Dérivation ++

Réchauffée de l’intérieur chaque seconde un peu plus par la compréhension que tu sens se dégager de lui, tu laisses tes épaules qui, en un mécanisme de protection, s’étaient relevées autour de ta nuque retomber, fais choir ta main vers le sol. Rien dans ton attitude n’est facilement perceptible mais, s’il cherche à comprendre, ou s’il se sent résonnant, il saisira chacune des émotions qui te traverse.
Tu gardes un visage lumineux sans même y penser, avec ton petit sourire en coin et tes yeux qui brillent, avec les quelques frémissement qui s’agitent entre tes omoplates et ta folle envie de prendre la plume dans l’instant pour ne plus jamais la lâcher, pour toujours laisser l’encre se déverser sur le parchemin. Tu conserves ton attitude désormais totalement apaisée, ta position qui pourrait de prime abord paraître étrange – la tête presque complètement renversée pour observer le garçon, les bras tendus, attirés par la force Terrestre, les mains ouvertes et les doigts collés – et quelques mots qui dansent au centre de ton esprit, prêts à être tracés sur les cordes, frottés de l’archet.

Deux besoins, bien différents, s’agitent en toi ; celui d’écrire et celui de composer. De poser ou bien la plume, ou bien le crin blanc, de tirer ou bien des mots, ou bien une délicate mélodie. Difficile de choisir lequel est le plus impérieux ; violent est l’affrontement dans ton cœur. Evacuer les sentiments pour ne jamais les oublier, se libérer des souvenirs pour quelques instants ? Graver les uns ou laisser s’envoler les autres ? Le doux sentiment qui te saisit à l’idée d’épancher cette soif insatiable de lettres ou de notes le dispute à la frustration de ne pouvoir en satisfaire qu’une seule des deux.
Finalement, tu te rends à l’évidence ; le violon n’est pas accessible tandis que la plume l’est. Tu as la possibilité d’écrire maintenant, avec cet Inconnu que tu perçois si différemment des autres ; l’instrument est trop loin, et proposer d’aller le chercher briserait immanquablement tout le charme de l’instant. Pour traduire ce moment, rien de mieux que ses pigments se mêlant sur tes feuilles pour l’heure totalement vierges, rien de plus parfait que cette heure où le Char se hisse dans le ciel pour éclairer la côte écossaise, que ces rayons encore peu agressifs qui effleurent ton visage.
Tu aurais préféré la Nuit pour que se déroule un tel instant, ou l’aurore et ses nuances orangées, te contentes de ces lueurs, apprenant à les découvrir chaque minute un peu plus. Elles sont belles tout de même – elles s’accordent au visage du plus grand, à la courbe de sa mâchoire, à ses pommettes, contrastent avec le sombre de ses yeux, avec les ténèbres de ses cheveux. Mais l’idée que tu attaches à l’écriture de nuit se teinte du rouge sombre des cauchemars, du gris pâle de l’angoisse – agrémentée de pointes de bleu. Peu désireuse de rédiger ta terreur et tes multiples réveils en sursaut, de mélanger tes souvenirs glaçants au beau moment de compréhension qui vous traverse, tu finis par admettre que le fait de plonger la pointe de ta plume dans les encres du garçon mérite à lui seul une autre heure, jamais songée jusqu’ici. Aussi, convaincue que cet instant est le plus beau qui puisse être choisi pour cela, tu clos tes paupières pour t’en imprégner.
Une longue inspiration, davantage pour t’ouvrir sur le monde et tes propres ressentis que pour les évacuer et les faire subir aux Autres.

Ton dos, si droit qu’il paraît presque rigide, est frôlé de frissonnements froids, d’attentes. Il te fixe à son tour, intensément, et tu sens ses yeux qui te détaillent. Pourtant tu comprends ce regard, cette recherche d’indices ou d’un frémissement familier ; loin d’être douloureux, il t’apaise.
Le changement qu’il apporte à tes mots te surprend. La belle modification, rappelant ses premiers mots, t’arrache un grand sourire qui reste quelques secondes avant de se résorber, de reprendre sa forme précédente. Jouant sur tes intonations, il altère ta parole, dansant sur son sens. Presque amusée, tu laisse les quelques nouvelles lettres s’ajouter à ta perception du mot, hoches la tête légèrement pour en apprécier la saveur. Bien doux renversement.
Il laisse son regard dériver de ton visage au coffret, sans doute à la recherche d’une traduction la plus parfaite possible, et tu restes presque immobile durant son étude. Seules tes mains, éternelles et intrépides rebelles, s’agitent ; tes poings se serrent parfois, ton pouce frotte ton index, joue avec l’ongle de l’annulaire. Le mouvement, léger et silencieux, ne t’empêche en rien de te concentrer, du mieux que tu le peux, sur les fioles qu’il finit par te tendre, au contraire. Il présente ses deux mains paume vers le ciel.
Tu observes celle censée le définir, lui jettes un regard perçant pour comparer les lueurs qui les définissent, te rabats sur la seconde qu’il te propose. Pas de possibilité de savoir si les couleurs se correspondent, aussi tu acceptes d’office la fiole qu’il te présente, incapable du moindre avis critique. C’est presque touchée qu’il possède autant de pigments, qu’il aie suffisamment d’éclats différents pour pouvoir trouver celui correspondant exactement à ton regard, que tu tends le bras pour saisir doucement la plus sombre. Lui, donc.


« Dessiner, écrire… c’est la même chose, finalement. Juste pas l’même alphabet, mais les mêmes émotions. »


Pliant attentivement tes doigts autour de l’objet de verre, terrifiée à l’idée de le laisser tomber, prise d’un élan de maladresse, tu lèves le nez vers le ciel. Un autre coup d’œil vers un coin légèrement plus ombragé de la ruelle, et tu l’indiques à l’Inconnu.

« On peut s’installer là ? Pas d’Soleil pour faire mal, comme ça, rien pour éblouir. »


Sans trop savoir s’il te suit, tu parcours les quelques mètres qui t’en séparaient, hésites lorsque tu te retrouves face au mur. Et puis, l’évidence faisant sens, tu t’assois à même le sol, le dos collé contre la façade du bâtiment. Ainsi, rien pour observer par-dessus ton épaule, seulement le contact rassurant de la pierre qui te soutient. Rien pour empêcher tes pensées de défiler, tes idées de se mettre en place.
Croisant tes jambes en tailleur, déposant les feuillets sur l’une d’elles, tu inclines la nuque. Tu poses ta plume délicatement sur le pavé, débouches le flacon d’encre en prenant garde à ne perdre aucune goutte couleur-de-nuit, inspires profondément. Fixes le parchemin que tu transportes avec toi depuis ton départ de la Maison, hésites un instant puis t’empares de ton objet. Trempant son extrémité, tu assourdis le plus possible le son de la pointe s’appuyant contre le verre, et, lorsque tu te sens prête, tu la déposes.

Les premiers traits sont quelque peu incertains, troublés et hésitants, mais tu persistes.


Quelques paroles qui trahissent une compréhension mutuelle, un langage commun et transcendant. Deux couleurs qui définissent, qui permettent l’identification et l’effleurement-sans-contact, le mouvement qui libère et les lueurs qui soutiennent.

Abstraits sont les motifs qui se déroulent sur le papier et qui s’assemblent pour former une entité plus grande. Pourtant, tu sais que les émotions sont difficilement traduisibles à l’encre, presque douloureuses à tracer. Tu aimes les choses sensées, les choses tangibles ; te libérer de cette rassurante muraille te demande un effort.
Incertaine, tu jettes durant une seconde un œil vers celui que tu essaies de graver dans la feuille pâle, hésites lorsque tu t’apprêtes à revenir à tes tracés.


« Raconter cette Histoire par des traits, expliquer c’qu’on ressent… À ton tour, maint’nant. »


Une moue s’affiche sur tes lèvres qui se pincent, et puis tu lui tends la feuille d’une main, la plume de l’autre. Présentant tes quelques traits, tu cherches une définition à leur apporter.

« C’est l’début, les Lueurs. »


Tu observes fugitivement le résultat, te rabats sur les mains de l’Inconnu. Une timide curiosité qui te taraude ; comment trace-t-il, comment traduit-il ? Comment se meut la pointe couverte d’encre ? Est-elle libre de toute entrave, ou bien soumise à une volonté ?

• ‘til it seemed
that Sense was breaking through — •

ent‘r‘êvée

Dérivation ++
Conteur de Hjúki a écrit :
Sa langue d’Encre est terriblement complexe. Comment un Conteur qui serait au premier abord compté parmi les ‘incolores’ pour Hjúki parviendrait-il à la montrer ? L’illustrer est un vœu à la fois gorgé de prétention en croyant pouvoir rendre visible ce qui ne l’est ; à la fois teinté d’humilité en reconnaissant qu’il s’agira là d’un travail de version, avec toutes les approximations qui en sont supposées. Osons cet audacieux accomplissement, se laissant guider des perceptions de Hjúki. Ce qui précède aux mots n’est qu’une vague tentative de présenter un aperçu du Cycle qui l’entoure et de ce qu’il trace.
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La stabilité retrouvée, ses bras sont fermes et présentent sans trembler les précieux réceptacles dont la surface plane des liquides confirme son calme. Les récentes et belles résonances qu’elle lui a offertes ont contribué à l’apaisement. Elle sait aussi regarder à travers la fine membrane de ses paupières la force lumineuse du jour, en sentir sûrement les formes par les occultations. C’est aussi le seul moyen d’affronter, de défier Hélios sans souffrir les effets corrosifs de ses rayons aux pouvoirs si excessifs pour la vulnérable enveloppe humaine. Elle aussi subit cette inexplicable remontée d’épaules, cette tension douloureuse qui n’est parfois réalisée qu’au relâchement. Une sorte de qui-vive, peut-être. Il n’a pas cherché à se l’expliquer plus avant. La réception tacite de sa déformation, qu’importe la distance. Et ces palpitations en surface, l’émotion jaillissant en mouvements, par les postures. Voir ses propres gestes, sous une perspective légèrement variée mais insuffisamment pour faire oublier la manifeste parenté, muant cette enfant tout en le rassurant éveille aussi d’étranges sensations. Comme une intrusion. Réalisant qu’elle peut comprendre ses replis et ouvertures sans qu’il ne s’en exprime explicitement, réalisant qu’il peut lire aussi plus qu’elle n’en dit. Comme s’ils en exprimeront toujours plus que voulu, si elle a aussi capté cette identité partielle. Une constatation qui le situe quelque part entre le malaise d’un partage non contrôlé, qui ira au-delà de ses intentions ; et la conscience que la communication par des impulsions plus fines, plus discrètes, nécessitant un moindre effort serait possible. Mais deux fioles, non une. Leur nuance n’est pas confondue, ils forment au moins un intervalle, dont au moins quelques harmoniques sont communes. Sont-ils éloignés de cette même parenté bleutée qu’il soutient en ce moment ?

La regardant choisir son sombre, l’adolescent s’accroche à cet écart qu’elle formule. Elle écrit ce qui l’habite ; alors que lui ne fait pas toujours sortir l’Encre en mots. D’ailleurs, il ne le fera sans doute pas pour ce mélange qui se prépare. D’abord curieux de ce qui l’aurait poussée vers sa Nuit plutôt que vers sa clarté, il comprend rapidement que c’est une manière de le happer lui au sein de sa perspective. Depuis que son attention avait été captivée par ces outils d’écriture, par cette plume et ce parchemin dont elle paraissait devoir de se munir pour sortir, avec lesquels elle se baladait comme accessoires essentiels ; Hjúki avait retenu une attente silencieuse de la voir à l’œuvre. Est-ce que comme lui et ses Encres, il s’agissait d’une présence devenue si habituelle que l’absence générerait un vide inquiétant ? Est-ce qu’elle les portait non pour une utilisation systématique mais pour en être seulement accompagnée ? En somme, tous deux n’avaient-ils pas fortuitement transporté les deux sections d’un diptyque que ni l’un ni l’autre ne s’imaginait devoir nécessairement solliciter ; jusqu’à en arriver à cette jonction d’évidence ? Abaissant sa main devenue libre et refermant ses doigts en une tenue protectrice sur la seconde fiole, il se sent entré en une nouvelle phase. La pose est imminente, par des éléments complémentaires.

Sans la moindre hésitation, ses pas s’enclenchent à la suite de la plus jeune fille lorsqu’elle indique un nouveau poste où s’installer, moins frappé des rayons. Se poser avant de poser, en choisissant des lieux qui n’indisposent, son cheminement est tout à fait pertinent pour éviter la dispersion par l’inconfort de l’ardeur incommodante. Il la laisse prendre place la première, contre le mur ; avant de lever à son tour des Perles-de-Nótt voilées vers l’Ouranos pour en percevoir l’inclinaison de Sol, la direction de sa course. Il s’installe donc en biais, dos à l’Astre, aussi en tailleur ainsi qu’il lui vient naturellement. Aussitôt tourné tout entier vers la danse en laquelle elle s’est engagée depuis l’instant où ses doigts se sont enroulés autour de son Encre. Il se sent devenir un corps-cœur, mais en rien frappé de mauvaises Vagues ; au contraire il bat pleinement d’émotions exaltantes. Cette expérience est inédite, et il s’y immerge entier, la respire de toutes ses fibres.

L’ouverture du flacon ne lui éveille pas aussi fort l’écho, ce n’est pas un geste qui lui est aussi spécifique et propre que les précédents en lesquels il se retrouvait, mais éveille néanmoins son intérêt quant à la façon dont elle appréhendera sa teinte. Il y règne un silence semblable à celui imposé en une salle de concert tout au début, le temps que le chef d’orchestre se sente prêt à donner l’impulsion, à lancer la musique, à tout mettre en branle. Hjúki est ce spectateur à l’écoute, sentant l’imminence des toutes premières sonorités dont il s’emplira, par lesquelles il vibrera. Attaché par magnétisme à la trajectoire de la pointe, ainsi que les pointes des danseuses représentent une forme d’élévation, pointe de légèreté qui trace quelques boucles, voltige par succession de contact au parchemin et de détachement, tels les sauts de la danse. Puis, ainsi qu’une Étoile se recule pour laisser son partenaire avoir son moment de scène, elle lui tend le matériel de composition, lui confie ses premiers mouvements. Ayant mis l’autre bleu à côté du premier, il se saisit des objets de chacune de ses mains, et cale à son tour le papier sur ses jambes, prêt à poser la bonne note sous la dernière en suspension. Médite les boucles qu’elle a formées.

*Les Lueurs…* Levant la main gauche qui tient la plume, il met la pointe à hauteur de son regard pour constater la manière dont la brillance de l’Encre l’a imprégnée, quel a été l’impact de l’angle d’écriture sur sa répartition. Prenant soin à l’incliner de sorte à ne pas tâcher la section épargnée, partant d’un point central, il trace une première courbe. Variant les intensités pour déjà créer un contraste au sein de son propre bleu, il semble dans un premier temps dessiner des courbes déliées, espacées chacune d’un écart pourtant bien calculé, dont il fait aussi évoluer les épaisseurs par de petites torsions au cours du tracé. Au fil de ses retours au contenant lors de l’élaboration des traits du soi pur, il le penche de sorte à faire pénétrer le liquide par une zone de plus en plus restreinte. Bientôt, il ouvre la fiole de clarté associée à l’enfant pour y tremper la plume par la partie de la pointe qu’il avait ménagée au fil de ses traits pour l’accueillir proprement. Ses dents griffent la peau autour de ses lèvres alors qu’il accomplit ce geste de minutie avec concentration. Au moment où il fait glisser l’Encre, un froncement frustré du nez déforme son visage alors qu’il voit l’inévitable se produire. Le support fonce toujours le clair par rapport à l’éclat qu’il présente lorsqu’il n’en a pas encore infiltré les fibres. Au passage à la Sphère, cette distorsion n’arrive pas. Les tracés doivent toutefois précéder. Il poursuit donc sa route colorée, comblant les espaces qui avaient été préparés, comme cela est désormais visible, pour les absorber. Les traits sont parfois imparfaits, repassés, la pointe levée au milieu avant d’achever. Après avoir utilisé sa technique de la pointe à deux versants pour les sections pures, il est temps de mélanger. Tournant son poignet selon des rotations qu’il maîtrise bien, il force progressivement le partage des Encres au sein de ses courbes, contrôlant avec technique l’inclinaison selon la dominante recherchée, selon l’intermittence qu’il cherche à obtenir.

Se redressant enfin, il éloigne une dernière fois la plume du parchemin, appréciant le résultat et l’hybridité qu’il a tant bien que mal rendue avec leurs Couleurs. Il a dessiné une étoile centrale se déployant en neuf directions, les plus belles ont à son sens des extensions en nombre impair, puis intégré de nouveau neuf pointes dans les interstices. Une Lueur teintée à l’instar des fonds célestes. La présentant en retour, il commente sobrement son Mêlement, ne dissimulant la pointe d’émotion que telle genèse lui provoque.


« Notre Fleur Étoilée… »

Les Branches sont les Pétales.

Dérivation ++
Tes yeux sont rivés au papier, incapables de s’en détacher. Sous toi, le pavé peut-être sale d’Édimbourg, foulé des milliers de fois si ce n’est davantage, et tout autour, la cité elle-même, rassurante dans ses ruelles étriquées et ses grandes avenues, douce par ses bâtiments noircis de suie. Les Autres n’ont rien à faire dans ces ressentis, seul le reste compte ; les sons, les lueurs parfois trop violentes, les brises qui courent sur la peau, tout ce qu’embrasse le regard lorsqu’il la parcourt, jusqu’au ciel souvent gris mais beau dans son uniformité. L'Inconnu s’est installé suffisamment près de toi, à la distance que tu juges parfaite ; pas trop proche pour que le contact ne se fasse pas par accident, mais assez pour conserver cette bulle de calme, cet ensemble créé et renforcé par l’avancée des secondes. Dans la même position que celle que tu as prise un plus tôt, il s’absorbe à son tour dans la contemplation de ton poignet qui s’incline, maladroit.
Le dessin t’est une tâche ardue. Peu attirée par cette discipline d’ordinaire, farouchement attachée aux mots pour t’assurer que tes ressentis ne disparaîtront jamais, tu hésites, t’interromps parfois, ne peux t’empêcher de suspendre certains de tes gestes comme tu t’interromprais après la boucle d’un
l ou d’un g. Il sont peu nombreux, ces traits que tu déroules, fins et sombres. Ils sont discrets et prennent un sens seulement perceptible dans ton propre esprit. Pourtant, lorsque tu lui tends la feuille en attendant qu’il s’en saisisse, tu ne doutes pas une seconde qu’il comprendra, qu’il accompagnera la réflexion de vos ressentis de sa propre inspiration.
Tes yeux s’égarent dans les quelques courbes offertes au papier et au regard du soleil, se perdent dans l’observation de la matière qui sert de support. Elle n’est pas parfaite, pas aussi lisse que le papier employé par Maë et Papa, dont tu te sers de temps à autres. Elle n’est pas aussi douce et blanche, pas aussi fine – tellement plus authentique, représentative. Tu fronces les sourcils à l’idée de tracer sur une surface trop plane, trop simple, dénuée de ce grain si caractéristique, sans l’atmosphère de l’École imprégnée dans chacun de ses pores ; le résultat, bien que mêlant vos deux représentations, serait un bien pâle reflet de ce que pourrait donner un dessin sur parchemin. Bien heureuse d’avoir préféré cette feuille qui trônait en évidence sur ton bureau, claire sur le bois sombre, à l’autre qui se tenait quelques centimètres sur la droite, bien trop moldue, tu détends ton front qui s’était plissé un bref instant.

Un souffle d’air frais vient jouer sur ton bras découvert, monte jusqu’à ton épaule pour se trouver stoppé par la manche courte de ton vêtement, et tu frémis.
*C’que c’est bon de se sentir vivre comme ça…*, tes dents se découvrent et ton visage trahit tout ton bonheur de te trouver là. Il se saisit de la feuille, de la plume, que tu lui cèdes sans aucune résistance ; s’immobilise une fois qu’il a placé le parchemin à son tour, sur sa jambe. Assis ainsi, il semble moins grand, moins lointain, ouvert au reste du monde d’une façon qui t’est familière. Il paraît calme, apaisé par cet environnement qu’il maîtrise.
Ses yeux sont sur le papier, se rabattent sur l’extrémité de la plume qu’il contemple. Cet objet, accessoire utilisé d’une manière que tu as rarement vue employée, devient le symbole d’un art qui te dépasse mais que tu ne cherches même pas à saisir. Désormais spectatrice des deux essences qu’il s’apprête à mêler d’une main qui semble experte, tu détailles chacun de ses gestes, les lèvres closes, les mains sagement posées sur tes cuisses, paumes vers le haut et doigts légèrement repliés, sans expression notable. Ton attention est telle que l’émotion a presque déserté ton visage – elle flamboie seulement, haut et fort, dans tes billes aux couleurs de glace. Tous tes sens sont tournés vers le soin qu’il apporte à diffuser l’encre selon un schéma bien précis, selon une technique qui t’échappe. L’objectif te laisse interrogative ; pourquoi laisser cette partie-là de la plume vierge ?

Pourtant, lorsqu’il dépose l’objet sur la feuille, tes questions s’interrompent d’elles-mêmes, sans que tu aies à les fuir : de nouvelles se préparent, pour s’écouler dans ton esprit le moment venu. Les traits sont plus assurés, plus vifs, parfois plus légers, sans doute volontairement. Tu suis chacun des mouvements qu’il réalise, t’imprègnes des allers-retours qu’il effectue vers le contenant d’encre, constates une certaine mélodie dans cette minutie qui caractérise sa manière de dessiner. Les notes suivantes, venues cette fois de tes propres émotions, s’ajoutent avant que tu les réprimes ; l’instant des paysages colorés viendra plus tard, pour te souvenir. Contemplant les motifs qu’il trace, déliés, de temps à autres tremblotants, tu t’imprègnes de la belle couleur qui s’affiche peu à peu, et de la figure qu’elle définit.
Il finit par déboucher le second flacon, réitère l’opération – comble les brèches laissées à l’évidence volontairement. Ta respiration est calme, les palpitations de ton cœur ont depuis un moment retrouvé leur rythme normal, et tes mains ne se serrent plus sans contrôle. Ce qui se déroule se pare certes d’inattendu, mais d’un inattendu doux qui te fait sourire et te laisse impatiente ; tu veux connaître cette suite, tu veux vivre la fusion de ces encres. La certitude que, quoi qu’il se passe, jamais tu n’en souffriras, s’est imposée à toi sans que tu en prennes conscience, et désormais tu te contentes de désirer que l’instant s’étire encore et encore.

Lorsqu’il s’interrompt, il te faut du temps pour relever le visage. Il s’arrête, prononce quelques mots qui te touchent plus profondément que tu le laisses percevoir, mais tu restes immobiles, rivée vers cette étoile si atypique. Hypnotisante, elle te fait entrouvrir les lèvres très légèrement, décoller tes dents de quelques millimètres. Tu finis par te tourner vers le garçon, contemplant son profil de ton visage qui ne montre toujours rien. Et, comme si tu te souvenais de la réaction attendue, tes lèvres s’étirent en se recollant l'une à l'autre, une légère fossette se creuse sur ta joue gauche. Tu inclines ta tête, captes l’éclat de son regard et restes immobile un instant, puis finis par souffler, terriblement touchée.


« Une Fleur qui offre sa Lueur, alors… »


Tu clignes des paupières, soudainement éblouie par un rayon de Soleil, rabats ton attention vers l’image retranscrite. Épousant du regard les courbes qui s’enlacent, tu avances la main lentement, et sans jamais toucher le parchemin laisses la pointe de ton index suivre l’une d’elles, depuis la pointe supérieure, en effleurant le centre pour parvenir à l’inférieure.

« C’est transcendant, comme mélange. »


Employant rarement des mots de ce genre à l’oral, tu es toi-même surprise de ton commentaire. Mais bien vite, tu te laisses à nouveau absorber par les motifs qui te sont offerts.
De bien douces lumières, qui se présentent à ton regard presque avide.

• ‘til it seemed
that Sense was breaking through — •

ent‘r‘êvée

Dérivation ++
L’application avait enrobé son corps d’une chape de rigidité inconsciente qu’il n’avait pas tellement sentie du bout de ses doigts qui s’étaient raffermis par ses pratiques invoquant un usage de minutie de ses mains, mais en se décrochant du support, l’adolescent sent peu à peu cette torpeur, le verrouillage de ses muscles qui avaient facticement contribué à une stabilité qui n’avait en rien été souplesse et appui. En ces moments où toute sa concentration était happée, son esprit était bien loin du souci de ses mauvais habitudes de tenue, les parties de son corps non sollicités terminant bien vite en crispation, consumant inutilement ses forces et le rendant épuisé de quelques gestes. S’en étant rendu compte il essayait sporadiquement d’y penser, de s’installer avec souplesse, de profiter des appuis bien choisis pour s’ancrer, de ne pas craindre se reposer sur quelque paroi solide externe plutôt que d’encager sa posture par sa propre enveloppe. Une brûlure diffuse, conséquente à cette tension, s’est emparée du dos, de la nuque, des épaules, et même des jambes qui ne sont pas loin de céder aux tremblements irrépressibles. Seules ses mains exercées sont épargnées et tiennent sans faillir le parchemin dont ses courbes d’Encre s’offrent désormais au regard de la jeune fille. Si leurs Perles sont des miroirs, elles absorberont en cette contemplation leur propre nuance pour refléter la nuance de l’autre bleu, en Voûtes complémentaires. Il a l’intuition que leurs regards sont bien aptes à accueillir des Astres de toutes natures, jusqu’à celui qu’il a humblement tracé à l’Encre.

Ayant peu recours à sa vue périphérique lorsqu’entièrement consacré à un travail d’importance, il est pour ainsi dire incapable de savoir exactement si et comment elle avait prêté attention à sa manière de faire, à l’apparition progressive de ses traits ; et si des traits d’émotion ou de sens l’auraient traversée lors du processus. Tentant de rattraper ce retard de conscience, son appréhension presque toute avalée par l’excitation de cet instant, il s’est tourné vers le jeune visage et son expressivité. Il ne réalise pas toujours ce qu’il montre sur le sien, parfois sent bien que ses traits sont tirés, mais est tout de même au courant du fait qu’il ne les empêche et a tendance à garder certains masques sur une durée singulièrement longue ; comme oubliant de passer au ressenti suivant en surface, ou bien ne l’ayant encore saisi. Ne se voyant pas, il n’initie rien pour influer de quelque manière ce qu’il dégage. Son ouverture apaisée doit bien transparaître de quelque manière.

Si elle ne revient pas directement à lui qui vient de quitter sa torpeur créative, elle contemple d’abord son… non, leur Fleur. L’adolescent essaie de réprimer ses sensations entre l’engourdissement et la peine qui l’ont envahi en certains points de son corps pour ne pas briser l’état de suspension partagé qui s’est tissé entre eux. Il la voit comme descendre un peu la mâchoire, incertain de qu’elle en dira, mais ce mouvement se transforme rapidement en un humble sourire. Lumineux. Il détient un étrange pouvoir bénéfique car, à défaut d’effacer les ravages de sa crispation, il fait retomber les derniers blocages : son corps s’assouplit pour les parties dont il n’avait même pas conscience qu’elles étaient encore sur le fil. Son buste est comme traversé d’une courant qui rétablit sa colonne selon un tracé plus naturel. Une Vague de fraîcheur qui tire sur ses lèvres, mais sans excès ni tiraillements, il ne pourrait en supporter plus.

Le jeune homme ne peut pourtant pas retenir l’élargissement de cette courbe à l’entente de ce souffle chargé de belles sensations. Elle la perçoit ! Heureux, exalté, et même reconnaissant une pointe de fierté d’être parvenu à lui montrer, ainsi que son vœu initial le formulait. Pourrait-elle l’absorber ? Il observe avec fascination les gestes dont elle l’entoure, les mêmes qui lui rappellent les siens : tracer les contours sans directement les toucher. C’en reste bien un toucher, ou du moins une appréhension de suspension. La forme s’imprime même par cette approche, il le sait bien, et ne serait-elle pas lui, il ne doute presque pas qu’elle intègre l’Étoile par ce repassage des traits à distance, attirée plus fortement par le noyau. Toujours captivée par la représentation qui est eux, elle qualifie leur Mêlement d’un terme venant de ses premières boucles d’Encre. Oui, comme s’ils étaient parvenus à se comprendre, qu’il avait su compléter ses mots.

Songeur, il s’interroge sur la conversion en Sphère. Ce sont les siennes, qu’en ferait-elle d’une ? Que deviennent ses parchemins une fois chargés de leur empreinte ? Quel traitement commun attend le support de leur langue partagée mais déclinée ? Ce sont presque deux Sphères, confondues en une section de leurs parois respectives. Un lemniscate ? Les élancements musculaires doivent toutefois mettre fin à ses réflexions, et forcé d’agir il déplace ses jambes qui quittent leur croisement en tailleur pour se replier devant lui, cette fois tremblantes quelques secondes avant de retrouver l’inertie. Ce changement de position contribue au relâchement, non sans avoir tiré une petite grimace et une expiration dissimulant au mieux une exclamation de douleur. Il ne sert à rien de crier. Essayant de coller l’entièreté des semelles au sol pour assurer sa stabilité, il n’ose pas toucher aux articulations gémissantes et compte sur la nouvelle orientation pour les reposer. Roulant successivement ses épaules, elles font résonner – ou pas, il n’a pas idée de la façon dont cela peut atteindre l’ouïe – de petits craquements tout le long du roulement qui permettent, souhaite-t-il, un réalignement.

Ne tenant plus que d’une main le parchemin, il tend de l’autre la plume en pointant la fiole accueillant le bleu diurne.


« Tu pourrais signer avec ta teinte. Ce que tu veux, tant que c’est une partie de toi que tu veux bien confier. »

Hésitant toujours sur la capture en une ou deux Sphères, il se fronce un instant, comme si devant trancher une question primordiale.

« Je crois… je crois qu’il faut que tu gardes mes traits-de-Lueur et que je garde les tiens. Si tu le permets, je convertirai tes boucles tracées en l’une de mes Sphères et tu pourras conserver mes tracés comme… ce que tu fais avec tes parchemins. »

Le dernier pluriel lui est venu naturellement. Ce n’est qu’une intuition, mais il a l’impression que ses parchemins sont pareils à ses Sphères, qu’ils permettent de s’y décharger par un processus répété, lorsque le besoin s’en fait ressentir. C’est le partage, le mélange de leurs pratiques le plus naturel qui lui est venu, préféré à l’inverse qu’aurait été de lui donner une Sphère et de recevoir sa transformation de parchemin, quelle qu’elle soit. Il est encore certaines pratiques intimes qui ne s’échangent pas.

Dérivation ++
Toute ma reconnaissance à une Plume qui se reconnaîtra (peut-être), pour m'avoir fait découvrir ceci.
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C’est un mouvement doux, reflet de celui réalisé quelques minutes plus tôt, qui survole la feuille ; une manière pour toi de te laisser aller dans ces courbes déliées, dans la roue qui s’est formée, les réguliers pétales d’encre.
Comment un simple dessin peut-il signifier autant ? Tu n’en sais absolument rien ; mais le contempler te donne un étrange sentiment de soulagement. D’avoir rencontré un être aux Lignes semblables aux tiennes, peut-être ; un Inconnu qui sache poser des mots sur des sentiments difficilement définissables, qui sache tracer lorsque les paroles deviennent futiles. Peut-être de la fierté également, d’être restée, de ne pas t’être détournée comme tu as tourné le dos à bien des chemins, à bien des possibles. Tu es heureuse d’avoir réussi à, tant bien que mal – d’abord par quelques mots, puis par les Courbes tracées dans lesquelles tu t’es reconnue –, faire comprendre tes pensées et leurs jolies couleurs.
Ces tracés, débutés par ta main hésitante puis repris par la sienne, bien plus sûre, traduisent des dizaines de choses que seul le dessin aurait pu garder authentiques, inchangées. Parfois, les ressentis sont trop complexes pour être évoqués à voix haute, seulement destinés à être vécus ; et cette idée de les mettre sur la papier sous forme de courbes plutôt que de mots est un magnifique intermédiaire. Le dessin laisse place à l’interprétation, autorise une compréhension différente qui t’effraie en même temps qu’elle te fascine. Si cette méthode est si libre, comment peux-tu être certaine que la vision que tu as du parchemin est la même que celle de l’Inconnu ? Comment peux-tu affirmer que ce qu’il a voulu représenter est le parfait reflet de tes propres émotions ?
Un soudain instant d’angoisse te voit te replier sur toi-même, te protéger d’un seul coup derrière un regard fixe, même incapable de ciller, et une immobilité presque douloureuse de l’entièreté de ton corps. Cette
transcendance évoquée avec tant d’émotion pourrait-elle n’être que dans ta propre tête ? Aurait-il tracé cela sans chercher de sens particulier ? Difficile d’y croire, mais étrangement méfiante, tu concentres toute ton attention sur les pétales qui s’enroulent. Ils sont beaux et réguliers, presque rassurants à observer dans leur uniformité. Bien sûr, ils ne sont jamais identiques – un tremblement ici, un changement de couleur là, qui rend chacun unique –, mais leur apparence si semblable est reposante. Aurait-il créé quelque chose de bien plus chaotique s’il n’avait pas voulu traduire cet instant ? Aurait-il même accepté de mêler ces encres que tu as toi-même choisies ?
Un long frisson nullement amené par le souffle d’air qui joue sur ta nuque, sous tes cheveux presque courts, traverse tout ton dos. Tu trembles légèrement, finis par fermer les paupières pour contenir l’hésitation – pour ne pas la lui montrer. La tension est toutefois perceptible dans ton attitude et ta façon de te tenir ; tu n’en as pas conscience, mais ton corps trahit l’immense doute qui s’empare de toi. Tu as de nouveau légèrement arrondi le dos et rentré les épaules, comme pour te protéger de tes propres émotions, de tes propres pensées.


*« Across the ocean of my mind »* – un océan immense, une étendue bleutée reflétant les rayons aveuglants de l’Astre, un univers infini à la surface mouvante, parfois agité de terribles tempêtes. En cet instant, tu aurais tendance à reconnaître toute la puissante vérité de cette phrase, de cette citation ; l’esprit est paré d’inconnus, d’inattendus – à admettre qu’il t’effraie, parfois.
Tu finis par éteindre tes pensées. Par tout arrêter, pour cesser de douter. Tu ne veux pas que le souvenir de cette rencontre se teinte de tristesse ou de regrets, qu’il soit paré des couleurs de l’angoisse. Et puis, ressassant les mots qu’il a prononcés, les paroles offertes, les perles de son bracelet, tu réalises qu’il aurait fallu être très bon acteur pour paraître si compréhensif, pour évoquer des Couleurs si semblables aux tiennes. Un nouveau regard dans sa direction te prouve que le raisonnement est bon ; ses lèvres étirées, son visage que tu perçois éclairé, sont les ultimes preuves qu’il pouvait t’apporter.

Il finit par t’offrir le parchemin, indiquant la fiole, mais hésitante tu ne t’en empares pas tout de suite. Tu médites la phrase ayant précédé son geste, songes à un trait qui saurait te définir mieux que le plus long, que le plus précis des textes, fronces vaguement les sourcils. Et quand il parle à nouveau, tu interceptes ses mots avec surprise. Une conversion ; ainsi, cette rencontre serait digne d’apparaître sur son poignet, aux côtés de toutes ces perles qui racontent son histoire ? Tu baisses le visage, perturbée.
Sans répondre, tu saisis délicatement la plume, trempes sa pointe dans l’encre-de-tes-yeux, t’immobilises quelques secondes pour réfléchir.
Récupérant ensuite le parchemin, tu le déposes sur ta jambe, inclines le buste pour mieux te concentrer ; et puis, décidée, tu traces un premier trait, puis un second. C’est une lettre qui se lie aux courbes du centre, une initiale que tu ne pensais pas réellement révéler. Pas l’appellation offerte par Petite Ombre, bien sûr – celle-ci n’appartient qu’à vous. Tu ne trace qu’elle, rien de plus, la dissimulant du mieux que tu le peux au croisement de tous les autres traits. Te contentant seulement de les repasser, en réalité, tu soulignes le motif qui te représentait – sûrement dessiné sans même le vouloir. Et lorsque tu as terminé, tu relèves le visage pour te tourner vers lui.


« Ça, c’est moi. »


Tu souris, doucement, heureuse d’avoir su trouver un symbole qui te convienne, puis inclines un peu le visage, réfléchissant.

« J’en prendrai soin, c’est promis. Est-ce que tu.. t’es d’accord pour que j’assiste à la… Conversion ? »


Anxieuse d’évoquer à nouveau ce qui a failli tout briser tout à l’heure, tu te tends vaguement. Ta gorge se noue, mais tu t’interdis de laisser paraître ta peur – une attitude, une façon de se tenir, est parfois bien pire que le plus violent des mots.

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EDIT’ : Mille mercis pour cette version bien meilleure que la précédente.
Reducio
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Dernière modification par Kyana Lewis le 2 mai 2021, 11:29, modifié 1 fois.

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ent‘r‘êvée

Dérivation ++
Est-ce le bon rythme ? Il n’est jamais certain du juste tempo à adopter, et en ce moment de partage si essentiel il lui paraît d’autant plus important d’aller à la bonne vitesse. Sa dernière proposition lâchée, il ignore si elle apparaît à la bonne mesure au sein de l’évolution de la pièce, si elle apparaît dans le meilleur environnement pour l’accueillir. Dénué de tout repère évidemment, jamais il n’a tracé en présence de cette manière, ayant tendance à graver en retrait. Il n’a aucun moyen de savoir si c’est trop tôt, ou au contraire trop tard ; s’il se trouve dans quelque excès. Ce qu’il peut savoir… cette Silhouette devant lui, dans ses gestes et ses postures, ainsi qu’il a fini par le réaliser, lui est sous certains aspects compréhensible. Pourtant, s’autoriserait-il à solliciter ces influx naturels, à présent qu’il s’est rendu compte de ses capacités inhabituelles de lecture de cette enfant ? Percevoir inconsciemment n’est pas si dérangeant, mais dès que ce devient volontaire, survient alors cette persistante impression d’intrusion. Il aurait fallu se détourner, s’empêcher de voir, pour ne rien recevoir ni lire. Si un retrait visible se manifestait, il devrait s’en expliquer, mais il n’est pas prêt à formuler cette étrange identité qui les lie. C’est pourquoi l’adolescent n’a rien mis en place pour se soustraire, pour s’interdire de la sentir par ce qu’elle lui envoie d’émanations qui à lui ne sont pas si imperceptibles.

Cette résonance du mouvement s’étendait-elle pareillement en leurs Encres ? La cessation de l’effleurement distant lui avait indiqué la survenance probable d’un accroc sur la route des courants qui la traversaient. Il l’avait vu comme presque trébucher. Le doute ne connaît rarement la contenance par le barrage, il se répand avec aisance. Douter de la suscitation du doute en elle ne repoussait-il pas le doute en lui ? Probablement pas apte à se lancer dans tels raisonnements, Hjúki s’était laissé guider par la patience, ne réagissant pas tant qu’il n’aura senti la cristallisation. Car il est certain qu’une myriade agite de l’intérieur avant de poser le doigt sur les parties qui peuvent demeurer et devenir dominantes. Il avait mis un point d’honneur à ne pas trembler une fois la plume présentée pour lui offrir de se poser, si le temps était effectivement bien choisi. Son buste avait toutefois possiblement connu d’abstraites oscillations incontrôlées qu’il n’avait même sans doute pas vraiment remarquées. Elles permettaient un réajustement permanent de son équilibre alors qu’il n’était pas tellement doué pour rester parfaitement coi et le dos droit ; tandis que d’autres, peut-être, maintiendraient un tel port sans peine. Il est heureux qu’ils ne partagent pas exactement les mêmes bancs dans le château, elle ne risquait aucunement de le sommer de se tenir tranquille, à l’image de ceux qu’il importunait par ces infimes mouvements.

Ses doigts se détendent immédiatement lorsque la plume vient rejoindre sa propriétaire. Alors qu’elle se lance dans la mécanique du tracé, les mains du jeune homme aussitôt se croisent de concentration et d’intérêt à découvrir ce fragment qui serait ‘elle’. Le front plissé, la tête penchée, il contemple la trajectoire qui semble se glisser parmi les rails préexistants, parmi ses courbes. Ainsi… ainsi serait-elle littéralement un fragment d’eux, glissée parmi leurs Pétales ? Les contours sont tels qu’il superpose naturellement dans sa tête les alphabets, y voyant à la fois le K de leur langue et le Kappa grec. Son attention se métamorphose en approbation, il est heureux qu’elle lui ait partagé ce symbole. Le peu recèle une richesse infinie, irrépressible. Du bout du doigt, il redessine en l’air, devant lui, cette lettre ; comme rejoignant aussi les points étoilés de ce qui pourrait être une constellation. Cette partie d’elle lui est intégrée et il s’allège sachant qu’elle conservera ses traits.

De conservation à conversion. Ils ont tant avancé dans le processus, il serait vraisemblablement logique d’aboutir ce Pas de Deux inattendu. Ne répondant pas directement, sa main glisse à nouveau dans sa poche, farfouillant un instant pour en tirer l’élément recherché sans dommages. La seule forme de parfaite inoffensivité. Si les objets possédant des coins ou des bords tranchants ont le potentiel d’entamer la peau imprudente cherchant à les saisir, jamais une Sphère ne saurait faire du mal. Aucune aspérité, aucune dureté, aucun piquant. Les contours de la plus pure de toutes les douceurs. Ce n’est pas pour rien qu’elles sont même estimées depuis l’Antiquité comme composante essentielle, puissante et mystérieuse de l’équilibre de l’univers. Ce qu’il les aime, et ce n’est pas l’air rayonnant qui illumine son visage qui le contredirait. La sienne est si translucide que l’on peinerait à la distinguer, si minuscule entre deux de ses doigts, si ce n’était la luminosité solaire formant un rare reflet.


« Les Sphères ne blessent jamais. »

Ce commentaire lui a échappé, suite logique à ses pensées émerveillées, avant qu’une sombre image ne décide de s’imposer à lui, comme pour lui rappeler ce que celles à son poignet avaient risqué quelques instants plus tôt.

« Du moins entières. Cassées, en brisures, elles… »

Il ne veut tout simplement pas y songer, s’imaginer l’effroyable tranchant des éclats d’une Sphère jetée au sol et en morceaux. Il veut pouvoir continuer à leur faire confiance, infailliblement.

« Elles ont la plus belle forme qui soit, tout en rondeur. Certains bouts ronds toutefois sont pernicieux, il faut se méfier du disque car c’est vraiment le pire. Persée a tué son grand-père avec. »

Opa. Le sien. Comment d’une Sphère en devenir en était-il arrivé à éveiller d’aussi terribles craintes en son cœur ? Un violent frisson parcourt son corps en se figurant… Non ! Il ne pourrait le concevoir. Impossible. Pourtant, il ne peut s’empêcher d’afficher une mine purement horrifiée, rien que d’avoir osé songer à telle catastrophe. Il apprendra, il trouvera comment rendre à son aïeul toutes les forces que ce dernier lui avait données. Aucun d’eux n’avait reçu une épouvantable prophétie, un tel sort n’avait pas de raison de les guetter. Et lui, au moins, avait conscience de l’arme redoutable que telle forme représentait par sa finesse, même ou surtout en papier. Il n’arrive pas à enrayer les rouages de sa pensée et c’est incapable de se retenir que le second écho mythologique lui échappe.

« Hyacinthe aussi est mort par le disque. »

Pause. Cette mort était vraiment… le fruit d’une inexplicable impulsivité. Ignorant si cette histoire est connue de l’enfant qu’il côtoie, sa question traverse tout de même ses lèvres.

« Comment… comment Zéphyr pouvait-il l’aimer sincèrement s’il a préféré le voir mort plutôt que fréquentant un autre que lui ? »

Se rappelant la vulnérable Perle qu’il tient, Hjúki prend garde à ne pas appuyer trop fort sous le coup de l’émotion que les étranges liens de ses pensées tissent à son insu.

« Mais les disques à l’infini pour créer la Sphère passent du redoutable coupant à l’impossibilité de couper. »

Elle est prête à recueillir les boucles qu’il a proposé de convertir. Avant d’accomplir le geste, il lui paraît important d’expliquer ce qui sera à l’œuvre, car elle aura l’occasion d’assister à un phénomène qui n’est point enseigné entre les murs du château.

« Je crois que ce qui pourrait définir la magie entourant mes Sphères et mes Encres est l’attraction mutuelle d’une force magnifiquement puissante. Magnétique ou gravitationnelle. Chaque Encre possède une empreinte magique compatible avec leurs réceptacles. C’est pourquoi il te sera possible d’assister à la conversion, même si je n’ai pas ma baguette. À l’approche de la Sphère, les boucles vont reconnaître sa signature et… »

S’engouffrer, irrésistiblement. Toutefois, il a préféré finir sa phrase par le geste. Faisant un petit rempart de sa main comme guide autour de la zone de parchemin concernée, il avance son réceptacle presque invisible, regardant avec exaltation ce spectacle toujours envoûtant bien qu’il ne lui soit plus inédit. La diffraction de l’Encre en particules avides de rejoindre celles qui les appellent, l’envol littéral des mots et des phrases pour s’y introduire, porteurs d’une essence irréductible. Bientôt protégés d’un écrin protecteur où les traits s’ébattent en arabesques détenant encore le souvenir, la prégnance de leur tracé.

Dérivation ++
Particulièrement angoissée de le voir se refermer, s’éloigner, tu ne peux toutefois pas empêcher ton esprit de s’interroger, de dériver pour songer à autre chose que le nœud qui enserre ta gorge et ton torse. Le processus, cette Conversion qu’il désire effectuer, est magique, sans aucun doute. Enfermer de l’encre à l’intérieur d’une sphère de verre est une possibilité inconnue des moldus, que tu n’as jamais rencontrée auparavant ; mais il est certain que cette utilisation des forces n’est pas enseignée à l’École. Pourtant particulièrement attentive aux accessoires portés par les Autres qui rendent le Château parfois trop vivant, tu n’as pas souvenir de bracelets du genre de celui que l’Inconnu porte – et jamais les professeurs n’ont évoqué ces techniques. Aussi, tu ne peux t’empêcher de te demander : où a-t-il bien pu apprendre à manier les énergies de cette manière ? Tu as peine à imaginer son fonctionnement exact, d’autant que l’utilisation de la baguette semble inutile ici – ou bien lui possède la sienne ? L’idée qu’il utilise la Magie Noire ne t’effleure même pas l’esprit ; presque naïve, tu es persuadée que les sorciers l’employant dégagent un semblant de noirceur très facilement perceptible. Lui, même au premier abord, n’avait pas dans son attitude, sa manière d’Être et de se mouvoir, même dans les mots proférés et les gestes effectués, ce soupçon de ténèbres. Aussi, tu ne doutes pas un seul instant qu’il ne soit pas attiré par le puits sombre et répugnant que représente cette Magie-là dans ton esprit.

Un court instant, sans même t’en rendre compte, tu songes à nouveau à Bristyle. Par association d’idées, peut-être ? Elle en revanche, tu sais que la Noirceur ne lui fait pas peur – qu’elle serait prête à s’y laisser tomber, si ce n’est pas déjà fait. Le but t’échappe, mais la certitude est là : elle n’hésiterait pas. Même si les deux sont plus âgés que toi – tu serais incapable d’estimer le nombre d’années d’écart entre eux –, leurs différences apparaissent, de plus en plus flagrantes. Ce sont plus ou moins les deux seuls êtres du Château qui représentent les années supérieures, Irene exceptée, car tu n’as pas réellement adressé la parole aux autres, et réaliser qu’ils ne sont pas tous comme Bristyle est bien rassurant. Elle est effrayante, d’une puissance qui te dépasse, avec un pouvoir sur toi plus étendu que tu n’oses l’imaginer ; lui est différent tout en t’étant semblable. Les deux sont fascinants, de deux manières très distinctes que tu ne saurais définir.
Et puis tu balaies ces pensées en tournant la tête d’un côté, puis de l’autre ; non, l’imaginer là ne te fera que souffrir. Bristyle est mieux là où elle est, loin, sans mots douloureux à te balancer pour te laisser brisée, sans moues dédaigneuses et sourires méprisants. La réalité est, pour une fois, bien plus plaisante et bien plus belle – te perdre dans tes souvenirs est la pire des idées. Tu crois en revanche que Petite Ombre aurait été bien, ici, avec toi. Elle aussi aurait compris tout cela, n’est-ce pas ? Elle aussi aurait su saisir les courbes et les paroles pour les entrelacer, se laisser toucher par les mots. Tu l’espères, et pour finir de te convaincre, tu songes que si elle s’est enivrée de Nuit à tes côtés, qu’elle t’a adressé tous ces mots et qu’elle a vécu avec toi l’instant de retrouvailles incroyablement beau cet été, c’est qu’elle serait tout à fait capable de vivre cela. Elle n’est pas Autre, elle non plus – et pour preuve, sa seule pensée t’arrache un sourire qui illumine tout ton visage quelques secondes.

Trop perdue dans tes pensées pour surprendre son geste, tu te raccroches à la réalité lorsqu’il prend la parole à nouveau, rives tes yeux pâles et un peu trop expressifs sur l’objet presque invisible qu’il tient. Lui aussi le contemple, le regard fixé sur la surface un peu éclairée par les rayons d’or ; tu réalises que se trouve là la perle qu’il emplira ensuite d’encre, comme toutes celles que tu as pu voir et qui sont liées les unes aux autres. Ainsi, elles ressemblaient à cela avant d’être imprégnées d’histoire et de souvenirs – translucides, lisses, rendues vivantes uniquement par l’image que tu t’en fais.
*L’objet blesse pas.. mais c’qu’il contient le peut, hein ?*, tu ne veux pas qu’il contemple un jour cette perle en ayant mal. Non, ce qui d’abord a été dessiné et qui va se retrouver immortalisé dans le verre sera symbole d’un bel instant, d’un moment de compréhension – tu sais déjà que tu conserveras le parchemin le plus soigneusement du monde, et qu’il fera partie de ces objets auxquels penser, de ce qui te rassure après les douloureux réveils suite aux cauchemars. Oseras-tu l’emporter à l’École, à l’offrir aux yeux de toutes les filles du Dortoir, à révéler les quelques traits qui ont rendu tes angoisses moins dures à surmonter ? Tu ne sais pas vraiment.
L’évocation de Persée te fait tiquer. Mythologie grecque, de ces mots que tu connais sans trop avoir désiré t’y intéresser de trop près, aux légendes multiples et bien trop passionnantes pour que tu te risques à t’y plonger. Maë a beaucoup lu, a beaucoup appris sur ces sujets-là, mais tu ne l’as pas trop suivie ; à l’époque où elle passait beaucoup de temps dans ses livres, tu te familiarisais avec ton violon. Si la première histoire t’est vaguement connue, ses mots sur la seconde t’arrachent une moue désolée – ta sœur aurait su mieux que toi comprendre cela. Heureusement, il enchaîne sans trop attendre de réponse, et alors que tu oublies tout ce qui fut prononcé auparavant, tes yeux, de surprise, s’écarquillent. Tous tes ressentis précédents laissent place à un étonnement immense, et sans trop réfléchir à ce qu’il a affirmé juste avant, tu te laisses absorber dans l’observation du processus. Et finalement, tu dois admettre l’évidence ; ce n’est pas tant la manière dont les gouttes d’encre rejoignent l’étrange récipient de verre, ni même le nom de la magie qui permet une telle chose, mais bien le résultat qui importe. Les lueurs mouvantes, les souvenirs qu’elles apportent, la douceur qui s’exhale de l’objet entier, retranscrivent encore mieux ce Tout que le dessin.

Tu portes une main contre ton cœur, sans même noter la répétition de ton geste, clos les paupières et inspires profondément. Lorsque tes yeux se rouvrent, tu les plonges dans la couleur-de-nuit des siens, effleures au-travers de ton vêtement le Médaillon accroché autour de ton cou, entrouvres les lèvres – mais aucun son n’en sort. Tu modèles les mots avec difficulté, pour qu’ils traduisent une idée compréhensible, mais abandonnes bien vite pour lâcher tes phrases sans réfléchir.


« C’est pas parce qu’il l’aimait trop fort ? Quand on aime trop fort, on contrôle plus rien, alors la jalousie arrive… et elle détruit tout. »


Une moue un peu énervée ; *c’est beaucoup trop compliqué*. Détournant les yeux sur la rue pavée et les quelques passants, tu lâches d’une voix un peu plus rauque, un peu plus basse, quelques mots qui t’échappent.

« Cette perle… j’pensais pas qu’elle pourrait représenter… autant d’choses en même temps. »


Tu décolles ta main de ton tee-shirt, l’ouvres paume vers le haut sans l’approcher de lui. Un regard interrogatif dans sa direction, suivi d’une autre question.

« Je.. j’peux ? »

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ent‘r‘êvée

Dérivation ++
La bouche entrouverte, le regard brillant, les doigts fermes maintenant la Sphère qui absorbait l’Encre imprégnée d’une magie complémentaire bien incapable de résister à l’attraction ; l’adolescent dans sa contemplation ne cachait le magnétisme que ce processus pourtant familier lui provoquait. L’importance que revêtait pour lui cette conversion initiée en direct sous les yeux des mêmes représentants de ces nuances colorées était projetée en toute transparence, incroyablement palpable. Alors que ses pensées l’avaient perdu par les étranges enchevêtrements qu’elles avaient formé en son sein, transparaissant même lors de ses récentes paroles de présentation de ce qu’il était sur le point d’enclencher ; elles ne sont désormais plus qu’une sourdine ayant laissé la place à la puissance envahissante des grisantes sensations. Si les Perles ornant son poignet sont bien la preuve que ce n’est pas la première fois qu’il assiste à telle métamorphose digne d’une transmutation ; cette scène a tout de même un indéniable goût d’inédit, de jamais vécu. Un mélange de perspectives, et même au-delà, de perceptions. Évidemment qu’il a déjà mêlé des Encres, mais de sa seule main. Là est la particularité de ce partage : prêt à garder et protéger des boucles qui étaient à la fois les siennes et non les siennes. Une Sphère dotée d’une valeur quantique. Capable d’accueillir en elle des identités singulières, de singulières identités.

L’enfant transmet, fait aussi affleurer assez clairement ses mouvements ; ainsi qu’il avait perçu du coin de l’œil différents masques se succéder sur ses traits au fil de pensées qu’il n’était en revanche pas en mesure de décrypter. Le passage d’une luminosité à l’autre au gré des agitations de l’esprit est si rapide, insaisissable. Toutefois, voir le sourire vaincre l’assombrissement passager, quelles qu’aient été les voies ayant permis ce revers, provoquait une belle légèreté. Existe-t-il des pensées en Ancre, qui réorientent toujours vers l’inclinaison idéale, guident à la source apaisante et brillante ? Il n’a probablement pas à questionner, voilà qui est quasiment certain. Bien qu’il ne puisse savoir ce qui a le pouvoir de la relever exactement, il comprend ce qui est à l’œuvre par ses propres variantes. Cette indescriptible compréhension qui ne nécessite pas la connaissance du détail par l’appréhension déjà naturelle de concepts plus larges. Ainsi qu’il s’en souviendra toujours en caressant ou observant cette nouvelle Sphère dont les tracés en sont l’expression maintenue aussi vivace dans leur douce danse. Éternelle, qui sait. Sa si courte existence n’avait pas donné à voir un potentiel épuisement de ses Couleurs, il ne s’imaginait de toute façon pas des fragments représentant une essence vitale simplement dépérir sans prévenir. À force d’y repasser, les sillons se creusent et marquent avec de plus en plus de netteté, indélébiles ; qu’importe la vulnérabilité ou la fermeté supposées du support.

La réaction de la jeune fille avait certainement fait écho à l’attention fascinée de Hjúki, à la différence que ce dernier ne pouvait plus tant s’étonner de ce qui était attendu et bien connu. L’émerveillement était en revanche toujours aussi présent, toujours aussi intense. Sourcils à peine froncés, plus par intérêt que par le trouble, il se demandait avec curiosité quelles seraient les projections qui jailliraient au terme de cette transition en suspension. Les premières notes qui lui parviennent accentuent les plissements de son front qui aurait semblé déjà prêt à les accueillir, offrant dès lors une mine soucieuse et pensive. *… trop fort.* Être aimé trop fort et aimer trop fort étaient décidément deux propositions extrêmement éloignées pour l’adolescent. Jamais lui, même dans ses excès, ne serait tel. S’il avait la certitude qu’il ne risquait pas d’être guidé de pulsions aussi… étrangères à sa nature, comment empêche-t-on d’être aimé d’une certaine façon ? Quel pouvoir existerait-il pour modérer un amour qui ne serait pas adapté, projeté à l’envahissement ? Y aura-t-il toujours des élans d’intensités non réciproques ? Y aura-t-il toujours des lésés dès que se crée l’affection ? *Siegfried…* Ce héros aurait-il pu savoir ? La référence était sans doute mal choisie, Wagner brisait à dessein tous les repères amoureux, glissant insidieusement son motif pour symboliser des dynamiques autrement inimaginables. Ses Perles-de-Nótt ne quittent pas la claire Voûte de l’enfant alors qu’il se fait déborder de questionnements insolubles. Il pourrait autant tout taire que lâcher ses tourbillons en flots.

Se raccrochant à la toute dernière requête, la plus accessible, il se fait captiver quelques secondes encore par les mouvements dansants que ses doigts abritent avant de poser la Sphère sur la paume tendue, sourire aux lèvres. Bien sûr, qu’elle peut.


« Elles sont magnifiquement riches ; et j’ai même la certitude que parmi les êtres qui voient en Sphère, il existe encore des myriades d’autres représentations auxquelles je n’ai moi-même pas accès. »

L’enfant peut enfin à son tour la sentir. Toucher à la leur. Les mains libérées, le jeune homme se fait de nouveau assaillir par les réflexions qui avaient commencé à s’engouffrer dès cette première hypothèse en question posée sur l’excès d’intensité. Soudainement, il débite ce qu’il imagine être la cristallisation de ses impressions sur ce ‘trop fort’.

« Avoir les larmes aux yeux rien qu’en pensant à une Âme, c’est aimer fort. Si la jalousie fait ça, c’est qu’ça fait juste oublier d’aimer. »

Il reprend doucement sa respiration avant de poursuivre, le souffle étant devenu irrégulier. Ce qu’elle voulait. Le jour où il avait eu le courage de demander, il n’avait eu le droit qu’au mutisme. Si elle avait répondu, elle n’aurait pas pu lui reprocher de n’être en mesure de lui offrir ce qu’elle voulait. Ce devait être si simple, en théorie. Pourtant, des résistances inexplicables venaient se dresser, piégeuses.

« Si j’aimais, je ne voudrais priver de rien. Je serais prêt à me retirer si je risquais d’induire un renoncement. Et je serais plus heureux de savoir quelqu’un que j’aurais pu aimer s’accomplir auprès d’autrui qui saurait l’exaucer entièrement plutôt qu’auprès de moi si cela génère un manque, une privation, du sacrifice. Pour moi, ce serait ça, aimer trop fort. Refuser d’amputer de quelque manière que ce soit, quitte à s’éloigner pour permettre son bonheur. Aimer, c’est savoir se réjouir de voir cette personne heureuse, même si ce n’est pas par nous. »

Voilà une tirade qu’il regrettait presque d’avoir partagé ainsi, sans retenue, à peine le dernier mot prononcé. Ce ‘nous’ qui incluait inconsciemment l’enfant... Sûrement troublait-il par cet étrange débit que lui suscitait ce mythe de Hyacinthe, quelques vers seulement des Métamorphoses, mais des réflexions ininterrompues sur ses implications. Se raisonnant, il prit le parti de ne pas en dire plus, c’était déjà bien assez et il n’était même pas certain qu’elle ait déjà eu beaucoup l’occasion de songer à de tels soucis. Quelque soit son âge, sa vision ne pouvait être celle du tout jeune adulte que Hjúki était. Pourtant, si elle se montrait réceptive, il était bien curieux d’entendre ce qu’elle avait à exprimer en la matière.

Dérivation ++
Voir son visage se fermer alors que tu termines de lâcher tes mots n’est pas des plus agréables. Songeant, encore et encore, à ton Amie pour rendre l’attente de sa réponse moins longue et douloureuse, tu te raccroches au souvenir de sa main sur la tienne, le soir de votre première rencontre. Les doigts légèrement pliés de ta main ouverte tremblent un peu, mais ce n’est pas grave – d’ordinaire, tu évites de laisser tes sentiments prendre trop de place, de contrôler même tes membres, mais ici tu sais que lui ne jugera rien, alors tu ne caches rien. A l’école, certains ont froncé les sourcils en te voyant enfouir tes mains dans tes poches quand elles s’agitaient trop, croiser tes jambes quand tu tapais de l’avant du pied au rythme de tes pensées ou des battements de ton cœur, serrer les dents pour éviter de mordre tes joues à cause de l’anxiété – tu es presque certaine que lui fait face aux mêmes difficultés. Peut-être pas à cause de gestes identiques, mais le sentiment de n’être comprise qu’à demi par les Autres est trop cuisant et violent pour que tu ne puisses le reconnaître chez cet Inconnu également. Depuis quatorze ans que tu supportes une existence dans un monde parfois trop grand, trop agité, savoir exactement à quels moments réfréner ton agitation devient évident ; ici, tu sais que tu n’en as pas besoin.
L’arrivée au Château a rendu tout ça plus difficile ; auparavant, tu t’isolais, tu restais seule pour songer et les autres enfants ne cherchaient que rarement à t’approcher, mais avec la constante présente des sorciers, dormir dans le Dortoir avec les autres filles, les repas avec les centaines d’Autres, suivre en cours et même faire le travail demandé sont devenus plus ardus. Ils n’ont jamais réellement réagi frontalement, reprochant tes émotions trop puissantes, mais tu te souviens bien du mur sur lequel tu as laissé l’empreinte sanglante de tes phalanges l’an dernier et en septembre, et toutes les paroles crachées pour les faire fuir, tous autant qu’ils étaient.

Il y a des moments où tu as du mal à tout supporter, à surmonter le
trop que l’on t’inflige. Où la moindre lumière te donne envie plaquer tes mains sur tes yeux pour ne plus jamais rien voir, où le moindre bruit te donne l’impression que tu vas devenir sourde tant il est douloureux, où tu n’entends même plus ce qu’on te dit parce que le monde va trop vite. Où tu pleures pour oublier que tu dois te lever et te battre, pour ne plus avoir à te répéter que tu dois être forte alors que tu n’en as même pas envie. Mais il y en a d’autres, comme cette soirée dans la Salle de Répétition, ou dans ce Couloir où votre premier baiser a été échangé, les mots qu’Elle t’a envoyés, ce que tu as rédigé pour ne jamais l’oublier, les heures passées à mélanger vos Notes avec Maë – elle à la flûte, toi au violon, Papa pour seul public, qui te font réaliser que tu es bien, maintenant. Et même si tout était noir avant, les quelques lueurs qui t’ont été offertes ont rendu l’univers plus lumineux qu’il ne l’avait jamais été. La dernière rencontre qui pourtant t’angoissait d’une manière difficilement descriptible, où même cette première étreinte, presque trop violente, a révélé à quel point tu serais incapable d’exister sans sa présence dans tes pensées, la pensée rassurante que MacBeth est là, elle aussi, même si tu ne lui parles que rarement, les sourires qu’Edwin t’a offerts, les montées d’adrénaline grisantes pendant les matches de Quidditch, jusqu’à ce dessin qu’il t’offre et qui symbolise tout – ce sont des idées rassurantes qui savent tenir l’angoisse éloignée. Tu t’y accroches, résistes, en te promettant de te souvenir de tout cela lorsqu’une prochaine nuit de Terreurs te laissera tremblante et recroquevillée.

Il choisit cet instant pour déposer la perle dans ta paume, pour te laisser y apposer une marque, d’une certaine manière, pour que tu la découvres d’une autre façon que seulement le toucher et l’appréhension mentale. Tu refermes délicatement tes doigts dessus, ne montre plus qu’un poing fermé toujours orienté vers le haut et fermes tes paupières. Apaisée, c’est ainsi que tu accueilles les paroles qu’il prononce, serrant la sphère parfaitement lisse comme pour t’en imprégner un peu plus.

*Les larmes aux yeux…* ; tu souris. Il y a des milliers d’autres manières d’aimer fort, et encore tout autant qui n’ont jamais été expérimentées, mais celle-ci est belle et représentative de tes propres émotions. Quelques fractions de secondes pour chercher tes mots, et sans même penser à ce que tu t’apprêtes à murmurer tu lâches les premières idées qui te viennent.

« C’est aussi admirer les étoiles en pensant à Elle, voir son visage dans les constellations, et relire toutes ses lettres en espérant qu’elle pense à moi. »


Ton cœur sursaute. L’Inconnu est là, muet en attendant ta réponse, et tu viens de lui offrir davantage que ce que tu es parvenue à révéler à ta propre famille, à ta sœur jumelle ou à tes amis les plus proches. Mais les mots sont là, impossibles à rattraper – tu les laisses s’étirer dans l’air encore frais malgré les rayons, sans même les regretter.

« Certains voient pas la limite. Ils ont pas compris, ou p’têtre qu’ils ont peur de vivre quelque chose de trop fort, alors ils s’protègent avec leur jalousie. J’trouve ça bête, de pas accepter ça, ça fait peur mais c’est beau, ils devraient essayer au moins une fois. »


Tes yeux, tes billes délavées qui scintillent doucement, s’enfoncent dans les siens lorsque tu les rouvres.

« Et y’en a beaucoup qui veulent pas penser comme toi parce que ça veut dire s’oublier, un peu, c’est trop dur pour eux. Alors ils refusent d'aimer comme ça, ils deviennent juste jaloux. »


Une moue un peu désolée qui te fait plisser les coins des lèvres, et tout un tas d’autres songes qui t’assaillent. Pourtant, tu t’interromps, sans trop savoir pourquoi.

• ‘til it seemed
that Sense was breaking through — •

ent‘r‘êvée

Dérivation ++
La curiosité ne parvient pas à être accompagnée d’une attente sereine. Tout au contraire. Les paroles que se sont échappées sont comme la conversion en mots d’une parcelle immensément profondément enfouie en lui, mais purement représentative de son essence. Comme si quelqu’un s’était emparé d’une petite cuiller, l’avait enfoncée en un interstice à la surface de son Cœur, avait trifouillé, raclé les résidus secrets collé aux parois, avant de la ressortir emplie d’une matière vibrante et terriblement, intensément, puissamment intime. Puis avait donné à boire ces quelques gouttes du Suc à une entité extérieure, les soumettant au jugement de ses sens et notamment de son goût. Imaginer ce processus d’absorption suscite un effroi tel que son être est tourné à la quête d’éléments capables de le repousser au loin. Comment la considère-t-il ? Jeter des notes singulièrement personnelles au vent générait une forme de vertige, mais aucune ouïe tangible n’était atteinte, il n’était pas à cultiver un souci. Quoique… ce devait dépendre du Vent. À Zéphyr, oserait-il confier ne serait-ce qu’une fraction de son être ? Questionnement bien trop complexe à appliquer. Les Vents sont formidablement changeants. Par jalousie il aurait dévié le disque, cet instrument redoutable dont Hjúki ne touchait qu’aux mutations en Sphère ; mais il pouvait tout autant être une Puissance salvatrice pour Psyché. Ôter la vie à la Fleur de la jeunesse alors métamorphosée en Hyacinthe, prolonger celle de l’Âme condamnée par la justice divine. Ainsi seraient les sorts ? Ainsi œuvrerait Thanatos, fauchant aveugle au mérite ? Ne restait qu’à défier les implacables destins.

Elle n’est pas un Vent, il ne se serait pas confié à une inconstance aussi imprévisible, capable des pires détournements, ne connaissant aucun point d’ancrage. Elle n’en est pas pour autant une ancre. Elle se situe quelque part, apte à frôlant son nuancier propre. Empreinte. Il lui faut se persuader qu’elle détient déjà la forme prête à accueillir ses résidus, qu’ils s’introduiront en coulures compatibles, qu’ils ne feront point de douloureuse intrusion. Qu’il ne s’est pas trompé, en somme. Ce ne sont pas ses élans d’imprudence qui sont pour le rassurer. D’un autre côté, il a dans ses plus jeunes années été outrément plus déraisonnable, ayant commis des actes auxquels il n’est plus sûr de pouvoir encore songer désormais. Si l’âge assagit, il vient de loin considérant certains excès dans ses trop audacieuses expériences. Néanmoins, il demeure au moins entier et pas trop altéré en ces jours, il faut le reconnaître. En somme, il n’a pas eu à payer si cher ses tentatives de repousser des limites que d’autres sorciers considéreraient simplement comme établies, n’étant pas à questionner. Hjúki éprouvait jusqu’au noyau. Considérant qu’il n’avait pas sa baguette, certains projets démentiels auraient-il germé en son esprit tortueux, il n’aurait aussi tout simplement pas pu les réaliser : modération indirecte. Sa… essayons. Sa partenaire de Tissage avait accueilli en creux leur Sphère, sa paume couverte de ses doigt. Que par le toucher elle la sente se diffuser en elle par la conscience de ce qu’elle représente, de ce qu’elle est et donc de ce qu’ils sont.

*Oh…* D’une phrase elle a confié avoir son Ciel habité d’une ‘Elle’. Une constellation imprimée en son regard qu’il avait déjà compris comme céleste. Céleste. Constance le traversait quelques instants plus tôt comme l’antonyme du Zéphyr. Certains noms sont fabuleusement puissants. Est-ce qu’elle est Céleste ; ou est-ce qu’elle accueille Céleste ? D’une intuition à l’origine non identifiée, l’adolescent considère que ‘Elle’ est Céleste, quoique cela puisse signifier. Il capte tout à fait ce qu’elle cherche à traduire. Ouranos est si vaste que deux êtres, aussi éloignés soient-il, peuvent contempler au même instant les mêmes Astres et dialoguer à travers ces lueurs. Parfois, Hjúki s’adresse même directement à Máni auquel il se sent attaché d’une connexion rassurante. Parler à la Voûte est sûrement une bien meilleure perspective au dialogue avec le Vent. Il a sûrement parlé parce qu’à son instar ; elle en est une et en a une. Ces rappels mémoriels impromptus pour les êtres qui se sont enracinés au-delà de ses branchages, il lui est arrivé de les expérimenter. Un souhait pur, bienveillant, jaillit de lui ; ne la connaissant toutefois pas.


« Puisse ta Céleste demeurer longuement à tes côtés. »

Sa main se lève pour former une petite cage sur sa poitrine battante. Alors qu’enfin assuré de la réception de ses fragments, les éclats peuvent se résorber. La peur, il connaît. Il est pétri de peurs. S’était persuadé que le Choixpeau avait été infichu de le percevoir. En réalité, il avait fini par comprendre que la peur était partout, en chaque être. Les pétrissait et les opprimait de leur emprise. Il y autant de façon de faire face que d’âmes. Pourtant les fondateurs en avaient subjectivement décidé. Quatre, comme les valeurs cardinales, comme les orientations, comme les approches principales de la peur. Affronter ses peurs des hauteurs du château. Comprendre ses peurs depuis le faîte de la Tour Ouest. Obliquer ses peurs des profondeurs souterraines. Partager ses peurs au nivèlement des eaux. Tout le monde a peur. Ce qui est déterminant, c’est ce qui en est fait. Chacune de ces approches, il serait capable d’y toucher. Laquelle ? Il ignore sa nature, bien trop muante.

« C’est vrai qu’aimer, ça peut faire peur. Comment être sûr de l’équilibre ? »

Sa peur de l’asynchronie. Mais alors, ne suffit-il pas de prendre quelques secondes pour accorder leurs instruments respectifs sur le même diapason ? Patience. Mais si l’un des instrumentistes n’a pas la patience, se lance déjà dans la pièce sans avoir permis à son partenaire de tourner les chevilles, d’ajuster les vis des cordes ? S’essouffler à rejoindre par des harmonies mal ajustées ou admettre le mauvais départ de l’ensemble ? Voir ensuite si une fenêtre est ouverte pour reprendre ou non.

« Il faut écouter. Si c’est le bon tempérament, les corps-des répondent et vibrent. Sinon ça vrille et ça fait mal. »

La réponse musicale que le regard clair qui a accroché le sien a invoqué, pardonnant cette chose sur laquelle ni l’un ni l’autre n’a le moindre empire.