Une table, deux tasses, ses yeux par-dessus la théière PV

Elle suspend son mouvement en direction des boites de thé, passe la main dans sa chevelure ; quand elle écrase sa cigarette à peine commencée dans le cendrier, je fronce les sourcils, surprise par sa réponse brusque. Me rappelant de ce que je tiens dans mes propres doigts, j'aspire longuement à ma propre cigarette en l'observant à la dérobée — ma question l'a-t-elle dérangé ? « Ce ne sont que des cheveux », ce n'est pas une réponse, ce n'est qu'une remarque qui manque cruellement de profondeur et même d'intérêt. Depuis quand Kristen parle-t-elle pour ne rien dire ? Évidemment que ce ne sont que des cheveux. Pourquoi me le faire remarquer ? La ride entre mes yeux se creuse davantage et je ne quitte pas la jeune femme du regard quand elle se détourne pour préparer le thé, une boite à la main.

Abandonnée sans son regard posé sur moi, je peux perdre le mien dans sa courte chevelure, un regard distant, comme si je voyais à travers elle — ce que je fais effectivement, je regarde au loin dans mes souvenirs, toujours autant perturbée par ce que j'ai devant les yeux et ce que semble vouloir voir mon esprit. Je ne comprends pas sa réaction. Et j'ai beau tirer sur ma cigarette encore et encore, m'encrasser les poumons, malmener mes lèvres à coup sde dents tant qu'elle a le dos tourné, je ne comprends pas davantage. Quelque chose se noue désagréablement à l'intérieur de moi. J'ai l'impression d'avoir fait quelque chose qui ne lui a pas convenu et maintenant elle me condamne par son silence. Mais depuis quand est-ce que ça me dérange exactement ? Depuis le tout premier jour devant l'Ombre de la mort, je n'ai jamais agi pour lui plaire, je suis toujours restée moi-même. Cela ne doit pas changer. Alors pourquoi est-ce que je m'inquiète de lui avoir déplu ?

Un juron sort de ses lèvres ; parce que mon regard était braqué vers elle, je comprends aussitôt qu'elle s'est renversée de l'eau sur la main, même si son corps me cache la scène. Je ne dis rien, je n'exprime rien, mais une brève inquiétude me traverse, aussi vive qu'une qu'une étoile filante, et elle s'affirme lorsqu'elle prend cette pose, mains sur le plan de travail, et qu'elle soupire comme si le monde entier pesait sur ses épaules. Là, j'ouvre la bouche, j'inspire pour parler. Mais je me retiens au dernier moment et je ravale mes paroles. Mais quand elle se retourne vers moi, mes yeux volent vers sa main pour vérifier qu'elle ne s'est pas blessée. Je pars du principe que si elle ne se plaint pas, c'est que tout va bien. De toute façon, elle ne serait jamais plainte à moi, je le sais.

Je me confronte à son visage qui n'exprime pas grand chose... Et à ses paroles qui en racontent peut-être un peu trop. Je me prends le coup en plein cœur. Un coup enrobé de paroles qui, dans mon esprit, résonnent comme un reproche : que sais-tu de moi, d'abord, toi qui ne sais pas parler de moi ? Hein, que sais-tu réellement de moi ? Cela me rappelle la semaine dernière, quand Yshre m'a harcelé de questions auxquelles je n'avais pas la réponse. Ça s'écrabouille à l'intérieur de moi ; je me renferme, visage assombri, épaules crispées, doigts serrés autour de ma cigarette, et je détourne les yeux vers le reste de la pièce où trônent une batterie et un canapé. Je pourrais me contenter de ce silence, pincer les lèvres et bouder, sauf que j'ai quelque chose à défendre, quelque chose que je dois défendre, parce que merde ! merde, je la connais ! Je la connais, n'est-ce pas ?

« Je le sais parce que je l'ai vu, je réponds d'une voix glaciale en me forçant à ramener mes yeux sombres sur elle. Je... »

Mon cœur tombe tout au fond de mon ventre. De là, je sens ses battements furieux. Je ne cille qu'à peine durant cette demi-seconde, avant qu'un besoin incompréhensible et puissant ne me force à modifier ma phrase.

« ... t'ai vue à mon âge et plus jeune encore. » Je serre nerveusement les mâchoires. Au bout de ma main libre, mes doigts se referment brièvement en un poing colérique avant que je ne les relâche. « Et actuellement, j'ai sans doute plus de souvenirs de toi que tu n'en as toi-même. »

C'est anormal, c'est anormal, c'est anormal ! hurle une petite voix à l'intérieur de moi. C'est énorme ce tutoiement c'est anormal, c'est anormal je n'aime pas ça, je n'aime pas du tout ça ! Mais je garde un visage lisse, comme si c'était tout à fait normal, comme si je n'étais pas en train de m'insulter d'avoir osé une telle bêtise. Parce que c'en est une. À cause d'elle, voilà que je me remets à sentir ce décalage, cette impression que ce que je vois n'est pas ce qui se trouve réellement devant moi. Et mon cœur se serre méchamment. C'est peut-être pour ça que je reprends la parole, parce que si même elle doute du fait que je la connaisse, comment pourrais-je me persuader, moi, que je la connais effectivement et donc que je suis capable de savoir qu'elle est bien là, en face de moi, alors qu'elle ne se ressemble pas ?

« C'était dans un souvenir, » ajouté-je d'une voix plus calme, plus distante, mes yeux parcourant son visage. Après quelques secondes, je récupère mon regard et glisse le tube de tabac entre mes lèvres. « Dans lequel j'ai vu une Kristen de seize ans. Et un autre dans lequel... C'était plus vers vingt ans, je dirai. Peut-être davantage. »

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Les mains posées sur le dossier d’une chaise, face à Aelle, j’attendais de pouvoir verser le thé dans sa tasse : il lui faudrait quelques minutes pour être parfaitement infusé. Et plus que l’infusion des feuilles de thé et des amandes séchées dans l’eau brûlante, j’attendais une réponse de mon invitée. La froideur dans sa voix me planta une épine dans l’estomac et je maintins les mâchoires serrées pour ne pas montrer mon trouble. Au lieu de cela, je me concentrai sur le fond : elle m’affirmait qu’elle l’avait vu. Autrement dit, qu'elle m'avait vue, moi. Comment avait-elle pu me voir lorsque j’avais son âge ? Et plus jeune encore ? Elle n’était pas née à cette époque, elle ne devait même pas être à l'état de projet. Je cherchai dans mes souvenirs un moyen magique de parvenir à ce miracle mais tout se confondait dans mon esprit et je ne pus parvenir à aucune conclusion.

La pique qui suivit fit gonfler mes poumons d’un agacement contenu. J’ai sans doute plus de souvenirs de toi que tu n’en as toi-même, avait-elle lancé sur un ton familier, comme un défi presque moqueur ! Mes doigts agrippèrent le dossier de la chaise et je plissai les yeux, réprimant assez difficilement mes gestes de mécontentement. Un instant, je repensai à cette idée que j’avais fourré dans l’esprit d’Yshre, lorsqu’elle contrôlait encore ce corps que nous partagions, la première fois qu’Aelle était revenue dans ma nouvelle vie. Je t’arracherai tes souvenirs pour les ranger dans mon crâne, s’il le faut. En effet, la remarque d’Aelle avait mis en évidence l’injustice de ma situation, comme si la jeune sorcière elle-même avait volé mes souvenirs et qu’elle seule pouvait décider de me les rendre ou non. Il y avait beaucoup de choses que je n'aimais pas, et parmi elles, l'idée que quelqu'un d'autre puisse avoir le pouvoir sur quelque chose qui me concernait, moi, et moi seule. Mes souvenirs étaient à moi, les récupérer était dans l'ordre des choses et je ne devrais pas avoir besoin de négocier pour cela.

« Certes…, soufflai-je entre mes dents serrées, si bas qu’Aelle n’aurait pu m’entendre. »

Je ne la lâchai pas des yeux, contenant du mieux possible les perturbations de mon cœur et tâchant de ne pas me laisser tomber dans le précipice de la colère, ce qui aurait été très contre-productif. Pour calmer mes nerfs à vif (il avait fallu si peu de temps pour qu’elle se mette à m’agacer si fort ! Encore une fois, décidément !), je soulevai le couvercle du pot en verre contenant les dragées surprise de Bertie Crochue et j’en attrapai trois ou quatre. Je les laissai dans la paume de main et n’en goûtai qu’une à la fois, peu désireuse de faire subir à mes papilles l’improbable mélange savon-fraise-ver de terre-chou de Bruxelles. J’écoutai attentivement les explications d’Aelle tandis que je coinçai les dragées entre mes molaires, serrant de toutes mes forces. Elle dit m’avoir vue lorsque j’avais seize ans, puis une vingtaine d’années, dans des souvenirs. Je réfléchis encore une fois à la façon dont une telle performance pouvait se produire. Il me semblait avoir déjà entendu parler de quelque chose de similaire mais je n’arrivais pas tout à fait à mettre le doigt dessus. Cela avait un rapport avec l’extraction de souvenirs… Mais comment devait-on s’y prendre ? Aucune idée. Et puis, je me demandais si les souvenirs existaient toujours dans un esprit qui ne se souvenait pas. J’étais convaincue qu’ils étaient toujours là, quelque part, puisque des bribes me revenaient parfois : Cordelia, Indy, cet homme... et même Aelle. Seulement, ils étaient trop enfouis pour atteindre pleinement l’espace conscient de l’esprit. Pouvait-on malgré tout les extraire de force, sans les endommager ? Peut-être pouvait-on au moins essayer… Quand on n’a pas grand-chose, après tout, on n’a pas grand-chose à perdre. Il faudrait que je me renseigne à ce sujet. Et que je tente l’expérience quoi qu’il en soit. Au pire, je n’arriverais à rien mais j’aurais essayé.

Et puis, Aelle arrêta de parler. J’attendais très sagement la suite, engloutissant ma troisième dragée surprise (parfum aubergine, cela aurait pu être pire même si c’était inattendu). Je finis de mâcher pendant que le silence s’étendait lentement. Lorsque j'avalai la dragée, j’attendis encore et ma patience commença à me quitter. Enfin, je brisai le silence, comprenant qu’Aelle n’avait pas l’intention d’élaborer son récit et n’y tenant plus.

« Et que se passait-il, dans ces souvenirs ? »

Je voulais qu’elle me raconte tout dans les moindres détails, qu’elle me dise même ce qui ne lui semblait pas important. À défaut de pouvoir lui arracher ses souvenirs, je voulais en avoir une image la plus nette et la plus complète possible. Le plus petit indice pouvait réveiller un univers de sentiments...

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Son corps est une œuvre d'art ; elle cache dans ses gestes des coups de pinceaux subtils, dans ses regards des couleurs lourdes de sens. Tout a une signification, une raison d'être, tout cache un sens profond — ajoutés les uns aux autres, ces détails formeraient le prénom Kristen et le nom de cette œuvre serait la clé de sa compréhension. Évidemment, je n'ai jamais eu la moindre sensibilité pour l'art : Kristen me reste totalement et irrémédiablement illisible. Je ne comprends pas son envie frénétique de dragées, tout à coup, tout comme je n'ai pas compris ses mouvements d'humeur avec ses mains crispées sur la chaise et tout ce qui a suivi, absolument tout, du début à la fin. Parce que je le sens, je le sens comme parfois on a conscience de choses qui ne se racontent pas : l'atmosphère s'est légèrement modifiée. Très légèrement, mais c'est palpable et je ne comprends pas pourquoi. Mais ce qui me dérange le plus, ce qui me force à maintenir ma mâchoire nerveusement crispée, c'est cette petite étincelle juste là, dans mon cœur. Putain, j'adore ça. Mes entrailles qui se tordent, mon cœur qui tonne, mon cerveau comme une mélasse à deux doigts de la fusion, de la colère vive parce que la personne en face de moi (non, pas la personne : Kristen) ne réagit pas comme je le désire. J'adore ça. Merde.

Je camoufle toutes ces choses sous des tonnes d'autres pensées pour éviter d'y réfléchir ; j'observe les secondes s'enfuir sous le compte des dragées qu'avalent cette fille qui est cette femme que je n'ai jamais oublié. Je recrache ma fumée vers le plafond sans totalement réussir à détacher mon regard d'elle lorsqu'elle prend enfin la parole, posant la question à laquelle je m'attendais et qui n'explique absolument pas ses humeurs quand l'eau était en train de bouillir tout à l'heure. La pensée est toujours là, celle qui me murmure que j'ai fait quelque chose de mal... Et que j'écrabouille violemment, je la déchire, je la crame, cette pensée, parce que quoi que j'ai fait, ce n'était pas mal, c'était moi, et je recommencerai s'il le fallait.

C'est à ce moment-là de mes pensées que la cendre de ma cigarette me tombe sur les genoux. Je jure à mi-voix, gênée d'avoir oublié un détail aussi banal que la cendre au bout de la chose inutile qui me permet de me passer les nerfs.

Voir la cendre qui salit mon pantalon m'amène une vision fugace d'une soirée passée ; vendredi dernier, peut-être, à moins que ce ne soit le jeudi : Ashley qui dégaine sa baguette magique alors que je lui intime férocement de ne pas le faire. « Faut pas utiliser la magie quand on a bu ! m'égosillé-je de la voix de celle qui a bu. C'pas raisonnable ! » et la blonde qui fait disparaître d'un sortilège la cendre qui menaçait de tomber de ma cigarette sur le parquet de son appartement. « T'oublies toujours de foutre ta cendre dans le putain de cendar, Bristyle ! ». La vision s'efface, je reviens à l'instant présent. Ashley a recommencé plusieurs fois durant cette soirée et d'autres encore. Je m'y suis habituée. Mais j'avais oublié cette scène précise. Je cligne des yeux et fais disparaître d'un nonchalant coup de baguette les cendres.

Puis je relève la tête pour la regarder ; elle, avec ses yeux doubles qui me tranchent jusqu'à l'intérieur du corps. Elle qui efface tout le reste.

« Une Kristen, à Poudlard, commencé-je d'une voix lente, avide des changements qui surgiront sur son visage que je ne connais pas. Jeune, seule. D'abord dans les couloirs, puis dans la Grande salle. » J'ai un moment d'hésitation ; sait-elle seulement ce dont il s'agit ? « C'est le réfectoire, précisé-je en jouant avec ma cigarette. Il y avait ce groupe de gars, là, à la table des Serdaigle. »

Je ne peux pas retenir le sourire pâle qui m'étire les lèvres le temps d'une brève seconde car je l'entends comme si elle était là, celle qui avait la quarantaine passée et qui était ma directrice, me dire : « Ce gars-là c'est Aidan Bowers, le meilleur Légilimens de notre époque. » J'aime l'idée qu'elle ait pu me corriger sur un détail aussi insignifiant à l'époque où nous échangions déjà à propos de la magie noire. Mais le souvenir, juste après m'avoir étiré ce drôle de sourire, me perfore le cœur et me rappelle ces quelques semaines à me rejouer nos moments dans la pensine que j'avais louée pour essayer de comprendre sa disparition. Et ce rappel-là a une texture poisseuse qui me fait physiquement mal.

« Qui te... »

Ma gorge se noue brusquement, j'arrache mon regard d'elle pour observer la batterie, là-bas. Vous. Vous. Vous, Kristen. Vous.

« Et un gars en particulier qui a salué de loin la Kristen du souvenir. Ça s'arrêtait là. C'était censé me prouver qu'il n'y a rien de bon à rester seule. »

mensonge : à rester seule je ne vous aurais pas connue et je n'aurais pas souffert

Je me racle la gorge et, visage levé vers le plafond, j'aspire une nouvelle taffe de ma cigarette destinée à apaiser mes tourments. C'est un échec.

« Dans le deuxième souvenir, une Kristen plus âgée, donc. » Je me retiens de toutes mes forces de faire une réflexion sur la chevelure de cette version-là, mais ce n'est pas l'envie que me manque. « Qui fumait dehors, sous la pluie. Il faisait nuit. Je n'ai eu qu'un fragment de conversation, murmuré-je en coulant un regard vers la jeune femme aux dragées. Ce n'était pas un souvenir que je devais voir. »

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J’attendais, gorgée d’impatience, et je me perdais si bien dans le visage de mon invitée que je ne remarquai pas la cendre qui tomba du bout de sa cigarette. Quand elle agita sa baguette vers ses genoux, je repris mes esprits et ne pus que me demander ce qu’elle fabriquait là. Puis, quand elle reprit la parole pour me raconter ma propre vie, je me laissai hypnotiser. J’aurais voulu me glisser dans sa tête pour m’y voir telle que je fus. Être tout à fait happée par le film qui se déroulait dans son esprit quand elle me contait ma propre histoire.

Absorbée par son propos, penchée en avant contre le dossier de ma chaise, j’en oubliais d’abord de m’asseoir aussi bien que j’oubliais le thé encore en train d’infuser dans la théière. Je ne fis pas non plus attention à la dernière dragée, abandonnée dans la paume de ma main, qui s’en échappa et glissa fatalement sur le sol. Elle y resterait jusqu’à bien plus tard, quand je débarrasserai la table, une fois Aelle repartie.

Ainsi penchée en avant comme pour me rapprocher de son esprit, les yeux pétillants et bien ouverts, je sentis mon rythme cardiaque accélérer. Continue, continue, dis-moi tout ! Tous les détails ! Je me penchai encore à mesure qu’elle parlait et je manquai presque de perdre l’équilibre, ce qui me ramena momentanément à la réalité de l’instant, loin des images que j’essayais de recréer à travers ses mots. Je tirai rapidement la chaise devant moi pour m’y installer, et par la même occasion me rapprocher un peu de mon invitée. Je dégageai d'un mouvement précipité les boîtes de thé et les gâteaux qui barraient le chemin de ma vision, pour que rien n’interfère entre ses mots et mes oreilles. Je récupérai vite mon carnet noir et mon stylo, discrètement posés un peu plus loin sur la table, sans dévisser mon regard d’elle. J’ouvris dans un "clac" sec le carnet à l’endroit du petit cordon marque-page, décapuchonnai d'un geste du pouce le stylo bille, et, sans même regarder les lettres que je traçais, je commençai à écrire, d'une graphie désordonnée par le rythme effréné de mes doigts agitant le stylo. Poudlard, Grande Salle, « des gars », Serdaigle. Salut = connaissances ? Qui ? Leçon Aelle = pas rester seule ?

Il me semblait qu’Aelle ne parlait pas assez vite, qu’elle prenait trop son temps, tout en n’en disant pas assez. À la fin de chacune de ses phrases, une centaine de questions dévalait mon esprit : je dus me retenir pour ne pas lui couper la parole et l’ensevelir sous mes interrogations. Alors qu’elle enchaînait déjà sur le deuxième événement de ma vie, j’ajoutai rapidement à mes notes précédentes : Seize ans, avant de sauter une ligne pour passer au second souvenir. Là, je notai : plus âgée, nuit, fumais déjà = moi, pas à cause d'Yshre ? conversation ? souvenir secret ? pourquoi ? comment ?

Aelle ne dit plus rien et je baissai les yeux sur mon stylo en suspension au-dessus des derniers mots inscrits dans mon carnet. Vraiment, c’était tout ? Je levai à nouveau les yeux vers elle, l’interrogeant du regard, laissée un peu confuse par l'interruption brutale de son récit. C’est tout ?! Je relâchai mon corps, posai mon stylo décapuchonné sur la page à peine noircie et je m’enfonçai sur le dossier de ma chaise, croisant les jambes et les bras. Ma déception avait au moins eu le don de calmer mon excitation, m’empêchant de débiter dix questions à la seconde, sans prendre le temps de respirer – ce qui aurait peut-être un peu brusqué la gardienne de mes souvenirs.

« Mh…, fis-je, pensive, en relisant mes quelques notes. »

J’attrapai encore mon stylo et le tapotai nerveusement à l’envers contre le plat de la page. Je le fis naviguer ainsi sur les mots que j’avais inscrits, pour remettre de l’ordre dans mes pensées. Je l’arrêtai d’abord là où j’avais noté « Leçon Aelle, pas rester seule ? »

« Alors… je t'ai montré des souvenirs pour te faire la leçon, c’est cela ? interrogeai-je en relevant les yeux vers elle, un très léger sourire en coin se dessinant sur mes lèvres. Je ne devais pas être un très bon professeur, n’est-ce pas ? Fais ce que je dis, pas ce que je fais… »

Je pouvais assez bien m’imaginer arpentant les couloirs de mon école de magie, royalement seule, refusant de parler à qui que ce soit, prenant tout le monde de haut, méprisant leurs petites existences insignifiantes… Ce jugement fondamental semblait être gravé en moi. Cette attitude me paraissait donc parfaitement logique. Je secouai la tête, me riant de moi-même. Je ne m’en voulais pas : au contraire, j’étais presque attendrie par cette attitude que je visualisais très bien comme étant la mienne.

Puis, je me penchai à nouveau sur mes notes, déplaçant mon stylo agité vers la question : « Qui ? »

« J’ai quelques questions… annonçai-je pour préparer mon invitée. »

Ma jambe croisée, pendant au-dessus du vide sous la table, se mit à suivre le rythme de mon stylo, s’excitant sans que je puisse la contrôler.

« Ce gars en particulier, dans le premier souvenir, qui était-ce ? Connais-tu son nom ? Peux-tu me le décrire ? »

Enfin, la main qui tenait le stylo se déplaça jusqu’aux mots « conversation ? » et « souvenir secret ? ». Je retournai mon bic à l'endroit et j'entourai nerveusement ces mots du bout de la bille. Ma voix était pourtant parfaitement calme quand j’interrogeai :

« Quant au deuxième souvenir… De quoi était-il question, lors de cette conversation ? Avec qui parlais-je ? De même, as-tu un nom et une description à me fournir ? Pourquoi ne devais-tu pas voir cela, et comment as-tu pu y avoir accès si tu n’étais pas censée le voir ? »

Malgré tout le mal que je m'étais donné pour préparer ce moment, j'avais définitivement oublié que nous étions censées boire le thé.

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Les boites de thé poussés sur le côté, sa si belle tablée en bordel pour qu'elle ait la place de prendre des notes dans un carnet noir ; j'ai eu un temps d'arrêt lorsqu'elle l'a sorti, invisible, furtif, mais bel et bien présent. Mon cœur a rebondi dans ma poitrine. Je me suis dit : encore un carnet ! Et celui-ci, aurais-je le droit de le lire ? J'en doute et ça me fait quelque chose, comme si tout à coup je n'avais plus le droit d'avoir accès à ses pensés, après m'être plongée intimement et pleinement dans les millions de mots dont elle a rempli ses carnets précédents.

Sa façon frénétique de prendre des notes me secoue un peu. Son intérêt pour ce que je raconte (ou plutôt pour sa propre vie), sa façon de se pencher en avant, de me regarder avec ce regard-là, un regard qui ne se détourne pas, qui ne voit que moi, moi et personne d'autre. Je me rends compte, alors, lorsqu'elle commence à me questionner, que j'aime pouvoir lui apprendre ces choses, j'aime quand elle me regarde comme ça, j'aime cette avidité qui s'échappe d'elle, qui ressemble à celle dont j'ai pu être victime par le passé, quand j'étais encore capable de quelque chose — avant l'été dernier.

Je prends le temps d'aspirer une nouvelle taffe de ma cigarette, même s'il ne reste désormais quasiment que le filtre, et je prends soin d'écraser le mégot dans le cendrier avant de lui répondre. Je me racle la gorge encombrée de trop de fumée et essaie de faire le tri dans toutes les questions qu'elle m'a posées. Je me demande si les questions qu'elle pose à propos des types présents dans son souvenir ont une importance ; ces gens ont-ils compté dans sa vie ? Je déteste m'imaginer que oui et ne pas pouvoir en être certaine. Cela me rappelle que de la vie personnelle de Kristen, je ne sais pas grand chose. Ça me fait mal. Je ne préfère pas y penser.

« Le souvenir, c'était pour me faire la leçon, yep, dis-je lentement en prenant le temps de rassembler mes pensées, maintenant que j'ai pris la décision de répondre de façon logique à son avalanche de questions. Ça n'a pas marché. »

Je ponctue cette conclusion d'un sourire sans joie et d'un bref regard dans sa direction avant de baisser de nouveau les yeux vers la théière.

« Dans le premier souvenir, l'homme s'appelait Aidan Bowers, définit selon... À cette époque, me corrigé-je pour ne pas avoir à dire tu (aberrant) ou vous (douloureux), il était considéré comme l'un des meilleurs Légilimens. »

Je crispe les mâchoires ; et si elle décidait de le retrouver et de lui demander son aide ? Et si elle préférait son aide à lui ? Pourquoi je lui ai dit ça ! J'aurais dû le lui cacher ! Je m'efforce d'étouffer cette brusque montée d'angoisse.

« Il était préfet-en-chef, Serdaigle, brun, grand, un visage comme on en voit tant. Il avait... Mis au point une énigme dans un tableau de Poudlard, derrière lequel se cachait une pièce, une bibliothèque. Ce tableau, c'était... » Je lève les yeux vers elle et plonge dans son regard. « C'était celui de notre rencontre. »

Mais quel souvenir en garde-t-elle, de cette vieille rencontre ? Et puis cela l'intéresse-t-il seulement ou préfère-t-elle avoir des informations sur des souvenirs qui ne concernent qu'elle ?

« Dans le deuxième souvenir... »

Je m'interromps avec un soupir et secoue légèrement la tête. Pour m'occuper, j'approche la théière et remue magiquement l'intérieur pour que le thé s'infuse mieux.

« C'était dans une pensine que j'ai vu tout ça, précisé-je finalement, une pensine, un objet qui permet de voir ses propres souvenirs ou ceux d'une autre personne, si on est en possession du souvenir en question. »

Je cligne des yeux, ne pouvant m'empêcher de trouver très bizarre de réexpliquer une chose à quelqu'un à qui je l'ai déjà expliqué. Même si ce n'était pas vraiment elle... C'était le même corps. Yshre m'a déjà posé une question à propos de la pensine, mais quel souvenir peut bien en avoir Kristen ?

« Je regardais un souvenir, celui de la Kristen de seize ans, puis j'ai été plongée dans un autre qui n'aurait pas dû se trouver là. » Je hausse les épaules, moi-même à l'époque je n'ai pas compris ce qui était en train de se passer. « C'était incontrôlé, c'est pour ça que je n'aurais pas dû le voir : ce n'était pas souhaité et c'était.. Intime. Je connais rien de l'homme en question dans ce souvenir. Grand, cheveux noir, dents trop blanche, yeux à la couleur indéterminée. » Mes propres yeux passent d'une pupille de la fille qui me fait face à une autre, bleue, verte, verte, bleue. « Entre le bleu et le vert. Dans le souvenir, les deux parlaient d'un projet commun. Sans doute de magie noire, parce que la chose que j'ai pu entendre avant d'être arrachée du souvenir, c'est cette phrase-là, mot pour mot : Si on trouvait un moyen de ne pas seulement animer leurs corps. »

J'aurais pu continuer, lui parler des inferi, lui faire part de mes hypothèses et, surtout, croiser tout cela avec ce que j'ai appris dans les carnets datant de cette époque-là. Mais je ne crois pas que ce soit le moment, et ce n'est surtout pas le sujet. À invoquer trop de sujets en même temps, on ne fera que se perdre et elle, elle ne comprendra pas grand chose. Alors je préfère aller à l'essentiel :

« Je ne suis pas sûre de qui il était. Je crois... Peut-être qu'il s'agissait d'un homme appelé Baldur. Mais ce n'est qu'une hypothèse. »

Nouveau sourire sans joie ; Kristen ne m'a jamais parlé de ça, mais peut-être en aurions-nous eu le temps si elle ne m'avait pas abandonné durant deux ans.

« Ces noms ravivent des souvenirs ? » demandé-je alors en plantant mes yeux dans les siens.

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À la première respiration indiquant qu’Aelle allait me répondre, je déplaçai mon stylo bille pour me préparer à prendre de nouvelles notes, aux aguets. Mais quand elle déclara d’abord que mes leçons n’avaient « pas marché », je ne pus m’empêcher de ressentir une pointe de douleur, car j’en conclus qu’Aelle était seule. Se sentait seule. Qu’elle préférait être seule. Ou quelque chose dans ce genre-là. Je baissai les yeux sur mon carnet et je ne notai pas cette information. J’en ignorais la raison précise, mais je ne voulais surtout pas qu’elle reste seule. Moi, j’en avais le droit, c’était un besoin et je me fichais que cela puisse être un besoin pour elle aussi : il ne fallait pas, c’était tout, j’en avais l’intime conviction. Et puis, si elle choisissait de rester seule, cela voulait dire sans moi. Je ne voulais pas qu’elle change d’avis à propos de « je n’arrive pas à vivre sans vous » : j’avais besoin d’elle et je ne voulais pas qu’elle cesse d’avoir besoin de moi.

J’évacuai cette pensée quand elle poursuivit son récit en fournissant des réponses précises à mes questions. J’écrivis consciencieusement : « Aidan Bowers, meilleur Légilimens » (j’entourai cette information plusieurs fois), puis : « préfet-en-chef ». Ces mots me firent tiquer, ma main s’immobilisa un instant et je plissai les yeux sur les mots que je venais de tracer. Préfet-en-chef, préfet-en-chef… Je m’entendis saluer un camarade de classe, au détour d’un couloir : Salut, Préfet-en-chef. Mon cœur fit un petit bond, je sentis mon estomac chauffer et mes lèvres s’étirer dans un petit sourire… nostalgique. Je soulignai trois fois son nom : Aidan Bowers, et j’ajoutai en-dessous une petite note : « ami ? ».

Je dus rattraper mon retard sur le discours d’Aelle, qui avait continué de parler alors que mon esprit s’était attardé sur la renaissance d'un vieux souvenir. Cette fois, j’aurais bien voulu qu’elle fasse une pause, en tout cas qu’elle s’adapte instinctivement au rythme de ma pensée. Mais je continuai à prendre des notes : « énigme, tableau, bibliothèque cachée, rencontre Aelle ». Je relevai les yeux vers elle, essayant d’associer son visage à un cadre entourant un tableau que je n’imaginais pas. Rien de concret ne put se dessiner dans mon esprit. Alors, je notai la question : « représentation tableau ? » en espérant que cette représentation visuelle pourrait m’aider à faire éclore le souvenir de notre rencontre.

Ensuite, Aelle développa sa description du deuxième souvenir que je lui avais un jour partagé. Je notai en grosses lettres le terme « Pensine » et je hochai la tête en soufflant un petit « aah », car effectivement, j’avais déjà entendu ce mot lorsque Yshre contrôlait notre corps partagé. J’espérais que cet objet pourrait m’apporter les réponses que je cherchais. Encore une fois, je me persuadais que j’étais en possession de mes souvenirs, ils étaient simplement très bien cachés au fond de mon esprit dévasté. J’élaborai un plan et des hypothèses autour de cet objet magique. Où trouver une Pensine ? Comment extraire les souvenirs ? Visualisation ? Risques ? Alors que je formulai ces vagues pensées, je rattrapai tout juste le récit de la conteuse de souvenirs au moment où elle disait : « pas souhaité et c’était… intime. » Je me ressaisis et sautai une nouvelle ligne pour noter les informations qu’elle allait me fournir.

Je n’en fus pas capable. Mon corps tout entier se paralysa, comme soudainement frappé par la foudre, quand elle évoqua des dents trop blanches. Ce sourire. Des dents trop blanches. Des dents qui déchirent, qui dévorent. Un sourire moqueur qui révèle des dents trop blanches. Celui-là. C’est celui que j'ai vu. J’en suis sûre. Il m'a suffi d'entendre parler de dents trop blanches pour en avoir l'absolue, l'inévitable certitude.

Complètement immobile, les yeux rivés sur Aelle, je continuai à écouter sa description malgré le bourdonnement naissant dans mes oreilles. Des yeux d’une couleur un peu bizarre, entre le bleu et le vert. Comme des galets doucement caressés par les rayons du soleil au fond d'un ruisseau clair. De très beaux yeux. Et malgré tout ce qui j'y associais, un très beau sourire, dérangeant car semblant irréel. Presque trop parfait, étrangement parfait. Ce visage. Ce visage, je veux l’effacer, le faire disparaître. Cet homme, s'il était dépourvu de son joli visage, serait bien moins menaçant. Il faut l’effacer, qu’il n’en reste rien. Cet homme, il faut le priver de son regard, le priver de son sourire, le priver de ses mots qui manipulent, qui brisent, qui élèvent aussi, parfois, pour mieux détruire juste après. On n'a pas le droit d'être si séduisant quand l'âme est si pourrie.

Tu as perdu quelque chose, je crois, avait-il soufflé entre ses dents trop blanches, dans mes cauchemars. C’était bien lui.

Ce visage s’imposait si clairement à mon esprit que je ne compris même pas de quoi Aelle me parlait quand elle évoqua le sujet de notre conversation interdite. Animer des corps, ou que sais-je, peu m’importait. Mes oreilles semblaient à moitié bouchées. Ne demeurait que ce portrait diabolique peint sur toute la surface de mon cerveau.

Et ce nom qui résonna derrière le voile qui couvrait mes oreilles. Baldur. Un nom absurde, qu’on ne rencontre qu’une fois dans sa vie. Le portrait dans mon esprit changea et s'anima pour présenter un homme sans visage, dont la tête couverte de peau s’appuyait contre les barreaux brûlants d’une prison magique. Pas de sourire, pas d’yeux. Pas de bouche et pourtant, une voix qui semblait sortir directement du fond de sa gorge, une voix rauque et usée, mais terriblement sournoise.

Tu as perdu quelque chose, je crois… comment tu l’as appelé, déjà, ce petit bâtard ?

Je ne pris pas conscience des tremblements dans mes mains, dans mon corps, de la douleur que provoquait ma mâchoire trop serrée, de mes muscles crispés, de ma cage thoracique qui s’élevait et s’abaissait au rythme de ma respiration trop intense. J’avais appuyé si fort sur mon stylo en plastique qu’il s’était fendu en deux.

Tu n’as pas réussi à m’enlever le souvenir de qui je suis. Je sais toujours qui je suis, Kristen. Sa voix se déforma quand il ajouta : contrairement à toi, quelle ironie !

Ma respiration accéléra encore, j’étais à court d’air, je n’arrivais plus à respirer. Mes questions sur Aidan Bowers n’existaient plus. J’oubliais ce qu’était une Pensine et ce que j’étais censée faire avec. Aelle, elle-même, qui se dressait pourtant face à moi, prit une allure fantomatique. Je n’étais plus là. Je ne voulais plus être là. Mes souvenirs… mes souvenirs n’en sont pas, ce sont des cauchemars. Ils ne sont pas réels. Ils sont trop semblables à ce qui hante mes nuits, les rêves sont faux, ce sont de simples créations de l’esprit. Non, je n’ai jamais vécu cela. Je n’ai jamais connu de Baldur. Je n’ai jamais vu ce visage, ces yeux, ce sourire. Jamais, ce n’était pas moi, c’était quelqu’un d’autre, quelqu’un qui s’était perdu dans un cauchemar ; pas moi.

Je m’appelle Yshre et je n’ai jamais entendu ce nom de Baldur, non, cette description ne me dit rien, ça ne ravive aucun souvenir, certainement pas.

Je l’invoquai de toutes mes forces. Je ne suis pas Kristen ! S’il te plaît, reviens. Tu avais raison depuis le début.

Je croyais que c’était trop facile d’oublier ?

L’angoisse monte encore et encore. Mes doigts tremblent mais je ne les sens plus, ils sont engourdis, un milliard de fourmis vivent à l’intérieur. Je me sens faible. Le stylo me tombe des mains et roule sur la table. Je m’appuie contre le dossier de ma chaise et mes bras pendent dans le vide. Je fais de mon mieux pour maintenir mon équilibre et ne pas lamentablement basculer sur le côté. Je sens une matière visqueuse, invisible, qui se répand sur mon ventre. Il n'y a rien mais je le sens. C'est chaud, enveloppant, poisseux. Partout ailleurs, j'ai froid, beaucoup trop froid, je suis frigorifiée. Et terrorisée. Je la vois s'approcher à pas lents, celle que j'ai toujours voulu éviter, celle dont j'ai passé ma vie à me moquer, m'assurant que moi, moi seule, je la vaincrais, je réussirais là où personne n'avait réussi. Et pourtant, elle s'approche encore...

Face à moi, il y a Aelle. Je ne la perçois qu'à peine derrière les vapeurs qui embrument mon regard vidé, mais je sais qu'elle est là et je voudrais disparaître pour qu’elle ne me voie pas dans cet état. Mais je ne peux pas simplement choisir de disparaître. L’autre moi doit se délecter de me voir ainsi. Alors comme ça, tu préfères vraiment te souvenir ? Très bien… Souviens-toi et dis-m’en des nouvelles ! Entre deux souffles saccadés, je serre les dents en espérant reprendre le contrôle de mon corps, j’habille mon visage du masque de la colère, je troque la détresse contre une rage trop faiblarde, toute factice, et sans me préoccuper de la crédibilité de mes propos au vu de mon état, je lâche :

« Non. Tu mens. »


Il ne m'avait pas manqué, celui-là.

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Une table, deux tasses, ses yeux par-dessus la théière PV
Lorsque mes yeux plongent dans les siens, mes mots mourants à peine sur mes lèvres, je prends conscience que quelque chose ne va pas. Son regard fixe, son absence de réaction, son arrêt subite de prise de notes un peu plus tôt, ses doigts figés autour du stylo et son visage, son visage blafard aux yeux absents. L'instant d'après, le bruit du stylo qui se brise en deux me fait sursauter ; elle ne remarque rien. Son corps tendu, le tremblement de ses doigts. Le stylo roule sur le carnet. Ses mains glissent sur la table et retombent autour d'elle, son corps abandonné contre le dossier de la chaise. Moi-même j'ai arrêté de touiller le thé, ma baguette suspendu au-dessus de la théière, le corps figé, alarmé, prêt à intervenir ; pour faire quoi ?

Je suis d'abord persuadée que les souvenirs ont remué quelque chose qui s'est éveillé en elle, un résultat que l'on souhaitait créer mais qui la fait réagir un peu trop violemment. Je me prépare à tenter maladroitement de la rassurer, moi qui ne sais rassurer personne, à l'ancrer dans le moment présent, faire n'importe quoi, lui changer les idées s'il le faut, juste faire en sorte que ses tremblements s'arrêtent, qu'elle arrête avec ce regard vide, qu'elle arrête avec cette angoisse qui réveille en moi-même des choses peu agréables. Mais tout à coup son visage se transforme, quittant cet air absent et blafard pour se construire une façade colérique et ses mots s'extirpent d'elle pour venir me frapper.

Le silence hurle après son intervention. Ses paroles résonnent dans la pièce, son reproche soudain, méchant, incompréhensible ; « tu mens », comme si c'était la seule explication à tout ce qui vient d'arriver, mon mensonge. Le vide se fait à l'intérieur de moi. C'est à peine si je prends conscience de ses mots, car mon cœur a raté plusieurs battements depuis que mes yeux se sont enfoncés dans les siens et que j'ai pris conscience que quelque chose n'allait pas. Une fois le choc passé, c'est facile de comprendre que ces mots ne sont pas vraiment ce qu'elle pense, que c'est plus une tentative de contrer ses propres souvenirs que de me faire des reproches. Ce qui est la raison même du grand froid que je ressens : cette façon de parler, ce refus net des souvenirs que je suis en train de conter... Je me penche en avant, les mains plaquées sur la table, prête à me lever. Sous mes yeux, cette mâchoire crispée, ses épaules qui se soulèvent sous un rythme incontrôlé, signe d'une panique intérieure ou du moins d'un trop-plein d'émotions... Ce « tu mens » ne ressemble pas à Kristen, mais en même temps je n'arrive pas à comprendre exactement ce qui se passe sous mes yeux ni ce qu'elle est en train de vivre, juste en face de moi. La seule chose dont je suis persuadée, c'est que ces souvenirs ont réveillé quelque chose de très, très désagréable.

Quel souvenir ? Ce Aidan ou plutôt l'autre, Baldur, celui qui est associé à certaines de ses plus sombres recherches en magie noire ? En même temps que je me pose la question, je prends conscience que ce n'est pas le moment de trouver la réponse : en face de moi, j'ai un corps qui respire trop fort et qui vient de refuser en bloc tout ce que je viens de lui dire. Alors, je me redresse légèrement, le dos très droit, les yeux plissés sur celle qui me fait face.

« Je ne mens pas, » dis-je d'une voix calme, en détachant soigneusement les mots les uns des autres.

Mais en prononçant ces parolese, je remarque que je n'ai même pas envie de la convaincre : je sais déjà qu'elle a prononcé ces mots parce qu'elle est incapable d'accepter ce que je lui dis, parce que j'ai invoqué des souvenirs qui étaient trop forts. Pourquoi ? Je n'en ai pas la moindre idée. Mais je ne ressens aucune nécessité de la convaincre ou même de laver l'affront qu'elle vient de me faire. Pourquoi le voudrais-je, alors qu'elle et moi savons très bien que c'est elle qui ment, et pas moi. Maintenant que j'ai compris ça, il ne reste qu'une chose. Trop grosse, trop effrayante. Une chose qui me rappelle une parole qu'elle a prononcé la semaine dernière. Sur le plateau, elle m'a dit : si jamais je devais redevenir une personne que je ne suis pas... Je me rappelle fort bien des indications qui ont suivi, celles qui ont précipité la crise de larmes qui m'a forcé à me blottir dans ses bras, juste après. Je m'en rappelle, parce qu'elles ont déposé un poids sur mes épaules. Sauf qu'aujourd'hui, je ne ressens pas ce poids. Aujourd'hui, mes sens sont en alerte, je suis perdue, je ne sais pas quoi faire et mon cœur bat un peu trop vite.

Je ne réfléchis pas quand j'ouvre de nouveau la bouche.

« Je ne mens pas... » Mes yeux fouillent les siens, essaient de s'accrocher à la pupille bleue qui s'est teintée de colère. « Kristen. »

Étrangement, ce prénom qui ne m'appartient pas m'ancre dans ma réalité dans laquelle je sens le bois sous la pulpe de mes doigts, l'odeur du thé et des scones, où j'entends le bruit affolé de la respiration d'une autre personne. Mais ce n'est pas moi que je veux ancrer. C'est elle.

« Dites-moi les souvenirs qui vous reviennent, Kristen, » demandé-je dans un souffle, la voix guère plus haute qu'un murmure, en insistant sur le prénom qui, maintenant que je le prononce par nécessité, est beaucoup moins douloureux.


Ne t'en fais pas, on lui arrachera le visage une seconde fois.

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Si je ne perçois aucun de ses mouvements, j’entends sa voix qui perce le voile recouvrant mes oreilles, et qui me retient à mi-chemin entre le monde matériel et l’obscurité de l’évanouissement. Elle affirme ce que je sais déjà : bien sûr que non, elle ne ment pas. Mais j’aurais préféré qu’elle mente, qu’elle n’ait pas retrouvé mes souvenirs dans les siens. Que ce visage odieux n’ait pas été si bien ancré dans sa mémoire, alors, aucune description ne m’aurait pas permis de me souvenir et cela aurait été mieux ainsi. Pourquoi avait-il fallu que ce visage s’implante aussi dans son crâne, pour m’être livré au moment où je n’y étais absolument pas préparée ? Elle répète : je ne mens pas, Kristen ; et je le vis comme une torture. Mens en me disant que tu mens…, implorai-je en mon for intérieur, en relevant les yeux vers le plafond, tête penchée en arrière, jetant au loin le masque de colère dont j’avais maladroitement paré mon visage.

Jusque sur le vieux plafond branlant sur lequel je fixe mes yeux, je vois son sourire se dessiner. Ces dents trop blanches pour un être si sombre. Je ferme les yeux, espérant le faire disparaître, et il s’encre sur mes paupières. Je les rouvre, je baisse mon regard sur la théière, et même la théière me livre un sourire pervers. Il est partout. Le thé fumant ne sent plus l’amande, il s’en dégage une odeur qui me rappelle son parfum, un parfum que j’avais oublié mais qui me saute au nez, remplit mes narines et ravive des souvenirs profondément enfouis. J’ai envie de donner un grand coup dans la théière, et tant mieux si je m’ébouillante, au moins, peut-être, ne sentirais-je plus son odeur là où il n’est pas, ne verrais-je plus son sourire là il ne peut exister. Je me sens observée et en danger. Mon regard se pose sur la fenêtre et bien que nous soyons au deuxième étage de l’immeuble, je m’inquiète de voir sa silhouette surgir de l’autre côté. Ou peut-être arrivera-t-il par l’escalier ? Et son sourire flotte dans les airs, suivant inlassablement le chemin de mon regard.

Aelle me demande de lui parler des souvenirs qui me reviennent. J’essaie désespérément de m’ancrer sur elle mais sa bouche prend aussi la forme d’un sourire aux dents trop blanches et je croire l'entendre souffler d'une voix qui ne lui appartient pas : raconte-moi ce qu’on a vécu, ce sont de si beaux souvenirs. Les palpitations de mon cœur me font mal et je crois qu’il pourrait s’arrêter de battre d’un instant à l’autre. Je colle mes dents entre elles et je glisse difficilement ma main dans ma poche pour serrer ma baguette magique ; ce contact ferme me rassure un peu. J’aimerais l’attraper et détruire tout ce que mes yeux touchent, ainsi détruirais-je mille fois son sourire qui me hante.

Comment lui parler des souvenirs qui me reviennent ? Comment lui expliquer ? En vérité, rien de clair ne me revient. L’idée de son existence suffit. Le souvenir de sa voix, de son regard, et surtout, surtout, de ses putains de dents trop blanches. Je sors la main de ma poche et pose mon poing serré sur ma baguette contre la table. Une fois de plus, cette main tatouée d’un serpent me paraît étrangère. Il me semble soudain qu’elle devait être faite pour l'anéantir. Et une main faite pour anéantir, ça ne ressemble pas à ça.

J’essaie de retrouver mon calme. Je dois prendre quelques minutes à rester dans le silence pour contrôler ma respiration. Le visage de cet homme ne disparaît pourtant pas de mon champ de vision et je lutte de toutes mes forces pour l’ignorer. J’observe alors celui de mon invitée et j’en fais l’inventaire consciencieux. Des cheveux châtains qui effleurent ses épaules, ses yeux sombres en amande qui s’illuminent parfois de petits éclats bruns au-dessus de ses cernes noirs, ses lèvres fines et pincées, dont le rose léger contraste avec la pâleur presque maladive de sa peau, son nez fin et un peu long… et je répète la liste de ses caractéristiques physiques, encore et encore. Des cheveux châtains qui effleurent ses épaules, ses yeux sombres… là un sourcil que se lève, elle m’interroge, là un léger mouvement de ses lèvres (dont le rose léger contraste avec la pâleur presque maladive de sa peau), juste au-dessous de son nez fin et un peu long… Mes yeux sont attirés par le mouvement de sa main qui s’approche de la théière et je réalise que ma respiration s’est enfin calmée, même si ma poitrine se lève et s’abaisse toujours un peu trop lourdement et que mes doigts, y compris ceux serrés contre ma baguette, sont encore engourdis.

« Non, tu ne mens pas…, commençai-je, ayant finalement retrouvé le pouvoir de parler. »

Je relâchai mon emprise sur ma baguette magique et je rattrapai le stylo qui avait roulé un peu plus loin sur la table. Je l’appuyai contre la page de mon carnet pour faire cesser le tremblement de ma main. Je rassemblai tout mon courage pour tracer difficilement chaque lettre qui composait le prénom « Baldur ». Je m’arrêtai un instant avant d’ajouter à côté de ce prénom maudit une flèche qui menait à l’objectif suivant : « effacer son sourire ».

« Je ne m’attendais pas à ce que mes souvenirs… soient particulièrement beaux ou même agréables… mais je ne m’attendais pas non plus à ce que mes cauchemars aient l’air de contes de fées à côté de la réalité. »

Je pris une profonde inspiration en vissant mes yeux sur ce nom aux lettres lentement et soigneusement tracées. B-a-l-d-u-r. Je pointai mon index dessus.

« Cet homme, s’il vit encore, je dois le retrouver et le tuer. »

Énoncer cette idée tordit mon cœur d’un sentiment de peur immense et fit apparaître une grimace de douleur sur mon visage. Non, je ne dois pas le retrouver, surtout pas ! L’ignorer c’est très bien, tant qu’il est loin, il ne peut rien me faire, ça ne sert à rien… Mais l’idée de me venger, même si je ne savais pas trop de quoi je devrais me venger, surpassait de loin la terreur que je ressentais. Si, bien sûr que je devais le tuer. Et si je ne savais pas de quoi j'étais censée me venger, je pouvais au moins lui faire payer l’effroi qu’il m’inspirait. Je ne l’autoriserais pas à avoir ce pouvoir sur moi. Kristen Loewy n'a peur de rien, ni personne.

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Une table, deux tasses, ses yeux par-dessus la théière PV
Mes paroles restent longtemps suspendues entre nous deux ; je les écoute flotter sans lâcher l'autre fille du regard, à l'affût de ses yeux qui fuient, de sa tête qui se tourne dans un sens puis dans l'autre. J'ai chaud de cette soudaine angoisse qui sourde d'elle — et qui, fatalement, se répand en moi. Ce que je vois n'a rien d'habituel. Je peux reconnaître que le moment aurait été plus étrange encore si elle avait eu son physique d'avant, j'aurais eu du mal à accepter de la voir dans cet état, cette femme qui jamais n'a exprimé autre chose avec moi que du contentement, de l'ironie ou de la colère. L'angoisse, c'est nouveau. Alors je me demande. Je me demande si c'est elle. Je me demande ce qui se passe. J'écoute les secondes s'enfuir et, trop consciente de mon propre corps, j'essaie de patienter le temps que ma question s'infiltre dans les couches inférieures de la conscience de Kristen pour la forcer à me répondre.

Cela n'arrive pas. Son regard se fixe sur moi. D'abord, je lui réponds de la même façon : mes yeux plantés dans les siens. Mais bientôt, la sensation qu'elle ne me regarde pas vraiment commence à me déranger. Je croise les jambes sous la table, j'entrelace mes doigts avant de les écarter les uns des autres, je fronce légèrement les sourcils, j'ouvre la bouche et la referme, à deux doigts de questionner : « et bien ? », parce que les secondes pèsent de plus en plus lourd sur ma question en suspend et que je commence réellement à croire qu'il me faut intervenir pour la ramener à l'instant présent, pour la faire réagir, pour la réveiller. À la place, je me contente de dresser un sourcil inquisiteur sur mon front ; est-ce que j'ai rêvé ou est-ce que son regard vient de bouger ? Pour camoufler le malaise que je ressens et pour me forcer à laisser revenir toute seule à elle-même (je n'interviendrai qu'à sa demande expresse), j'approche la théière et entreprends de m'occuper du thé, non sans lancer des coups d’œil furtifs à la fille qui n'est qu'une fille et c'est bien ce qui rend si difficile ma compréhension de ses comportements.

Je me penche légèrement en avant, les lèvres pincées de mécontentement. Ce n'est pas tant qu'elle m'inspire des sentiments négatifs, c'est seulement que quelque chose me fait mal à l'intérieur. J'ai mal d'imaginer que qui que ce soit ou que quoi que ce soit puisse mettre la femme qui habite mes pensées depuis si longtemps dans cet état. Mon cœur se noue brusquement : est-ce que c'est Yshre que j'ai en face de moi ? La pensée prend de plus en plus d'ampleur, elle se répand dans mon esprit, elle bouscule le reste, elle me noue les entrailles, elle me coupe le souffle, j'imagine Kristen partie, disparue, comme avant, et si son esprit quittait ce corps-là, et s'il s'envolait là-haut, qu'il disparaissait, comment pourrais-je la retrouver, comment pourrais-je...

Et puis sa bouche s'ouvre et ses mots glissent jusqu'à moi. Tout à coup, mes épaules se relâchent, l'air parvient de nouveau à passer dans mes poumons. J'ai moins de mal à me concentrer sur ma tâche : j'enlève le panier contenant le thé, l'envoie d'un coup de baguette dans l'évier et remplis une tasse. En face de moi, Kristen se décroche de sa baguette magique, ses doigts se verrouillent de nouveau à son stylo. Je suis ses mouvements du regard, l'espoir m'emplissant les sens. C'est comme si tout venait de revenir à sa place : elle a parlé, tout va bien. Mais je doute encore ; comment savoir qu'il s'agit bien d'elle ? Mes yeux naviguent entre son stylo qui glisse sur la page de son carnet et ses yeux que je sais encore hantés.

Je suspends mes gestes pour mieux écouter sa voix. J'accueille ses mots avec un froncement de sourcils. Mon cœur s'agite quand elle désigne une chose sur son carnet et qu'elle l'accompagne du mot tuer. Le même genre de sentiment que j'ai ressenti quand elle me parlait d'éviscérer les gens, sauf que cette fois je suis adulte et loin d'être naïve. Son visage, après qu'elle ait prononcé cette violente vérité, se crispe violemment. Un sentiment glacial s'infiltre dans mes veines. Alors c'est lui, songé-je en me penchant en avant pour mieux voir ce qu'elle a écrit. Baldur. C'est lui qui tord ainsi son visage ? Qui lui coupe le souffle et qui fait se soulever sa poitrine si rapidement ? Qui floute ses yeux de souvenirs douloureux, qui hante ses mouvements de violence retenue ? Entendre dans cette jeune bouche le mot "tuer" me convainc que l'âme qui se cache derrière ses yeux est bien celle que je désire y voir ; j'en ressens un soulagement bref, rapidement remplacé par une glace presque douloureuse qui emprisonne mon cœur dans une gangue colérique. Je laisse mes yeux glisser sur les lettres. effacer son sourire. Je fronce doucement les sourcils avant de planter une nouvelle fois mes yeux dans les siens.

« Bien, » j'annonce comme si son aveu coulait de source.

Ce n'est qu'en entendant ma propre voix que je prends conscience que le sentiment que je ressens est une colère profonde, brutale, mais qui n'a rien de sauvage. Au contraire, elle veille tout au fond de moi, tapie en attendant de jaillir. J'ai du mal à comprendre pourquoi cette rage sourde trouve son origine dans ce prénom aux consonances étranges et inconnues. Du mal à comprendre pourquoi l'idée que l'on ait pu faire du mal à une femme qui m'inspire des paroles telles que

je n'arrive pas à vivre sans vous

me fasse ressentir une si froide colère, une colère qui me donne envie de vomir, qui s'accompagne d'un effroi innommable. Je laisse passer quelques secondes durant lesquelles je me nourris de ces incompréhensibles sentiments puis j'entrouvre les lèvres pour aspirer un filet d'air. Enfin, je me redresse pour m'appuyer contre le dossier de ma chaise, ma propre tasse vide complètement oubliée tandis que celle de Kristen fume juste devant elle. D'un geste impérieux du menton, je désigne le carnet.

« C'est par vengeance ou par nécessité ? » questionné-je d'une voix très sérieuse, plus concentrée que ce que j'ai montré jusqu'ici.

Une table, deux tasses, ses yeux par-dessus la théière PV
Mes gestes demeuraient lourds et lents tandis que mon esprit peinait encore à pleinement se concentrer sur le moment présent, malgré mes efforts pour m’y ancrer. J’étais là, avec Aelle, mais j’étais aussi un peu ailleurs. Avec lui, à encaisser ses mots vicieux, à supporter son sourire malsain et ses beaux yeux moqueurs. Puis, à m’imaginer effacer son sourire, voir la lueur de malice dans ses yeux s’évanouir lentement, savourer ce moment délicieux, écouter le tic tac de l’horloge faire le compte à rebours des dernières secondes qu’il lui restait à vivre, comme le tic tac d’une bombe à retardement ; lui, ainsi affalé au sol, aplati sous la domination de ma baguette magique, et moi l’observant avec plaisir. Son sourire effacé, le mien ravivé. La destruction totale de son être constituait pour moi un désir viscéral. Non, plus que cela, c’était un besoin ; c’était pour moi tout aussi essentiel que boire, manger, se nourrir ou dormir. Il fallait que je visualise cette scène avec précision pour ne pas laisser mon esprit divaguer vers une inversion de nos rôles : moi sous sa baguette, ses dents éclatantes entre ses lèvres moqueuses, ses yeux fous du désir de me détruire, sa voix suave qui souffle : Reviens donc, je te tuerai une deuxième fois, et même une troisième fois s’il le faut : je ne m’en lasserai pas. En vérité, je crois même que je pourrais y prendre goût ; sa voix qui couvre le tic tac de l’horloge qui compte les minutes qu’il me reste à lutter.

Je refuse de laisser ces images absurdes, créées par mon esprit troublé ou issues des tréfonds de ma mémoire ravagée - je ne sais pas - je refuse de les laisser m’envahir. Alors, je dois graver sur les parois de mon crâne le dessin de sa chute.

Quand Aelle me demanda si je voulais le tuer par vengeance ou par nécessité, je me raccrochai péniblement à la matérialité de l’instant et je haussai un sourcil d’incompréhension. Je devais le tuer parce qu’il devait mourir et il devait mourir parce que je devais me venger ; c’était la même chose. J’avais besoin qu’il meure, il était absolument naturel qu’il meure, et aussi, il était parfaitement juste que je le tue pour me venger. Mieux encore : j'avais besoin qu'il disparaisse pour que moi, je puisse vivre. Tout cela se confondait et se regroupait naturellement dans mon esprit pour ne former qu’une certitude : je dois le tuer. Si j’avais cru au destin, j’aurais pu dire que le mien était tout simplement de mettre un terme à son existence.

« Quelle différence ? demandai-je spontanément. »

Je réalisai seulement à cet instant qu’Aelle s’était occupée du thé alors que je l’avais complètement oublié. Elle avait rempli ma tasse mais ne s’était pas servie elle-même. Peut-être qu’elle n’avait pas soif, tout compte fait. Je ne pris pas l’initiative de la servir car je ne voulais pas la forcer à quoi que ce soit. J’attrapai ma tasse, encore bien trop chaude, et je soufflai doucement dessus, les yeux un peu dans le vague. Je me concentrai sur la vapeur brûlante du thé tout juste servi pour en extraire les exhalaisons d’amande. Cette odeur n’a aucun trait commun avec celle que j’ai connue et qui s'impose à moi, ce n’est pas la sienne, elle n’a absolument rien à voir. Je me répétai ces mots jusqu’à ce que mon esprit en soit tout à fait convaincu et qu’il abandonne l’idée de me jouer des tours en recréant des parfums absents.

« Merci, fis-je doucement en levant les yeux vers Aelle. »

Je reposai la tasse brûlante avant d’opter pour une nouvelle série de dragées surprises. D’ici quelques temps, je réaliserais que je n’aimais pas simplement ces bonbons aux goûts divers et variés, tous plus étonnants les uns que les autres : c’était une addiction étrange et inexplicable. Je devais faire tous les efforts du monde pour ne pas apprendre les goûts associés aux couleurs des friandises, pour que la surprise des dragées surprise se renouvelle à chaque fois.

« Je vais le faire, c’est tout, déclarai-je en glissant une friandise dans ma bouche, feignant la désinvolture malgré mon esprit qui voguait encore un peu entre deux mondes. »

Ma détermination contredisait vaillamment ma peur. On n’a pas le loisir d’avoir peur quand on n'a pas le choix ; car c’était bien ce que je ressentais face à mon objectif mortel : je n’avais pas d’autre choix. Alors, oui, j’agirai par nécessité et par vengeance, les deux étaient indissociables. Il me semblait que la clarté de mon objectif éloignait à la fois l’angoisse et Yshre des frontières de ma conscience. Peut-être finirait-elle aussi par éloigner les images des tortures de Baldur pour ne laisser vivre dans mon esprit que le doux rêve de ma somptueuse vengeance.

« Pourquoi cette question ? interrogeai-je finalement, goûtant en même temps les saveurs de mon fantasme et la dragée parfumée au piment. »

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