14 mars 2021, 16:17
Voilà la vie  PV 
Je ne m’attendais pas à grand chose venant d’elle. Après tout, elle vient tout juste de chuter de la position honorable dans laquelle je l’avais placé pour atterrir lamentablement au rang de décevante. On ne peut rien attendre d’une personne décevante. On peut seulement se contenter de prendre ce qu’elle nous donne, quelques miettes d’un intérêt moindre, et garder notre temps pour des choses et des gens bien plus intéressants. À vrai dire, je n’ai jamais rien attendu d’elle. Elle fait partie de ces personnes qui veulent prendre tout en étant conscientes qu’elles n’ont rien à donner en retour. Pas la moindre petite chose. Oh, elle a certes ce petit quelque chose qui la rend palpable, dirons-nous. Une petite étincelle d’avidité. Trop petite, malheureusement, puisque cette fille est incapable de l’allumer réellement. Si elle l’était, je suis persuadée qu’elle ne serait pas venue me trouver. Elle serait allée chercher ses réponses seule, comme une grande. Je ne suis pas insensible au fait qu’elle soit venue me voir, évidemment que cela me flatte, mais cela m’aurait davantage plu s’il y avait eu une réelle profondeur derrière cette quête. Certes. La déception, toujours la déception. La vie me donne des preuves, tous les jours, bordel, que les Autres n’ont rien à m’offrir. Je devrais commencer à l’écouter, la vie. Je ne sais pas pourquoi j’ai autant de mal à le faire.

Je n’attendais donc à rien venant d’elle et pourtant quelle surprise lorsqu’elle m’offre sa réponse ! Encore cette avidité. Certes, elle va se gorger de savoir. Enfin, non. Elle croit qu’elle va le faire. Finalement, rien a changé : elle passe toujours pour une conne. C’est amusant de se rendre compte de ses erreurs tout en répétant ces erreurs. Tellement amusant que ça me donne envie de me barrer de ce couloir pour aller perdre mon temps de façon plus productive.

J’allais le faire, je le jure, Merlin ! Elle me devance. C’est si soudain, ce mouvement, cette rotation. C’est si soudain, l’éloignement qu’elle nous impose que j’en ouvre la bouche sans qu’aucun son n’en sorte. Je reste bête en la regardant partir. C’est moi qui devais m’en aller, moi qui devais décider de mettre fin à cette conversation. Moi. La regarder s'en aller et rester bêtement plantée là, c’est un peu comme si je perdais le contrôle. Je me fais planter dans un couloir par une personne décevante. Cela n’est-il pas foncièrement injuste ? Et elle s’en va simplement, Madame va apprendre, comme si elle n’avait pas conscience de ce que j’ai dit précédemment, comme si cela n’a pas grande importance, comme si elle n’a pas besoin de se remettre en question. À moins que ce ne soit ce qu’elle est en train de faire ? Peut-être m’a-t-elle écoutée et va-t-elle réellement acquérir une certaine profondeur ? *Ah ! manquerait plus qu’ça !*. Cela ne risque pas d’arriver : c’est une Autre.

Je me tords la nuque pour lancer un regard à Zikomo qui, serein, agit comme si tout était normal.

« C’était n’importe quoi ! On est d’accord ? »

Évidemment, qu’on est d’accord.

« J’ai trouvé ça intéressant, à vrai dire, » me répond-il.

La vilaine piqûre de la jalousie me fait froncer les sourcils.

« Ouais, bah je vois pas pourquoi parce que c’était vraiment une conversation merdique. »

Et pour empêcher Zik de répliquer, je me détourne du bout de couloir où a disparu la fille et récupère l'échiquier oublié au sol. Mes paroles sont mensongères, évidemment. Et évidemment, Zikomo le sait. Au fond de moi, je lui suis reconnaissante de ne pas me le faire remarquer. Je n’aurais pas supporté qu’il me dise qu’il a compris quel intérêt j’ai ressenti pour cette fille et dans quel bonheur ses flatteries m’ont plongé. S’il ne dit rien et que je me tais également, personne n’en saura jamais rien et ce sera comme si cette histoire n’avait jamais existé. Ma joie déplacée d’être fascinante pour une personne, ma déception induite par l’espoir idiot que j’offre parfois aux Autres, et l’abandon injustifiable de cette fille qui m’a planté dans ce couloir. Oui, tout cela n’existe pas et je peux repartir vivre ma vie. Une vie bien remplie, certes. Une vie bien vide quand je me rappelle où je suis censée être en ce moment et où je ne suis pas.

Je me laisse porter par mes pas, traverse les couloirs et participe vaguement à la conversation menée par Zikomo. « Oui », « non », « pourquoi pas », tant de façons de lui faire croire que je suis là alors qu’en réalité, je suis à des centaines de miles en direction du sud, dans ma Maison, dans ma famille, à jouer à un quelconque jeu avec Natanaël ou à discuter avec un Zakary hilare. Mais la vérité, c’est que je suis bien là et que mon esprit porte désormais la trace des mots que m’a offert cette Autre.

- Fin -


J'ai bien peur que cela ne soit que le prologue, effectivement.
Merci d'avoir fait grandir mes mots, de m'avoir emporté et fait ressentir toutes ces choses.