S'insinuer sous la surface PV

Cela m'arrive rarement de me projeter de cette manière, d'organiser des sorties, de rêver à des voyages comme si aucun devoir ne me guettait ; je me contrains souvent à regarder devant moi, à ne fixer mes yeux que sur le plus important, un seul objectif à la fois, une unique ligne d'arrivée, et le reste se dévoilera plus tard, quand ce sera possible, quand ce sera permis. Pourtant, là, m'autoriser à penser à l'Écosse, à Londres et à de longues balades rythmées par des conversations me fait du bien, j'imagine si aisément ces moments et la liberté qui vient avec, et c'est un peu comme si j'y étais déjà. J'y transplane avec Ivanovna par la pensée. Les moldus, les lumières, l'environnement, et les sentiers que nous choisirions, les éléments qui retiendraient notre attention. À croire que l'eau de ces bains est un peu comme une Pensine, mais capable d'offrir des images d'un avenir ; ou plutôt comme l'eau du Fleuve Léthé, mais n'agissant que sur les problèmes que l'on se pose. Ce bassin a quelque chose de magique.

Je hoche la tête aux propos de mon amie, convaincue par leur véracité. Les études nous obligent bien souvent à ne regarder que dans leur direction. Il ne faut pas s'en détacher, il ne faut pas être distraite. Sont-elles cependant responsables de ce problème ? Qui tient vraiment les solutions entre ses doigts sans oser les donner ? Ne suis-je pas coupable d'accepter cet ordre dans mes priorités ? Et ne puis-je pas changer d'avis ? Un revirement se produit presque ; comme le vent je me sens capable de me retourner, cela fait l'effet d'une porte qui s'ouvre. L'ambition me grimpe sur la paume et s'y étale comme un savon. Tout peut changer.

Mais d'abord, l'organisation. C'est essentiel, aucun doute. Il est nécessaire de savoir ce que l'on fait une fois affranchies de nos chaînes. À trop rêver on peut se perdre et ne pas agir. Il faut y aller avec méthode, connaître ce que l'on souhaite pour mieux s'y préparer et pour l'atteindre sans le manquer. D'un coup tendre la main et arracher le fruit pour le croquer presque précipitamment — mais je savais que mes doigts trouveraient le chemin.

« Hmm... »

Mes sourcils se foncent un peu, mon regard se perd sur le sol froid, figé, glacé sur un détail sur lequel il concentre toute sa chaleur. Édimbourg, Londres, Wick... La balance oscille. C'est comme un jeu, de cartes, de dés, ou de toute autre chose. Il s'agit, à un moment précis, d'agir sans savoir ce que le résultat sera, de faire un pas vers le hasard pour faire un pas vers l'avant. Mais, le hasard... Vraiment ? Le cœur n'a-t-il pas déjà choisi, lui ? Est-ce alors nécessaire d'appeler l'imprévisible, la chance ou le destin ? Parfois, il suffit de réfléchir et d'accepter qu'il est difficile d'être neutre face à trois possibilités.

Je me tourne tout à fait vers Ivanovna, décidée à lui partager mes pensées.

« C'est difficile de choisir ! J'aurais bien dit les deux... Je connais bien Londres mais pas Wick, et en même temps Wick c'est chez toi, donc c'est toi qui connais bien ce lieu, peut-être que plus rien ne peut t'y étonner... avancé-je avant de poursuivre. Mais c'est vrai que cela me plairait d'y aller. Le programme serait assez différent de Londres, c'est sûr, mais cela me convient tout de même. Et puis c'est l'Écosse. »

L'Écosse... Quelles terres sont plus douces que celles-ci ? Mais je ne peux pas y errer sans cesse comme je l'ai fait l'année dernière, pour mon mémoire. Il me faut découvrir d'autres lieux, marcher dans des vallées que je ne connais pas, parcourir des rues aux lumières nouvelles et nourrir mon regard de curiosités ; il est venu l'heure de voyager au-delà du connu. Cela me plairait qu'Ivanovna m'emmène dans son connu.

« Mais je ne veux pas que tu régales toute seule ! Si c'est chez toi, tu devras me permettre de ramener quelque chose. D'autant plus que je m'essaye à la cuisine depuis quelques mois. Mes tentatives sont tout juste fructueuses, mais cela me plairait de te faire goûter et d'avoir ton avis. Au moins, ce serait l'occasion de savoir si je dois continuer à m'exercer ou arrêter immédiatement... » ajouté-je avec un sourire.

Je cuisine un peu, quand je le peux, parce que cela m'est agréable, parce que cela me détend. Je n'ai jamais vraiment appris, si ce n'est auprès de Deesy, l'elfe de maison de ma grand-mère paternelle, mais j'ai envie de progresser sur ce terrain-là. Plus tard, peut-être cuisinerai-je pour moi ? Merlin, que ce serait bien ! Mais ce serait encore mieux si je pouvais faire profiter de mes efforts à d'autres.

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- Tu as raison… Disons… Commençons par Wick, c’est le plus simple à organiser. Et j’admets que ce serait mal de t’empêcher de participer. Je veux dire questions finances. Il est grand temps que je t’invite, depuis des mois j’en crève d’envie mais tu sais, j’avoue que mon chez moi est loin d’être un palace. Depuis qu’on s’est revues chez Madame Piedoddu j’y pense souvent. Mais je me dis que ce n’est pas présentable. Des bêtises, je sais ce que tu vas me dire. On est amies, on est au-dessus de çà. C’est le camping, on va s’amuser. Et pour une fois Fleur aura quartier libre… Se baigner dans une eau limpide, avec juste le goût d’un sel sain à la santé. Des promenades à n’en plus finir, les bois, la lande, j’aime beaucoup la lande, un jour il faudra que je t’explique pourquoi...C’est vraiment sauvage mais sans danger, le froid y est bon à la santé, c’est une splendeur originelle… Aly, j’ai tellement envie que tu viennes, oui c’est la meilleure idée de la journée.

Ivanovna sent la joie l’envahir. Une forme de douce hystérie à laquelle elle est peu accoutumée. Il faut se contenir, sinon à quoi cela sert-Il d’avoir reçu une bonne éducation ?

- Je ne sais pas bien faire la cuisine. Personne ne m’a appris et quand j’étais partie, je mangeais comme je pouvais. Quand j’avalais quelque chose de chaud, c’était déjà bien.

C’est sorti tout seul. Ivanovna n’aime pas se remémorer cette période. Sa fuite... elle a duré de longs mois au cours desquels racines, baies et moins souvent animaux en tous genres étaient ses seuls aliments. Une époque qu’elle enferme profondément en elle, sachant bien qu’elle ne pourra jamais l’oublier. Elle ne peut pas vraiment s’en plaindre d’ailleurs car elle n’en garde aucune séquelle, du moins pour le moment. Mais dire, même à Alyona, c’est nouveau. Au point qu’elle dévie la conversation de suite afin de ne pas s’étendre sur un feu dormant. Ce passé est un zombie, véritablement, impossible à faire disparaître, une meurtrissure chronique qu’il vaut mieux ignorer. Elle sait faire.

- Mais depuis, je n’ai pas progressé. Tu verras bien vite que ma cuisine est très mal équipée. A ce sujet, je ne suis même pas sûre d’avoir des couverts pour deux !

Elle exagère à peine. Plongeant dans l’eau, flirtant avec le fond pour mieux se retrouver de l’autre côté du bassin, elle remonte puis fait face à Alyona.

- Pffffff !

Elle chasse le trop plein d’eau sur ses lèvres puis reprend.

- En fait, je crois que je n’ai absolument aucune connaissance en cuisine. Je veux dire la cuisine sorcière. Le plus souvent je suis des recettes moldues. Comme pour bien des choses dans une maison. Je n’ai jamais su, si tu veux, tu peux toujours m’offrir le manuel de la parfaite maîtresse de maison à mon anniversaire ! Une vraie caricature ! Je me dis qu’il faudra prendre un époux possédant des elfes de maison, sans cela on courre à la catastrophe… je suis persuadée que tout ce que tu nous feras manger sera délicieux à mes yeux. Et puis tu sais, je ne suis pas difficile. Juste… Je préfère manger chaud, une simple soupe me convient.

Comment faire comprendre certaines choses à Alyona ? Il est évident qu’elle en saisira pas mal en venant à Wick. Et rien ne dit qu’Aly n’ait pas elle aussi des blessures cachées. Il vaut mieux faire confiance à la vie, « nous improviserons sur place », pense-t-elle. De toutes manières, elle reçoit son amie exactement comme elle est, l’aidera au péril de sa vie s’il le faut. Ivanovna n’imagine pas une seconde que ces scories du passé soient une gêne entre elles. Elle ne sait pas bien pourquoi elle s’en sort si honorablement. La magie y est pour beaucoup, ce… pouvoir lui a donné les moyens de faire bien des choses. Elle y voit, a posteriori, une… sécurité, plus encore une assurance. Oui, c’est bien grâce à cela qu’elle est parvenue à survivre. Ivanovna serait mal inspirée de s’en plaindre.

- Si tu peux éviter les aubergines, je ne les digère pas bien. Mais bon, tant qu’une chose est comestible sur le papier… mon estomac est très ouvert d’esprit.

Une question la taraude mais elle ne veut pas paraître complètement inculte. Alors elle la garde pour plus tard, un jour peut-être. Alyona parle peu de sa famille. Et comme c’est un sujet qu’Ivanovna préfère esquiver… Mais quelles sont les relations qu’elle entretient avec sa mère ? S’entendent-elles bien ? Existe-t-il une complicité entre elles ? Est-ce qu’Alyona a eu droit à ces fameuses leçons sur la manière de ne pas « tomber enceinte » ?
Bien des choses de la vie n’ont pas été défrichées en elle. Chaque fois qu’elle commence à réfléchir à la question, c’est un mal de ventre et une prise de tête. C’est cela qu’Alyona lui apporte de précieux, une forme d’insouciance, de profonde gentillesse.

- Faudra qu’on fasse le marché… tu te fais livrer par Hibou ou tu achètes toi-même tes produits ?

De son côté, Ivanovna utilise essentiellement les fruits de sa serre, elle complète par des œufs… Wick est une excellent initiative, la preuve, elle oublie tout le reste.

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Plus Ivanovna parle, plus mon sourire, s'élargit, gagne en puissance, jusqu'à dévorer mon visage, à prendre toute la place sur celui-ci. On dirait que cette visite à Wick devient sérieuse ! Merlin, depuis le temps qu'elle m'intrigue, cette maison de famille si souvent mentionnée ! Voilà que son portail s'ouvre doucement, qu'il laisse à voir des possibilités, à distinguer des moments loin de l'Institut et de tous les yeux qui y traînent. Fleur et son caractère indépendant, des promenades dans la lande, de longues discussions qui se perdent dans le vent, des mots tracés dans le froid, et le jardin de mon amie, la maison qu'elle a retapé, reconstruite, et dans laquelle elle s'est reconstruite. Avoir le droit d'y entrer, et mieux, y être invitée ! que cela me rend heureuse. Cela me donne envie de m'y projeter, de tout prévoir, la date, le repas, et toutes ces choses-là. Il faut que ce soit un week-end, ou lors des vacances, quand tout est calme et qu'on peut se permettre d'oublier l'Institut et ses devoirs. Il ne faut pas qu'il pleuve, aussi ! Pour pouvoir sortir, marcher, profiter des paysages au vert si vif de l'Écosse. Mais n'allons pas trop loin, ne prévoyons pas trop, il est nécessaire également de laisser les événements venir, pour mieux les savourer, mieux les apprécier ; il ne s'agit pas que de construire des attentes et des envies. J'ai aussi besoin de ce plaisir à voir venir le bonheur lentement, comme le soleil qui se lèverait.

« Je viendrai, je viendrai, annoncé-je à mon amie, pour la rassurer et pour acter ma résolution, tu peux en être sûre. »

Après un sourire sincère, je m'exclame, enthousiaste : « Ce sera tellement bien ! »

Manger quelque chose de chaud serait déjà appréciable ? Je sens que cette phrase couvre des souvenirs désagréables, de ceux qui, peut-être, dans ce bouquet de bonheur qui se forme dans l'eau, méritent de rester encore sous la surface, de ne pas trop s'exposer, de ne pas se dévoiler, comme tous ces autres détails qui ont retenu mon attention aujourd'hui : les propos sur les garçons, le dos d'Ivanovna. Ils annoncent des eaux troubles et désagréables ; je sais qu'il me faudra un jour plonger doucement la main dedans, non pour savoir ce qui s'y cache — je n'ai pas le droit de partir arracher des vérités —, mais pour être certaine que les plaies sont soignées, apaisées, qu'elles sont des cicatrices sur lesquelles le regard ne s'attarde plus. Aujourd'hui je ne peux pas, ce n'est pas le bon moment. Nous devons décider d'être heureuses, n'est-ce pas ? Alors détournons les yeux de nos douleurs, accordons-nous le droit de s'imaginer vivre sans.

Cette histoire de cuisine me fait réfléchir. Des idées mijotent dans mes pensées quelques secondes, assez pour apparaître à travers une moue songeuse sur mon visage. Cela ne dure qu'un instant, car les paroles de mon amie déforment mes traits concentrés pour y introduire une pincée d'amusement. Le manuel de la parfaite maîtresse de maison ? Des aubergines et un estomac ouvert d'esprit ? Je pouffe légèrement, secouant la tête, ravie et égayée.

« On trouvera bien une solution pour les couverts ! Je peux en ramener s'il faut. »

Je range ce souci dans son tiroir pour passer à la suite.

« Mais moi non plus je n'ai pas beaucoup de connaissances en cuisine ! » Je balaye ce détail d'un revers de la main qui en passant jette des gouttes d'eau autour de lui. « Mes parents ont toujours préféré faire appel à l'elfe de maison de ma grand-mère. Mais on y arrivera, on pourra même essayer à deux ! Sans essayer de devenir les meilleures cuisinières pour l'avenir, mais juste pour voir, pour se faire plaisir. Manger ce qu'on a préparé, c'est tellement bien ! »

Et n'est-ce pas cela aussi la liberté, l'indépendance, la fierté de faire des choses pour soi, de ne plus se reposer sur les autres, sur sa famille, de remonter ses manches et de s'y mettre, et de réussir ? J'ai envie d'être une jeune femme qui découvre le monde, qui s'y fait une place, qui s'y adapte sans qu'on ne lui montre le chemin. J'ai envie d'emprunter ma propre voie pour que mes parents découvrent, plus tard, trop tard, que désormais je leur échappe. Oui, je suis libre, je peux l'être. Je peux me soustraire à leur poigne, me dérober à leurs idées.

Je dégage quelques mèches humides étalées sur mon visage avant qu'un sourire immense n'avale toute cette place libérée.

« J'ai rarement l'occasion d'acheter moi-même, mais je préfère cela. Le marché, cela permet de rencontrer des personnes, de discuter, de savoir comment les légumes ont poussé... J'aime bien ça. Mais cela doit être encore mieux de ramasser ses propres produits. »

Une pensée fleurit dans mon crâne. « Il y a aussi un marché à Pré-au-Lard le samedi. Tu y es déjà allée ? »

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Les pensées se bousculent. « Je t’apprends à nager, tu m’apprends à cuisiner… mais tu as un elfe de maison, que sais-tu réellement faire ? Tu le dis toi -même, pas grand-chose. Mais tu te déprécies sans arrêt, je ne te crois pas. Enfin, je sais que tu vaux mieux que tu ne le dis sans cesse. Et moi… les marchés… je les ai arpentés de longs mois. Je n’aime pas l’ambiance des marchés sorciers. Trop de fanfreluches, de bateleurs. Parfois ils me donnent l’impression de n’être tous que des charlatans. Je n’ai pas la fibre vendeuse. Mes sourires sont glaçants, ma marchandise peu attirante… Et je ne sais pas esquiver les conversations malvenues. La preuve, c’est moi qui ai lancé le sujet… Pauvre gourde, il va falloir que je m’explique sur certaines de mes pratiques commerciales… », pense-t-elle avant de révéler certaines choses...

- Tu sais Aly… quand j’ai commencé à vouloir vendre, je n’étais pas encore majeure. Pas de magie. Je ne pouvais cultiver que des plantes intéressantes aux yeux des moldus. Alors… j’ai dû faire leurs marchés. Evidemment, ça ne me rapportait aucun gallion. Je m’arrangeais pour troquer mes plantes contre des légumes. Je sais même monnayer dans leur « langue »...enfin, leur monnaie. Ce n’est pas très dur. Je veux dire… J'ai rarement travaillé sur des marchés sorciers, j’avais honte de mes marchandises. Tout était… dégradant. Ce n’est même pas que je pense du mal d’eux. C’est seulement moi. C’était ça ma vie.

Elle frappe l’eau avec énergie, refusant de se laisser pourrir l’esprit avec de mauvaises pensées. Chacun son destin.

- La meilleure décision de ma vie a été de t’envoyer un hibou. C’est toi qui m’a tirée de cette morve de troll. Alors oui, nous pourrons aller au marché de Pré-au-Lard. On pourra faire tous les marchés sorciers de la Terre. Mais je t’avoue que question achats, j’en sais de belles*. Bah, s’il est question de soupe, passe encore, j’ai des idées genre « Fouzitou ». Mais sinon… Tu vois, c’est un truc qu’ils devraient nous enseigner à Poudlard. Le côté pratique. Il n’y a pas de honte à savoir lancer des sorts ménagers. On nous apprend bien à tenir une serre, une paillasse. Je n’aimerais pas être une mère moldue, le temps qu’elles doivent passer à ranger les chambres des gnomes…

Konstantin parlait comme ça des enfants. Lardons avant quatre ans, gnomes dès qu’ils savent lire. Et tête en eau au « stade boutons » disait-il… réducteur mais rigolo. Elle appréciait sa gouaille. La sienne propre, qu’elle se garde le plus souvent de laisser aller devant Alyona, elle en a hérité de lui.

- Il faudra un sac sans fond si on doit revenir à Wick avec toutes ces victuailles ! Oh Aly… je suis tellement excitée à cette idée ! Tu sais…

L’idée d’évoquer ce garçon qui lui colle aux basques depuis peu, elle tente de la chasser de son esprit. Déjà qu’il lui pourrit la vie en journée, ce n’est pas pour qu’en plus elle se laisse gangrèner les soirs. D’autres pensées pour le moins mélancoliques tentent de prendre d’assaut son esprit. Elle résiste par miracle.

- … J’ai l’impression d’être une gamine. Pardon. Je suis bien plus heureuse ces derniers temps, c’est paradoxal mais pourtant c’est vrai. Si je pouvais…

...balayer le passé, mieux, le chasser, l’effacer de mon esprit pour ne plus le sentir m’envahir quotidiennement...Je ne sais pas comment faire, il faut toujours qu’un grain de poussière enraye ma vie…, pense-t-elle.

-...vivre un peu en paix…

...Dit-elle, sachant bien qu’il ne s’agit pas de cela. Pas du tout. La pression, elle l’aura toujours. Même si la communauté sorcière ne mettait pas une pression d’enfer sur les membres de sang pur afin qu’ils aient des rejetons du même tonneau, elle subirait toute seule ce poids. Dernier bourgeon d’une branche mal en point. Des décisions devraient être prises mais elle ne sait pas lesquelles. Il suffirait de croiser un gentil garçon, pas comme cette andouille d’Esiason, non, quelqu’un de gentil. Un mari… Mais elle voit bien que tout en elle n’est qu’attirance aux yeux des autres. Intelligente, vive, pure… quelle horreur… la pureté se lit-t-elle uniquement ainsi ? Ivanovna se sent prisonnière de cette construction sociale, tout en se haïssant d’y adhérer dans une mesure que son instinct lui dicte. Le choix n’existe pas pour elle.

- Allez allez, finies les idées stupides...

...finit-elle par décréter, en frappant plusieurs fois la surface de l’eau comme pour chasser des milliers de midges en pleine attaque,

-… on prévoit ça quand ?

Entre injonction et impatience enfantine, Ivanovna tente pelle mêle de reprendre le contrôle et enfouir ses idées noires. Il sera temps un jour. Mais il n’est pas venu.


Reducio
* : l'une de ces expressions surannées. Typique du langage sang pur ancien, qu'il lui vienne de son grand-père ou de Konstantin. En l'occurrence, c'est le même tonneau...

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Ne pas s'emballer, ne pas se précipiter, ne pas s'envoler comme Icare, sans s'imposer de limites, être à l'écoute, attentive, patiente avant tout, noter les points sensibles et en tenir compte, ne pas regarder uniquement droit devant soi et se mettre à courir, même si l'évidence est lumineuse, il y a toujours des racines dans la terre qui peuvent retenir pieds et mouvements, il faut apprendre à les voir, à les repérer, et remarquer, consigner leur présence, ne pas faire comme si tout était simple, cela l'est rarement, prendre le temps (oui, c'est la clef), prendre le temps d'observer pour mieux agir, pour convenir à tout le monde, pour faire non pas au plus vite mais au mieux, toujours au mieux, pour tous, tout le temps.

Mon enthousiasme ne s'éteint pas, il s'étend. De flèche il passe à voile. Il n'est plus précis et incisif mais calme et serein. Cela me convient tout autant.

Bien sûr, je ne peux pas avancer tête baissée, l'organisation se fait à deux, en s'écoutant. C'est normal. Je ne peux pas faire comme si Ivanovna n'avait pas été liée durant de longs mois à une activité sur un marché, je ne peux pas nier ce qu'elle a vécu ni fermer les yeux sur ses connaissances et cette période de sa vie. Et puis, cela m'intéresse, cela me plaît, je peux apprendre de son expérience, mieux comprendre son point de vue et ce qu'elle en a tiré, me faire une idée à mon tour.

Pourtant, cela m'étonne. Ne faire que des marchés moldus... Merlin que ce doit être étrange ! Mais quand il s'agit de nécessité, peut-on risquer de s'y opposer, de chercher d'autres solutions ? Et cependant, comment s'y prendre correctement quand on n'a pas grandi dans leur monde ? Comment adopter leur monnaie, leur manière de vivre et de faire quand on n'en connaît presque rien ? Et pour vendre ses propres productions, quand on est seule et sans soutien ? Une nouvelle fois, mon amie m'impressionne. Elle dit avoir eu honte, proposer des marchandises dégradantes, comme si elle dévalorisait sans cesse son travail durant ces longs mois d'errance, mais moi j'y vois une force immense, des capacités à toujours aller de l'avant, un courage pour se tirer des situations les plus complexes. Aurais-je pu, si j'avais été à la place d'Ivanovna, assumer tout cela ? Aurais-je fait aussi bien qu'elle ? Cultiver un jardin n'a rien d'évident. Vendre non plus. Cela nécessite du temps d'apprentissage, mais aussi de passer par bien des erreurs avant de parvenir à quelque chose. Y serai-je parvenue ?

La suite des propos de l'étudiante élève mon sourire et me fait secouer la tête de gauche à droite. Comme si j'avais fait quelque chose d'incroyable en répondant à son hibou... Je n'ai fait que ce que tout le monde aurait également fait à ma place, c'était normal. Alors mes joues se colorent légèrement, parce que je ne sais pas très bien quoi faire de cette étrange chaleur agréable qui me monte dans la poitrine. Heureusement, je peux reporter mon attention sur autre chose, échapper à ce sujet qui me gêne et me fait baisser les yeux. La cuisine et ses préparatifs sont plus confortables.

« Mais tu connais bien mieux les marchés que moi, si tu en as des préférés, ou d'autres en tête que celui de Pré-au-Lard, on ira ! Je te fais confiance, tu as de l'expérience sur ce domaine, et moi je n'y connais rien. Par contre, je devrai pouvoir prendre un sac sans fond ! »

Quant à cette excitation, ce bonheur qui bouscule... Sais-tu, Vana, que je le ressens aussi ? Vois-tu sur mon visage comme il s'épanouit, comme il l'illumine ? Je rayonne, tu rayonnes. C'est tellement merveilleux ! Est-ce l'effet de ces bains ou est-ce autre chose ? Je n'ose pas trop y réfléchir. Pourtant, c'est certain, assuré : nous reviendrons dans ces lieux. On s'y sent bien. Et ce qu'on y construit en ce moment laisse à penser qu'on peut encore y construire beaucoup, tu ne trouves pas ? En faire un endroit pour nous, à l'abri des regards froids, où se retrouver en toute simplicité. Parce qu'on y a planté une petite graine de bonheur qu'il ne faudra pas oublier d'arroser.

Mon sourire ne cesse de s'épanouir.

« Quand... euh... Qu'est-ce que tu dirais des prochaines vacances ? Elles arrivent dans deux semaines. Ou peut-être que c'est trop tôt ? Sinon, un week-end de novembre. Ou après les examens, vers décembre. Je devrai retourner voir ma famille pour les vacances, mais cela peut se faire. À moins que les marchés de Noël ne t'attirent pas, ou que ce soit trop tard... C'est peut-être tard, oui... Je ne sais pas, choisis ! » m'exclamé-je finalement.

Je m'enfonce jusqu'au menton dans l'eau, mes yeux pétillants tournés vers mon amie.

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Cette vie d’études est exigeante mais elle est d’une certaine manière plus tranquille. Point de souci de l’assiette, ni de celui du toit. Oui, les marchés, c’était dur. Il avait fallu oser même si Ivanovna n’avait pas eu le choix. Aller au plus simple, c’est ce qu’elle avait fait après les BUSEs. Vraiment le plus simple et c’était si dur…
Quand ? Se revoir à Wick ? Si cela ne tenait qu’à elle, ce serait dans l’heure. Mais il faut préparer, ranger, faire en sorte que les lieux soient accueillants, dans la mesure du possible. Et puis, avoir une ou deux idées hors du commun, agrémenter. Entre-temps, les examens… cette vie d’étudiante peut s’interrompre brutalement en cas d’échec patent. Ivanovna refuse cette possibilité. D’autant que les récentes révélations sur son passé familial ont tout chamboulé. Elle ne sait pas encore dans quel domaine ni à quel point. Pour tout dire, la sidération qu’elle croyait avoir abandonné en quittant Londres ce jour-là est encore en elle, sourde ; une déflagration sonique, du genre qui ne s’entend pas mais détruit tout à l’explosion. Elle se sent fragmentée, comme si tous les compteurs avaient été remis à zéro et qu’il fallait sortir d’un coma aux territoires multiples.

Ivanovna aurait tant aimé être normale, avoir vécu une adolescence de base. Qu’y pouvait-elle si tout s’était enchaîné de manière dramatique ? Ah oui, elle était partie de son propre chef en Sibérie. La faute originelle. C’était bien elle l’origine de tout. Voilà pour quoi elle se détestait en silence mais sincèrement. Si elle avait eu le choix, là, elle aurait tout quitté pour aller apaiser ceux qui souffrent vraiment. Une petite musique était en train de naître en elle. La terre entière se demanderait un jour quand tout a bien pu changer dans sa vie pour infléchir à ce point la sorcière. Ici, dans ce bain, face à une amie tellement aimée… Ivanovna aurait tant voulu la serrer dans ses bras, ni sœur, ni mère, ni amante, juste deux âmes. Quelque chose auquel on tient à en mourir, l’attachement, dénué de toute véléité autre que les sentiments. Entre devoir et désir, il faut choisir le plus raisonnable. Pour se donner le temps. Le temps de réussir, le temps de réfléchir, le temps de décider et de choisir les mots. Après les examens, c’est le plus loin du proche. Mais bien le plus raisonnable. Petit lynx est effrayé à l’idée de devoir préparer tout ça la tête emplie de préoccupations impérieuses. Ce n’est pas de survie qu’il s’agit, elle saurait mieux faire… Son enfer est à l’horizon mais il est là.

- Je… après les examens ? Fin décembre ?…

Elle pense à ce moment de l’année qui n’a plus de sens pour elle. Mais il en a assurément pour Alyona.

- Quand tu pourras durant cette période, je suis très libre de toutes façons.

Elle sourit de la situation, c’est sa vie. Les souvenirs de fêtes joyeuses remontent à loin. Dans sa famille, l’entrée de Circéia à Poudlard a marqué une vraie rupture. Plus rien n’a été comme à cette période, bien avant qu’elle se retrouve seule… La fin Décembre marque pour elle l’annonce du lent retour des nuits moins longues, la véritable entrée dans l’hiver, un temps âpre mais franc. Si Alyona vient à ce moment-là, ce sera pour elle le plus beau des cadeaux.

Au plafond qui semble ici infini, des lueurs multicolores bougent lentement, simulant une houle endormie, comme si la surface de ce petit lac dans lequel elles se baignent envoyait des milliers de lumières dansantes. L’instant dure, plus rien n’a de valeur que cette amitié s’insinuant sans fin au coeur de son âme.


Une rose,
le temps impose
des ruptures jamais reprisées.
Se peut-il que l’on parvienne à voler malgré….

….nous ?


La mort de Konstantin lui a appris une chose : même les plus proches de nous s’oublient et nous oublient. Si nous les serrons trop fort, ils se brisent comme de la porcelaine. Nous devons aimer sans étouffer. Un précepte qu’elle aura bien du mal à appliquer si vous voulez mon avis.

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Fin décembre ? Oui, oui, cela me convient bien, cela m'apparaît même parfait ! Retrouver mon amie après plusieurs jours avec ma famille, retourner en Écosse pour rire et s'amuser, créer ses propres traditions au coin d'un feu, sans penser ni au retour à l'Institut, ni aux examens éprouvants mais terminés, ni même au stage qui m'attendra et me contraindra à passer moins de temps avec Ivanovna. J'ai comme déjà un avant-goût du soulagement que cela m'apportera, de la douceur de ces quelques jours loin de tout, et du bien qu'ils peuvent me faire. Yule a toujours été une étrange période évoluant entre sourires, chaleur familiale et silences ; c'est l'heure des retrouvailles et des traditions, et pourtant elles ont de moins en moins de saveur dans le palais de mon cœur. La seule perspective de retourner chez moi, à Godric's Hollow, ne parvient pas à me réjouir ; c'est comme traîner une douleur sur son corps sans essayer de la soigner, on ne s'y fait pas, on ne s'en préoccupe pas tout à fait, et elle s'aggrave sous nos yeux détournés. Mais je m'accroche, me réconforte avec la pensée de ce rendez-vous à Wick, comme un songe qu'on conserve à l'abri dans le creux de son ventre.

Ma tête se hoche avec enthousiasme, visage rayonnant déjà illuminé par les fêtes de fin d'année. Des fêtes de fin d'année avec Ivanovna ! Cela s'annonce bien mieux que celles avec mes parents. On pourra marcher dans les plaines écossaises, rire et sourire au coin du feu, se raconter des histoires, discuter jusqu'à tard dans la nuit, se retrouver avant la rentrée à l'Institut et tout ce qui viendra avec elle, prendre du temps juste pour nous, pour nous faire plaisir, sans penser au reste ; fêter vraiment la fin d'année.

« Fin décembre, oui c'est bien ! Je pense que ce sera bon pour moi, sûrement après Yule et Noël, je te le confirmerai. »

Confirmation au détour d'un couloir, d'un repas, ou même en cours, dès que je me serai de nouveau penchée sur les dates de ce mois de décembre, les traversant du regard avec l'idée de ce qui m'y attendra. Ma famille a toujours les mêmes traditions, chaque année les rendez-vous sont fixés aux mêmes endroits, et personne n'a le droit de s'en détourner. Tout est encré dans le temps, gravé dans les racines familiales : les invités, les places, les horaires, les lieux, les dates, le menu, même les discussions finissent par être semblables à celles de l'année passée. Plus rien n'est étonnant. Mais n'est-ce pas cela, la famille ? Un vieil arbre courbé près duquel on revient toujours, chaque année davantage marqué et pourtant inchangé dans ses profondeurs ? Je n'arrive pas à parler à mon amie du poids de ses branches, de l'ombre de ses feuilles, de son écorce qui me tient enfermée. Comment aborder un tel sujet avec elle ? Comment lui dire cette douleur ? Ne serait-ce pas me plaindre ? Comment le pourrai-je en sachant qu'Ivanovna n'a même plus d'arbre sur lequel s'adosser ? Mes lèvres n'en peuvent plus de rester scellées.

Pourtant, elles le demeurent. Même aujourd'hui, dans ces bains qui me libèrent, je ne laisse rien sortir. Je préfère tout simplement ne pas y penser, fermer les yeux sur cette blessure. Et les mots coulent au fond de l'eau.

L'après-midi se poursuit, calme, agréable, sereine. L'avenir paraît doux, sans contrariété. Les souterrains de l'Institut se peuplent sûrement de rêves et de murmures, s'échappant discrètement de bouches sans cesse étirées. Même la lumière trouve son chemin jusqu'à ces lieux qu'elle n'était plus censée connaître. Des plantes poussent entre les pierres, des fleurs s'ouvrent à la surface de l'eau. Qui sait ce que peuvent se dire deux jeunes sorcières heureuses dans un endroit où personne ne semble pouvoir surprendre ne serait-ce que l'écho de leurs paroles ? Elles s'éveillent au bonheur, petit à petit, bientôt libérées, peut-être. Les moments comme cela sont rares, alors elles en profitent avant de retrouver les couloirs de leur école.

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Merci encore pour ce rp, et à bientôt pour la suite !

#466962Botaniste au Jardin de Draíocht