+ Douces comme des fleurs

Ça ne dure qu'une seconde, mais ça me suffit pour en déduire beaucoup de choses. Que c'est doux, que son odeur m'enveloppe dans son léger cocon et que j'en oublie où je suis. Je ne pense plus à rien, je ne pense plus aux coups qu'elle m'a donné, aux regards avec lesquels elle m'a foudroyée, mais seulement à elle, à son bégaiement qui m'a laissé regarder à travers une fissure de sa carapace ce qu'il se cache dans son cœur, qui m'a permis d'imaginer ce que ça aurait été, s'il n'y avait pas eu cette haine qui commande tous nos gestes.

Sans elle, peut-être que ça aurait duré plus longtemps, que ce moment ne serait pas unique et ne se terminerait pas si mal. Peut-être qu'elle ne m'aurait pas repoussée avec une telle violence qu'elle me laisse sonnée. J'ouvre brusquement les yeux et les écarquille, faisant un pas en arrière pour m'éloigner d'elle. J'ai mal. J'ai mal et ce n'est pas qu'à cause de la pression de ses mains sur mes épaules pour me repousser. Quelle violence ! Elle fait voler en éclats toutes mes impressions, tous mes espoirs, toutes les illusions que je me suis créée en pensant, à la manière dont elle me regardait, dont elle changeait de sujet, gardait le silence, chuchotait, haussait les épaules, me mentait par ses actes et ses paroles sans aucune honte, qu'elle avait dans l'esprit ce que j'ai dans le cœur. Et pendant qu'elle me crie dessus, je la regarde, incapable de dire un mot, de l'interrompre, de m'énerver contre elle car après tout c'est ce que je fais si bien ; m'énerver, crier, hurler – mais je n'y arrive pas. En me repoussant, en me mentant si effrontément, elle a brisé quelque chose en moi, quelque chose qui n'avait que la forme d'une pousse mais qui existait, qui était réel.

Des sentiments ou de la confiance, je ne sais pas ce que c'était, mais ça n'est plus. Je fronce les sourcils, regarde la vipère. Je regarde l'autre Vipère. Elle est rouge, on dirait qu'elle va pleurer. Tout d'un coup j'ai pitié de moi. Je me sens pathétique d'avoir cru à ce que j'aurais aimé voir. J'ai vu ce qu'il me plaisait car j'avais trop peur de la dure réalité. Ces longs mois à me languir dans mes draps, incapable de dormir, à la regarder en coin, à m'imaginer coupablement l'embrasser comme je viens de le faire à l'instant, n'étaient là que par erreur, que parce que lors d'un bal, je l'ai trouvée jolie, et je l'ai vue rougir en me regardant, tout comme elle rougit maintenant. Et elle ose me repousser, me crier dessus, me dire que je la dégoûte. Quel est ce rougissement, si ce n'est le même que celui du bal ? Que sont ces regards, s'ils ne sont pas ceux que je croise et évite avec soin et gêne ? On parle trop pour rien dire je crois. Et maintenant c'est elle qui parle pour me dire des choses que j'aurais très bien pu déduire toute seule avec son simple rejet. Elle n'est pas obligée d'en rajouter une couche.

Mais ça te plait ça, hein Swart ? Ça te plait de me faire du mal. Ça te plait de me mentir et de me tromper parce que tu adores m'enfoncer un couteau dans le dos, lâche comme tu es. Même pas capable d'être honnête en face de moi. Et t'appuies sur la plaie, tu veux pas t'arrêter, tu fais tout pour me gâcher la vie. Et le pire, dans tout ça ? C'est que je tombe dans le piège si facilement et avec tant de joie, un grand sourire sur les lèvres, prête à m'enfoncer la lame dans le cœur.

Il est si aisé de s'abandonner à ses mensonges parce qu'ils ont le goût de mes rêves réalisés. Je pourrais y croire des centaines de fois pour le simple plaisir d'avoir l'impression, pendant une courte seconde, que c'est réel. La claque derrière n'en serait que plus puissante, mais c'est là ma faiblesse ; je ne sais que me blesser. Je la dégoûte, hein ? Ce qu'elle ressent n'est rien par rapport au profond dégoût que je m'inspire moi-même. Je me sens stupide d'avoir cru que nous partagions les mêmes envies et qu'elle pouvait réparer le désordre de ma vie par ce simple geste, si petit mais si significatif, qu'était celui de poser mes lèvres sur les siennes. Elle s'essuie la bouche ? Cela n'efface en rien le souvenir que je laisse sur sa peau, je le sais. Elle n'oubliera pas. Et je m'en réjouis, je ne veux pas qu'elle oublie, je veux que la nuit elle repense à tout ça et s'en morde les doigts. Je veux qu'elle m'évite mais soit incapable de m'oublier, que quand elle me voit, elle ne pense qu'à cette scène et à ce qu'elle m'a fait. Je ne veux pas qu'elle regrette ; je veux qu'elle en souffre, que ça lui torture l'esprit, qu'elle n'en dorme plus, qu'il lui arrive exactement la même chose qu'à moi, pas parce que je l'attire, mais parce que je lui fais horreur.

Comme j'en ai tant pris l'habitude, je transforme ma tristesse, ma peur et mes dégoûts en colère, en haine que je retourne autant contre moi que contre Swart. J'encaisse son dernier cri sans rien dire, me forçant de recomposer mon masque de mépris – mais je n'arrive qu'à rester impassible. La douleur de mes espoirs perdus, je m'en rends compte, est trop grande pour que j'arrive à l'ignorer totalement. Alors je reste impassible, le visage blasé et les yeux vides, priant pour que mon cœur ne déborde pas sur mon visage. Je redresse la tête et la regarde une dernière fois.

« Je vois », murmuré-je d'une voix blanche.

Ce sont les seuls deux petits mots que je réussis à prononcer avant que ma voix ne se mette à trembler. Mes épaules s'affaissent légèrement quand je lui tourne le dos et m'éloigne lentement d'elle, prenant la direction du Château. Je m'arrête une seconde, résiste à la tentation de me retourner pour la regarder, puis accélère pour partir d'ici le plus vite possible, le cœur et l'âme en peine. Aujourd'hui, j'ai compris que jamais, au grand jamais, je ne pourrai lui faire confiance. Et que ce dégoût que j'ai lu sur son visage lorsqu'elle m'a repoussée hantera toujours mes nuits avec plus de violence encore que la tentation de mes vains espoirs.

Tu me l'as cassée, elle déborde de fissures.
Et comme toujours, merci pour tes mots, et à bientôt.

Quatrième année | Corneille du Chant | #741b47 | Saumon indépendant | Préfubbies aspirateur