Pour que plus rien ne cloche...
Au regard de l'artisanat de l'Inde, il aurait été dommage de ne pas visiter un atelier de tissage de soie traditionnel. Aussi Ciara y consacra-t-elle sa matinée.Mercredi 19 juillet 2051 - Mysore
Le seuil de l'atelier passé, son regard fut happé par le va-et-vient régulier des navettes sur les métiers à tisser en bois... et pourtant le bruit qu'elle entendait, c'était plutôt un cliquetis mécanique, un peu atténué. L'étonnant c'était surtout le geste de l'artisan : tout en douceur, fluide, sans à coup ni force. A voir, cela semblait simple... mais probablement comme l'était le geste d'un sportif de haut niveau lorsqu'il pratiquait son sport car ces gestes étaient répétés à tel point qu'ils apparaissaient être naturels. C'était un peu comme si l'intuition prenait le pas sur la réflexion de comment faire le geste. Tout était mesuré.
D'un mouvement du poignet, le petit fuseau de bois portant le fil de trame qu'était la navette se propulsait à travers la chaine. Elle glissait d'une main à l'autre, filant le tissu. Ciara assimila ce geste à un bateau balloté par la mer de gauche à droite, comme si les fils étaient les vagues... Elle se laissa happer par le mouvement, presque hypnotique et ponctué par le peigne en bois qui ramenait le fil dans le droit chemin dans un bruit de choc répété, tel un métronome ou un battement de coeur. C'était comme si le métier à tisser était en vie, une sensation étrange à vrai dire à décrire.
Le maitre de l'atelier invita l'irlandaise à se pencher sur les pieds de l'artisan. Car eux aussi étaient actifs. Sous le métier à tisser, ils permettaient d'alterner la levée des fils de chaine pour emprisonner le fil de tissu.
L'impression générale de la jeune femme était que la précision était de mise, la pratique rigoureuse aussi avec une souplesse de mouvement étonnante. Et au fur et à mesure des mouvements et des bruits, elle put voir la naissance d'un sari de Mysore prendre forme sous ses yeux. N'était-ce pas en soi une analogie de la vie ? Tisser ensemble les fils des expériences pour en faire résulter sa propre vie ?
Sur ces considérations philosophiques, la jeune femme décida de passer son après-midi au Karanji Lake qui abritait un jardin botanique. Après avoir passé la matinée en intérieur, elle avait besoin de retrouver le bonheur de la nature.
Parvenue au pied des Chamundi Hills, elle découvrit face à elle un parc paysager immense bordant un lac. Elle y était. Là, elle allait pouvoir se promener sans but.
Au gré de ses pas, elle tomba notamment sur des volières et des endroits plein de papillons. Cela la ramena à son métier de professeure de métamorphose. Le papillon était le symbole même de la métamorphose naturelle. Et si, elle pouvait en faire un élevage dans son coin du 5ème étage ? Ca pourrait probablement intéresser ses élèves ? Ca ne serait pas grand chose à rajouter en plus par rapport aux aménagements qu'elle avait envisagé initialement dans cet espace. Il faudrait qu'elle se renseigne sur comment acquérir des chenilles et comment en faire un élevage.
Poursuivant sa route, elle profitait des grands arbres, de la végétation amenant tant de couleurs différentes et qui amenait à se reposer l'esprit. Les sentiers de terre battue lui firent prendre le chemin du lac au dessus duquel quelques oiseaux prirent leur envol, probablement dérangés par sa présence.
Elle trouva un banc en bois en face du lac pour s'y asseoir. Face à elle, l'eau renvoyait le ciel et l'autre côté du parc en miroir sur la surface plane. Les nuages défilaient sans s'y accrocher, lui rappelant les termes de début de méditation : des pensées peuvent surgir, laissez-les aller comme des nuages dans le ciel. Ne vous y attachez pas ! Elle sourit à cette pensée et la lâcha.
Après quelques instants à admirer la vue, elle sortit son livre. Elle resta là jusqu'au soir pour profiter de la paix du lieu.
Professeure de métamorphose depuis le 03.06.2051 - Chocolate
-- HRP, tutoie-moi si tu le veux ! ~~
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Pour que plus rien ne cloche...
Le lendemain matin, un dernier thé masala matinal avalé, elle prit la route vers la "ville de l'aurore". Située dans le Tamil Nadu, à quelques kilomètres de Pondichéry, elle avait lu que l'endroit avait une histoire très spéciale.Jeudi 20 juillet 2051 - Auroville
Elle ne datait après tout que de 1968 et avait été fondée avec un idéal : l'unité humaine. La volonté était de créer un espace affranchi des nations, des religions, de la politique et de l'argent-roi, tourné vers l'évolution d'une nouvelle conscience. Pour prouver que c'était plus qu'une idée, lors de son inauguration, des jeunes venus de 124 pays et de tous les états indiens avaient déposés symboliquement une poignée de terre de leur pays dans une urne en marbre située au centre de la nouvelle ville. C'était impressionnant si on y pensait. Une utopie presque mais pas si loin de la politique de non-violence de Gandhi qui elle s'imprégnait dans toutes les couches de la société, dépassant les castes et les Intouchables.
En cela, l'ouvrage qu'elle avait commencé à Godric's Hollow était révélateur. Elle avait eu du mal à rentrer dedans à cause des digressions de l'auteur mais il expliquait très bien l'atmosphère de l'Inde colonisée et son rapport à l'étranger et à la pauvreté. Elle était à présent au moment où l'auteur rencontrait Gandhi et apprenait de lui. Le système de castes l'avait profondément touché, notamment avec les Intouchables clairement en marge de la société, considéré comme des moins que rien... La description était frappante et elle était heureuse de découvrir que Gandhi avait lutté contre cela. Il n'y avait pas à dire, Lanza del Vasto dans son livre "Le pèlerinage aux sources" était marquant. Pas facile à lire mais révélateur d'une époque. C'était étonnant pour elle qui des décennies plus tard se retrouvait un peu à la place de l'auteur de voir comme l'Inde avait évolué sans vraiment bouger. Elle gardait ses traditions d'accueil et de charité.
Enfin... Depuis plusieurs décennies maintenant, Auroville abritait une communauté internationale de presque 3300 habitants permanents originaires de plus de 60 pays. C'était donc une utopie qui se vivait en groupe.
Le vert de Mysore laissa rapidement la place à la terre ocre et aux résineux. Là encore, Ciara put faire la comparaison avec ses chères métamorphoses. Le changement de la nature, des paysages au fur et mesure qu'elle voyageait, c'était quelque chose de merveilleux.
Des pistes de terre rouge ombragées serpentaient entre les arbres, menant vers différentes communautés. On était loin de la grande ville comme elle les connaissait. La canopée qui se déployait là ne cachait pas pour autant l'air lourd à cause de la chaleur et de l'humidité des pins. les mouvements autour d'elle étaient lents, comme s'ils étaient fait tous en conscience, avec cette certitude du présent et de vivre chaque pas.
La nuit tomba rapidement. On était après tout sous les tropiques. Le chant des grillons s'éleva, étonnant dans cet espace où elle ne s'attendait clairement pas à les entendre. L'endroit où elle put se reposer était dépouillé mais c'était bien.
Professeure de métamorphose depuis le 03.06.2051 - Chocolate
-- HRP, tutoie-moi si tu le veux ! ~~
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