14H ⊱ Le Diapason
Sur les Bords de la Falaise.
Je lui sauterais à la gueule de toutes mes forces. *Sixième…*. Et il s’écraserait comme un vieux sac contre l’herbe trop verte. *’vraiment grand*. Avec mes jambes entourées autour de son cou trop fin. *Tss…*. Il ne trouverait plus rien d’autre à faire à part crever. *Abruti*. Pas vrai ?
J’avale ma salive, qui dévale toute la sécheresse de ma gorge. Le sillon mouillé qu’elle laisse en moi me donne envie de vomir, j’ai l’impression d’avoir avalé un foutu serpent à peau rêche. Je ne sais plus si je suis en colère ou soulagée.
Tout.
Juste mélangée. Mes pensées débordantes qui tirent de partout.
Je sais que je veux apprendre de ce gars-là, mais est-ce que ça va m’être utile ? Est-ce que j’ai même le temps d’apprendre avec lui alors que je n’ai même pas le temps de respirer avec mes deux années combinées à mes cours particuliers ?
À l’orée de mon regard, Aodren fait un pas en arrière.
Mes yeux sont bloqués sur mes cheveux, doux sur la pulpe de mes doigts. Je ne sais plus si je les caresse ou si je les émiette ; casser ces foutues mèches en les broyant, mes cheveux s’écrasant en de longs filins orphelins.
Un autre pas toque contre l’herbe, mêlé au premier. *’fait du bruit*. Comme sur une plaque de métal qui résonne face à ma Magie nulle.
Je tire mon crâne vers Aodren.
Il est là, de dos, alourdi par sa cape ridée. *’surface du lac*. Au final, c’est lui, le lac qui grésille. Et je me demande à quel point il est fort, lui. Je connais ma Magie, elle ne vaut pas grand-chose ; alors est-ce que je pourrais supporter une telle différence de niveau ? *C’comme Nejma*. La Serdaigle est bien plus forte que moi alors qu’on est de la même année.
Je ne sais pas. Je suis un peu perdue.
Un autre souvenir siffle de ses dents serrées, sèches, friables. C’est un sifflement tellement sec qu’il pourrait désagréger du papier. *Non*. Pas elle, pas le regard gris. *Casse-toi*. « On se recontacte ». Le tourbillon des couleurs s’arrête. Brisé.
Je cligne des yeux.
Là, il se tient sans ses yeux, mais il est planté là. *Ouais*. Quand je le regarde, je sens ma Magie gonfler mes veines et écraser mes parois. J’ai l’impression de me sentir invincible, comme si je devais me protéger de lui. « Bonne après-midi », tord sa bouche en formes compliquées. Ses lèvres sont mélangées à sa peau, elles sont presque invisibles sur sa tronche de caméléon. « Rengan ».
Ma bouche suit la sienne, prenant le relais.
— À toi aussi.
Simple politesse, réflexe que je ne voulais pas emprisonner dans mon crâne ; ça me faisait une question de moins à penser. « Aodren ». Et sa cape ridée s’enfuit.
Je ne le quitte pas des yeux, pas un seul instant. Il contourne l’arrière du château pour disparaître vers Cromlech, pendant que j’écrase mes cheveux sans vraiment y faire attention.
Un profond soupir me blesse la gorge. « Bordel… ». Enfin. J’avais passé Aodren. *’dieu…*. C’était fait. Je n’avais pas tremblé, je n’avais pas non plus explosé. Rien.
Il était juste comme tous les Autres, rien d’exceptionnel. C’était juste *Aodren...*. Foutu Aodren.
J’arrache une main de mes cheveux pour me masser l’œil droit — il me pique, ce traître — alors que le paysage en deux uniques dimensions perd de sa profondeur.
C’était fait. Je pouvais mieux respirer. Les Autres qui suivaient, je m’en foutais. *Pas Nora*. Je n’avais pas besoin de bouger, le rendez-vous avec Blaze était ici.
— Hhhaa…
Je fais le vide dans mon crâne tout en gardant mon œil droit fermé. Mon cou se dévisse vers le Lac. Si calme, sa surface totalement plane.
Ses cambrures sont mortes. Je ne sens plus du tout l’électricité me chatouiller les poils de ma peau. Disparue, cassée sur elle-même. Les rides de tout à l’heure sont tellement loin, elles voyagent en se rapprochant de l’horizon. Partir en revenant. C’est une illusion pour mon unique œil, mais je ne quitte pas ce voyage d’eau.
C’est calme. Mon crâne aussi.
La magie ne grésille plus.
Dommage que je n’aie pas pu faire écouter le Lac à Aodren, et son joli chant des selkies.
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