Promis, j'en vaux la peine PV

Aucun mot n’est échangé sur le chemin. Je garde le regard braqué le plus loin possible devant moi, quelque part dans l’obscurité. J’essaie de ne pas penser, mais cela reviendrait à cesser d’être ; alors je pense. Je pense qu’elle, elle ne m’a jamais raccompagné à ma salle commune. Mais si c’est pour n’avoir en réponse à ma présence que ce silence qui signifie bien que ma professeure n’a rien à me dire, ce n’est peut-être pas plus mal. Je sais que je n’aurais pas supporté un silence de ma directrice. D’ailleurs, je n’aurais pas accepté qu’il existe un silence. J’aurais parlé. Je lui aurais dit : « Si vous n’avez rien à dire, autant que je rentre seule ! ». Cela l’aurait agacée, j’en suis certaine. Mais à quoi bon penser à cela ? Elle ne m’a jamais raccompagnée et ne le fera jamais. Quant à celle qui marche près de moi et dont le bruit sourd des talons sur la pierre donne un rythme à mes pensées, elle n’a rien de plus à me dire.

J’ai l’impression d’avoir un monde entier coincé dans le corps. C’est en arrivant en vue des tonneaux que je prends conscience que je ne me sens pas tellement mieux qu’au moment de sortir de mon dortoir pour traverser les couloirs à la recherche d’un fantôme de mon passé. À dire vrai, j’ai l’impression de me sentir plus mal encore. J’ai ce monde coincé dans le corps et je ne sais pas qu’en faire. Tous ces mots, toutes ces vérités qui volent à l’orée de mon esprit. Priddy aurait dû me les arracher, mais les vérités d’une élève ne l’intéressent pas. Alors je les garde coincées dans ma tête et dans mon cœur, et au lieu d’en ressentir une tristesse exacerbée qui m’empêchera de retrouver le sommeil, je préfère transformer ça en colère.

De toute façon, elle ne me questionne pas, elle n’insiste pas, je ne l’intéresse pas. Je n’aurais pas dû venir la voir. Nous n’avons même pas joué. Je me suis seulement ridiculisée. Je déteste ça. Je regrette d’avoir parlé, d’avoir fait des sous-entendus ; elle n’a attrapé aucune de mes perches, c’est bien la preuve que ça ne servait à rien d’essayer, non ? Je le savais : les femmes comme elles préfèrent toujours le concret. Alors que nous nous arrêtons devant les tonneaux, elle me le confirme. Elle préfère jouer au senet. Quant à ce qui me tracasse ? Bah, à quoi bon ? J’ai essayé de vous en parler, mais vous n’avez pas compris.

Elle reste plantée là après son bonne nuit et je sais qu’il me faut parler, même si j’ai ce monde coincé dans la gorge. J’ai envie de dire quelque chose comme : si vous saviez comme elle me manque. Ou alors : et vous, vous m’inviteriez à boire le thé tous les dimanches ? Ou encore : posez-moi les bonnes questions, s’il-vous-plaît, sans ça je ne pourrais pas vous parler. Ou encore : c’est vrai, je peux revenir pour jouer ou pour discuter même après tout ça ? Vrai de vrai ? Ou encore : je n’arrive ni à l’oublier ni à lui pardonner, j’ai tout le temps mal quelque part et ça n’a rien de physique, j’ai mal au coeur, j’ai mal au ventre, j’ai mal à l’esprit et parfois je la hais tellement fort que je sais que je pourrais la tuer. Je pourrais vraiment le faire, j’en ai des visions, j’en ai des flashs dans lesquels je me vois dégainer ma baguette pour faire exploser ses os. Cette colère prend toute la place, tout le temps, et j’aime ça. J’aime l’alimenter régulièrement, je l’ai fait ce soir en venant vous voir en sachant que je ne la trouverai pas. Votre comportement me met en colère car il est différent du sien. Ça nourrit ma colère. J’ai encore plus envie d’attraper ma baguette et… Enfin, vous savez. Voilà, c’est ça qui me tracasse. Vous allez faire quoi pour me débarrasser de tout ça ?

À la place, je dis :

« J’essaierai de me souvenir de ce qu’est une heure raisonnable la prochaine fois. »

Ma voix est peut-être un peu plus rauque que d’habitude. Mais nous sommes en pleine nuit, je suis une adolescente en pleine croissance qui a besoin de sommeil, elle ne remarquera pas que j’ai envie d’exploser quelque chose mais que je retiens tout à l’intérieur de moi.

« Bonne nuit, professeure. »

Et au lieu de la regarder partir en me forçant à croire que je ne l'aime pas, j’entre dans le passage qu’elle a ouvert pour moi. Je retourne vers cette plage esseulée sur laquelle m’attend le fantôme d’une vie passée que je ne sais que détester.

— Fin —


Merci pour cette drôle de discussion ! Aelle n'apprendra sans doute jamais à écouter. Elle ne peut s'en prendre qu'à elle-même si elle ne sait pas voir qu'une Sarah Priddy lui tend la main ! J'aime beaucoup écrire avec toi, c'était un plaisir, merci.