Que diraient tes parents et ton mari ? PV

Le dos droit, le visage dur qui me protège des émotions, les yeux baissés sur l'enfant, j'attends les prochaines paroles qui viendront frapper sans aucune raison, avec sauvagerie et reproches. J'ai bien compris que c'est ce qu'elle était. Quelque chose en colère qui grogne sur la moindre chose qui ne lui ressemble pas. Cela me désole d'une façon que je ne comprends pas. Ces certitudes dans lesquelles elle est embourbée. J'aimerais les lui arracher, pas pour la libérer mais seulement pour m'assurer qu'elle puisse comme toutes les autres choisir sa voie — comme toutes les autres, elle échouera lamentablement et elle sera décevante, c'est une certitude, mais au moins fera-t-elle de sa vie autre chose que de se marier et suivre les attentes de ses parents.

Son premier mot me fait froncer doucement les sourcils. D'accord ? D'accord pour quoi ? Je plisse les yeux, une méchante appréhension au creux du cœur. Et lorsqu'elle continue en hochant la tête, juste avant de s'excuser alors que rien, jusque là, ne montrait qu'elle regrettait de quelque façon que ce soit son comportement, je réalise qu'elle a décidé d'abandonner. Son sourire poli me le confirme. Il s'étire sans atteindre son regard et pourtant je ne suis pas la mieux placée pour distinguer les vrais sourires des faux. Mais celui-ci me semble flagrant. D'autant plus lorsqu'elle me remercie. Elle me remercie. Je l'ai faite pleurer à cause de mes vérités, je lui ai affirmé des choses qui ont bouleversé son parfait petit monde dans lequel tout doit toujours être à sa place, par mon comportement je l'ai poussé à me dire que j'étais méchante, me prouvant ainsi sans le moindre filtre que j'avais touché à un point très sensible. Et elle me remercie ? Elle s'excuse ? Elle me sourit ?

Elle se retourne sans que je parvienne à capter son regard. Elle commence à s'éloigner. Je pourrais la laisser s'en aller et la laisser s'embourber dans son ignoble mensonge et dans la petite vie parfaite qu'elle se créé toute seule. Je pourrais, c'est vrai. Mais ces remerciements m'agacent et l'idiotie de cette gamine à l'esprit complètement ravagé par la famille dans laquelle elle est tombée m'en empêchent.

« Bravo ! lui lancé-je, ma voix s'élevant dans le rayonnage dans lequel nous nous trouvons. Tu as parfaitement bien réagi, tu t'es excusée, tu m'as remercié et tu as même souri. Tu pourras dire à papa et maman que tu as bien retenu la leçon et que tu es une parfaite petite élève. Comme ça, tu pourras continuer dans ce rôle que tu tiens à merveille : celui d'une menteuse. »

Si ma voix était ironique tout le long de ma prise de parole, sur les derniers mots elle se fait aussi tranchante qu'une lame. Je ne sais pas exactement pourquoi son comportement me met en colère et je m'en fiche. J'ai toujours détesté les personnes qui se laissaient vivre et surtout celles qui étaient incapables de penser seules. Je ne sais pas pourquoi je perds mon temps avec cette gamine. Elle va suivre le chemin qui est écrit pour elle, se marier, poursuivre dans une voie professionnelle qu'elle détestera et elle sera encore pire que tous les autres qui sont déjà détestables : elle sera méprisable.

Elle ne répond rien. Son dos s'éloigne lentement de moi jusqu'à disparaître dans les rayonnages. Je reste plantée là au milieu des livres, les mains plongés dans les poches de ma cape et le regard levé vers le plafond. Je pousse un long soupir, puis un second, avant de reprendre ma recherche dans les rayons. Ce serait mentir de dire que je ne pense plus à la gamine qui s'en est allée. Sa présence reste dans un coin de ma tête et je me souviendrai d'elle, plus tard, même si je n'en aurai pas conscience, quand m'échappera également l'un de ces rires qui ne véhiculent pas de joie, un rire qui prouve qu'il y a une partie de nous brisée de laquelle déborde le trop plein du quotidien.

Fin


Moi je l'ai beaucoup aimé cette réponse et elle m'a inspirée !