6 juin 2026, 18:54
Lonely Day  C.H 
La violence des souvenirs la figea sur place.
Elle n’était pas dans un appartement inconnu, mais dans celui de Christopher. Elle ne s’était pas effondrée seule dans son lit, mais dans les bras de Christopher.
Non. Non. Non. La honte s’empara d’elle, immense et absolue, tétanisant son corps tout entier, cristallisant l’écho de ses pensées encore ensommeillées. Christopher l’avait vu comme il n’aurait jamais dû la voir. Pathétique. Faible. Immonde. Il avait vu son pire visage, celui qu’elle s’évertuait à garder caché derrière des masques. Il avait eu tant de peine pour elle qu’il avait chanté, Circée ! Il l’avait gardé tout contre lui, lui qui ne voulait pas entendre d’elle et de son maudit nom ! Si elle était ici, sur ce canapé, c’était bien parce qu’il l’avait porté, n’est-ce pas ? Circée, non, non, non. Il l’avait portée après l’avoir bercée. Et, surtout, il avait vu tout le reste ! Ses misérables gestes qu’elle retenait péniblement, ses ongles réclamant une chair à déchirer. Il avait vu ses vilaines mèches blanches se teinté d’un sang poisseux. Il lui fallait prendre une douche. Là. Maintenant. Et partir ! Partir ? Pour aller où ? Où, Alice ? ? Chez eux ? Aliosus ne devait pas savoir qu’Alice était revenue, il poserait des questions, trop de questions. Chez Thomas ? Qu’il aille au Diable ! Jacob ? Certainement pas. Où ? N’importe où ! Mais pas ici ! Christopher ne devait pas voir plus qu’il n’avait déjà vu, surtout pas.

Et voilà que sa voix s’élevait pourtant. Alice se liquéfia sur place. Elle déglutit péniblement en amenant ses yeux sur lui. Sur ce visage dont elle ne discernait pas les traits, là où elle s’attendait à voir des sourcils froncés, une bouche plissée, des traits inquiets… elle n’y trouva un sourire. Pas insolent. Pas un sourire auquel Alice était habitué.
C’était peut-être cela, le plus violent dans sa réaction.

Le cœur battant sourdement à ses tempes douloureuses, elle observa sa main se lever jusqu’aux siennes pour lui montrer qu’elle était blessée. Alice laissa ses doigts tomber vers les blessures. Elle déglutit. Non. Non. Il avait tout vu. Il avait tout vu.
Alice voulait se cacher dans un trou de souris pour ne plus jamais en sortir. Disparaître. Transplaner, oui ! Là, maintenant ! Sa baguette. Où était sa baguette ? Transplaner ? Alice percevait à peine son propre corps, alors sa magie ? Sa magie. Sa cicatrice. Non. Non ! Pas elle ! Ses cheveux, il fallait les replacer pour qu’il ne voit pas…
Quels cheveux, Alice ?

Figés dans ses gestes, Alice déglutit. Regarder Christopher faire le pitre lui était insupportable. Ses réactions n’étaient pas normales. Alice lui faisait pitié. Elle qui se dressait face à lui depuis des mois désormais, elle qui n’hésitait jamais à le rabrouer ou à l’humilier... elle lui faisait pitié.

Alice laissa tomber ses mains sur le canapé pour s’y appuyer et se relever. Son corps entier était douloureux, et qu’importe. Elle ramena ses jambes contre elle, tira le drap jusqu’à son menton et, surtout, jeta son visage loin de la vue de Christopher. Son corps tout entier pivota pour qu’il ne puisse rien voir de ses blessures, récentes ou ancienne. Il verrait néanmoins sa nuque découverte par l’absence de longueur laiteuse. Il verrait son oreille. Il verrait sa mâchoire serrée. Il verrait sa tempe martelée par ses bêtises. Il verrait tout ce qu’il n’aurait pas dû voir. Les mèches pâles trop courtes, immondes. Mais il ne verrait pas ses yeux défectueux s’embuer de larmes de honte.

« Je… je suis désolée… » murmura t-elle de cette voix trop rauque qu’elle se détestait avoir au saut du lit. Elle aurait dû s’échauffer la voix avant. Comme chaque matin. Pour qu’Aliosus ne subisse pas cette voix qu’elle détestait. Trop grave. Pas assez féminine. Imparfaite.

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Spécialiste en Lutin de cuir | Diplômée de Beauxbâtons | 1ère année GEAD | Caméléon de 2050 & Romantique de 2050

6 juin 2026, 22:36
Lonely Day  C.H 
Il se sent vraiment idiot, pourtant son visage s'illumine, ses tempes s'habillent de rides quand il sourit et que ses yeux s'étirent, sa joue se creuse de façon mutine. Tout ça, plutôt que de laisser le malaise qu'il ressent prendre toute la place à l'intérieur de lui. Ce n'est pas grave ce qui s'est passé hier. Ils n'ont pas besoin d'y repenser. Ils n'ont pas besoin d'en reparler, ce serait gênant pour eux deux. Il sait bien qu'Alice est faite d'une pudeur exacerbée, sans parler de sa fierté dont elle se drape toujours si bien. Elle n'aimera pas plus en parler que lui mais ce n'est pas grave, ils oublieront et à la place ils ont bien d'autres sujets à évoquer. Christopher se rassure lui-même, il le sait, mais ça fonctionne bien. Il se sent un peu plus prêt à affronter tout ce qui va arriver, désormais. Il s'installe plus confortablement sur ses pieds. Il compte proposer à Alice d'aller se doucher et puis...

Son sourire se fane sur ses lèvres. Alice s'appuie sur le canapé pour se redresser. Son cœur s'envole dans sa poitrine. Il se redresse, lève le bras comme pour l'arrêter. Elle ne doit pas se lever aussi vivement, pas maintenant et surtout... Elle ramène ses genoux contre elle. Christopher remarque alors l'expression sur son visage, la lueur dans son regard, ce quelque chose au coin des lèvres. Inquiet, il ouvre la bouche mais aucun son n'en sort. Son sourire a disparu de ses lèvres. Un grand froid l'envahit quand elle tire le drap, quand elle s'en recouvre, quand elle se détourne entièrement de lui. Il se retrouve à observer son cou gracile ; il s'étonne un peu de l'effet que ça rend, ses cheveux courts. Christopher se penche un peu sur le côté, perdu. Il n'aperçoit de son visage que la ligne bien dessinée de sa mâchoire crispée et sa tempe sur laquelle pulse une veine gonflée d'émotions.

Christopher laisse tomber son bras sur ses genoux, figé sur place par la honte évidente qu'Alice ressent. Son visage se défait quand il entend ses paroles. Sa voix grave le peine : l'effet secondaire des pleurs. Mais ce qui le frappe, ce qui le percute brutalement, ce qui lui fait mal c'est de comprendre tout à coup que ce n'est pas ce qui l'a amené ici qui met Alice dans cet état mais bien la honte de s'être effondrée hier soir. C'est pour cela qu'elle s'excuse, n'est-ce pas ? Elle n'est qu'une enfant à qui on a appris toute sa vie qu'il fallait qu'elle soit forte, qu'elle ait les épaules suffisamment solide pour tout supporter, peu importe ce qu'elle subit. Il en sait quelque chose, Christopher, il connait ce genre de familles qu'est la famille Sangblanc, il connait Thomas et le poids des devoirs qui l'ont façonné, il connait les ravages que l'enseignement de la famille peut laisser derrière lui. Il se doutait qu'Alice serait gênée. Mais pas qu'elle se cacherait ainsi.

Elle ne s'excuse pas simplement. Elle lui refuse son regard, son visage. Elle lui camoufle l'accès à ce qui fait qu'elle est elle. Elle se détourne, se cache. Elle se camoufle. Alice a déjà été beaucoup de choses dans son esprit. Mais jamais celle qui se cache.

Christopher déglutit et se rend compte qu'il a la gorge entravée par des émotions violentes. Ses mains sont moites. Il les essuie sur son pantalon et pose une main sur le bout du canapé désormais libéré des jambes d'Alice. Il aimerait faire le tour pour la regarder en face, lui attraper le visage, lui dire en la regardant dans les yeux « n'ayez jamais honte de vos larmes, personne ne devraient se sentir mal de pleurer ». Mais il a grandi en ne sachant pas pleurer. Il a grandi en pensant qu'il n'avait pas le droit d'exprimer ce qu'il ressentait. Il a grandi en étant persuadé que toutes ces choses, les émotions et les douleurs de l'âme, devaient être cachés à l'intérieur de soi, si bien camouflées qu'elles n'existaient pas. Il a eu besoin de vingt ans d'apprentissage extérieur pour se détacher de tout cela. Et pourtant quand il pleure devant quelqu'un, il ressent toujours la morsure de la honte. Elles sont rares, les personnes qui ont réussi à le mettre suffisamment en confiance pour lui faire comprendre qu'il pouvait être entièrement lui-même, même avec ses larmes, sans que cela soit une honte. Tellement rares qu'il n'en existe qu'une seule.

Son regard coule le long d'Alice et accroche les mèches de cheveux qui partent en tout sens. Christopher aimerait trouver les mots parfaits, il aimerait croire qu'il est capable de la réconforter ou de faire disparaître en quelques mots toute l'horrible éducation qu'elle a subi et qui l'a façonné. Il aimerait en être capable mais la réalité c'est qu'il n'a pas la moindre idée de ce qu'il faut dire pour effacer ses excuses, pour l'encourager à le regarder et à lui faire confiance, pour effacer le mal-être qui suinte d'elle. Christopher a mis des années à se débarrasser de toutes ces mauvaises choses qu'elle traîne derrière elle. Il n'a pas envie d'y faire face. Et pourtant il est là, juste derrière elle. Il ne s'est pas caché dans sa chambre quand il le pouvait, il n'a pas quitté son appartement. Au contraire, il est resté près d'elle pour s'assurer qu'elle le s'enfuit pas, il a attendu son réveil pour être là quand elle ouvrirait les yeux, il est resté malgré la honte d'avoir chanté pour elle et celle de l'avoir serré contre lui. La honte... Il en est encore fait. Car son éducation toujours murmurera ses horreurs dans le creux de son oreille.

Christopher prend une inspiration tremblante. Un drôle de sourire passe sur ses lèvres.

« Je suis le fils honni de ma famille, Alice, souffle-t-il à mi-voix, quelle honte pourriez-vous avoir devant moi ? J'ai déçu toutes les personnes que j'espérais enfant rendre fières. Celles-là même qui m'ont appris que c'était mal de pleurer. Je suis celui qu'on montre quand on parle de honte. »

Il s'arrête un instant. Sans doute devrait-il abandonner la suite, se taire tout simplement car il en a déjà trop dit et qu'aucun de ses mots ne fera mouche. Il devrait retenir l'élan d'insolence qui monte en lui. Il devrait sans doute. Mais il ne le fera pas.

« N'essayez pas de me voler la vedette, » ajoute-t-il dans un murmure qu'il module pour qu'il sonne narquois.

Pourtant pour une fois, il n'a pas envie de brandir l'un de ses sourires.

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« Sa vie professionnelle est une fête qui s'arrête jamais » - LLOYD RIVER

6 juin 2026, 23:51
Lonely Day  C.H 
Qu’il s’en aille.
Qu’il s’écarte, qu’Alice puisse se lever, récupérer sa baguette et partir loin d’ici pour ne plus jamais revenir. Oublier. Oublier tout ce qui venait de se passer. Oublier sa faiblesse. Oublier ses sanglots. Oublier la voix de Christopher. Oublier qu’elle serait bientôt mariée à lui. Oublier qu’il la regarderait chaque jour en se souvenant qu’elle s’était humiliée dans ses bras.
Alice avait envie de disparaître, là, maintenant. Elle se sentait pitoyable. Elle était pitoyable. Désœuvrée. Ses cheveux blancs poisseux de sang, preuve du désastre qu’elle était. Christopher se lasserait de son silence, lui qui avait besoin de distraction. Il se lèverait, lui dirait d’une voix douce qu’il a préparé le petit déjeuner, ou une banalité de ce genre. Qu’elle pouvait prendre sa salle de bain. Alice récupérerait sa baguette, ses affaires et partirait loin d’ici.
Mais pour aller où, idiote ? Il te faudra bien revenir. Tu dois l’épouser.

Ses larmes accumulées s’écoulèrent le long de ses joues. Comme toujours, les sentir s’accrocher à sa cicatrice meurtrissait Alice. Pitoyable. Christopher l’avait vu. Aurait-il de vilains mots à son sujet ? Avait-il profité de son sommeil pour l’observer ? S’était-il horrifié de voir son visage balafré ? Avait-il réagit comme Damiano : avec dégoût ? Sa chère fiancée portait sa faiblesse sur son visage, et au Diable tout ceux qui avaient un jour pu lui dire qu’elle était forte, qu’elle ne devait pas avoir honte. Des mots vide de sens. Du baume sur une plaie béante. Alice était laide. Faible. Lorsqu’elle se regardait dans un miroir, voilà ce qu’elle voyait : un mot horrible gravé dans sa chair. Des lettres rosâtre boursoufflées. Des valons, parfois, sombres, mal cicatrisés malgré tout son acharnement à atténuer sa marque. Les années avaient atténués ce que sa balafre était autrefois. En sept ans, le visage s’était allongé, ses rondeurs d’enfant de douze ans avaient disparues.

La voix de Christopher s’éleva encore. Alice l’écouta, figée dans sa misérable posture de bête acculée. Il comprenait ce qu’Alice ressentait. La honte. Il mettait des mots dessus. Alice serra plus fort les dents. Ne nommez pas, s’il vous plait, voulait-elle dire. Elle n’y parvenait pas. Elle voulait pourtant qu’il se taise. Qu’il n’use ni du mot “honte”, ni du verbe “pleurer”. Qu’il se taise, Circée. Qu’il se taise. La honte, Alice la ressentait. Comprenait-il que même seule, Alice se sentirait honteuse ? Que lorsqu’elle écrasait son oreiller contre son visage pour étouffer ses lamentations, la honte la terrassait ?
Il l’avait bercée, bon sang. Il l’avait tenu contre lui. Il lui avait chanté sa chanson préférée. Il l’avait porté. Il l’avait drapée pour la nuit. Il l’avait veillée. Comme une petite chose faible. Un fardeau de chair.

Sur un ton narquois, l’anglais lui tendit une plaisanterie. Une main tendue vers la reprise de ce qui existait entre eux depuis des mois : le jeu.

Alice n’avait pas envie de jouer. Alice avait envie de disparaître. Alice avait envie de retrouver sa baguette, d’arracher ses souvenirs à Christopher, d’en faire de même pour les siens et de partir. Où, Alice ?

Son corps refusait de bouger. Il était tout bonnement paralysé. Bouger, c’était donner à Christopher un nouvel angle de vue. C’était prendre le risque qu’il voit quelque chose qu’il avait déjà vu.
Il avait tout vu.
Alice ferma les yeux pour tenter de retenir ses larmes qui continuaient de couler. Elle pencha la tête en avant pour écraser ses yeux contre le drap. Le drap de Christopher. Ils seraient tâchés de sang. Il ne parviendrait pas à les enlever. Alors il le jetterait. Cela, il pourrait l’oublier. Tout le reste ? Jamais. Ni ses larmes. Ni ses sanglots. Ni sa cicatrice. Ni ses blessures. Ni son poids. Ni la pitié.

« Je suis désolée… Je suis… vraiment… désolée… je… »

Alice se mordit les lèvres pour retenir un nouveau sanglot. Ses ongles serraient le drap. Encore. Encore. Encore. Ne pas pleurer. Ne plus pleurer.

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7 juin 2026, 09:27
Lonely Day  C.H 
C'est le silence qui lui répond. Christopher se passe la langue sur les lèvres, déglutit et baisse les yeux. Sur le canapé, ses doigts caressent le tissu rêche. Alice tient cette position inconfortable qui n'est pas choisie, qui est subie. Ses épaules sont tendues, comme les muscles de son cou désormais visible. Il remarque bien le geste qu'elle fait en avant, quand elle cache son visage dans son drap. Son cœur se serre violemment à l'intérieur de lui. L'instant d'après, une plainte s'élève de nouveau d'elle et le visage de Christopher se tord dans une grimace douloureuse.

Il reste bêtement silencieux. Alice pleure et il reste bêtement silencieux, figé derrière elle, ses yeux écarquillés sur son corps recroquevillé. Il ressent si fort le poids de sa culpabilité que les émotions montent jusqu'à ses tempes et menacent de piquer son nez. Habitué, Christopher respire longuement par le nez pour endiguer la montée des larmes. Il ne pourrait rien y avoir de pire que ses larmes, il le sait. Cela ne servirait à rien. Mais quand il regarde Alice, il ne peut pas s'empêcher de se dire qu'elle est bien plus profondément atteinte par les préceptes de sa famille que lui et il ne sait pas si elle est sauvable. Les racines de son éducation sont profondément plantées en elle, sinon elle aurait réagi à ses mots, ne serait pas étouffée par la honte comme elle l'est à présent. Une bouffée de colère destinée à ceux qui lui ont fait ça éclate dans le creux de sa poitrine. Elle lui donne chaud, lui fait serrer les mâchoires. Elle passe la seconde d'après, ne laissant qu'une grande tristesse et une impression d'impuissance.

Il y pense, évidemment : se lever, l'attraper pour la serrer contre lui comme hier. Ce serait mentir que de dire qu'il n'y pense pas. Sauf que ce matin, c'est différent. Ce matin, ils sont tous les deux parfaitement conscients de la situation. Règne au-dessus d'eux le fantôme de leur étreinte de la veille. Christopher sait que jamais il ne pourra franchir l'espace qui les sépare. Il n'en sera pas capable, contrairement à hier. Ce matin, il n'a pas la moindre force pour lutter contre ce qui l'a bloqué hier au tout départ. Et de toute façon, c'est sûrement mieux comme ça, car Alice le repousserait et que ça l'agacerait.

Christopher ne sait pas quoi faire. Elle pleure, s'excuse et lui il ne sait pas quoi faire. Ses mots n'ont pas le moindre poids. Dut-il parler durant des heures qu'ils n'en auraient pas le moindre. Alice est trop profondément ancrée dans sa honte. Elle ne l'écoute pas... Elle... Il déglutit une nouvelle fois. Une idée germe dans son esprit. Déjà, il sent la bête insidieuse de la honte ramper dans les coins de son esprit. Sois pas un connard, Chris. Il est bien beau son discours, à dire qu'elle n'a pas avoir honte devant lui car il est lui-même le grand représentant de la honte, il est bien beau s'il n'a pas le courage de faire comme elle. De se montrer sous un jour qu'il n'aime pas montrer à des gens comme elle, des gens qui ont grandi dans le même moule et qui sont prompt à condamner toute forme de faiblesse, même les leurs.

Un sourire comme un coup de vent passe sur ses lèvres. Christopher prend une inspiration par le nez avant de prendre appui sur le canapé et la table basse pour se lever. Il se masse la nuque avec le bout de ses doigts, le regard baissé sur la jeune fille recroquevillée sur son canapé. Ça lui fait diablement mal, mais surtout agir, bouger, faire quelque chose lui donne l'impression que le silence est moins fort.

« Je n'ai rien à pardonner, » dit-il finalement en élevant la voix pour qu'elle l'entende au milieu de ses larmes.

Entend-elle qu'il a la voix serrée d'un homme qui couve une trop grande tristesse ?

« Vous avez le droit de pleurer. Je... » Sois pas un connard, Chris. Une fragilité pour une fragilité ? « La dernière fois, j'ai... »

Il se déplace dans la pièce parce qu'il ne supporte pas de rester immobile derrière elle à la regarder. Il fait le tour par la table basse, côté opposé au sien pour lui laisser son espace. Il s'approche du meuble sur lequel repose le gramophone. The Struggle Within continue de tourner en fond.

Home is not a home, it becomes a hell.
Turning it into your prison cell.


« La dernière fois..., reprend-t-il en se concentrant sur le vinyle qui tourne, tourne, tourne. C'était un jour comme un autre. J'ai accumulé un... Mal-être durant toute la journée. Quelque chose qui ne voulait pas partir, vous voyez ? Le genre de tristesse qui prend toute la place dans votre corps. À un moment, j'ai explosé en sanglots. Je n'avais pas pleuré comme ça depuis une éternité. »

Un rire glisse hors de sa bouche, le genre de rire coincé qui déborde d'émotions. Christopher se passe une main sur le bas du visage et tourne la tête pour regarder vers Alice. Puis il baisse de nouveau les yeux vers le gramophone. Il s'accroupit devant le meuble, caressant du doigt la tranche des pochettes d'album.

« Les sanglots qui ne peuvent pas s'arrêter, avec les hoquets et tout le bazar. »

Il sort un album. Il passe le bout de ses doigts sur la silhouette noire des oiseaux.

« Comme un gamin, dit-il d'une voix légère alors qu'il ne se sent pas léger du tout. Je n'ai rien contrôlé du tout. Mais c'est pas grave. On y survit. »

Christopher se redresse, pochette en main. Il se tourne vers Alice.

« Une amie m'a fait écouter ça pour me réconforter. C'est... C'est assez sympa. Est-ce que vous voulez que je vous le passe ? »

Il n'est pas sûr de lui. Si elle se remet à pleurer, il n'est pas bien sûr de ce qu'il sera capable de faire. À un moment, il sait qu'il ne pourra supporter ses larmes, sa tristesse, sa douleur. Il sait qu'il voudra l'enfermer contre lui pour lui apporter le seul réconfort dont lui a réellement besoin quand il est dans cet état-là. Il le fera et tout recommencera comme hier soir. Et Alice s'en voudra encore plus fort. Que peut-il faire de plus que d'être simplement là durant ses larmes, lui montrer que ce n'est pas cela qui le fera fuir ? Craint-elle qu'il la juge pour son état, que cela change sa vision d'elle ? Est-ce que ce sera le cas ? La regardera-t-il différemment ? Il ne pense pas. Même quand elle se dressait fièrement devant lui avec son menton levé et son regard royal, il le savait déjà. Qu'elle pouvait pleurer de la sorte. Ils sont tous fait de la même matière. Elle est aussi humaine que lui, même si elle se déteste pour ça.

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7 juin 2026, 12:33
Lonely Day  C.H 
Ne pleure pas. Ne pleure pas. Ne pleure pas. Ne pleure pas. Retiens toi ! Écrase ces yeux ou arrache les, mais ne les laisse pas faire !
Alice se retenait du mieux qu’elle pouvait. Elle essayait, par Circée. Elle essayait de toutes ses forces. Elle y parviendrait. Elle ne pleurerait pas. Il ne fallait plus pleurer. Cela n’avait aucune utilité, alors à quoi bon ? Qu’elle le fasse, oui, mais sous la douche ! Pas ailleurs, et certainement pas devant qui que ce soit.
Pourquoi pleurait-elle, au juste ? Pourquoi ressentait-elle aussi fort le poids de la honte n’était-ce que cela ? N’était-ce bien que cela ? Ou bien s’agissait-il de cette masse informe, noirâtre aux tentacules tranchants qui n’avait de cesse de la tirer vers elle pour obscurcir ses pensées, ses espoirs, sa volonté, sa confiance ? Était-ce encore elle ? Celle qui, tapie au plus profond d’elle, se rappelait à sa mémoire lorsqu’elle était seule ou accompagnée, lorsque le silence se faisait lourd ou le bruit insupportable ?

Oui. Il devait bien s’agir d’elle. Et Alice se haïssait de l’avoir deviné. Cela la rendait plus réel qu’elle ne l’était déjà.

Christopher se releva. Alice l’entendit. Alice ne le regardait pas. Il reprit la parole, encore. Rien à pardonner ? Si. Tout. Tout. Absolument tout. Sa faiblesse exposée. Le temps qu’elle lui avait volé. Son incapacité à garder la tête haut. Son refus de jouer. Tout cela, et bien encore d’autre chose. Elle était désolée d’être un poids. Elle était désolée d’être incapable de contrôler ses émotions. Elle était désolée de ne plus réussir à regarder son cousin. Elle était désolée d’être une traîtresse. Elle était désolée d’être cette petite chose misérable. Elle était désolée de ne plus réussir à supporter son reflet dans le miroir. Elle était désolée d’être Alice. Elle était désolée de ne plus savoir ce que cela signifiait vraiment.

Christopher se promenait dans la pièce. Sa voix s’éloignait d’elle. Les épaules serrées se détendirent un peu. Ses doigts libérèrent un peu de leur étreinte autour des draps salis par ses larmes et son sang. Elle ne le regardait toujours pas, ses yeux fixés sur les tâches qui apparaissaient sur le tissu. Elle était désolée d’avoir salis ses jolis draps.
Alice écoutait Christopher se livrer. Sa voix se mêlait à celle de James Hetflied. Pourquoi fallait-il qu’il parle ? Pourquoi fallait-il qu’il lui rappelle tout cela ? Pourquoi voulait-il lui faire comprendre qu’ils étaient pareils ? Que lui aussi pleurait ? Ils n’étaient pas pareils. Cela, non. Ils ressentaient la même chose, oui. Et alors ?
Christopher ne lui expliqua pas pourquoi il avait pleuré. Inutile. Alice savait. Alice connaissait le poids de leur jeu. Ce vilain jeu qui les avait mené ici. Ce vilain jeu qui, dans quelques mois, les condamnerait à marcher vers l’autel.
Alice serra les poings un peu plus fort. Elle n’aimait pas entendre que Christopher s’était senti mal au point de pleurer comme un enfant, quand bien même il l’annonçait en riait. Elle était désolée d’être investigatrice de se mal-être. Elle était désolée de l’avoir convaincu de se marier avec elle. Elle était désolée d’avoir été celle qui avait annoncé leur choix à Lillian. Elle était désolée. Encore.

On y survit.

Non.
On ne survit pas à tout cela.
Les larmes ne sont que les signes avant coureur de la montée en puissance de quelque chose de bien plus insidieux.
Pleurer, c’est admettre son existence. Pleurer, c’est l’encourager à sortir.

Christopher se tût après cette question. Alice demeurait statique, son regard immobile. Il s’était tourné vers elle, Alice le savait : la lumière avait encore changé.
Il ne voulait vraiment pas la laisser toute seule.
Elle le détestait pour cela. Mais une part d’elle le remerciait.

Son regard vif-mercure se tourna à peine vers lui. Il tenta d’accroche la vue d’une pochette. Une tache blanche constellées de taches noires. Voilà tout ce qu’elle voyait. Elle ne la connaissait pas. Cela lui suffisait.

« S’il vous plaît », murmura t-elle poliment. Ses yeux revinrent à leur place, rappelés par une gorge nouée.

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7 juin 2026, 16:35
Lonely Day  C.H 
Christopher relève les yeux de Blood pour regarder Alice. Ce n'est pas flagrant mais elle a bougé, un peu. Il voit son regard couler dans sa direction. Son regard a la brièveté qu'il attendait : elle ne se tourne pas vers lui, elle se contente que de cette œillade qui ne tourne même pas son visage dans sa direction. C'est lorsqu'elle accepte et que ses épaules se détendent que Christopher se rend compte qu'il était sincèrement anxieux à l'idée qu'elle puisse refuser. Il n'aurait pas su quoi faire si elle avait dit non même à ça. Et si elle avait continué de s'excuser ? Il ne veut même pas y penser. Elle a accepté, il saute sur l'occasion. Il ne lui en veut pas de ne pas rebondir sur ce qu'il vient d'avouer. Il n'attendait rien. Il ne peut qu'espérer que ses paroles se fraient un chemin dans sa tête.

Un sourire apparaît sur ses lèvres. Il fait glisser le vinyle dans sa main. Il en prend soin, le manipule comme s'il s'agissait de la chose la plus précieuse au monde, et c'est le cas.

« Je pense que vous allez aimer, dit-il inutilement. Elle a une voix très particulière qu'on ne retrouve pas partout. C'est moldu. C'est assez vieux mais pas autant que les groupes que vous affectionnez. »

Christopher jette un dernier regard à Alice qui s'est de nouveau détournée de lui, puis il repart vers le gramophone. Il a le cœur qui bat fort dans sa poitrine. Il n'est pas sûr qu'elle apprécie qu'il parle mais lui il en a besoin. Il est rassuré d'avoir réussi à attirer son attention. Il aimerait continuer. Il ne veut pas l'empêcher de pleurer, car il est de ceux qui pensent que c'est parfois essentiel pour aller mieux, mais il a envie qu'elle sorte de ce gouffre de culpabilité dans lequel elle est tombée. Il sait bien que ce n'est pas ça qui l'en guérira. Elle mettra des années avant de réussir à lutter contre cette honte constante qui dicte certainement le moindre de ses gestes et de ses actes.

Naïvement, Christopher se dit qu'il pourra peut-être l'aider. Après tout ne vont-ils pas passer leur vie ensemble ? Cette pensée lui noue aussitôt la gorge, elle s'inscrit presque physiquement en lui tant elle est douloureuse à supporter : ses épaules se tendent et son visage se crispe. Mais il y pense malgré tout. Il fera tout pour qu'il y ait du bon qui ressorte de tout cela. Il n'a pas accepté pour ensuite subir tout cela avec la passivité d'un homme que l'on enchaîne. Dans ses nombreuses heures de réflexion, les douloureuses qui mènent aux larmes et celles moins difficiles à supporter, il pense souvent à tout ce qui sera beau. Faire découvrir la musique à Alice, l'aider à se libérer des chaines qui l'entraînent vers le fond, l'emmener à des concerts et lui donner ce qu'elle désire sans pouvoir se l'offrir — et il ne parle pas d'argent — en font partie.

« C'est du metalcore, » commente Christopher en arrivant près du gramophone.

D'une main, il arrête la lecture du Black Album de Metallica et insère dans l'appareil Blood. Il prend le temps de ranger le vinyle dans sa pochette et de déposer celui-ci à côté du gramophone avant de faire démarrer le nouveau album. Pendant quelques secondes, on n'entend rien d'autre que le disque tourner. Puis les premières notes s'élèvent dans la pièce et Christopher ferme les yeux en chantonnant doucement les premières paroles.

« I'm the girl you've been thinking about. The one thing you can't live without. »

Un bref sourire apparaît sur ses lèvres. Cette musique et toutes les autres de l'album lui rappellent toujours Jude. Il l'a beaucoup écouté depuis qu'elle le lui a prêté. Presque tous les jours, parfois en boucle pendant plusieurs heures. Il invoque son joli visage, semble entendre son rire grave résonner. Il l'imagine derrière lui, sent ses bras lui serrer le torse, sa tête reposer dans son dos. Ça lui fait du bien, à Christopher, d'imaginer que Jude puisse être ici et l'aider à s'éloigner des pensées qu'il ne veut pas affronter. Mais elle n'est pas ici et ce n'est pas lui qui a besoin de quelqu'un. Toujours devant le gramophone, il tourne la tête vers la forme recroquevillée sur son canapé. C'est elle qui en a besoin.

Christopher monte juste suffisamment le son pour que ce soit agréable de se taire sans avoir l'impression qu'ils s'embourbent dans le silence, mais pas excessivement pour qu'ils ne puissent plus s'entendre parler. L'invitation est claire : si vous parlez, je pourrais vous écouter mais si vous ne désirez pas le faire, nous pouvons écouter la musique. Il s'éloigne ensuite de l'appareil. Le regard levé vers Alice, il hésite une seconde. Il ne sait pas quoi faire de son corps. En temps normal, il aurait allumé une clope. Par Morgane, ce qu'il a envie de fumer. Tout son corps le réclame. Il le fera peut-être tout à l'heure. Pour l'instant, il estime que ça ne sert à rien de la braquer inutilement. Alors il marche jusqu'à la table basse et s'y appuie pour s'asseoir par terre.

Il s'adosse contre le meuble, les jambes repliées et les bras posés dessus. Il tourne le dos à Alice. Il ne voit plus rien d'elle. Lui non plus n'aimerait pas beaucoup qu'on le regarde s'il avait aussi honte qu'elle. La musique habille leur silence. La guitare, la batterie, la voix de la chanteuse. Christopher n'arrive pas à rester silencieux. Il fredonne doucement la musique. Il peut difficilement rester avec quelqu'un sans parler. Il se demande ce qu'elle pense, si elle aime, si elle va mieux, si elle pleure silencieusement, si elle a besoin qu'il parle ou qu'il se taise. Il se demande ce qu'il pourrait faire, n'a de toute façon aucune idée des solutions qui se présentent à lui. Il estime que rester simplement là en attendant qu'elle soit prête à parler où à faire quelque chose est déjà beaucoup. Pourtant, ça le démange. La questionner, la faire parler, savoir ce qui s'est passé. Il a eu le temps de ressasser les questions qu'il voulait lui poser, cette nuit, et un bon nombre d'entre elles s'accumulent au bord de ses lèvres.

« Vous aimez ? » demande-t-il finalement à mi-voix.

Il a encore suffisamment de tact pour ne pas presser de questions une personne qui a déjà du mal à rester éveiller sans s'effondrer en larmes.

Lutin en cuir le plus stylé du Pitiponk
« Sa vie professionnelle est une fête qui s'arrête jamais » - LLOYD RIVER

7 juin 2026, 21:49
Lonely Day  C.H 
Alice avait dit oui, mais Alice ne voulait pas qu’on lui retire Metallica. Elle ne voulait pas retomber dans le silence, même pour quelques petites secondes de battement. Metallica lui apportait une stabilité qui lui semblait nécessaire. Si Christopher lui retirait, elle craignait de choir pour de bon. C’était une pensée idiote, mais obsédante. Le silence, Alice n’en voulait pas. Mais cette proposition de découverte musicale, Circée, Alice mourrait de ne point la découvrir. Elle avait éveillé en elle une petite étincelle dans cet océan noir d’encre qui l’abrutissait.

Elle.
C’était une femme qu’Alice allait entendre. Une Sans-Pouvoir - était-ce si compliqué de ne point dire “Moldu” - venue d’une autre époque. Alice n’écoutait pas de femme Sans-Pouvoir chanter. Pas par détestation, mais par méconnaissance musicale. Elle n’en connaissait pas, et le déplorait mille fois.
Ou bien par rejet. Peut-être avait-elle guidé ses goûts loin des femmes. Peut-être pour ne jamais avoir à se dire que telle voix n’était pas sans lui rappeler celle de sa mère ? Cela arrivait bien trop souvent. Alice ne s’en souvenait pas, pourtant. Elle ne l’avait que peu entendu, ou bien en cri, en rire nauséabond. Alice ne gardait en mémoire que l’infâme fracas de ses talons sur le plancher et le son de ses brefs expirations nasales, lassée d’avoir une idiote pour enfant.
Le regard d’Alice dégringola jusqu’à ses pieds, toujours chaussés de ses chelsea boots de cuir. Je suis sur un canapé, recouverte d’un drap, et je portes encore mes chaussures. Elle déglutit péniblement. Alice se savait bouger dans son sommeil. Elle l’avait découvert très tôt, en se réveillant sans sa couverture, ou parfois même ensevellie sous ses draps à même le sol. Ses chaussures avaient forcément salis le canapé de Christopher. Peut-être même l’avaient-elles abîmés. Il ne serait pas content lorsqu’il ne découvrirait. Il aurait encore quelque chose à lui reprocher.

Alice n’écoutait plus Christopher, ses yeux plantés sur la pointe de ses pieds. Elle tira un peu sur son drap pour en retirer le drap. Voilà. Circée, dans quel état avait-elle mis ses jolis chelsea boots ? Elle déglutit en contemplant le cuir salis par endroit. Impossible pour ses yeux de discernés exactement ce que d’autres pourraient voir, mais Alice savait plus ou moins ce qui avait pu les mettre dans cet état. Des cendres. Des gouttes d’alcool poisseux. Des objets renversés avec colère. Elle n’avait pas la force de jeter un Tergeo. De toutes manières, elle n’avait pas sa baguette. Ni ses lentilles, ni ses lunettes, ni son sac, ni sa brosse à cheveux.

The Struggle Within disparu brutalement. Alice ouvrit de grands yeux. La voix de James Hetfield lui manqua aussitôt. Le silence ne durerait pas. Il ne durerait pas. Alice n’entendrait pas longtemps le battement de son cœur, ni son bruxisme incontrôlable, ni le frottement de ses doigts sur ce drap. Le silence ne durerait pas. Il ne durerait pas. Il ne…

La guitare électrique s’éleva dans la pièce. Alice s’accrocha aux notes, de nouveau figée. Bien vite, une voix rejoignit les cordes. Non, deux voix. Celle d’une femme puissante, rauque, brisée, et celle de Christopher, murmurée, toujours charmante. La batterie se joignit à la voix féminine, qui n’était pas celle de sa mère. Cette femme, elle ressemblait à celle que l’on garde après avoir trop hurlé ou bien trop pleuré. Une voix d’émotion pure. Alice entendait la rage, l’énergie. Elle lui procura des frissons électriques. La femme laissait trainer ses griffes tout au fond d’elle, arrachant à ses poumons un souffle plus rapide.
Le son avait augmenté, et voilà qu’Alice se sentait envahie par la musique, comme elle l’aimait l’être lorsqu’elle était seule. Dans sa chambre, le volume de son gramophone était toujours trop fort, bien trop fort. Le son faisait vibrer ses côtes, manquer des battements à son coeur. Il commandait à Alice de se mouvoir d’une façon qui n’était pas la sienne. Des pas plus amples. Des épaules et une nuque agitées. Des cheveux volant tout autour d’elle à chaque pointe engagée.

Mais sur ce canapé, Alice ne bougeait pas. Alice contemplait sans un mot les ondes qui dansaient tout autour d’elle. Elle ne jeta aucun regard à Christopher qui, elle le vit trop tard, avait regagné la place qu’il avait abandonné tantôt. La puissance de cette chanson l’ébranlait tout entière.
So how can this be ?
You're praying to me
There's a look in your eyes,
I know just what that means
I can be, I can be your everything


Des paroles assassines portées par une femme pour un homme qui l’avait espéré choir avant qu’elle ne s’élève.
Un homme comme on en fait tant, au final.
Un homme, tout simplement.

La voix de celui qui ne l’avait pas abandonné l’arracha à son écoute. Alice se surprit à lui accorder un regard. Il ne la voyait pas. Il lui tournait le dos. Il ne la confrontait pas. Il lui offrait l’intimité que ses faiblesses de la veille lui avait arrachées.

« Beaucoup », répondit-elle doucement.

Alice ne dit rien de plus. Il n’y avait rien à ajouter.
Elle inspira longuement en refermant les yeux. Son front retomba contre ses genoux repliés contre elle. Elle les enserra. Une inspiration. Une expiration. Une inspiration, plus longue. Une expiration, plus longue.

« Je ne savais pas où aller », avoua Alice. « Je n’ai pas réfléchi… je ne savais même pas si vous… seriez chez vous. Mais vous étiez là. »

Elle déglutit.

« Vous étiez là, Christopher… »

Et j'ignore où moi je serai si vous ne m'aviez pas laissé entrée chez vous pour me donner ce que vous n'auriez jamais dû m'offrir.

Avatar dessiné par ma merveilleuse Élicia Caldin
Spécialiste en Lutin de cuir | Diplômée de Beauxbâtons | 1ère année GEAD | Caméléon de 2050 & Romantique de 2050

8 juin 2026, 10:04
Lonely Day  C.H 
Elle parle et ce n'est pas pour s'excuser. Elle aime. Christopher joint les mains dans le vide entre ses genoux pliés et ferme les yeux, profondément soulagé. C'est plus le fait qu'elle ait parlé, qu'elle ait répondu qui le soulage que le fait qu'elle apprécie la musique, même s'il est content que ce soit le cas. Alice Sangblanc ne choisit jamais ses mots au hasard. Si elle dit qu'elle aime beaucoup, c'est qu'elle aime beaucoup, elle ne se contente pas d'apprécier. Il faudra qu'il pense à remercier Jude. Il lui dira : merci, tu m'as aidé à me sauver d'une situation bien difficile avec ta découverte. Ce sera l'occasion de lui dire que c'était dur, de tenir Alice dans ses bras. De lui confier qu'il s'est senti comme un connard d'avoir hésité à lui apporter le réconfort dont elle avait besoin parce que ce n'est pas quelque chose qui se fait. Qu'il a eu l'impression d'être un Hangoover, d'avoir régressé, que ça a hanté sa nuit en pointillés. Il pourra aussi lui dire qu'il a l'impression de ne pas avoir le droit de serrer cette fille dans ses bras, pas à cause de son éducation, pas à cause du statut social de sa famille, mais à cause des on-dits et des regards qu'il a déjà dû subir, parfois même de ses amis. Ces regards qui disent : mais c'est une enfant. Il pourra lui dire toutes ces choses, à Jude. À une époque, avant qu'Alice ne s'en aille à son stage sans le prévenir, il a voulu en parler avec elle. Pas de tout mais de certaines choses. Mais elle est partie.

Christopher penche la tête en arrière et écoute la musique. Il n'a rien à ajouter, pas pour l'instant du moins. La batterie est un coussin confortable pour ses pensées ; la voix de la chanteuse l'embarque dans son monde déchirant. Il se surprend à murmurer les paroles sans le moindre son, les yeux fermés. I'm the one that you need and fear. Now that you're hooked, it's all becoming clear. Ces paroles lui rappellent les longues heures sombres au Pitiponk, quand il dort sur le canapé de la salle de pause plutôt que de rentrer chez lui car il ne veut pas retrouver son appartement vide. Elles lui rappellent la petite chambre du sous-sol de la Fausse Danse. Il a écouté cette chanson dans des moments horribles où ses pensées se teintaient de couleurs sombres, pourtant il l'aime. Elle lui rappelle les baisers de Jude et la chaleur de ses bras. Elle lui rappelle qu'il est aimé et que jamais il ne sera seul.

Alice reprend la parole. Le cœur de Christopher bondit dans sa poitrine. Il ouvre les yeux sur l'âtre mort de sa cheminée. Sa première réaction est de se retourner vers elle. Il le fait tout à coup et regrette aussitôt lorsqu'il la voit penchée sur ses genoux, enroulée sur elle-même. Mais elle ne le voit pas. Il la regarde quelques secondes de trop avant de se retourner en ayant l'impression d'avoir vu quelque chose qu'il n'aurait pas dû observer. Il allonge ses jambes sur le sol et abandonne ses mains sur ses genoux en écoutant les confidences d'Alice.

Elle ne savait pas où aller. Ne vit-elle pas avec son cousin ? Elle n'a pas réfléchi et c'est chez lui qu'elle a pensé à venir ? Une drôle de chaleur se répand dans le cœur de Christopher : peut-être qu'elle ne le considère pas comme son ennemi, finalement. Il a eu peur de ça, ces dernières semaines. Qu'elle le considère comme un ennemi, comme une personne contre laquelle se dresser. Il a peur que ce ne soit que cela, désormais. Un combat permanent. Et il a eu peur d'avoir fait la plus grosse bêtise de toute sa vie en acceptant. Que ses paroles à Paris ne soient que du vent et qu'il lui ait fait confiance pour rien. « Il est rassurant d'imaginer que vous ne serez jamais vraiment seul. Non ? ». Elle avait tant de belles choses à lui dire et il l'a cru, car on ne peut que croire une femme qui jamais ne fait de promesse en l'air. « Vous pourrez compter sur moi pour affronter votre famille, Christopher. Votre famille, ou qui que ce soit ». Et pour affronter ses peurs, sera-t-elle là aussi ? Ces dernières semaines, elle n'a fait que fuir. Elle l'a laissé seul. Lui aussi, ne peut-il s'empêcher de s'avouer. Lui aussi il l'a fait. Doit-il réellement lui reprocher de ne pas avoir été là quand il a décidé d'arrêter de fuir ? Non, il n'en a évidemment pas le droit.

« Vous avez bien fait, » s'entend-il répondre.

Il fixe les photos qui habillent le mur au-dessus de sa cheminée. Le cadre offert par Jude à Noël mais aussi toutes les autres photos. Il aperçoit la chevelure blanche de Thomas sur certaines d'entre elles. Et une photo où Alice apparaît. Prise durant les vacances de Noël. Il semble logique à Christopher qu'Alice ne soit pas allée chez son frère, vu leurs relations tendues, mais chez elle ? Retrouver son cousin ? Pourquoi pas son cousin ? Vous étiez là, Christopher, répète-t-elle comme si c'était la chose la plus étonnante du monde. À quoi s'attendait-elle ? Elle ne parle pas d'une absence éventuelle. Elle parle du fait qu'il aurait pu refuser de l'aider. Quel regard porte-t-elle donc sur lui pour croire qu'il serait capable d'une telle chose ?

« On peut faire ça, reprend-t-il d'une voix plus lente, les yeux bloqués sur un point fixe. Être là l'un pour l'autre. »

N'est-ce pas ce qu'ils auraient dû faire depuis le début ? Il a essayé. Cette fois-là, dans le hall de la maison de ses parents. Il a essayé d'être là pour elle. Ça a été l'une de leur première bataille. Pareil le soir où Clinton a fugué de chez lui pour venir chez son oncle. Cela a fonctionné à Paris, un peu. Mais après ? Les fois où ils ont réussi un tel exploit se comptent sur les doigts d'une main. Et comment leur en vouloir ? Christopher n'en veut pas à Alice. Il ne s'en veut même pas à lui-même. Il sait que rien n'aurait pu attendrir le choc de ce qui leur est tombé dessus. Réagir comme ils l'ont fait est naturel. Idiot. Immature. Mais naturel. Mais peut-être que maintenant ils pourraient arrêter ? Christopher a besoin qu'ils arrêtent. Il a besoin de savoir qu'il n'a pas fait l'erreur la plus monumentale de sa vie.

Christopher ouvre la bouche. Hésite. La referme. Ses yeux sont fixés sur la photo de leur séjour à Paris. Il prend une courte inspiration avant de se lancer.

« C'est rassurant d'imaginer que vous ne serez jamais vraiment seule. Non ? »

Lutin en cuir le plus stylé du Pitiponk
« Sa vie professionnelle est une fête qui s'arrête jamais » - LLOYD RIVER

8 juin 2026, 19:25
Lonely Day  C.H 
C’était un fait déplorable.
Alice s’était rendue ici non pas par volonté mais par dépit. Pas par choix, mais par fatalité. Toujours elle. Comme si le monde s’évertuait à lui rappeler que la fatalité se trouverait toujours au bout du chemin malgré toutes ses tentatives de le repousser. Échouer à renverser le pays. Demeurer faible aux yeux des puissants. Rester un objet aux yeux des hommes. Se marier.
Se marier
" Vous ne me marierez pas ", avait-elle dit à son grand-père lorsqu’elle avait quatorze ans. " A quinze, vingt, trente ans, vous ne me marierez pas. "
" Je ne les aurais pas laissé te marier sans ton consentement ", lui avait dit un jour Thomas. " Oh, c’est vrai ? Grands dieux, me voilà bénie. Un chevalier pour frère qui m’aurait protégé à grands coups de silence et mensonges " , avait-elle rétorqué cruellement.
" Petit faon devenir loup ", lui avait dit son cousin Yuri dans son accent sibérien.
Et malgré tout cela, la louve qu’il avait vu en lui allait se marier à un mouton noir.
Dans les yeux de tous, Alice resterait celle qui avait hurlé à la Lune mais qui s’était laissée passer une chaîne autour du cou.

Alice restait silencieuse, accusant sans un mot la réponse de Christopher. Elle avait bien fait, disait-il. Vraiment ? Elle n’en était pas certaine. Si elle n’était pas venue, il n’aurait pas vu cette piteuse carcasse qu’il devrait bientôt épouser. Vous avez bien fait. Qu’il le pense si cela lui chante.

Ses yeux gris s’ouvrirent en grand. Ils dévalèrent jusqu’au dos de Christopher. Son coeur s’était serré dans sa poitrine. Son ventre s’était noué. Sa mâchoire s’était détendue. Ces mots là résonnèrent comme aucun autre avant.
Être là l’un pour l’autre.
Cela signifiait ne pas partir en Europe.
Cela signifiait ne pas tourner le dos à Christopher.
Alice déglutit difficilement. Il ne s’agissait pas d’un reproche, elle le savait. Il n’avait pas ce ton là.
Être là l’un pour l’autre.
C’était ce qu’Alice lui avait promis. Elle lui avait dit qu’il ne serait plus jamais seul pour affronter sa famille. Elle s’était placée en égide autant qu’en épée. Elle lui avait promis qu’elle serait là. Elle lui avait promis qu’un “oui” était la meilleure chose à faire, pour lui comme pour elle. Une manipulatrice, voilà ce qu’elle était. Une misérable manipulatrice.

Et voilà que, encore une fois, Christopher ébranla Alice. Elle sentit ses yeux la picoter violemment, rendant la vision de la silhouette de Christopher plus flou encore.
Être seule n’avait jamais effrayé Alice. Jamais. La solitude est le fardeau des femmes puissantes, voilà ce qu’on lui avait dit à maintes reprises. Sous-entendu : vous dérangerez, vous serez toujours à des années lumières du pouvoir de réflexion atrophié de vos contemporains, vous serez exécrée autant que désirée, vous serez dans leurs yeux une bête qu’on ne veut pas abattre mais mettre en cage sans qu’ils n’y parviennent jamais. Vous serez seule, et ainsi est le lot de toutes celles qui sont trop bien pour ce monde.
Alice n’avait pas envie d’être seule.
Elle ne voulait plus que le silence la meurtrisse. Elle ne voulait plus profiter de la solitude pour hurler dans un coussin, pleurer sous la douche, laisser son esprit vagabonder là où il ne devait pas aller. Elle n’avait pas peur. Elle n’avait pas peur, Circée ! Finir seule, ce n’était pas grave, n’est-ce pas ? Garder pour elle tout ce qui la dévorait, ce n’était pas grave ! Chercher une oreille pour partager une anecdote mais ne trouver que le vide, ce n’était pas grave. Non. Non, la solitude est le fardeau des femmes puissantes. Alice avait été éduquée pour devenir une femme puissante.
Et la voilà pourtant dans un triste état, vidée de toute sa superbe par ses propres mains, et d’autres bien plus cruelles. La femme puissante, Alice ne le serait jamais. Elle n’était qu’une enfant voulant jouer à des jeux de grands. Elle avait essayé, sincèrement essayé. Sans tricher, contrairement à ce que Thomas s’obstinait à vouloir qu’elle fasse. Menton haut, elle avait essayé de jouer selon les règles, estimant qu’à vaincre sans péril, on triomphe sans gloire.
Nulle gloire pour Alice, et des échecs qui l’avaient jetés à terre. Elle ne serait jamais sûre de parvenir à s’en relever.

Vous ne serez jamais vraiment seule.
Circée.
La capitale française se dressait tout autour d’elle en un souvenir fugace. Les larmes de Christopher. Ses propres paroles pour l’aider à voir le bon dans leur union à venir. Vous ne serez jamais seul. Elle lui avait dit, entre autres choses.
Elle lui avait promis qu’elle serait à ses côtés, envers et contre tout ce qui pourrait chercher à l’atteindre. Elle lui avait promis de ne jamais le laisser affronter seul l’adversité. Alice ne lui avait pas dit que ce serait simple, mais qu’elle serait là. Qu’ils ne seraient jamais seuls.

Elle prit une inspiration fébrile. Le drap fut repoussé d’un ample geste. Un pied bascula sur le sol, puis un autre. Alice n’était pas certaine de parvenir à se lever pour l’heure. Les muscles de ses jambes étaient douloureux et se rappelaient à elle à chaque fois qu’elle cherchait à bouger. Ses coudes se plantèrent sur ses genoux. Son buste bascula en avant pour que ses paumes tendues récupèrent une tête bien trop lourdes.

Vous ne serez jamais seule.

Une nouvelle inspiration.

Vous ne serez jamais seule.

Alice se dressa finalement. Elle regretta aussitôt son geste. Sa vue était trouble. Son équilibre ? Incertain.

Vous ne serez jamais seule.

Et pourtant, Alice avala la distance qui la séparait de Christopher sans même lui jeter un regard.

Vous ne serez jamais seule.

Elle retomba à genoux derrière lui. Ses bras tremblants se déplièrent pour enlacer ses épaules. Sa tempe battue par la douleur heurta l’arrière de sa tête. Elle se pressa contre lui, ses yeux fermés avec force, son cœur battant la chamade, son visage rougi par la honte.

« Oui », murmura t-elle d’une voix faible. « C’est rassurant ».

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9 juin 2026, 09:32
Lonely Day  C.H 
C'est une bien pâle main à lui tendre. Alice fait partie de ces personnes qui sont capables de refuser une main tendue simplement parce que ce serait plus honteux de l'attraper que de la refuser. Elle pourrait bien lui dire qu'elle n'a besoin de personne et le lui affirmer avec le menton dressé. Il le sait bien, pourtant. Mais qu'importe qu'il le sache ? Christopher s'est embarqué dans l'aventure la plus effrayante de sa vie. Il ne l'aurait jamais fait si elle ne lui avait pas dit en le regardant droit dans les yeux ce que personne avant elle n'a osé lui dire. Il ne l'aurait pas fait s'il n'avait pas été persuadé de se lancer là-dedans aux côtés d'une personne qui voulait se battre avec lui. Il ne l'aurait pas fait s'il n'avait pas su qu'Alice avait autant besoin de lui que lui a compris avoir besoin d'elle pour se libérer des chaines de sa famille. Tout seul, il n'y parviendra jamais. C'est pitoyable et triste pour un homme qui depuis son plus jeune âge affirme haut et fort qu'il agira toujours selon ses propres désirs. Ça n'a pas été facile pour Christopher de réaliser qu'il n'était pas aussi libre qu'il le croyait. C'est pour cela qu'il a envie d'arrêter de fuir. Arrêter de fuir Alice et ce qu'ils s'apprêtent à faire. Arrêter de faire comme si de rien n'était, comme s'ils n'avaient pas dit oui. Comme si ne pas y penser pouvait attendrir la morsure de la vérité. Cela n'a pas le moindre sens. Alors il lui tend cette main pour qu'ils puissent enfin être ce qu'ils sont censés être l'un pour l'autre.

Ce serait mentir que de dire qu'il ne craint pas sa réaction. Christopher n'aime pas les conflits ni les personnes qui sans cesse les provoquent. Amusant, hein, venant d'un homme qui a passé son enfance à en provoquer ? Il s'attend à ce qu'elle se braque et refuse en bloc son aide. Cela ne changerait rien au fait qu'il continuera de la lui proposer, bien sûr. Mais n'en a-t-elle pas assez de sans cesse f...

Un mouvement à l'orée de la vision le surprend. Son cœur sursaute violemment lorsqu'il se rend compte qu'elle s'est levée. Il ne l'a pas entendue. Maria Brink hurle en fond et la guitare électrique occupe tout le silence de l'appartement. Il n'a rien entendu du tout. Christopher ramène ses genoux vers lui, il pose machinalement ses coudes dessus. La nuque tordue vers Alice, il la regarde approcher, le cœur battant. L'instant d'après, il écarquille les yeux dans la pénombre, le corps figé par la surprise. Alice est en train de l'étreindre.

Ses bras fins se resserrent autour de ses épaules. Sa tête cogne à l'arrière de la sienne sans la moindre douleur. Son odeur l'entoure. Sa chaleur se mêle à la sienne. Christopher se crispe de la tête au pied, c'est plus fort que lui. Son cœur s'emballe dans sa poitrine. Ses yeux sont bloqués sur un point fixe, quelque part sur le mur entre le bar et la cheminée. La voix d'Alice lui parvient. C'est rassurant, dit-elle. Et elle s'est levée, elle s'est dépliée pour venir l'enlacer alors même qu'un instant plus tôt la honte d'avoir craqué devant lui l'étouffait. Pendant un instant, Christopher est absolument persuadé que jamais il n'arrivera à bouger pour lui rendre son étreinte, trop choqué d'avoir eu bien plus que ce qu'il désirait d'Alice, à savoir son acceptation totale de l'aide qu'il lui propose. Trop ancré dans la réalité qui est la sienne, la leur : les gens comme eux ne s’étreignent pas.

Christopher n'est pas comme eux.

Ses bras se déplient sans même qu'il leur ordonne de le faire. Il attrape les bras d'Alice enroulés autour de lui et la serre à son tour. Sans lui faire mal, bien que sa prise soit ferme autour d'elle. Son cœur bat fort. Christopher ferme les yeux et force ses muscles à se détendre. Sans qu'il s'y attende, une vague d'émotion remonte le long de son corps. Il ne cherche pas à la retenir, il laisse ses yeux le piquer et sa gorge se nouer. Quelque chose se délie tout à fond de lui. Une tension qui n'a eu cesse de s'accumuler depuis le mois d'avril, cette même chose qui l'a poussé à s'effondrer en larmes dans les bras de Jude, à repousser sans cesse la fermeture du Pitiponk le soir pour que l'effervescence ne s'arrête pas, à embrasser Hyacinthe pour goûter de nouveau à une vie qui ne sera plus jamais la sienne, à enchainer les sorties nocturnes et les partenaires du même type, à écouter la musique toujours plus fort, à rire toujours plus fort, à vivre toujours plus fort pour lutter contre la peur qui prenait possession de lui. Pour la première fois depuis le mois d'avril et la conversation qu'a eu Alice avec Mère et sa tante, Christopher arrête d'avoir peur.

Les dernières notes de Whore retentissent dans l'appartement. Christopher appuie légèrement sa tête sur celle d'Alice, sa prise sur elle ne se desserre pas. Le silence retombe mais leur étreinte le remplit si bien que cela n'effraie pas Christopher. Sa respiration est lourde et résonne dans ses oreilles. You're Gonna Listen va bientôt démarrer. Un léger bruit de frottement s'élève dans le salon lorsque l'aiguille du gramophone change de sillon. Les crépitements annoncent l'arrivée d'une nouvelle musique. Christopher resserre tendrement ses doigts sur le bras d'Alice.

« J'en avais besoin, » murmure-t-il comme un remerciement.

Puis les premières notes s'interposent entre eux. Christopher ferme les yeux pour profiter. Il profite de la musique mais aussi du geste qu'a fait Alice vers lui. Il profite de ses bras qui veulent dire : d'accord, j'accepte. J'accepte que vous soyez là pour moi, que vous puissiez me réconforter et m'aider, que vous me souteniez quand j'en ai besoin et quand je le désire, que vous ne jugerez pas mes larmes ni mes choix. Ses bras veulent dire : je vous laisse être là. Ceux de Christopher qui la serrent en retour parlent de l'étonnante solitude qu'il a ressenti ces dernières semaines, lui qui sait depuis longtemps que jamais plus il ne sera seul depuis qu'il a compris la différence entre famille de sang et famille de cœur. Ils parlent de son soulagement, lui qui avait si peur du silence d'Alice et de sa fuite, de son refus de parler, de son refus de rester son alliée dans une situation qu'ils ont pourtant tous les deux accepté ; lui qui avait seulement besoin qu'ils soient deux à subir le choc de ces bouleversements, deux à gérer leur peur de l'avenir, deux à craindre les conséquences de leurs choix.

Pour la première fois depuis que l'effet Paris s'est envolé pour ne laisser que la douleur d'une réalité dont il ne connaissait pas encore les règles, Christopher a enfin l'impression que c'est ce qu'ils sont : ensemble.

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