La clé des champs
Une sensation vertigineuse m’envahis lorsque je bascule dans le souvenir. Elle ne s’évanouit qu’au moment où mes deux pieds retrouvent le contact avec la terre ferme. J’observe avec une certaine fascination les murs de Poudlard qui se dessinent autour de moi, intriguée par le concept même qui me permet d’être ici à ce moment précis alors que ce souvenir s’est passé il y a près de trente ans si j’en crois ce que j’ai sous les yeux : une jeune fille, approximativement mon âge, terriblement banale, mais impossible de ne pas reconnaître Loewy ; un sourire fugace m’étire les lèvres et je lui emboîte naturellement le pas. Pour ma première plongée dans une Pensine, j’aimerai pouvoir tout noter, tout retenir ; surtout, j’aimerai observer ce qu’il se passe autour de moi — je me résonne cependant : Poudlard est un vieux château, il n'a guère changé. Autant se concentrer sur Loewy. J’accélère pour la dépasser et l’observer. Elle trace dans les couloirs, les regards des Autres la frôlent aussi peu qu’ils me frôlent moi. Après ce qu’elle m’a révélé sur elle, cela ne m’étonne pas.
Trop occupée par mon observation, je ne comprends l’objectif de cette course dans les couloirs qu’au moment où l’adolescente pénètre dans la Grande Salle. Je regarde vaguement autour de moi, enregistrant tout ce que je vois, comprends et ressens, avant de la suivre jusqu’à la table des Rouges. C’est très étrange de voir ma directrice comme cela. À première vue quand je la regarde, j’ai l’étrange impression qu’elle n’est qu’une élève parmi tant d’autres, mais quand je croise son regard qui ne me voit pas, ses yeux froids me rappellent brutalement qui j’ai sous les yeux et je me souviens alors qu’à seize ou cinquante ans, cette femme est la même. Mais je ne peux m’empêcher de me dire que cette jeune fille, contrairement à son sosie plus âgé, n’a pas encore vue sa passion se transformer en question de survie et j’ai une pointe au cœur en m’imaginant que ça finira de toute manière par arriver.
Loin de mes états-d’âme, le souvenir aux traits de Loewy lève le regard et observe un point au loin. Elle l’observe si bien que je ne peux que tourner les yeux dans la même direction et ce que j’y vois me fait hausser les sourcils. Des Serdaigle. Impossible, évidemment, de ne pas faire le lien entre ce groupe qui semble si soudé et les créateurs de l’énigme dont m’a parlé Loewy. Ce serait donc eux ? Ils me semblent tout aussi banals que la jeune Loewy. Pire encore, ils me semblent populaires et souriants, un peu comme Aodren. Ils rigolent, s’échangent des mots et des regards — le genre qui ne me plait guère. L’un d’eux remarque à ce moment précis la jeune fille assise à mes côtés et ce qu’il se passe alors me laisse perplexe. Je baisse les yeux sur l’adolescente et ne peux faire autrement que remarquer l’agacement qui émane de tous ses gestes. Je veux bien la comprendre, moi non plus je n’aime pas quand—
C’est si soudain qu’il me faut quelques secondes pour remarquer que le paysage a drastiquement changé autour de moi. J’inspire profondément pour calmer les battements frénétiques de mon cœur et observe les alentours, à la recherche de la femme. J’imagine que c’est un autre souvenir — je ne m’y attendais pas. Loewy est plus âgée dans celui-ci et avec ses cheveux coupés court et son accoutrement elle me fait bien plus penser à son homologue du présent que l’élève qu’elle était. *Ça, c’est la femme que je connais*. Je dois cependant avouer que je fronce les sourcils en remarquant ce qu’elle tient dans la main ; il arrive aussi à Zak de fumer, mais jamais des trucs moldus de ce genre. Je me demande si ce vieux vice a poursuivit Loewy jusqu’à ce qu’elle prenne place sur le siège directorial.
L’arrivée d’un homme coupe net mes réflexions. J’essaie de me souvenir si j’ai vu son visage parmi les élèves de Serdaigle précédemment observés, mais je n’ai pas bien le temps de pousser mes investigations. Quelques paroles s’échangent et lorsque l’intérêt commence enfin à me piquer, le monde semble se détraquer.
« Qu’est-ce que… » marmonné-je avant d’être brutalement expulsée du souvenir.
C’est du moins ce que je comprends lorsque je me retrouve dans le bureau avec à mes côtés, une Kristen Loewy en bien étrange état. Mes jambes tremblantes et mon cœur agité m’obligent à me pencher, les mains sur les genoux, pour ne pas perdre l’équilibre. Je n’en lâche pas la femme du regard pour autant. Elle a l’air bouleversée. Pire encore : elle s’excuse de m’avoir montré le mauvais souvenir. Au-delà du fait que l’entendre s’excuser me secoue, je me demande comment, par Merlin, comment peut-on se tromper de souvenir ? Mais cette erreur rend la scène que j'ai vu plus précieuse encore et je ne peux empêcher les mots prononcés par l’homme de résonner dans mon esprit : « un moyen de ne pas seulement animer leurs corps » et de me demander pourquoi ce simple souvenir secoue autant la femme et tout un tas d’autres questions m’envahissent soudainement : qui est cet homme ? quel est son lien avec Loewy ? sur quoi travaillaient-ils ? qu’avait-il trouvé ?
Je dois me faire violence pour ne pas dégueuler ces questions à la femme. Je ferme brièvement les yeux pour retrouver le cours de mes pensées et me dégager de l’étrange sensation qu’il me reste après ce voyage dans les souvenirs de ma directrice. Cette dernière semble d’ailleurs déterminée de ne pas parler de ce que je viens de voir, le prouve la question qu’elle me pose. Je l’observe en silence, remarque la baguette qu’elle tient dans sa main et son regard fermé, et me persuade que le souvenir que je viens de voir est bien plus particulier que ce que je pense.
Puisqu’elle attend une réponse, je m’efforce de réfléchir. Réfléchir, me concentrer. J’aurai le temps de la questionner sur l’homme plus tard. Pour le moment, revenir au sujet qui nous concerne. Je me redresse, me frotte les yeux. Le sujet qui nous concerne. Les Serdaigle, la Grande Salle. « Animer leurs corps ». La jeune Loewy, le regard échangé avec l’un des présumés créateurs de l’énigme. « Animer leurs corps ». Le geste de salut, le clin d’œil. La colère de l’adolescente. Et comme une litanie, comme une mauvaise chanson qui nous reste en tête, le souvenir de l’homme et de sa phrase en suspend me hante. J’imagine toutes sortes de fin à cette phrase, toutes sortes d’explication, ne peux m’empêcher de faire le lien avec certaines des plus sombres connaissances de la magie que j’ai — je frissonne, sans trop savoir si ce sont des frissons d’excitation ou d’effroi.
J’offre un regard troublé à Loewy et résiste, encore une fois, à l’envie de la presser de questions. Je fais quelques pas dans la pièce, laissant le silence s’étirer sans en avoir conscience, forçant mon esprit à se concentrer sur ce que la femme veut ; des réponses, de l’analyse. Pourquoi m’a-t-elle montré ce moment à Poudlard ? Je n’en ai pas la moindre foutue idée et mon manque de concentration n’aide pas. J’essaie de lier le souvenir avec la conversation que nous avons eu précédemment, avec ce que je sais de Loewy et de ce groupe de Serdaigle.
Je gonfle mes poumons et expulse l’air brutalement en levant la tête vers le plafond. Je laisse mon regard se perdre dans les jolies babioles qui pendent.
« Je présume, commencé-je d’une voix lente, préoccupée par le second souvenir, qu’à ce moment-là dans la Grande Salle, et sûrement à d’autres moments aussi, vous auriez pu... » J’agite la main devant moi, comme si cela pouvait aider mes pensées à se dérouler plus facilement. « Mh… Connaître le secret de l'Ombre de la Mort si vous aviez eu de meilleurs… Contacts avec ce gars-là. Qui est certainement l’un des créateurs de l’énigme. »
Ma réponse ne me convient guère, elle me parait au mieux naïve et au pire idiote, mais je n’en ai pas d’autres. L’analyse des moments de vie et la compréhension du comportement des Autres ne sont pas des choses que j’ai l’habitude de faire ou même que j’aime faire. Je préfère lorsque l’on creuse un sujet, qu’on le décortique, qu’on en perce tous les mystères. Par exemple, je suis certaine que j’aurais eu tout un tas de choses à dire si Loewy m’avait laissé regarder le second souvenir, mais j’ai bien conscience qu’elle ne risque pas de me l’autoriser. Et cela me frustre suffisamment pour que je fronce les sourcils en ramenant mes yeux sombres sur la femme.
Trop occupée par mon observation, je ne comprends l’objectif de cette course dans les couloirs qu’au moment où l’adolescente pénètre dans la Grande Salle. Je regarde vaguement autour de moi, enregistrant tout ce que je vois, comprends et ressens, avant de la suivre jusqu’à la table des Rouges. C’est très étrange de voir ma directrice comme cela. À première vue quand je la regarde, j’ai l’étrange impression qu’elle n’est qu’une élève parmi tant d’autres, mais quand je croise son regard qui ne me voit pas, ses yeux froids me rappellent brutalement qui j’ai sous les yeux et je me souviens alors qu’à seize ou cinquante ans, cette femme est la même. Mais je ne peux m’empêcher de me dire que cette jeune fille, contrairement à son sosie plus âgé, n’a pas encore vue sa passion se transformer en question de survie et j’ai une pointe au cœur en m’imaginant que ça finira de toute manière par arriver.
Loin de mes états-d’âme, le souvenir aux traits de Loewy lève le regard et observe un point au loin. Elle l’observe si bien que je ne peux que tourner les yeux dans la même direction et ce que j’y vois me fait hausser les sourcils. Des Serdaigle. Impossible, évidemment, de ne pas faire le lien entre ce groupe qui semble si soudé et les créateurs de l’énigme dont m’a parlé Loewy. Ce serait donc eux ? Ils me semblent tout aussi banals que la jeune Loewy. Pire encore, ils me semblent populaires et souriants, un peu comme Aodren. Ils rigolent, s’échangent des mots et des regards — le genre qui ne me plait guère. L’un d’eux remarque à ce moment précis la jeune fille assise à mes côtés et ce qu’il se passe alors me laisse perplexe. Je baisse les yeux sur l’adolescente et ne peux faire autrement que remarquer l’agacement qui émane de tous ses gestes. Je veux bien la comprendre, moi non plus je n’aime pas quand—
C’est si soudain qu’il me faut quelques secondes pour remarquer que le paysage a drastiquement changé autour de moi. J’inspire profondément pour calmer les battements frénétiques de mon cœur et observe les alentours, à la recherche de la femme. J’imagine que c’est un autre souvenir — je ne m’y attendais pas. Loewy est plus âgée dans celui-ci et avec ses cheveux coupés court et son accoutrement elle me fait bien plus penser à son homologue du présent que l’élève qu’elle était. *Ça, c’est la femme que je connais*. Je dois cependant avouer que je fronce les sourcils en remarquant ce qu’elle tient dans la main ; il arrive aussi à Zak de fumer, mais jamais des trucs moldus de ce genre. Je me demande si ce vieux vice a poursuivit Loewy jusqu’à ce qu’elle prenne place sur le siège directorial.
L’arrivée d’un homme coupe net mes réflexions. J’essaie de me souvenir si j’ai vu son visage parmi les élèves de Serdaigle précédemment observés, mais je n’ai pas bien le temps de pousser mes investigations. Quelques paroles s’échangent et lorsque l’intérêt commence enfin à me piquer, le monde semble se détraquer.
« Qu’est-ce que… » marmonné-je avant d’être brutalement expulsée du souvenir.
C’est du moins ce que je comprends lorsque je me retrouve dans le bureau avec à mes côtés, une Kristen Loewy en bien étrange état. Mes jambes tremblantes et mon cœur agité m’obligent à me pencher, les mains sur les genoux, pour ne pas perdre l’équilibre. Je n’en lâche pas la femme du regard pour autant. Elle a l’air bouleversée. Pire encore : elle s’excuse de m’avoir montré le mauvais souvenir. Au-delà du fait que l’entendre s’excuser me secoue, je me demande comment, par Merlin, comment peut-on se tromper de souvenir ? Mais cette erreur rend la scène que j'ai vu plus précieuse encore et je ne peux empêcher les mots prononcés par l’homme de résonner dans mon esprit : « un moyen de ne pas seulement animer leurs corps » et de me demander pourquoi ce simple souvenir secoue autant la femme et tout un tas d’autres questions m’envahissent soudainement : qui est cet homme ? quel est son lien avec Loewy ? sur quoi travaillaient-ils ? qu’avait-il trouvé ?
Je dois me faire violence pour ne pas dégueuler ces questions à la femme. Je ferme brièvement les yeux pour retrouver le cours de mes pensées et me dégager de l’étrange sensation qu’il me reste après ce voyage dans les souvenirs de ma directrice. Cette dernière semble d’ailleurs déterminée de ne pas parler de ce que je viens de voir, le prouve la question qu’elle me pose. Je l’observe en silence, remarque la baguette qu’elle tient dans sa main et son regard fermé, et me persuade que le souvenir que je viens de voir est bien plus particulier que ce que je pense.
Puisqu’elle attend une réponse, je m’efforce de réfléchir. Réfléchir, me concentrer. J’aurai le temps de la questionner sur l’homme plus tard. Pour le moment, revenir au sujet qui nous concerne. Je me redresse, me frotte les yeux. Le sujet qui nous concerne. Les Serdaigle, la Grande Salle. « Animer leurs corps ». La jeune Loewy, le regard échangé avec l’un des présumés créateurs de l’énigme. « Animer leurs corps ». Le geste de salut, le clin d’œil. La colère de l’adolescente. Et comme une litanie, comme une mauvaise chanson qui nous reste en tête, le souvenir de l’homme et de sa phrase en suspend me hante. J’imagine toutes sortes de fin à cette phrase, toutes sortes d’explication, ne peux m’empêcher de faire le lien avec certaines des plus sombres connaissances de la magie que j’ai — je frissonne, sans trop savoir si ce sont des frissons d’excitation ou d’effroi.
J’offre un regard troublé à Loewy et résiste, encore une fois, à l’envie de la presser de questions. Je fais quelques pas dans la pièce, laissant le silence s’étirer sans en avoir conscience, forçant mon esprit à se concentrer sur ce que la femme veut ; des réponses, de l’analyse. Pourquoi m’a-t-elle montré ce moment à Poudlard ? Je n’en ai pas la moindre foutue idée et mon manque de concentration n’aide pas. J’essaie de lier le souvenir avec la conversation que nous avons eu précédemment, avec ce que je sais de Loewy et de ce groupe de Serdaigle.
Je gonfle mes poumons et expulse l’air brutalement en levant la tête vers le plafond. Je laisse mon regard se perdre dans les jolies babioles qui pendent.
« Je présume, commencé-je d’une voix lente, préoccupée par le second souvenir, qu’à ce moment-là dans la Grande Salle, et sûrement à d’autres moments aussi, vous auriez pu... » J’agite la main devant moi, comme si cela pouvait aider mes pensées à se dérouler plus facilement. « Mh… Connaître le secret de l'Ombre de la Mort si vous aviez eu de meilleurs… Contacts avec ce gars-là. Qui est certainement l’un des créateurs de l’énigme. »
Ma réponse ne me convient guère, elle me parait au mieux naïve et au pire idiote, mais je n’en ai pas d’autres. L’analyse des moments de vie et la compréhension du comportement des Autres ne sont pas des choses que j’ai l’habitude de faire ou même que j’aime faire. Je préfère lorsque l’on creuse un sujet, qu’on le décortique, qu’on en perce tous les mystères. Par exemple, je suis certaine que j’aurais eu tout un tas de choses à dire si Loewy m’avait laissé regarder le second souvenir, mais j’ai bien conscience qu’elle ne risque pas de me l’autoriser. Et cela me frustre suffisamment pour que je fronce les sourcils en ramenant mes yeux sombres sur la femme.
Dernière modification par Aelle Bristyle le 14 déc. 2020, 22:32, modifié 1 fois.
La clé des champs
La directrice espéra si fort qu'Aelle n'insiste pas sur ce deuxième souvenir que lorsque l'élève se contenta de répondre à sa question, elle ne put réprimer un soupir de soulagement. Elle ne se vexa même pas que l'adolescente ne réponde pas comme elle l'aurait souhaité, qu'elle ne comprenne pas tous les enjeux - son erreur était compréhensible.
« Ce gars-là, c'est Aidan Bowers, le meilleur Légilimens de notre époque, et préfet-en-chef à l'époque où j'étudiais à Poudlard. C'est en effet lui qui a conçu cette énigme. Nos rapports n'étaient pas si mauvais, contrairement à ce que ce souvenir donne à voir. »
Elle avait beaucoup de mal à se concentrer sur ce qu'elle voulait dire. Elle se sentait totalement ailleurs, et un seul nom tournait en boucle dans sa tête : Baldur, Baldur, Baldur, comme une cloche assourdissante qui ne s'arrête jamais, sonnant deux fois les douze coups de minuit. Elle s'appuya négligemment contre un meuble.
« Il ne m'aurait pas mis sur la voie de l'Ombre de la Mort, ce n'était pas le genre. »
Concentre-toi. Deviens impénétrable. Elle regardait Aelle mais ne la voyait qu'à moitié : et derrière elle, adossé à un mur, un sourire carnassier et lui faisant un clin d’œil, il y avait Baldur. Kristen tourna le regard vers le dessus de sa porte : avant qu'Aude ne change sa vie, il y avait un grand aigle, juste-là, régnant sur ce grand bureau qui aurait dû être tout à elle. Menteuse. Prendre en compte l'existence d'Aelle, le moment présent : ce souvenir était loin, Baldur n'était pas dans ce bureau. J'ai besoin d'Aude. Ses yeux eurent du mal à quitter le vague quand elle dit :
« Ce que tu as vu, c'est une adolescente qui était seule. Pas un seul ami en sept ans. Les autres étaient tous médiocres, tous inexistants dans son univers égocentré. Il n'y avait qu'elle face aux spectres du monde, même sa famille n'y faisait rien. Ne te laisse jamais devenir comme cette fille que tu viens de voir. Ce sont les gens que tu aimeras qui te permettront de garder les pieds sur terre, quelle que soit la voie que tu choisiras. Alors, aime-les toujours. »
« Ce gars-là, c'est Aidan Bowers, le meilleur Légilimens de notre époque, et préfet-en-chef à l'époque où j'étudiais à Poudlard. C'est en effet lui qui a conçu cette énigme. Nos rapports n'étaient pas si mauvais, contrairement à ce que ce souvenir donne à voir. »
Elle avait beaucoup de mal à se concentrer sur ce qu'elle voulait dire. Elle se sentait totalement ailleurs, et un seul nom tournait en boucle dans sa tête : Baldur, Baldur, Baldur, comme une cloche assourdissante qui ne s'arrête jamais, sonnant deux fois les douze coups de minuit. Elle s'appuya négligemment contre un meuble.
« Il ne m'aurait pas mis sur la voie de l'Ombre de la Mort, ce n'était pas le genre. »
Concentre-toi. Deviens impénétrable. Elle regardait Aelle mais ne la voyait qu'à moitié : et derrière elle, adossé à un mur, un sourire carnassier et lui faisant un clin d’œil, il y avait Baldur. Kristen tourna le regard vers le dessus de sa porte : avant qu'Aude ne change sa vie, il y avait un grand aigle, juste-là, régnant sur ce grand bureau qui aurait dû être tout à elle. Menteuse. Prendre en compte l'existence d'Aelle, le moment présent : ce souvenir était loin, Baldur n'était pas dans ce bureau. J'ai besoin d'Aude. Ses yeux eurent du mal à quitter le vague quand elle dit :
« Ce que tu as vu, c'est une adolescente qui était seule. Pas un seul ami en sept ans. Les autres étaient tous médiocres, tous inexistants dans son univers égocentré. Il n'y avait qu'elle face aux spectres du monde, même sa famille n'y faisait rien. Ne te laisse jamais devenir comme cette fille que tu viens de voir. Ce sont les gens que tu aimeras qui te permettront de garder les pieds sur terre, quelle que soit la voie que tu choisiras. Alors, aime-les toujours. »
Équipe Modératus
Mère du dragon - Justice funèbre - Grande Prêtresse Noire - DJ Kraken | ▶
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La clé des champs
Aidan Bowers. Ainsi, Loewy a été en classe avec lui. Si je me suis renseignée sur la Légilimancie lorsque j’ai appris que cette branche de la magie existait, je n’ai cependant jamais été intéressée par son apprentissage. Rentrer dans la tête des gens ? Non merci. Malgré le cerveau brillant de quelques personnes de ma connaissance, je n’ai aucune envie de savoir ce qu’il se passe dans leur crâne — finalement, il est bien plus intéressant de discuter, même si parler n’est pas exactement l’une de mes qualités. Le nom d’Aidan Bowers ne m’est donc pas inconnu et je prends soin de le noter dans un coin de ma tête ; s’il est à l’origine de la création d’un groupe de Serdaigle durant sa scolarité, je devrais pouvoir en trouver des traces quelque part. Traces qui pourront, bien évidemment, peut-être m’indiquer ce qui se cache derrière l’Ombre de la Mort. À défaut d’avoir la clé, ce serait déjà une victoire que de savoir cela.
Les sourcils toujours froncés et le cœur éternellement frustré, j’observe Loewy comme elle m’observe, mais je veux bien m’avouer que ce n’est pas elle que je vois. Dans mon esprit tourne encore la fameuse phrase et l'envie de poser des questions à la femme à propos de l’homme du souvenir me taraude de plus en plus. Bien que ce souvenir ne m’appartienne pas, je me sens tout de même légitime de savoir. Après tout, j’en ai bien trop vu pour ne pas en savoir davantage, n’est-ce pas ? Quel intérêt de faire comme si ? Comme si je n’avais rien vu, comme si je n’avais rien entendu. Le pire dans l’histoire étant que Loewy sait très bien que je l’ai vu, c’est trop tard, impossible d’effacer cela. Mieux vaut un esprit renseigné qu’une curiosité ardente. La femme ferait mieux de le savoir. À vouloir me cacher des choses, elle ne me donne que plus envie de lui arracher ses secrets. Zikomo, s’il avait été présent, m’aurait certainement dit quelque chose du genre : « Ce souvenir lui appartient. Erreur ou pas, elle n’est pas obligée de t’en parler. » Certes, mais Zikomo pense aux autres avant de penser au savoir — quelle bêtise !
Le regard de la femme se détourne. Je me fais violence pour ne pas suivre la direction qu'il prend. Pense-t-elle au souvenir, elle aussi ? Après tout, elle avait l’air secoué lorsque je suis sortie de la Pensine. Secouée et perturbée. Kristen Loewy perturbée ; nom de Merlin mais qu’a voulu dire ce fichu homme ?
M'arrachant à mes pensées brûlantes, la femme m’offre la vraie réponse, celle qu’elle attendait concernant le premier souvenir, le moins intéressant. La première pensée qui me frappe c’est : *j’ai échoué*. Ce que j’ai dit était incorrect ; idiot, donc. Je détourne le regard. Être moins brillante dans certaines circonstances est acceptable. La médiocrité ne l'est jamais et ce soir, j'ai été médiocre. Devant Loewy. Ce n’est pas seulement inacceptable, c’est également pitoyable. Et actuellement, je ne me sens pas autre chose que pitoyable. Et les mots de Loewy ne m’aident pas à me sentir mieux.
Il me faut quelques secondes pour intégrer ses paroles. « Ne te laisse jamais devenir comme cette fille que tu viens de voir ». C’est donc ça, sa grande leçon ? L’idée m’est si désagréable et ses paroles tellement intrusives que ma gorge se noue ; je croise mes bras et prends soin de garder mes yeux loin de la femme. Je n’ai pas envie que qui que ce soit me parle des gens que j’aime. Si je n’éprouve aucune réticence à aimer Papa, Maman ou mes frères, c’est différent avec les autres. Zikomo. Thalia. Gabryel. La plupart du temps à vrai dire, j’essaie de ne pas penser que je les aime. Je me contente de penser à eux, c’est déjà bien assez. Mais les paroles de Loewy me mettent le nez sur la vérité. Je pense « aimer » et soudainement s’affiche le visage de ces trois-là dans mon esprit. C’est dérangeant. C’est gênant.
Je n’ai pas besoin de qui que ce soit pour « garder les pieds sur terre ». Je me débrouille fort bien toute seule. C’est d’ailleurs l’une de mes fiertés : je suis indépendante. Je n’ai besoin de personne, que ce soit dans la vie de tous les jours ou dans mes recherches quelles qu'elles soient. Certes, j’apprécie les moments passés avec Thalia, nos discussions ; j’aime également les regards qui me secouent de Gabryel ; et je ne peux plus me passer de la présence de Zikomo. Mais ce sont des plus dans ma vie. Des petits avantages. Des petits plaisirs, quoi. Je ne doute pas une seule seconde pouvoir me passer de chacun d’entre eux. Je m’en persuade si fort que je finis presque par y croire. Excepté pour Zikomo. Et peut-être pour Thalia. *Et Gabryel*.
Je trouve la force de ramener mes yeux sur Loewy. Je vais lui dire que je n’ai besoin de personne pour garder les pieds sur terre. Du moins, j’aurais aimé. À la place, ma bouche décide de prononcer d’une voix que j’espère neutre :
« C’est pas l’amour qui permet de garder les pieds sur terre, c’est la maîtrise et la dextérité. »
Je refuse de croire qu’un sentiment aussi fragile que l’amour puisse être le garde-fou de ma lucidité. Ce n’est pas acceptable. Et puisque ce n’est pas acceptable, je refuse d’accorder du crédit aux paroles de Loewy. C’est ce que je veux me faire croire, mais je sais que comme tout ce qu’elle dit, ses précédentes paroles sont déjà enregistrées dans un coin de mon esprit.
« Pourquoi vous me dites ça ? demandé-je en lançant un regard perçant à la femme. Vous avez peur que je me perde sur le chemin du savoir ? »
Je ne peux retenir la pointe d’ironie orgueilleuse dont je teinte mes mots. Moi, me perdre ? Doux Merlin, mais en voilà une belle idée ! Je sais exactement où je vais et ce que je veux. Je me rends dans les abysses de la Magie et je veux tout. Un sourire tend à s’installer sur mes lèvres, mais je le refrène — je ne suis pas ici pour rire, oh non. Et mes jambes tremblantes me rappellent bien trop mon voyage dans la Pensine pour que je prenne à la légère ce qui est en train de se passer dans le bureau.
Les sourcils toujours froncés et le cœur éternellement frustré, j’observe Loewy comme elle m’observe, mais je veux bien m’avouer que ce n’est pas elle que je vois. Dans mon esprit tourne encore la fameuse phrase et l'envie de poser des questions à la femme à propos de l’homme du souvenir me taraude de plus en plus. Bien que ce souvenir ne m’appartienne pas, je me sens tout de même légitime de savoir. Après tout, j’en ai bien trop vu pour ne pas en savoir davantage, n’est-ce pas ? Quel intérêt de faire comme si ? Comme si je n’avais rien vu, comme si je n’avais rien entendu. Le pire dans l’histoire étant que Loewy sait très bien que je l’ai vu, c’est trop tard, impossible d’effacer cela. Mieux vaut un esprit renseigné qu’une curiosité ardente. La femme ferait mieux de le savoir. À vouloir me cacher des choses, elle ne me donne que plus envie de lui arracher ses secrets. Zikomo, s’il avait été présent, m’aurait certainement dit quelque chose du genre : « Ce souvenir lui appartient. Erreur ou pas, elle n’est pas obligée de t’en parler. » Certes, mais Zikomo pense aux autres avant de penser au savoir — quelle bêtise !
Le regard de la femme se détourne. Je me fais violence pour ne pas suivre la direction qu'il prend. Pense-t-elle au souvenir, elle aussi ? Après tout, elle avait l’air secoué lorsque je suis sortie de la Pensine. Secouée et perturbée. Kristen Loewy perturbée ; nom de Merlin mais qu’a voulu dire ce fichu homme ?
M'arrachant à mes pensées brûlantes, la femme m’offre la vraie réponse, celle qu’elle attendait concernant le premier souvenir, le moins intéressant. La première pensée qui me frappe c’est : *j’ai échoué*. Ce que j’ai dit était incorrect ; idiot, donc. Je détourne le regard. Être moins brillante dans certaines circonstances est acceptable. La médiocrité ne l'est jamais et ce soir, j'ai été médiocre. Devant Loewy. Ce n’est pas seulement inacceptable, c’est également pitoyable. Et actuellement, je ne me sens pas autre chose que pitoyable. Et les mots de Loewy ne m’aident pas à me sentir mieux.
Il me faut quelques secondes pour intégrer ses paroles. « Ne te laisse jamais devenir comme cette fille que tu viens de voir ». C’est donc ça, sa grande leçon ? L’idée m’est si désagréable et ses paroles tellement intrusives que ma gorge se noue ; je croise mes bras et prends soin de garder mes yeux loin de la femme. Je n’ai pas envie que qui que ce soit me parle des gens que j’aime. Si je n’éprouve aucune réticence à aimer Papa, Maman ou mes frères, c’est différent avec les autres. Zikomo. Thalia. Gabryel. La plupart du temps à vrai dire, j’essaie de ne pas penser que je les aime. Je me contente de penser à eux, c’est déjà bien assez. Mais les paroles de Loewy me mettent le nez sur la vérité. Je pense « aimer » et soudainement s’affiche le visage de ces trois-là dans mon esprit. C’est dérangeant. C’est gênant.
Je n’ai pas besoin de qui que ce soit pour « garder les pieds sur terre ». Je me débrouille fort bien toute seule. C’est d’ailleurs l’une de mes fiertés : je suis indépendante. Je n’ai besoin de personne, que ce soit dans la vie de tous les jours ou dans mes recherches quelles qu'elles soient. Certes, j’apprécie les moments passés avec Thalia, nos discussions ; j’aime également les regards qui me secouent de Gabryel ; et je ne peux plus me passer de la présence de Zikomo. Mais ce sont des plus dans ma vie. Des petits avantages. Des petits plaisirs, quoi. Je ne doute pas une seule seconde pouvoir me passer de chacun d’entre eux. Je m’en persuade si fort que je finis presque par y croire. Excepté pour Zikomo. Et peut-être pour Thalia. *Et Gabryel*.
Je trouve la force de ramener mes yeux sur Loewy. Je vais lui dire que je n’ai besoin de personne pour garder les pieds sur terre. Du moins, j’aurais aimé. À la place, ma bouche décide de prononcer d’une voix que j’espère neutre :
« C’est pas l’amour qui permet de garder les pieds sur terre, c’est la maîtrise et la dextérité. »
Je refuse de croire qu’un sentiment aussi fragile que l’amour puisse être le garde-fou de ma lucidité. Ce n’est pas acceptable. Et puisque ce n’est pas acceptable, je refuse d’accorder du crédit aux paroles de Loewy. C’est ce que je veux me faire croire, mais je sais que comme tout ce qu’elle dit, ses précédentes paroles sont déjà enregistrées dans un coin de mon esprit.
« Pourquoi vous me dites ça ? demandé-je en lançant un regard perçant à la femme. Vous avez peur que je me perde sur le chemin du savoir ? »
Je ne peux retenir la pointe d’ironie orgueilleuse dont je teinte mes mots. Moi, me perdre ? Doux Merlin, mais en voilà une belle idée ! Je sais exactement où je vais et ce que je veux. Je me rends dans les abysses de la Magie et je veux tout. Un sourire tend à s’installer sur mes lèvres, mais je le refrène — je ne suis pas ici pour rire, oh non. Et mes jambes tremblantes me rappellent bien trop mon voyage dans la Pensine pour que je prenne à la légère ce qui est en train de se passer dans le bureau.
La clé des champs
Kristen regarda l'adolescente de la tête au pied, sans rien dire. Était-ce de l'inquiétude, dans son regard ? De la déception ? Un peu des deux ? Ou pire : une angoisse face à son propre reflet. La sensation de se voir telle qu'elle était, des années en arrière, et de ne rien pouvoir faire pour changer le... futur.
« C'est exactement ce que j'aurais dit, à ton âge, si qui que ce soit avait envisagé de me faire une leçon de ce genre. Je n'ai besoin de personne, je me fais confiance et je ne ferai jamais d'erreurs : les erreurs c'est pour les autres ; et cetera. »
Kristen commençait à s'agacer - et elle savait que le vin pouvait la rendre un peu... vive ? Agressive. Alors, il valait mieux qu'elle reste au calme. Elle rejoignit son bureau et s'assit sur ce grand siège directorial. Elle souffla un grand coup et elle posa le plat de sa main sur les articles de journaux posés sur le meuble, refusant de les regarder.
« Tu n'as aucune idée de ce que c'est, de se plonger dans ces études. Je n'ai pas besoin d'être Légilimens, moi, pour comprendre ce que tu as derrière la tête. Tu fantasmes complètement. C'est interdit, c'est secret, alors, moi entre tous les autres, je veux conquérir ! N'est-ce pas ? »
Elle rit un peu, mais c'était un rire mauvais, dérangeant.
« Le fait est que tu n'en auras jamais assez. Tu seras obsédée par les secrets de l'univers, et ces questions s'infuseront en toi : jusqu'où peut-on aller ? Que dois-je mettre en œuvre pour rendre obsolètes les grandes lois du monde ? Bien sûr, tu te rendras très vite compte qu'on ne repousse pas les limites de la magie en lisant des livres. Tu voudras essayer par toi-même. J'imagine que tu as déjà assisté à un cours de sortilèges : tu as dû entendre parler de l'intention. Pratiquer ces magies, c'est puiser dans la noirceur de son cœur. La haine, le désespoir, la rage. Au début, c'est douloureux. Et puis un jour, on n'y pense même plus. Cela devient normal. Et enfin, sans s'en rendre compte, on finit par devenir si dingue de la puissance offerte par cette magie qu'on s'abreuve de cette haine, cette rage, on s'enivre, et on frôle la folie pour se sentir un peu plus vivant. »
Kristen secoua la tête. Eh bien, Kristen, veux-tu aussi lui confier que vient un moment où tuer n'est plus un problème ? Qu'il y a deux sortes de victimes : celles qui laissent indifférent car elles ne font que servir la recherche : les cobayes ; et celles dont la mort procure, au contraire, une certaine satisfaction ? Tu m'as l'air bien partie, je t'en prie.
« Quand on en arrive là, crois-moi, il vaut mieux ne pas être seul ; il vaut mieux avoir quelqu'un à aimer. C'est ça, la maîtrise. »
Elle croyait ce qu'elle disait : que serait-elle devenue, sans Aude ? Son amour la rendait aussi dingue que la magie noire, bien sûr : mais c'était aussi ce qui la canalisait. C'était cet amour pour Aude Luneau qui permettait à certains de lui octroyer le surnom de "sorcière grise". En tout cas, son esprit était beaucoup plus fragile que ce qu'elle laissait paraître.
« C'est exactement ce que j'aurais dit, à ton âge, si qui que ce soit avait envisagé de me faire une leçon de ce genre. Je n'ai besoin de personne, je me fais confiance et je ne ferai jamais d'erreurs : les erreurs c'est pour les autres ; et cetera. »
Kristen commençait à s'agacer - et elle savait que le vin pouvait la rendre un peu... vive ? Agressive. Alors, il valait mieux qu'elle reste au calme. Elle rejoignit son bureau et s'assit sur ce grand siège directorial. Elle souffla un grand coup et elle posa le plat de sa main sur les articles de journaux posés sur le meuble, refusant de les regarder.
« Tu n'as aucune idée de ce que c'est, de se plonger dans ces études. Je n'ai pas besoin d'être Légilimens, moi, pour comprendre ce que tu as derrière la tête. Tu fantasmes complètement. C'est interdit, c'est secret, alors, moi entre tous les autres, je veux conquérir ! N'est-ce pas ? »
Elle rit un peu, mais c'était un rire mauvais, dérangeant.
« Le fait est que tu n'en auras jamais assez. Tu seras obsédée par les secrets de l'univers, et ces questions s'infuseront en toi : jusqu'où peut-on aller ? Que dois-je mettre en œuvre pour rendre obsolètes les grandes lois du monde ? Bien sûr, tu te rendras très vite compte qu'on ne repousse pas les limites de la magie en lisant des livres. Tu voudras essayer par toi-même. J'imagine que tu as déjà assisté à un cours de sortilèges : tu as dû entendre parler de l'intention. Pratiquer ces magies, c'est puiser dans la noirceur de son cœur. La haine, le désespoir, la rage. Au début, c'est douloureux. Et puis un jour, on n'y pense même plus. Cela devient normal. Et enfin, sans s'en rendre compte, on finit par devenir si dingue de la puissance offerte par cette magie qu'on s'abreuve de cette haine, cette rage, on s'enivre, et on frôle la folie pour se sentir un peu plus vivant. »
Kristen secoua la tête. Eh bien, Kristen, veux-tu aussi lui confier que vient un moment où tuer n'est plus un problème ? Qu'il y a deux sortes de victimes : celles qui laissent indifférent car elles ne font que servir la recherche : les cobayes ; et celles dont la mort procure, au contraire, une certaine satisfaction ? Tu m'as l'air bien partie, je t'en prie.
« Quand on en arrive là, crois-moi, il vaut mieux ne pas être seul ; il vaut mieux avoir quelqu'un à aimer. C'est ça, la maîtrise. »
Elle croyait ce qu'elle disait : que serait-elle devenue, sans Aude ? Son amour la rendait aussi dingue que la magie noire, bien sûr : mais c'était aussi ce qui la canalisait. C'était cet amour pour Aude Luneau qui permettait à certains de lui octroyer le surnom de "sorcière grise". En tout cas, son esprit était beaucoup plus fragile que ce qu'elle laissait paraître.
Équipe Modératus
Mère du dragon - Justice funèbre - Grande Prêtresse Noire - DJ Kraken | ▶
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La clé des champs
« C’est ce que j’aurais dit, à ton âge… ».
D’abord, il y a la respiration qui s’amenuise.
« Tu n’as aucune idée de ce que c’est… ».
Ensuite, il y a les poings qui se serrent.
« Je n’ai pas besoin d’être Légilimens pour comprendre ce que tu as derrière la tête. »
Le regard qui se ferme.
« Tu fantasmes complètement. »
Et la colère, d’abord timide, qui explose quelque part dans mon corps.
Je m’arrête à quelques pas du bureau, incapable d’avancer plus en avant. Ses mots continuent de me malmener. Ils m’entraînent dans une longue chute vertigineuse. C’est la première fois que l’on me parle de cette manière, qu’on emploie des mots aussi percutants. « Folie », « haine », « noirceur ». Pour une fois, pas de chemin détourné, pas de formule toute trouvée. Loewy ne fait pas semblant, elle ne s’amuse pas. Elle me parle avec une sincérité brute qui résonne tout au fond de moi. Un sentiment plus sinueux, plus envahissant remplace peu à peu ma colère ; l’avidité. C’est à ce moment-là que je baisse les yeux, dérangée par ce que je ressens. C’est cette grande passion qui me dévore qui me fait flipper. C’est de sentir mon cœur s’emballer, ma curiosité grandir, mes entrailles se liquéfier — oh, je suis terrorisée par cette folie dont la femme parle. J’en suis terrorisée… Et elle m’attire irrémédiablement. Ce n’est pas tout à fait normal, j’en ai conscience. Je devrais avoir peur.
Le silence envahi la pièce. Le souffle court, je détourne le regard. Je fixe un point dans le vide que je mitraille de toute la force de mes émotions. J’ai envie de dire tant de choses que rien n’arrive à sortir. Tout se mélange dans ma tête. Je veux dire à Loewy que je sais tout ça, que je comprends, que je ne suis pas une idiote inconsciente ; ce serait mentir, je ne sais pas ce que ça fait, contrairement à elle. J’ai envie de lui dire que je ne fais pas cela seulement parce que c’est interdit, parce que c’est secret ; encore un mensonge, je sais bien que je suis en partie motivée par l’interdit. Je crève de lui dire que je n’ai pas peur, que j’avancerai peu importe les conséquences, peu importe le prix ; c’est faux. Évidemment que j’ai peur — c’est pour cela que je continue, parce que je refuse de laisser cette peur me soumettre. Je brûle de tant de mots mais tout ce que je parviens à faire c’est de m’étouffer dans mon souffle.
Les secondes s’étirent, aussi longues que des années, et il me semble sentir sur moi les yeux brûlant de Loewy. Finalement, je décide de donner un coup de pied à ma fierté. Je ne sais pas si je le fais pour donner raison à la femme ou si j’ai réellement envie de la rassurer, de lui faire comprendre qu’il ne m’arrivera jamais les mêmes choses qu’à elle.
« J’ai quelqu’un. »
Ces mots m’arrachent la langue. Je n’ai même pas la force de m’expliquer davantage. C’est déjà bien assez dur de le dire à voix haute et de laisser croire à Loewy que ce quelqu’un m’est essentiel. Je dis j’ai quelqu’un pour dire je maîtrise ; sauf que je ne maîtrise rien du tout, en particulier l’amour de Zikomo.
Je m’approche lentement du bureau, sur la réserve. Une partie de moi a envie de crier pour expulser la colère qui me gonfle encore le coeur, cette immense frustration de ne pas être comprise — ou trop comprise — ; elle a envie de repousser la femme et de lui faire regretter ses paroles, sa condescendance, et sa morale de vieille femme. « Je suis plus âgée donc je sais mieux que vous ». Conneries ! Elle ne comprend absolument rien à ce que je vis et ce que je veux, rien du tout. Mais je ne peux nier qu’elle a de l’expérience. Oh oui, je l’ai compris ça, n’est-ce pas ? Son discours ne contenait pas des mots mais de la passion. Ce qu’elle raconte, elle l’a vécu. Elle l’a appris. Subi, aussi. C’est ce qui me force à ravaler ma colère. C’est dur. J’ai l’impression d’aller contre tous mes instincts.
Mes yeux volcaniques parcourent la surface du bureau sans la voir. Peu importe ce que je regarde, j’ai seulement besoin de m’occuper. Dans ma poche mon poing se resserre autour de ma baguette.
« Continuez, soufflé-je d’une voix rendue grave par mon effort pour la rendre impassible. Vous croyez que j’ai aucune idée de ce que c’est. Alors continuez, dîtes-moi ce que j’ignore. »
Je parviens enfin à lever les yeux pour les déposer dans les siens. C’est désagréable. J’ai conscience d’être en train de demander alors que je me suis toujours fait un devoir d’obtenir. J'avais prévu de me taire mais croiser son regard libère mes mots.
« Écoutez, je suis prudente. » Je ne ferai pas les mêmes erreurs que vous. « Je ne suis pas seule et je suis déterminée. Je sais ce qu’est cette magie. J’ai dépassé l’âge de m’y intéresser seulement parce que c’est interdit, quoi que vous en pensez. C’est une magie qui me parle plus qu’elle m’intéresse et je crois que… » Je prends le temps de réfléchir à mes paroles. « Il y a quelque chose en moi qui a besoin d’elle. »
Je regrette ces paroles aussitôt que je les ai prononcé. C’est la première fois que je le dis à voix haute, c’est la première fois que je me confie à propos de cela, de cette chose qui est tapie au fond de moi et qui ne demande qu’à sortir, de n’importe quelle manière que ce soit — en frappant, souvent, ou en criant. J’ai envie de retirer ce que j’ai dit, de rire et de proclamer : « J’ai menti ! » mais j’ai bien peur que Loewy soit déjà au courant que ce n’est pas un mensonge.
Un petit sourire nerveux m’étire les lèvres. Je secoue la tête de droite à gauche, les sourcils froncés.
« J’arrive pas à comprendre pourquoi vous êtes aussi ambivalente. Vous faites toujours ça : vous m’encouragez dans cette voie avant de me mettre en garde. Est-ce que vous regrettez ? Si vous pouviez tout recommencer, est-ce que vous choisiriez une autre voie ? Je parie que non. Même si vous saviez ce que ça fait, vous vous jetteriez dedans à corps perdu. Parce que c'est ce qu'on est : passionnées. »
D’abord, il y a la respiration qui s’amenuise.
« Tu n’as aucune idée de ce que c’est… ».
Ensuite, il y a les poings qui se serrent.
« Je n’ai pas besoin d’être Légilimens pour comprendre ce que tu as derrière la tête. »
Le regard qui se ferme.
« Tu fantasmes complètement. »
Et la colère, d’abord timide, qui explose quelque part dans mon corps.
Je m’arrête à quelques pas du bureau, incapable d’avancer plus en avant. Ses mots continuent de me malmener. Ils m’entraînent dans une longue chute vertigineuse. C’est la première fois que l’on me parle de cette manière, qu’on emploie des mots aussi percutants. « Folie », « haine », « noirceur ». Pour une fois, pas de chemin détourné, pas de formule toute trouvée. Loewy ne fait pas semblant, elle ne s’amuse pas. Elle me parle avec une sincérité brute qui résonne tout au fond de moi. Un sentiment plus sinueux, plus envahissant remplace peu à peu ma colère ; l’avidité. C’est à ce moment-là que je baisse les yeux, dérangée par ce que je ressens. C’est cette grande passion qui me dévore qui me fait flipper. C’est de sentir mon cœur s’emballer, ma curiosité grandir, mes entrailles se liquéfier — oh, je suis terrorisée par cette folie dont la femme parle. J’en suis terrorisée… Et elle m’attire irrémédiablement. Ce n’est pas tout à fait normal, j’en ai conscience. Je devrais avoir peur.
Le silence envahi la pièce. Le souffle court, je détourne le regard. Je fixe un point dans le vide que je mitraille de toute la force de mes émotions. J’ai envie de dire tant de choses que rien n’arrive à sortir. Tout se mélange dans ma tête. Je veux dire à Loewy que je sais tout ça, que je comprends, que je ne suis pas une idiote inconsciente ; ce serait mentir, je ne sais pas ce que ça fait, contrairement à elle. J’ai envie de lui dire que je ne fais pas cela seulement parce que c’est interdit, parce que c’est secret ; encore un mensonge, je sais bien que je suis en partie motivée par l’interdit. Je crève de lui dire que je n’ai pas peur, que j’avancerai peu importe les conséquences, peu importe le prix ; c’est faux. Évidemment que j’ai peur — c’est pour cela que je continue, parce que je refuse de laisser cette peur me soumettre. Je brûle de tant de mots mais tout ce que je parviens à faire c’est de m’étouffer dans mon souffle.
Les secondes s’étirent, aussi longues que des années, et il me semble sentir sur moi les yeux brûlant de Loewy. Finalement, je décide de donner un coup de pied à ma fierté. Je ne sais pas si je le fais pour donner raison à la femme ou si j’ai réellement envie de la rassurer, de lui faire comprendre qu’il ne m’arrivera jamais les mêmes choses qu’à elle.
« J’ai quelqu’un. »
Ces mots m’arrachent la langue. Je n’ai même pas la force de m’expliquer davantage. C’est déjà bien assez dur de le dire à voix haute et de laisser croire à Loewy que ce quelqu’un m’est essentiel. Je dis j’ai quelqu’un pour dire je maîtrise ; sauf que je ne maîtrise rien du tout, en particulier l’amour de Zikomo.
Je m’approche lentement du bureau, sur la réserve. Une partie de moi a envie de crier pour expulser la colère qui me gonfle encore le coeur, cette immense frustration de ne pas être comprise — ou trop comprise — ; elle a envie de repousser la femme et de lui faire regretter ses paroles, sa condescendance, et sa morale de vieille femme. « Je suis plus âgée donc je sais mieux que vous ». Conneries ! Elle ne comprend absolument rien à ce que je vis et ce que je veux, rien du tout. Mais je ne peux nier qu’elle a de l’expérience. Oh oui, je l’ai compris ça, n’est-ce pas ? Son discours ne contenait pas des mots mais de la passion. Ce qu’elle raconte, elle l’a vécu. Elle l’a appris. Subi, aussi. C’est ce qui me force à ravaler ma colère. C’est dur. J’ai l’impression d’aller contre tous mes instincts.
Mes yeux volcaniques parcourent la surface du bureau sans la voir. Peu importe ce que je regarde, j’ai seulement besoin de m’occuper. Dans ma poche mon poing se resserre autour de ma baguette.
« Continuez, soufflé-je d’une voix rendue grave par mon effort pour la rendre impassible. Vous croyez que j’ai aucune idée de ce que c’est. Alors continuez, dîtes-moi ce que j’ignore. »
Je parviens enfin à lever les yeux pour les déposer dans les siens. C’est désagréable. J’ai conscience d’être en train de demander alors que je me suis toujours fait un devoir d’obtenir. J'avais prévu de me taire mais croiser son regard libère mes mots.
« Écoutez, je suis prudente. » Je ne ferai pas les mêmes erreurs que vous. « Je ne suis pas seule et je suis déterminée. Je sais ce qu’est cette magie. J’ai dépassé l’âge de m’y intéresser seulement parce que c’est interdit, quoi que vous en pensez. C’est une magie qui me parle plus qu’elle m’intéresse et je crois que… » Je prends le temps de réfléchir à mes paroles. « Il y a quelque chose en moi qui a besoin d’elle. »
Je regrette ces paroles aussitôt que je les ai prononcé. C’est la première fois que je le dis à voix haute, c’est la première fois que je me confie à propos de cela, de cette chose qui est tapie au fond de moi et qui ne demande qu’à sortir, de n’importe quelle manière que ce soit — en frappant, souvent, ou en criant. J’ai envie de retirer ce que j’ai dit, de rire et de proclamer : « J’ai menti ! » mais j’ai bien peur que Loewy soit déjà au courant que ce n’est pas un mensonge.
Un petit sourire nerveux m’étire les lèvres. Je secoue la tête de droite à gauche, les sourcils froncés.
« J’arrive pas à comprendre pourquoi vous êtes aussi ambivalente. Vous faites toujours ça : vous m’encouragez dans cette voie avant de me mettre en garde. Est-ce que vous regrettez ? Si vous pouviez tout recommencer, est-ce que vous choisiriez une autre voie ? Je parie que non. Même si vous saviez ce que ça fait, vous vous jetteriez dedans à corps perdu. Parce que c'est ce qu'on est : passionnées. »
La clé des champs
Aelle Bristyle avait dû être suffisamment secouée pour que sa langue se délie à ce point. Elle qui était toujours si économe de ses paroles s'exprimait enfin d'un bloc, sans s'arrêter, en tirant ses mots du fond de son être. Il y a quelque chose en moi qui a besoin d’elle. Merde, alors. Encore une fois, Aelle Bristyle avait trouvé les bons mots. Cette phrase éclipsa toutes les autres, la laissa interdite. Quelque chose en moi qui a besoin d'elle : c'était ça - un peu comme l'amour, il y avait là quelque chose qui poussait inexorablement à s'y plonger. L'être tout entier se dirigeait vers elle, attiré, obsédé. Et puis, ça comblait un vide, et c'était aussi un moyen de s'exprimer pleinement - enfin. C'était tout cela à la fois, et tant d'autres choses : c'était inexplicable.
« Il y a des choses que je regrette, en effet. Mais non, je ne pense pas que je choisirais une autre voie. Il y a quelque chose en moi qui a besoin d'elle. Seulement, je ferais mieux les choses. Bien mieux. »
On ne pouvait pas s'y tromper : son air était triste. Tant de regrets, de souvenirs perdus, jamais vécus, défilaient dans ses yeux. Toutes les premières fois d'Owen qu'elle avait manquées. Tous les récits des journées d'école qu'elle n'avait pas entendus. Les devoirs qu'elle ne l'avait pas aidé à faire. Ses premières grandes questions d'enfant. Le temps qu'elle avait passé avec lui avait été si court, et même en ce temps-là, elle n'avait pas été... là. Entre tout subsistait le souvenir de ne pas avoir été une mère. Elle l'aimait tant, mais quelque chose avait été plus fort que l'amour. L'enjeu était de ne pas recommencer.
« Si je ne t'encourageais pas, qu'est-ce que cela pourrait bien changer ? Tu me prendrais pour une vieille rabat-joie qui ne comprend rien et tu le ferais quand même, dans ton coin. Je préfère être là pour t'aider à faire les choses bien. Je ne souhaite à personne de vivre les choses que j'ai vécues, pas même pour donner une leçon à une adolescente passionnée. Je suis contente que tu aies quelqu'un. Ne le perds pas de vue. »
Ne pas recommencer, et ne laisser personne recommencer à sa place. Surtout pas Aelle, l'image de son propre passé.
« L'heure tourne. Disons que tu as le droit à une seule question. Ensuite, je déciderai si je te donne ou non cette fameuse clé que tu convoites. »
« Il y a des choses que je regrette, en effet. Mais non, je ne pense pas que je choisirais une autre voie. Il y a quelque chose en moi qui a besoin d'elle. Seulement, je ferais mieux les choses. Bien mieux. »
On ne pouvait pas s'y tromper : son air était triste. Tant de regrets, de souvenirs perdus, jamais vécus, défilaient dans ses yeux. Toutes les premières fois d'Owen qu'elle avait manquées. Tous les récits des journées d'école qu'elle n'avait pas entendus. Les devoirs qu'elle ne l'avait pas aidé à faire. Ses premières grandes questions d'enfant. Le temps qu'elle avait passé avec lui avait été si court, et même en ce temps-là, elle n'avait pas été... là. Entre tout subsistait le souvenir de ne pas avoir été une mère. Elle l'aimait tant, mais quelque chose avait été plus fort que l'amour. L'enjeu était de ne pas recommencer.
« Si je ne t'encourageais pas, qu'est-ce que cela pourrait bien changer ? Tu me prendrais pour une vieille rabat-joie qui ne comprend rien et tu le ferais quand même, dans ton coin. Je préfère être là pour t'aider à faire les choses bien. Je ne souhaite à personne de vivre les choses que j'ai vécues, pas même pour donner une leçon à une adolescente passionnée. Je suis contente que tu aies quelqu'un. Ne le perds pas de vue. »
Ne pas recommencer, et ne laisser personne recommencer à sa place. Surtout pas Aelle, l'image de son propre passé.
« L'heure tourne. Disons que tu as le droit à une seule question. Ensuite, je déciderai si je te donne ou non cette fameuse clé que tu convoites. »
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La clé des champs
Je hoche vaguement la tête, pas surprise par les réponses de la femme mais tout de même fière d'avoir eu raison. Ses mots (« Je préfère être là pour t'aider à faire les choses bien ») font s'agiter mon cœur ; je les enregistre précieusement dans un coin de ma mémoire.
Je n’ai jamais trouvé qui que ce soit qui me ressemble. Il y a toujours eu une différence fondamentale entre les autres et moi-même, même quand existaient des similarités. Thalia me ressemble parce qu’elle partage mon amour du savoir et de la solitude mais il n’y a pas de quelque chose tapie au fond d’elle ; sa douleur la consume mais ne la réveille pas. Il y a chez Harrison une rage et une violence qui m’attirent parce que je m’y reconnais, mais Harrison n’est pas passionnée. À toutes ces personnes que je côtoie manque la seule chose que je recherche réellement chez les autres. En observant Loewy sans ressentir la moindre barrière entre nous, je prends conscience que chez elle je n’ai pas besoin de chercher puisque j’ai déjà trouvé. Ça, je le sais depuis très longtemps, depuis notre première rencontre, mais mon cœur a toujours été trop déchiré entre tout ce que m’inspire cette femme pour que je le reconnaisse. Aujourd’hui, quelque chose a changé. Je ne sais pas bien quoi ; le regard que je porte sur elle, certainement.
Cela fait longtemps que je suis au courant que la passion de Loewy pour cette voie-là l’a mené à faire des erreurs qui lui ont coûté cher par le passé. Elle me l’a dit la dernière fois, devant l’Ombre de la Mort et ne fait que le sous-entendre depuis que je suis rentrée dans ce bureau. Mais à voir son expression, de la tristesse peut-être, je me dis que je ne sais pas grand chose et que j’aimerai que cette lacune soit comblée. Non pas pour faire connaissance avec la femme, pour discuter des choses de la vie, cela ne m’intéresse pas, mais tout simplement pour comprendre ce qui sépare exactement la jeune Loewy de la femme qui me fait face — toute une vie, j’imagine, une floraison de choix et d’erreurs, de manquements et de réussites.
La dernière phrase de Loewy me tire de mes pensées. Je me souviens soudainement pourquoi je suis venue ici. La journée qui vient de s’écouler me parait si lointaine, comme s’il s’était passé des heures et des heures durant notre conversation ; je me rappelle à présent qu’en-dehors de ces murs il y a une vie, ma vie qui m'attend et que je ne veux pas retrouver. Zikomo et Nyakane voudront tout savoir de ma conversation, Thalia me demandera peut-être où j’étais, puis j’irai faire des devoirs qui ne me passionneront pas autant que ce qu’il vient de se passer dans ce bureau. Si j’ai la clé, cette nuit je me lèverai une nouvelle fois pour enfreindre le couvre-feu. Si j’ai la clé. La proposition de Loewy me fait sourire et me frustre. Je n’ai jamais aimé que l’on m’impose des limites.
Je fais quelques pas dans le bureau, baladant mes yeux sur les murs et les étagères qui les habillent. Les mains dans les poches, la droite jouant habillement avec ma baguette, je semble observer les titres des livres que mon regard croise mais en vérité je réfléchis. Mon esprit grouille de tant de questions que je n’ai pas la moindre idée de celle que je dois poser à la femme. L’idée de lui demander ce qui se cache derrière le tableau est séduisante, mais je ne me risquerai pas à le faire ; c’est un mystère que je dois découvrir par moi-même. Aucun intérêt non plus à demander où se trouve la clé. Après tout, il semble évident que Loewy l’a, elle vient de l’avouer à demi-mot.
« Une seule question ? souligné-je en grimaçant. J’ai jamais réellement su me limiter à une seule question vous savez. Puis je doute que vous vous basiez sur une unique phrase pour décider si vous me confiez cette clé ou non. »
Je suis persuadée que sa décision est déjà prise. Ma question n’y changera pas grand chose. Mais ce n’est pas ce qui importe, à vrai dire. Puisque mon destin est déjà scellé, pour le moment, autant me concentrer sur la question à poser — et sur la réponse que je recherche, surtout. Un monde merveilleux s’ouvre à moi : je peux tout savoir ! Que choisir ? Il y a tellement de choses que j’aimerai comprendre et apprendre. Des dizaines, des centaines ; une réponse ne me satisfera jamais, j’en ai conscience. Derrière ces yeux bleus ne se cache pas toute la vérité ni toutes les réponses, j’en ai conscience ; ce n’est qu’une femme, après tout, elle ne sait pas tout. Mais je veux bien m’avouer que cette personne pour laquelle j’éprouve tant de sentiments contradictoires peut m’apporter énormément de choses. Bien entendu, jamais je ne l’avouerais à voix haute.
Je suis la première étonnée de ce que je m'apprête à dire. J’abandonne mon observation pour me tourner vers Loewy. Je lui offre un regard insondable.
« Quand est-ce qu'on se revoit ? Les conversations apportent plus de réponses que les questions. »
Et si je souris si bien, c’est certainement parce que mon audace m’amuse — pas parce que je suis déjà excitée à l’idée de revoir la femme, n’est-ce pas ?
Je n’ai jamais trouvé qui que ce soit qui me ressemble. Il y a toujours eu une différence fondamentale entre les autres et moi-même, même quand existaient des similarités. Thalia me ressemble parce qu’elle partage mon amour du savoir et de la solitude mais il n’y a pas de quelque chose tapie au fond d’elle ; sa douleur la consume mais ne la réveille pas. Il y a chez Harrison une rage et une violence qui m’attirent parce que je m’y reconnais, mais Harrison n’est pas passionnée. À toutes ces personnes que je côtoie manque la seule chose que je recherche réellement chez les autres. En observant Loewy sans ressentir la moindre barrière entre nous, je prends conscience que chez elle je n’ai pas besoin de chercher puisque j’ai déjà trouvé. Ça, je le sais depuis très longtemps, depuis notre première rencontre, mais mon cœur a toujours été trop déchiré entre tout ce que m’inspire cette femme pour que je le reconnaisse. Aujourd’hui, quelque chose a changé. Je ne sais pas bien quoi ; le regard que je porte sur elle, certainement.
Cela fait longtemps que je suis au courant que la passion de Loewy pour cette voie-là l’a mené à faire des erreurs qui lui ont coûté cher par le passé. Elle me l’a dit la dernière fois, devant l’Ombre de la Mort et ne fait que le sous-entendre depuis que je suis rentrée dans ce bureau. Mais à voir son expression, de la tristesse peut-être, je me dis que je ne sais pas grand chose et que j’aimerai que cette lacune soit comblée. Non pas pour faire connaissance avec la femme, pour discuter des choses de la vie, cela ne m’intéresse pas, mais tout simplement pour comprendre ce qui sépare exactement la jeune Loewy de la femme qui me fait face — toute une vie, j’imagine, une floraison de choix et d’erreurs, de manquements et de réussites.
La dernière phrase de Loewy me tire de mes pensées. Je me souviens soudainement pourquoi je suis venue ici. La journée qui vient de s’écouler me parait si lointaine, comme s’il s’était passé des heures et des heures durant notre conversation ; je me rappelle à présent qu’en-dehors de ces murs il y a une vie, ma vie qui m'attend et que je ne veux pas retrouver. Zikomo et Nyakane voudront tout savoir de ma conversation, Thalia me demandera peut-être où j’étais, puis j’irai faire des devoirs qui ne me passionneront pas autant que ce qu’il vient de se passer dans ce bureau. Si j’ai la clé, cette nuit je me lèverai une nouvelle fois pour enfreindre le couvre-feu. Si j’ai la clé. La proposition de Loewy me fait sourire et me frustre. Je n’ai jamais aimé que l’on m’impose des limites.
Je fais quelques pas dans le bureau, baladant mes yeux sur les murs et les étagères qui les habillent. Les mains dans les poches, la droite jouant habillement avec ma baguette, je semble observer les titres des livres que mon regard croise mais en vérité je réfléchis. Mon esprit grouille de tant de questions que je n’ai pas la moindre idée de celle que je dois poser à la femme. L’idée de lui demander ce qui se cache derrière le tableau est séduisante, mais je ne me risquerai pas à le faire ; c’est un mystère que je dois découvrir par moi-même. Aucun intérêt non plus à demander où se trouve la clé. Après tout, il semble évident que Loewy l’a, elle vient de l’avouer à demi-mot.
« Une seule question ? souligné-je en grimaçant. J’ai jamais réellement su me limiter à une seule question vous savez. Puis je doute que vous vous basiez sur une unique phrase pour décider si vous me confiez cette clé ou non. »
Je suis persuadée que sa décision est déjà prise. Ma question n’y changera pas grand chose. Mais ce n’est pas ce qui importe, à vrai dire. Puisque mon destin est déjà scellé, pour le moment, autant me concentrer sur la question à poser — et sur la réponse que je recherche, surtout. Un monde merveilleux s’ouvre à moi : je peux tout savoir ! Que choisir ? Il y a tellement de choses que j’aimerai comprendre et apprendre. Des dizaines, des centaines ; une réponse ne me satisfera jamais, j’en ai conscience. Derrière ces yeux bleus ne se cache pas toute la vérité ni toutes les réponses, j’en ai conscience ; ce n’est qu’une femme, après tout, elle ne sait pas tout. Mais je veux bien m’avouer que cette personne pour laquelle j’éprouve tant de sentiments contradictoires peut m’apporter énormément de choses. Bien entendu, jamais je ne l’avouerais à voix haute.
Je suis la première étonnée de ce que je m'apprête à dire. J’abandonne mon observation pour me tourner vers Loewy. Je lui offre un regard insondable.
« Quand est-ce qu'on se revoit ? Les conversations apportent plus de réponses que les questions. »
Et si je souris si bien, c’est certainement parce que mon audace m’amuse — pas parce que je suis déjà excitée à l’idée de revoir la femme, n’est-ce pas ?
La clé des champs
Un sourcil relevé par la surprise plus tard, Kristen secoua la tête, pensant à peu près : Ah, celle-là ! Au moins, cette surprise attendrie blanchissait un peu son cœur.
« Va savoir. Quand tu auras un autre service à me demander, peut-être ? Ou peut-être un jour prochain, au détour d'un couloir après le couvre-feu, si tu ne te fais pas attraper en chemin. »
Elle haussa les épaules. Pas de date précise, c'était bien volontaire : elle n'en savait rien. Avec les informations qu'elle avait récoltées juste avant l'arrivée de l'adolescente, il pouvait se passer bien des choses, dans les prochains jours. Et puis, il y avait tout le reste à côté, tout ce monde qui partait en vrille.
Kristen se leva et se dirigea vers l'entrée, pour inviter l'élève à partir. Sa chère et tendre ne devrait plus tarder à rentrer, maintenant. Aude revenait de l'hôpital de campagne... Aelle allait s'en aller... Attendez.
« Au fait, j'ai rencontré ta mère, il y a quelques semaines. Je viens de m'en rappeler. »
Cette précision : je viens de m'en rappeler, avait son importance. Kristen n'était pas du genre à oublier si facilement les rencontres importantes ; et le monde pouvait se retrouver à feu et à sang s'il le fallait, une bonne conversation resterait à jamais imprimée dans son esprit, collée à côté du visage de l'être qu'elle faisait enfin exister. Arya Bristyle ne faisait pas partie de la liste des rencontres importantes.
Au moment même où elle terminait sa phrase, Aude entra dans le bureau.
« Bonsoir, dit-elle en français, sans remarquer la présence d'Aelle, au fond du bureau. »
Kristen prit une grande inspiration et fourra ses mains dans le fond de ses poches comme une enfant coupable. La directrice de l'hôpital de campagne lança sa veste sur un fauteuil et s'approcha de Kristen, s'apprêtant à l'embrasser, quand elle remarqua - enfin ! - la présence d'une élève dans la pièce - là-bas, vers le bureau directorial. Kristen se racla la gorge.
« Bonsoir, répéta-t-elle, en anglais cette fois. »
La Française scruta Kristen, fronçant les sourcils. Elle essayait de lire en elle et avait un air réprobateur. Les yeux de la coupable, eux, disaient : on discutera de ça plus tard. C'était entendu : on n'allait pas parler du sujet fâcheux de l'alcool devant une visiteuse.
« Eh bien, Aelle... Il semblerait qu'il soit l'heure pour nous de dîner. Tu ferais bien de descendre en faire autant. Merci d'être passée me voir. »
« Va savoir. Quand tu auras un autre service à me demander, peut-être ? Ou peut-être un jour prochain, au détour d'un couloir après le couvre-feu, si tu ne te fais pas attraper en chemin. »
Elle haussa les épaules. Pas de date précise, c'était bien volontaire : elle n'en savait rien. Avec les informations qu'elle avait récoltées juste avant l'arrivée de l'adolescente, il pouvait se passer bien des choses, dans les prochains jours. Et puis, il y avait tout le reste à côté, tout ce monde qui partait en vrille.
Kristen se leva et se dirigea vers l'entrée, pour inviter l'élève à partir. Sa chère et tendre ne devrait plus tarder à rentrer, maintenant. Aude revenait de l'hôpital de campagne... Aelle allait s'en aller... Attendez.
« Au fait, j'ai rencontré ta mère, il y a quelques semaines. Je viens de m'en rappeler. »
Cette précision : je viens de m'en rappeler, avait son importance. Kristen n'était pas du genre à oublier si facilement les rencontres importantes ; et le monde pouvait se retrouver à feu et à sang s'il le fallait, une bonne conversation resterait à jamais imprimée dans son esprit, collée à côté du visage de l'être qu'elle faisait enfin exister. Arya Bristyle ne faisait pas partie de la liste des rencontres importantes.
Au moment même où elle terminait sa phrase, Aude entra dans le bureau.
« Bonsoir, dit-elle en français, sans remarquer la présence d'Aelle, au fond du bureau. »
Kristen prit une grande inspiration et fourra ses mains dans le fond de ses poches comme une enfant coupable. La directrice de l'hôpital de campagne lança sa veste sur un fauteuil et s'approcha de Kristen, s'apprêtant à l'embrasser, quand elle remarqua - enfin ! - la présence d'une élève dans la pièce - là-bas, vers le bureau directorial. Kristen se racla la gorge.
« Bonsoir, répéta-t-elle, en anglais cette fois. »
La Française scruta Kristen, fronçant les sourcils. Elle essayait de lire en elle et avait un air réprobateur. Les yeux de la coupable, eux, disaient : on discutera de ça plus tard. C'était entendu : on n'allait pas parler du sujet fâcheux de l'alcool devant une visiteuse.
« Eh bien, Aelle... Il semblerait qu'il soit l'heure pour nous de dîner. Tu ferais bien de descendre en faire autant. Merci d'être passée me voir. »
Équipe Modératus
Mère du dragon - Justice funèbre - Grande Prêtresse Noire - DJ Kraken | ▶
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La clé des champs
Je n’aurais pas dû m’attendre à une date précise ou une invitation expresse : « Viens donc prendre le thé dimanche après-midi, Aelle, nous pourrons discuter » ; Loewy n’invite pas à prendre le thé, et de toute façon je préfère croire que je ne suis pas du genre non plus à me rendre à des petits rendez-vous importants. Cette pensée est très certainement motivée par ma frustration de me voir recevoir un « va savoir » qui n’est absolument pas une réponse, pas plus que : « au détour d’un couloir ». Heureusement, la femme se détourne trop rapidement pour apercevoir la grimace fugace qui me déforme les traits — je n’aurais pas supporté qu’elle devine la couleur de mes émotions.
J’allais répondre quelque chose, n’importe quoi, une phrase intelligente certainement, mais les mots de la femme me la font ravaler. Plus question de cacher quoi que ce soit désormais : la surprise m’arrondie les yeux et le battement que rate mon coeur est si douloureux que j’en avale une goulée d’air de trop. *Ma mère ?*. Il ne me faut pas longtemps pour comprendre où la rencontre a eu lieu. À l’hôpital de campagne, certainement. L’information me laisse un goût étrange dans la bouche ; j’aimerais ensevelir Loewy sous les questions. L’imaginer avec ma mère est très désagréable. Je ne sais pas très bien pourquoi. Peut-être parce qu’ici, dans ce bureau, j’ai eu l’impression de ne pas être seulement une élève, une enfant ; la seule évocation de Maman me renvoie violemment à ma place : je suis une enfant puisque j’ai une mère. Je me demande ce qu’elles ont pensé l’une de l’autre. J'ai toujours pensé, dans une certaine mesure, qu'elles se ressemblaient. Sans doute ont-elles eu une conversation passionnante. Je déteste cette idée.
Souvent, il ne suffit pas de grand chose pour renverser une situation ; ce soir, un mot suffit : un mot en français. Et lorsque je tourne la tête, je tombe sur le profil d’une grande blonde que je reconnais instantanément. Ma réponse est immédiate : mon visage se ferme, mon cœur s’apaise, je me redresse et fronce légèrement les sourcils — j’enfile le déguisement que je porte toujours en compagnie des Autres. En même temps, j’ai l’impression de m’éloigner de Loewy de mille kilomètres. Son attitude à elle aussi, change, mais je ne saurais dire en quoi.
Je n’ai jamais été prompte à aimer les Autres. Lorsque je rencontre une nouvelle personne, je pars avec une certitude : je ne vais pas l’apprécier. Ainsi, si cette personne se révèle plus intéressante que je le pensais je suis agréablement surprise, mais il n’y aucune chance pour que je sois déçue. Aude Luneau a cependant quelques points en poche. Tout d’abord, c’est une sorcière au talent reconnu. Et c’est la directrice de l’hôpital des sorciers et la supérieure de Maman. Maman l’apprécie, fait suffisamment rare pour m’intriguer. Enfin, pour avoir l’amour de Kristen Loewy, il ne faut pas manquer de qualités. Tant de points qui m’assurent que cette femme est une femme intéressante et intrigante ; et en plus, elle a quelque chose dans le regard qui donne envie de sourire. Rien, donc, ne me prédestine à ne pas apprécier cette femme. Et pourtant, à cet instant précis, un vilain sentiment secoue mon cœur et il n’a rien d’agréable. Un mélange de colère et de rancœur certainement ; son arrivée m’empêche de parler avec Loewy, de lui poser des questions, d’avoir des réponses évidemment. En bref, son arrivée gâche tout. Quatre yeux suffisent pour une conversation ; deux de plus et plus rien n’est pareil.
Et comme pour rajouter une couche, Luneau s’approche de Loewy et… *Elle va quand même pas…*. Je baisse les yeux, terriblement gênée par la situation, mes malheureuses joues se colorant de rouge. Merde, je déteste ça. Je ne saurais jamais si Aude Luneau a embrassé Kristen Loewy devant moi, Merlin merci.
Un « Bonsoir, » aussi froid que discret s’échappe de mes lèvres en réponse à la femme et bien malgré moi je prends la direction de la sortie, alourdie par l’étrange impression de ne pas me trouver au bon endroit. Je ne calcule pas Luneau en passant près d’elle, mais j’offre un regard appuyé à Loewy. Impossible de la questionner sur Mam— *ma mère* maintenant. Impossible de la questionner sur quoi que ce soit.
En arrivant à la porte, cependant, je me retourne vers Loewy. Je la regarde quelques secondes sans ne rien dire, coule un regard en direction de l’indésirable, avant de ramener mon attention sur elle.
« Confiez-moi la clé. » Et Merlin, je jure que ces mots malmènent ma fierté mais je sais que je dois les prononcer : « S’il-vous-plait. »
J’allais répondre quelque chose, n’importe quoi, une phrase intelligente certainement, mais les mots de la femme me la font ravaler. Plus question de cacher quoi que ce soit désormais : la surprise m’arrondie les yeux et le battement que rate mon coeur est si douloureux que j’en avale une goulée d’air de trop. *Ma mère ?*. Il ne me faut pas longtemps pour comprendre où la rencontre a eu lieu. À l’hôpital de campagne, certainement. L’information me laisse un goût étrange dans la bouche ; j’aimerais ensevelir Loewy sous les questions. L’imaginer avec ma mère est très désagréable. Je ne sais pas très bien pourquoi. Peut-être parce qu’ici, dans ce bureau, j’ai eu l’impression de ne pas être seulement une élève, une enfant ; la seule évocation de Maman me renvoie violemment à ma place : je suis une enfant puisque j’ai une mère. Je me demande ce qu’elles ont pensé l’une de l’autre. J'ai toujours pensé, dans une certaine mesure, qu'elles se ressemblaient. Sans doute ont-elles eu une conversation passionnante. Je déteste cette idée.
Souvent, il ne suffit pas de grand chose pour renverser une situation ; ce soir, un mot suffit : un mot en français. Et lorsque je tourne la tête, je tombe sur le profil d’une grande blonde que je reconnais instantanément. Ma réponse est immédiate : mon visage se ferme, mon cœur s’apaise, je me redresse et fronce légèrement les sourcils — j’enfile le déguisement que je porte toujours en compagnie des Autres. En même temps, j’ai l’impression de m’éloigner de Loewy de mille kilomètres. Son attitude à elle aussi, change, mais je ne saurais dire en quoi.
Je n’ai jamais été prompte à aimer les Autres. Lorsque je rencontre une nouvelle personne, je pars avec une certitude : je ne vais pas l’apprécier. Ainsi, si cette personne se révèle plus intéressante que je le pensais je suis agréablement surprise, mais il n’y aucune chance pour que je sois déçue. Aude Luneau a cependant quelques points en poche. Tout d’abord, c’est une sorcière au talent reconnu. Et c’est la directrice de l’hôpital des sorciers et la supérieure de Maman. Maman l’apprécie, fait suffisamment rare pour m’intriguer. Enfin, pour avoir l’amour de Kristen Loewy, il ne faut pas manquer de qualités. Tant de points qui m’assurent que cette femme est une femme intéressante et intrigante ; et en plus, elle a quelque chose dans le regard qui donne envie de sourire. Rien, donc, ne me prédestine à ne pas apprécier cette femme. Et pourtant, à cet instant précis, un vilain sentiment secoue mon cœur et il n’a rien d’agréable. Un mélange de colère et de rancœur certainement ; son arrivée m’empêche de parler avec Loewy, de lui poser des questions, d’avoir des réponses évidemment. En bref, son arrivée gâche tout. Quatre yeux suffisent pour une conversation ; deux de plus et plus rien n’est pareil.
Et comme pour rajouter une couche, Luneau s’approche de Loewy et… *Elle va quand même pas…*. Je baisse les yeux, terriblement gênée par la situation, mes malheureuses joues se colorant de rouge. Merde, je déteste ça. Je ne saurais jamais si Aude Luneau a embrassé Kristen Loewy devant moi, Merlin merci.
Un « Bonsoir, » aussi froid que discret s’échappe de mes lèvres en réponse à la femme et bien malgré moi je prends la direction de la sortie, alourdie par l’étrange impression de ne pas me trouver au bon endroit. Je ne calcule pas Luneau en passant près d’elle, mais j’offre un regard appuyé à Loewy. Impossible de la questionner sur Mam— *ma mère* maintenant. Impossible de la questionner sur quoi que ce soit.
En arrivant à la porte, cependant, je me retourne vers Loewy. Je la regarde quelques secondes sans ne rien dire, coule un regard en direction de l’indésirable, avant de ramener mon attention sur elle.
« Confiez-moi la clé. » Et Merlin, je jure que ces mots malmènent ma fierté mais je sais que je dois les prononcer : « S’il-vous-plait. »
Dernière modification par Aelle Bristyle le 19 déc. 2020, 11:49, modifié 1 fois.
La clé des champs
Aude hocha la tête en regardant Aelle, comme si elle venait de se rappeler qui elle était. Et de fait, cela devait être le cas : cela faisait sens, avec cette histoire de clé. Elle avait grandi, depuis sa sortie fracassante de l'école suite à son affront fait à l'enfant Xue ! Mais ce n'était pas ce que Kristen retenait d'elle, et donc, ce n'était pas non plus la seule image qu'Aude en avait. La question de la clé de l'Ombre de la Mort avait été évidemment abordée avec Kristen, qui lui avait dit : « Je me demande quand est-ce qu'elle viendra me parler du secret de l'Ombre. » La directrice de Poudlard n'était pas du genre à parler de ses élèves - elle n'en connaissait à vrai dire pas beaucoup autrement que par un nom dans un grand cahier -, mais il lui arrivait d'entrer dans son rôle de directrice dans le cercle privé, et elle racontait ses rencontres de la journée : j'ai croisé une gamine bête comme un troll qui m'a fait un pied-de-nez ; j'ai croisé une enfant philosophe ; j'ai croisé un élève qui voulait que je lui donne des cours particuliers... Mais la plupart du temps, elle ne croisait personne et n'avait plus grand-chose à raconter, alors elle laissait Aude se passionner pour les cas les plus complexes auxquels elle avait à faire. Aujourd'hui, Kristen aurait plusieurs éléments à lui partager. Mais d'abord...
« Aelle, si j'avais décidé de te la donner, je l'aurais fait avant de te parler de ta mère. »
Aude sourit à l'élève. Malgré sa fatigue, un seul de ses sourires illuminait toujours plus que des centaines de chandeliers - c'était l'un de ses pouvoirs magiques les plus précieux et celui-là, elle ne le perdrait jamais. Il ne fallait surtout pas qu'elle le perde.
« Ah, il faut souvent batailler pour obtenir quelque chose de la grande Kristen Loewy ! »
Puis elle tourna la tête vers Kristen, et leva les sourcils, l'air de dire : n'est-ce pas ?, alors qu'Aude Luneau n'avait absolument pas besoin de batailler pour tout obtenir de la grande Kristen Loewy, qui lui était plus dévouée qu'une nonne à son Dieu. Sauf...
« Bien... »
Kristen s'approcha de l'élève et lui tendit sa main droite ; ainsi devait s'achever une conversation entre pairs.
« Souviens-toi de tout. »
« Aelle, si j'avais décidé de te la donner, je l'aurais fait avant de te parler de ta mère. »
Aude sourit à l'élève. Malgré sa fatigue, un seul de ses sourires illuminait toujours plus que des centaines de chandeliers - c'était l'un de ses pouvoirs magiques les plus précieux et celui-là, elle ne le perdrait jamais. Il ne fallait surtout pas qu'elle le perde.
« Ah, il faut souvent batailler pour obtenir quelque chose de la grande Kristen Loewy ! »
Puis elle tourna la tête vers Kristen, et leva les sourcils, l'air de dire : n'est-ce pas ?, alors qu'Aude Luneau n'avait absolument pas besoin de batailler pour tout obtenir de la grande Kristen Loewy, qui lui était plus dévouée qu'une nonne à son Dieu. Sauf...
« Bien... »
Kristen s'approcha de l'élève et lui tendit sa main droite ; ainsi devait s'achever une conversation entre pairs.
« Souviens-toi de tout. »
Équipe Modératus
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