Pour les regards indiscrets
JANVIER 2051
PITIPONK, LONDRES

PITIPONK, LONDRES

CURIEUSE ENVIE


Niall n'avait su quoi répondre à ce client du bar qui lui tenait la porte, tout en récupérant sa cigarette coincée entre ses dents. Niall ne savait pas quelle explication donner au fait qu'il n'avait plus mis les pieds au Pitiponk depuis sa rencontre avec Maxine. Même avant cette date, sa dernière visite pouvait se compter en années — certes, parsemée de quelques entrées occasionnelles, mais plus comme avant. Alors lorsque ce vieil homme l'avait interrogé sur la raison pour laquelle on ne l'y voyait plus, avec sa voix rauque et à l'accent du nord de l’Ecosse, Niall avait haussé les épaules, avait souri presque tristement et avait répondu comme si la vie l'avait assommé d'un coup : "Je ne sais pas, le temps passe trop vite". Et cette phrase si banale avait plu au vieil Écossais. Bien sûr qu'elle lui avait plu ; il aurait été bien trop gêné d'entendre la vérité de toute manière. Ses yeux rivés au sol — impossible de faire autrement —, l'Irlandais connaissait les lieux par cœur et était allé chercher une table dans un coin. Une de celles que l'on oublie, une de celles qui, faiblement éclairées, n'attirent presque plus les regards passées dix-huit heures. Sa main s'était alors posée sur la table en bois, comme élue fièrement par ces doigts qui glissaient sur le périmètre entier, et s'arrêta lorsque l’hôte dut commander. Le ton était poli, comme le voulait la tradition et aucun mot n'avait manqué. C'était l'étape la plus facile dans cette visite. Quelques minutes après, alors que son regard s'était enfin osé à l’aventure, Niall avait reçu son cocktail et n’avait fait que poser son index sur le rebord. Rien d’autre, puisque ses yeux gris cherchaient déjà l’habitué des lieux. Son dos ? Est-ce qu’il le reconnaîtrait parmi d’autres ? Son rire ? Qu’est-ce qu’il provoquerait s’il l’entendait ? Et il n’y avait eu ni dos, ni rire, mais bien un visage de face, suffisamment loin pour que le son de ce rire qu’il voyait soit incapable de lui parvenir. Niall se demandait d’ailleurs s’il en était soulagé ou s’il regrettait d’avoir choisi cette table qui faisait précisément le travail qu’il lui avait demandé de faire : être à l’écart. Le visage du Gallois, brillant et éclairé par ses projecteurs féminins qui l’entouraient, son sourire charmeur indéniablement présent, donnait des crampes d’estomac à l’Irlandais. C’était si facile de le trouver, alors qu’il aurait aimé que la tâche ne le soit pas. Il aurait aimé arpenter les rues pour le trouver, toquer à sa porte pour que le concierge l’informe qu’il venait de le louper, voir que ses lettres lui avaient été retournées, apprendre qu’on l’avait viré du Pitiponk et même de l’Angleterre toute entière. Mais Fáelán demeurait bien là. Toujours là. La même scène. Le même public. La même pièce. Après la rupture avec Maxine, Niall s’était demandé si quelque chose en lui avait changé. Était-il meilleur ? Était-il devenu comme Fáelán ? Avait-il rompu comme on avait rompu avec lui ? Avec désintérêt ? Avec autre chose que de l’amour ? Il prit une grande inspiration pour soupirer avec agacement — un de ceux qu’il peut avoir contre lui, quand il comprend enfin quelque chose sur lequel il fermait les yeux — et avala son verre d’une traite pour se lever et repartir d’où il était venu. Au loin, sous les projecteurs à l’odeur fruitée, Fáelán sentait son sourire se faner, celui qu’il avait gardé férocement allongé le temps que l’homme du fond de la pièce l’observe. Il avait attendu, espéré, avait joué au mieux son rôle de séducteur, pensant qu’il en séduirait un autre quelque part, et avait perdu. Ce soir, s’il comprenait enfin que leur boîte à souvenirs s’était atrocement vidée au fil des années, la secouer de toutes ses forces n’y changeait rien, car même la poussière s’en était allée. Lui aussi engloutit le fond de son verre, puis reprit son sourire et la scène dont il connaissait le rôle par cœur. |