sur la table pour poser son menton dessus. Déjà je la condamne, d'autant plus lorsqu'elle réplique de sa voix d'enfant boudeuse que je ne me souviens certainement pas de son prénom. Je me persuade que l'enfant Adeline n'est bien que cela, une enfant qui ne sait que bouder, pleurer, se plaindre et exiger des choses qu'elle n'obtiendra jamais. Déjà, mes lèvres se pincent : déjà, mon regard s'assombrit ; déjà, mes yeux se détournent d'elle parce qu'il est beaucoup plus facile de se persuader que les autres nous décevrons que leur laisser la chance de nous prouver qu'ils sont capables de mieux. Je suis déjà en train de réfléchir à comment je me débarrasserai d'elle lorsqu'elle reprend la parole.

Mon coeur réagit vivement, peut-être un peu trop, envoyant dans mes veines un flux aussi soudain que fugace qui ressemble étrangement à de la joie, ou du moins à quelque chose de positif qui me fait relever les yeux pour mieux la regarder. L'enfant s'est redressée et tente en balbutiant maladroitement un « si tu ne me montres pas tes livres », de rentrer dans le jeu que je lui ai proposé. Et bien, songé-je, nous sommes bien loin des larmes. Et je passe des moments trop difficiles ces derniers temps pour ne serait-ce que penser à avoir honte de me réjouir qu'une petite gamine comme elle se décide à jouer mon jeu.

Plantée contre le dossier de ma chaise, mon visage ne montrant que peu d'émotion, mon corps ne bougeant pas assez pour exprimer quoi que ce soit, je la regarde exploser de détermination et exposer son machiavélique plan. Et inévitablement, je ne peux pas empêcher le rictus qui vient déchirer mon masque de neutralité ; un rictus étonné, un brin moqueur et quelque peu agacé. Parce que je trouve qu'elle a beaucoup de toupet de dire ça et que l'imaginer m'appeler maman me déplaît énormément.

Au lieu de lui balancer un visage un : « et bien vas-y, fais-le ! » pour lui prouver qu'elle n'est pas capable d'aller au bout des choses (en fait je n'en sais rien, si elle en est capable ou non, et je n'ai aucune envie de le vérifier maintenant parce que je ne veux pas qu'elle me fasse réellement une crise au milieu du salon de thé) ; donc au lieu de lui dire cela, je m’exhorte au calme : le but, c'est de renchérir. Moi aussi, je dois jouer mon propre jeu.

« Mh, intéressant..., finis-je par dire, mes doigts jouant avec le bout restant de ma madeleine, mes yeux plantés sur son visage enfantin. Par contre, ne pense pas qu'il te suffit d'une crise pour arracher à n'importe qui un "câlin". Si tu me fais une scène comme ça, tu aurais plus de chance de t'attirer ma colère que ma... Tendresse. »

Une grimace moqueuse vient modifier la position de mes traits. Doux Merlin, je ne pensais pas utiliser un jour le mot tendresse avec une gamine rencontrée dans un salon de thé. Le peu de tendresse que je peux avoir n'est réservé qu'à un seul être. Cette Adeline n'a rien d'un Mngwi, n'est pas bleu, n'est pas petite et attendrissante, ni loyal à s'en damner — elle n'aura jamais droit à la moindre tendresse de ma part, mais de toute façon elle n'en attend pas réellement, ce n'est qu'un caprice qui sera très vite oublié. Je n'y accorde pas le moindre intérêt ni le moindre crédit.

« Très bien ! » dis-je subitement.

Je prends le temps d'avaler la fin de ma madeleine et, en la regardant par-dessus ma tasse, je bois une gorgée de mon thé en me demandant si elle attend ma future menace avec impatience ou avec crainte.

« Si tu continues d'insister, je sortirai mon livre et le lirai devant toi... Mais je camouflerai la couverture sous un sortilège pour que tu puisses pas voir le titre. Tu seras destinée à me regarder lire sans pouvoir combler ta curiosité, » annoncé-je d'une voix honteusement victorieuse, mes lèvres s'étirant pour afficher un sourire retors.

Retors, mais sincère. Mais si je devais avouer à qui que ce soit que je prenais plaisir à jouer à "qui est la plus forte" avec une gamine de dix ans, je me tuerai avant de le faire — ou je tuerai la personne qui l'entendrait, plus certainement.