PNJ Islande Miðsumar - Dans l'abîme du jour

J'essaie d'ignorer le sursaut que fait mon cœur lorsqu'elle tire une chaise pour s'installer en face de moi, de l'autre côté de la table basse, mais c'est difficile. Par contre, je parviens victorieusement à retenir le sourire ravi qui a envie de me titiller les lèvres. Je le ravale et me contente d'observer la femme tandis qu'elle analyse le plateau, secrètement heureuse qu'elle ait décidé de jouer le jeu. Au fond de moi, j'ai conscience que je prends cela comme une petite victoire : depuis la veille, elle n'a fait que décider de tout, tout le temps. Mais il est hors de question que tout notre séjour se déroule ainsi. Je ne suis plus une gamine !

Évidemment, elle commence. J'aurais dû tourner le plateau de sorte que les pions blancs soient de mon côté. Ce n'est pas grave : je me contente de ce que j'ai. Il est trop tard pour regretter des choses sur lesquelles je n'ai pas la moindre prise. Pour être plus à l'aise, je me laisse glisser le long du fauteuil et m'installe le dos contre les pieds, à même le sol, comme je le faisais lorsque j'étais dans le salon de la maison de mes parents. Je me fiche que Howard soit ainsi bien plus haute que moi. La tête reposant sur le coussin de l'assise, cela ne m'empêche pas de la considérer d'un regard défiant lorsque notre attention n'est pas tournée vers le plateau.

À mon tour je décide d'avancer un pion. Les débuts de partie sont toujours un peu long, mais au lieu de perdre mon temps à regarder les pions faire leur petit bout de chemin, je fais des hypothèses dans ma tête, j'imagine mes prochains coups, j'essaie de deviner lesquels seront les siens et de trouver des stratégies pour les contrer.

Au bout de quelques minutes à rester concentrée, je pose mon coude sur la table, entoure mon menton de quelques doigts et rejette la tête en arrière pour mieux regarder mon adversaire. Avec plusieurs morceaux de pions blancs qui s'entassent à côté du plateau, la partie aurait pu bien commencer, si un tas de taille tout à fait semblable de morceaux noirs ne s'accumulaient pas de son côté à elle. Décidément, peut-être cette partie sera-t-elle plus serrée que ce que j'espérais. Ce n'est pourtant pas surprenant ; je m'attendais à ce qu'elle ait un niveau convenable, sinon je ne l'aurais certainement pas défiée.

J'annonce d'une voix calme mon prochain coup, n'étant pas du genre à parler pour ne rien dire ou à fanfaronner alors que je ne suis pas absolument certaine de gagner. Aucune parole inutile ne sort de ma bouche et c'est sans surprise que ce début de partie se déroule sans parole échangée : ce n'est pas avec Arlene Howard qui me fatiguera avec le son de sa voix.

Et bien dis donc pour une première partie c'est assez calme ! Leur ego nous en remercie.

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Silencieusement la sorcière préparait ses coups. Elle était désormais totalement impliquée dans cette partie. L'enjeu la poussait à réfléchir bien plus qu'elle ne l'aurait fait dans n'importe quel jeu qu'Aelle aurait pu lui proposer. A chaque pion avancé, chaque pièce perdue, chaque case contrôlée poussait Arlene à s'investir un peu plus, reconnaissant un double intérêt à sa victoire. A la fois la perspective de dormir confortablement mais également l'opportunité d'asseoir sa supériorité intellectuelle. Et l'égo secret d'Arlene n'aurait jamais pu manquer une occasion pareille.

Un mince sourire se dessina sur le visage de marbre de la chercheuse. Elle le camoufla cependant rapidement en avalant une gorgée de thé. Elle avait reconnu un très bon placement de ses pièces et parmi cela, peut-être une chance de gagner. A voir. Il restait encore la fin de partie à gérer correctement.

Dans l'ambiance paisible et claire du logis, Arlene semblait presque apprécier ce moment de calme avant leur départ. A côté, leur hôte installa un vinyle sur le tourne-disque diffusant une musique légère pour accompagner les ordres froids des deux sorcières à l'adresse des petits soldats de plateau. Le tableau que dessinait ce moment spécial pouvait presque faire penser à une scène familiale banale à l'ambiance sereine.

C'est un point noir au milieu du regard d'Arlene qui vint perturber sa concentration, la poussant à se pincer l'arête du nez. Elle garda tant bien que mal une mine neutre, reconnaissant en ce symptôme, le début d'une migraine. Non, ce n'était certainement pas le moment. L'enjeu était trop important. Arlene, frustrée, ne put s’empêcher de froncer les sourcils.
Alors, aussi discrètement que possible, elle glissa une pincée d'herbe dans sa boisson. Le petit sachet d'herbes médicinales qu'elle avait achetée en prévision du voyage servirait exclusivement à ce genre de situation afin de disperser ses maux. Elle le fit disparaître de nouveau dans sa manche, espérant secrètement qu'Aelle n'ai rien vu. Il ne faudrait pas qu'elle croit que sa responsable de stage se dope à l’élixir cérébral de Baruffio pour gagner une partie d'échec. Ce n'était certainement pas le cas !

@Aelle Bristyle Les dés ont été en ma faveur pour ce tour-là !

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Les notes emplissent le silence qui grossit entre deux ordres donnés aux pièces d'échec ; la musique pose sur le tableau que je forme avec Howard un voile mensonger : on pourrait presque croire que nous passons un moment agréable (peut-être que c'est ce que croit notre hôte), alors qu'en vérité, nous sommes en train de nous affronter pour notre propre confort égoïste.

La musique, tout aussi agréable soit-elle, donc, ne couvre pas l'humiliation injuste que je ressens lorsqu'après quelques coups gagnants, je me rends compte que la femme prend le contrôle de la partie. C'est également pour cela que je n'apprécie pas jouer : à cause de ce sentiment détestable qui monte en moi quand je perds, que ce soit un coup, une partie ou un jeu complet. Je n'aime pas perdre, c'est un fait. Je perds rarement, d'ailleurs. Tout simplement parce que la plupart du temps, je joue quand je suis certaine de pouvoir gagner. Aujourd'hui, je ne suis pas certaine d'arracher la victoire à cette chercheuse affirmée qui m'a plus d'une fois impressionnée lorsque je lisais ses travaux. Mais tout de même, je suis suffisamment consciente de mes forces pour imaginer que je pourrais quand même gagner, même si les pièces noires s'entassent de son côté du plateau, réduites en morceaux.

Jusqu'ici, Howard était avare en mot mais aussi en geste : elle se contentait de bouger les lèvres pour ordonner à ses pièces ou de lever le bras pour boire dans sa tasse. Aussi, lorsque ses doigts se dirigent vers sa poche, mes yeux les suivent aussitôt, même si c'est à mon tour de jouer et que plus mon silence s'étire, plus Howard pensera que je suis en difficulté. À mon plus grand étonnement, je la vois glisser quelque chose dans sa boisson. Je cligne des yeux, craignant avoir rêvé, mais non, j'ai bien vu ce que j'ai vu !

Je n'imagine pas un seul instant qu'elle puisse s'être droguée ou avoir cherché à stimuler ses pensées. Pas un seul instant. Pourtant, parce que je suis curieuse et que je profite de la situation, je laisse un sourire ironique étirer mes lèvres.

« La partie vous endort ? lancé-je. Est-ce destiné à vous maintenir éveillée ? »

Si la partie l'endort ? Mes yeux dégringolent vers le plateau de jeu. Mes mâchoires se crispent méchamment. Je suis clairement en difficulté, mon roi est constamment en danger, ma reine a déjà manqué plusieurs fois de se prendre un coup qui l'aurait réduite en petits morceaux. La partie n'est clairement pas en ma faveur, alors je doute que Howard soit en train de s'endormir. Au contraire, elle doit se réjouir à l'idée d'avoir la chambre, ce soir, et de pouvoir dormir tranquillement tandis que moi, je me tournerais dans tous les sens en essayant de trouver le sommeil dans une pièce sans rideau alors que dehors, le soleil ne veut pas se coucher, à me torturer pour trouver une solution afin de pouvoir me lancer le Sortilège noir le lendemain sans attirer l'attention des deux autres. Oui, vraiment, la partie n'est pas en ma faveur.

Noooon, pas un 1, c'est si injuste !

Reducio
L'ouverture : Arlène - Aelle
Le milieu de partie : Arlène - Aelle
La finale

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Les petits soldats noirs tombent sous les coups de la chercheuse qui jubile silencieusement. Forts de la stratégie de leur maîtresse intérimaire pour cette partie, les petits pions blancs avancent et prennent le contrôle du plateau, défaisant peu à peu leurs éternels ennemis d'ébène. Arlene observe le champ de bataille, croyant presque entendre le cœur de ses petits soldats battre d'excitation. Ou bien était-ce le sien ? Peu importait maintenant, car il était temps de mettre fin au jeu. Perdre sa concentration maintenant risquerait de lui soustraire la victoire, et Arlene ne se satisferai jamais d'une égalité.

Alors, la chercheuse poussa ses petits pions plus profondément dans les frontières de son adversaire, passant à une stratégie bien plus offensive qu'au début de partie. Un seul objectif en tête désormais, coincer le roi ennemi.

En même temps, elle n'oublie pas la pique de Bristyle, digérant difficilement le fait que son geste discret avait été remarqué. C'était pourtant plutôt logique, les chercheurs étaient souvent de très bons observateurs. Mais une seconde compétence devait se maitriser également : l'inventivité.
Un chercheur dénué d'imagination ne valait pas mieux qu'un commerçant sans le sens des affaires.

"Ne craignez rien miss Bristyle. Ces herbes ne sont destinées qu'à favoriser mon confortable sommeil à venir." Cette réflexion puérile arracha un sourire détestable à la sorcière. "Je vous en mettrai de côté si vous le souhaitez."
Bien sûr qu'Arlene ne partagerai jamais le précieux contenu de sa poche aux herbes antalgiques. Elle espérait cependant que sa fausse proposition touchera l'égo de la jeune femme afin que celle-ci n'aborde plus ce sujet à l'avenir.

Reducio
L'ouverture : Arlène - Aelle
Le milieu de partie : Arlène - Aelle
La finale : Arlène - Aelle ...

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Les dés me détestent, c'est pas possible ahah !

Mon armée perd du terrain. Ses soldats tombent à tour de bras, balayés là par un coup d'épée, là par la couronne d'une petite figure de pierre. Leurs morceaux s'éparpille sur le champ de bataille tapissé de noir et de blanc, les carreaux recouverts de poussière et de pièces d'échec disloqués. Howard n'a pas besoin de prononcer la fatale sentence. Dans mon propre esprit, elle résonne déjà au moment où il devient évident que mon roi n'a plus la moindre chance — d'ailleurs, cela fait une bonne dizaine de tours qu'il n'a plus de chance, de longs tours à essayer de fuir le harcèlement des blancs, mais surtout celui de la femme, de son regard implacable baissé sur le plateau, de sa voix qui ordonnait à ses pièces d'écraser les siennes. Donc non, nul besoin de le dire, je l'entends bien assez toute seule : échec et mat. Mais j'entends plutôt : ce soir, tu dormiras dans la pièce qui n'a pas de rideau et dans laquelle les deux autres passeront pour se rendre aux toilettes, tu pourras écouter le son de la chasse qui coule et le murmure des pas de ceux qui passent près de toi dans ton sommeil.

Mon regard percute le visage d'Arlene Howard. Si je n'ai pas voulu répondre à sa phrase bravache tout à l'heure, maintenant l'inspiration me vient un peu plus — la faute à mon égo fracassé qui a un peu de mal à se relever ?

« Puisque vous proposez, avec plaisir, la défié-je en désignant du menton la poche dans laquelle elle a rangé ses herbes censés favoriser son sommeil. Après tout, vous ne voudriez pas d'une stagiaire fatiguée, non ? »

Je me rends compte de ma bêtise au moment de prononcer ces mots. Quand ai-je décidé d'abandonner la distance professionnelle (et froide car déjà lourde de rancœurs) qui me maintenait un minimum polie ? Peut-être au moment où mon Fou s'est fait exploser par sa Tour. Ou peut-être plus tôt, sur la colline quand je me suis effondrée le nez par terre. Ou hier, quand elle m'a annoncé au dernier moment que nous allions partir en voyage. Merlin... Mon premier jour de stage n'était qu'hier ? Bah, qu'importe ! J'aurais bien le temps de me rattraper plus tard, s'il s'avère qu'elle est du genre à mettre des remarques sévères dans mon évaluation seulement parce que je me suis montrée trop familière. En dix jours, j'aurais bien le temps de me faire un avis sur la question.

Je pince les lèvres et range le plateau d'un coup de baguette. Sous ma magie, les pièces se reconstituent, l'ordre revient, en attendant qu'une nouvelle bataille vienne tout mettre sans dessus dessous.

Reducio
Juste pour qu'on se fasse une idée précise de l'échec d'Aelle histoire de se moquer un peu :
L'ouverture : Arlène - Aelle
Le milieu de partie : Arlène - Aelle
La finale : Arlène - Aelle
Arlene : 12 / Aelle : 5
Échec critique.

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Arlène n'en rajoute pas. A la mine de son adversaire de la soirée, elle comprend que cette dernière a compris. L'adulte quitte donc la table de jeu avec sa tasse de thé pour se planter face à la fenêtre, dos au reste de la pièce.

En faisant ainsi, la sorcière reprend de la distance avec la situation dans laquelle elle se trouvait trop profondément impliquée. Le jeu l'avait happée et cela lui était particulièrement désagréable. L'avantage de la solitude c'était ce confort de pouvoir contrôler la totalité de son environnement. Sans personne autour de soi, et seulement le silence pour tenir compagnie, on pouvait s'entendre penser. Ne pas être obligé de réfléchir à la prochaine phrase, sa prochaine expression, son prochain geste. Ici, tout était trop bruyant. Non pas bruyant dans le sens sonore, mais dans le sens factoriel. Trop de facteurs, trop d'interférences, trop de de variations aux origines incontrôlables. La perspective d'échouer à cette partie en était une. Et cela aurait pu mettre en péril son état mental pour le reste du voyage. Aelle aurait pu gagner. Mais si ce n'était que ça. Cette partie n'avait été qu'une perte de temps.

Arlene ne peut s’empêcher de penser à la suite du voyage. Et si Aelle compromettait l'étude ? Et si Aelle chutait dans une crevasse ? Et si... Trop de "Et si" et pas assez de bénéfices. Non, Arlene en arrive à la conclusion qu'il n'y a aucun avantage à être deux. Un mot lui vient donc à l'esprit :

Parasite

L'adulte fronce les sourcils à cette pensée. Mais c'est trop tard, l'étiquette est désormais associée et Aelle est désormais un parasite à ses yeux. Un parasite, drainant ses forces vitales. Superflu. Gênant.

Elle finit cependant par répondre à ce parasite. Arlene se retourne et déclare à son adresse.

"Non, ce n'est pas pour vous." C'est froid. Glacial même. Croisant le regard de la jeune femme, Arlene sent la colère monter. Pourquoi lui avait-on infligé ça ? Refusant de laisser éclater quoique ce soit, Arlene affiche un air de marbre sur lequel on distingue tout de même facilement son irritation. Elle quitte la pièce sans un mot de plus, rejoignant sa chambre afin de pouvoir profiter d'un moment d'isolement.

@Aelle Bristyle toujours aussi aimable celle-là... Désolé pour Aelle :cryhappy:

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Son ton glacial me percute ; la seconde suivante, la porte de sa chambre se referme dans un clac ! qui résonne comme une sentence. Désormais seule dans la pièce, seulement accompagnée par la musique qui s'échappe du tourne-disque et les bruits d'objets que l'on déplace dans la cuisine, je ferme les yeux et pousse un long soupir. La frustration qui grimpe dans mon corps est une sale bête qui a envie de tout dévorer sur son passage. Je ressens tout à coup un besoin intense et particulièrement idiot de frapper quelque chose, n'importe quoi. Comme souvent. À la place, je serre les poings et inspire encore plus profondément. Tout va bien, tout ira bien, j'ai seulement perdu, ça arrive. J'ai une maîtresse de stage qui semble me détester autant qu'elle m'est insupportable, je regrette d'avoir admirée son travail, notre relation n'est pas commode alors que nous allons devoir passer dix jours ensemble sans espérer la moindre intimité, mais tout ira bien, Aelle. C'est une opportunité en or, tu es en Islande, tu vas découvrir des choses fabuleuses, rendre un dossier de stage qui méritera la meilleure note. Tout ira bien.

De colère, je donne un coup dans la table basse et je jure entre mes dents. Les pions sur la plateau d'échec tombent. L'un d'eux m'insulte. Il se prend un regard noir en réponse.

*

La nuit est tombée sur Reykjavik. Ah bon ? Les aiguilles de l'horloge indiquent certes une heure nocturne, mais le ciel dans ce fichu pays m'insulte par son ton clair : la nuit ne tombe pas, ici, le ciel ne s'obscurcit pas, le monde ne s'éteint pas. Par la fenêtre me narguent la toile bleuâtre et les rayons de lumière. Mes yeux sont grands ouverts, la fatigue ne veut pas m'emporter, impossible de m'endormir. Il est minuit passé d'une ou deux heures, j'ai un mal de tête particulièrement fort qui tambourine dans mes tempes, l'estomac noué à cause du dîner désagréable et l'appréhension du lendemain matin. Je suis épuisée, mais le sommeil ne vient pas, la lumière me nargue, le ciel se fiche de moi, ce pays tout entier me dit qu'il n'a pas envie de moi ici, mais moi ce pays, je l'emmer...

« Fais chier ! » marmonné-je tout bas en envoyant balader mes couvertures.

Je m'éjecte du canapé qui est, étonnamment, particulièrement confortable et me rends dans la cuisine me servir un verre. La fraîcheur de l'eau me fait du bien. Il fait jour dans chacune des pièces, mais sous la porte de la chambre où dort Howard, je ne vois qu'un trait obscur prouvant que dans cette pièce , il y a des rideaux. Je pousse un long soupir et retourne dans le salon. Je me plante devant la fenêtre et observe pendant un moment la rue vide de la capitale sur laquelle donne la maison de mon hôte.

Sur un coup de tête, je dégaine ma baguette magique. Je visualise les longs rideaux bordeaux qui sont installés depuis ma naissance sur les grandes fenêtres du salon, chez mes parents. Des rideaux épais qui retiennent la lumière. Un sortilège d'apparition plus tard et je me retrouve, victorieuse, avec le rideau en mains. Il ne me suffit que d'un sortilège de glu pour l'installer devant la fenêtre.

Enfin, la nuit règne dans le salon et un puissant soulagement me dénoue les épaules.

*

Le lendemain


Le matin arrive. Avec lui, une profonde détresse qui noue les entrailles lorsque je commence à m'éveiller, du genre qui ne donne pas envie de quitter l'abri de sa couverture et qui fait espérer tomber inconscient pour arrêter de ressentir cette peur irrationnelle. Lorsque j'ouvre les yeux, la matinée n'est même pas entamée. Il doit être cinq ou six heures. Je me frotte les yeux, bâille et repousse ma couverture. La nuit a été parsemée de cauchemars particulièrement éprouvant. Peut-être parce que j'étais angoissée, ils m'ont paru plus difficiles à supporter que d'habitude.

J'ai les jambes lourdes et les muscles douloureux lorsque je me lève. Mais ce n'est pas le pire. Je sens ramper dans mon esprit des souvenirs que je peine à comprendre. Des images, l'éclat d'un regard bleu, la silhouette d'une cheminée sans flamme, l'odeur de conifère dans un lieu reculé... Je sais ce que cela signifie. Tout comme je sais d'où vient cette boule qui me noue la gorge. Je lance un regard méfiant en direction de la porte fermée de la chambre de Howard, puis je prends la décision d'y aller, peu importe ce que je risque.

Je prends seulement ma cape et ma baguette magique. Je sors de la maison sans un bruit et trouve la première ruelle à l'abri des regards pour transplaner sur la colline où nous avons atterries, hier. De là, je peux facilement m'éloigner dans la campagne environnante pour trouver un lieu reculé et protégé pour lancer le Sortilège noir qui fera disparaître les souvenirs encombrants et la tristesse qui les accompagne.

*

Une heure est passée depuis mon départ. Je ne sais pas si je trouverais quelqu'un déjà réveillé et je m'en fiche totalement. J'ai pris mon temps pour revenir de la colline et j'ai apprécié les rues vides et calmes, les couleurs des bâtiments, l'odeur de ce pays nouveau. Lorsque je pousse la porte de notre logement, j'ai encore un vague sourire sur les lèvres. Je me sens enfin mieux, comme libérée d'un poids dont je ne me souviens pas et que je n'avais pas conscience de porter.

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Arlene ne perd pas de temps à ruminer. Déjà les herbes qu'elle a consommées l'entrainent doucement vers les bras de Morphée. Mais non, ce n'est certainement pas leur utilité première comme elle l'avait annoncé à Bristyle un peu plus tôt. Ces herbes étaient l'un des rares remèdes qui réussissaient à calmer ses nouvelles migraines. Pour l'instant du moins. Leur effet somnifère est secondaire et indésirable même si à l'heure actuelle, il arrive à un moment plutôt propice.
Arlene s'allonge et se concentre sur son souffle. D'un rituel qu'elle connait par cœur maintenant, la sorcière ralentit sa respiration progressivement et guide son corps vers l'endormissement.
Lentement elle glisse dans un sommeil sans rêve, non pour son plus grand plaisir mais bien pour ses vertus réparatrices et récupératrices.

* * *

Le lendemain


Tirée du sommeil par une force qui ne peut être qu'issue d'une habitude savamment instillée pour durer, Arlene ouvre les yeux à la même heure que les centaines de matinées précédentes.
Mécaniquement, elle suit son rituel, préparant son esprit puis son corps et enfin son matériel au départ.
C'est en rejoignant le salon que la sorcière a un mouvement d'arrêt. N'y avait-il pas quelqu'un ici ? Ou bien était-ce un mauvais rêve depuis le début ? Une hallucination malicieuse qui se serait glissée dans son esprit au travers de ses migraines.
Malheureusement non, l'hallucination malicieuse débarque par la porte d'entrée, un vilain sourire sur les lèvres comme si elle était consciente de la présence insupportable qu'elle imposait à la chercheuse.
Arlène retient un soupir d'agacement.
"J'espère que tu es prête. Nous partons."

Sur ces mots brefs, elle lui tend un balai grossier bien trop lustré. Cet hideux mode de transport savamment ensorcelé pour faire face au vent d'Islande les conduirait dans les terres jusqu'à ce qu'il ne soit plus possible de voler.

* * *


Peu à peu les maisons colorées laissent place au paysage volcanique battu par les vents. Seul un vaillant lichen fait office de végétal imposteur, recouvrant les roches sombres qui composent presque exclusivement le sol d'Islande. Déjà les bourrasques violentes propres à cette île malmènent les deux intruses comme pour tenter de protéger ses secrets bien cachés dans les terres.

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Mon sourire dégringole lorsque j'aperçois sa sombre silhouette dans le salon. J'ai à peine le temps de fermer la porte d'entrée derrière moi qu'elle me lance un ordre... Accompagné d'un balai. Je jure intérieurement, les doigts crispés sur mon futur moyen de transport, en proie à un agacement vif qui me rappelle mes colères adolescentes : elle n'aurait pas pu me donner l'heure du départ hier, avant de s'enfermer à double tour dans sa chambre sans ne plus se soucier de ma présence ? Est-ce le lot des chercheurs d'être à ce point désorganisé, de ne pas être capable de donner les informations en temps et en heure, ou est-ce seulement son cas à elle ? Je serre les mâchoires et prends une grande inspiration par le nez, honteuse de devoir dire ce que je vais dire parce que moi je suis quelqu'un d'organisé et toujours à l'avance, mais à cause d'elle, je vais passer pour ce que je ne suis pas.

« Je ne le suis pas, » articulé-je d'une voix lente en écartant les mots les uns des autres.

Je désigne d'un geste vague de la main le canapé encore ouvert, les couvertures en boule dessus et le rideau maladroitement pendu devant la fenêtre. Ma mine s'est assombrie, et cela n'a rien à voir avec avec mes habituelles pensées sombres pour le moment endormies par mon sortilège, mais plutôt avec la mauvaise humeur que cette femme-là m'inspire naturellement.

« Un minute, » l'informé-je d'une voix dure sans la regarder.

D'un coup de baguette, je plie la couette, puis je l'envoie se ranger dans le placard duquel l'hôte l'a sortie hier ; je replie le canapé d'un autre sortilège, je décolle le rideau de la fenêtre et le fait réapparaître dans le salon de mes parents, ce qui ne manquera pas de les faire sursauter durant leur petit déjeuner. Ensuite, je récupère mon sac, heureusement déjà prêt, et mon épaisse cape prévue en prévision des températures basses dans ce coin du monde. Enfin, je me tourne vers mon insupportable maîtresse de stage qui ne m'a pas attendu pour sortir de la maison. Je prends soin de remercier notre hôte qui nous regarde partir avec le sourire, peut-être un peu déstabilisé par notre manque de conversation et nos mines agacées, et je poursuis Arlene fichue Howard dans les rues de la capitale Islandaise, direction l'extérieur de la ville.

*

Le vent hurle à mes oreilles. C'est un bruit puissant et profond qui secoue mon squelette brinquebalant sur ce pauvre balai, qui rugit à mes oreilles et qui m'enferme dans un monde où il n'existe plus que cela, le bruit du vent. Il n'y a guère que la silhouette de Howard pour me servir de guide quelques mètres devant moi et pour me rappeler que tout cela n'est pas un cauchemar, mais bel et bien la vérité, une vérité qui se poursuivra encore dix jours. À cette hauteur, le froid est impossible à ignorer, il gèle le bout de mes doigts pourtant protégés par des gants épais et assèche la peau de mon visage. Mon corps est figé, comme si la glace avait remplacé mes muscles. Quelque part au fond de moi, je sais que je devrais redresser le dos, étirer mes muscles, faire rouler mes épaules, éteindre mes jambes et faire jouer mes chevilles, mais le vent est de plus en plus fort autour de moi et le sol est si loin au-dessous de moi que je ne préfère pas lâcher le manche. J'ai du mal à garder le contrôle de mon balai ; si je sais voler, je n'ai jamais été entièrement à l'aise sur l'un de ces engins, et mon utilisation habituelle constituait à voler à une dizaine de mètres du sol dans mon propre jardin pour faire semblant de jouer au Quidditch.

Le paysage qui défile sous mes yeux, les landes escarpées et abîmés de l'Islande, est là pour me rappeler où je suis et ce que je suis en train de faire. Quand j'arrive à me concentrer sur ça, j'en oublie un peu le froid et les rafales qui sont de plus en plus fortes. L'Islande ressemble à une terre fracturée. Peu de végétation au-dessus des zones que nous survolons, des routes qui serpentent, guère d'habitation et cette terre noire, sèche qui s'étire jusqu'à l'horizon, arrêtée seulement par les reliefs acérés sur l'horizon.

Les minutes s'enfuient dans ce monde composé de vent, de froid et d'un profond silence intérieur. Peut-être est-ce à cause du vent qu'aucun mot ne s'échappe de ma bouche ni de celle de Howard, ou peut-être est-ce seulement une occasion que l'on saisit pour ne pas avoir à se parler. Malgré le froid intense, j'apprécie ce calme et j'aime le fait que, comme elle vole devant moi, je ne puisse pas voir posé sur moi ce regard froid qu'elle a et que je n'apprécie guère. Je me laisse porter par notre vol, même si je papillonne de plus en plus des paupières et que bientôt, il m'est quasiment impossible de regarder devant moi sans devoir fermer les yeux. Si j'avais été prévenue plus tôt de ce voyage, sans doute aurais-je pu prévoir une paire de lunettes de vol, j'aurais emprunté celles d'Aodren. Mais je n'ai pas pu prévoir le coup, alors mes yeux doivent supporter, comme mon corps et ma peau glacée, les assauts impitoyables du vent.

Lorsqu'enfin Arlene Howard amorce sa descente vers le sol, je la suis à une allure modérée, les yeux braqués sur le gite qui se détache sur le sol irrégulier. Une bicoque toute simple que je devine protégée par tout un tas de sortilège. Je ne maîtrise pas mon atterrissage, parce que mes membres sont tétanisés. Je dérape un peu sur le sol et quand j'extirpe le balai d'entre mes jambes, je serre les mâchoires pour ne pas gémir de douleur. Qui aurait cru que ce serait si douloureux de voler ? Mes jambes hurlent de douleur quand je les étire, tout comme mes épaules et tout le reste de mon corps. Je frictionne enfin mes mains pour les réchauffer, en vain. Je me force à faire quelques pas pour me dégourdir les jambes, les yeux baissés pour ne pas avoir à croiser le regard de Howard.

Je sais que nous allons maintenant devoir marcher jusqu'au volcan Hekla. L'idée de faire fonctionner mon corps, de détendre mes muscles dans la marche me plait, mais tout à coup je me rends compte qu'ici, le silence est beaucoup plus bruyant que là-haut. La faute au vent qui souffle bien moins fort maintenant que nous sommes au sol. Ici, je peux entendre à loisir les petits bruits de Howard, le son de ses pas, de sa cape qui claque, et cela ne m'arrange guère. Je m'éloigne en direction du gite sans l'atteindre pour remettre mon balai, profitant de cette accalmie avant que nous ne nous remettions en route, sans le vent pour nous couper l'une de l'autre.

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Arlene lança à la jeune fille un regard agacé que seules les mères exaspérées savent si bien produire. L'enfant à l'audace de demander une minute. Mais la chercheuse ne réagit pas. Inconsciemment, elle entrait de nouveau dans ce jeu puéril et idiot dans lequel elle était tombé la veille au soir. Ce jeu stupide qui consiste à se jauger, à s'opposer mentalement et voir qui céderait le premier. Deux issues aux yeux de l'adulte, soit elle ressort vainqueur soit vaincue. Mais l'intelligente Arlene occulte la troisième solution. La solution qui consiste simplement à arrêter de jouer et à se comporter comme un adulte raisonnable.
Tant pis, la raison attendrait car il était temps de partir.

* * *


Les deux chercheuses quittèrent donc la ville pour s'enfoncer dans les terres sauvages et mystérieuses de l’Islande. Peu à peu, les maisons disparurent puis les routes et rapidement, on ne pu décerner aucune trace de la civilisation.
Le voyage aurait été paisible sans le mugissement du vent qui saturait leurs tympans. Mais il faut dire, c'était pour arranger l'adulte qui, heureuse de ne plus être obligée d’interagir avec un autre spécimen de son espèce, pouvait se concentrer sur les études qu'il faudrait mener une fois arrivé sur place.
Quelques dizaines de mètres plus bas, on pouvait voir défiler les roches sombres et poreuses recouvertes de lichen, symbole de l'activité volcanique ancestrale des lieux. L'île semblait plus appartenir à des déités inconnues qu'au monde des hommes tant on pouvait discerner parmi les motifs rocailleux une puissance dépassant l'imagination. Quel genre d'entité supérieure avait le pouvoir et surtout la volonté de déplacer ces langues de terre, les bousculant les unes contre les autres en un chaos énigmatique que seul l’œil exercé pouvait percer à jour.
Arlene n'en avait aucune idée. Ces légendes attendraient car devant elle se dressait au loin, telle une titanesque pustule, Hekla l'éternellement damnée, leur première destination. Enfin, à cette distance, le volcan pouvait passer pour une paisible montagne solitaire au sommet saupoudré de neige même au cœur de l'été. Aucune fumerolle à l'horizon ne permettait de deviner l'humeur de la structure géologique. Mais, malgré ses modestes 1491 mètres, Hekla restait le volcan le plus actif d'Islande, il faudrait donc rester attentif.

Arlene chercha des yeux le discret petit gîte qui leur servirait d'avant-poste pour cette étape. Calée dans une cavité rocheuse presque sur le versant nord, la petite bicoque les attendait patiemment, bien dissimulé aux yeux de quelques moldus qui pourraient avoir la curiosité d'explorer les lieux. Remarquant la structure, la chercheuse atterrit avec toute la souplesse dont ses membres endoloris étaient capable. Le relief irrégulier du sol n'aidait pas la manœuvre.
Une fois les deux pieds sur le sol, l'adulte s'étira en soupirant de soulagement. Ici, le lichen peinait à pousser. Les éruptions régulières recouvrant le sol de cendres rendaient le paysage lunaire et apocalyptique. L'ambiance unique des lieux semblaient imiter les décors des planètes vénusiennes des contes moldus de science-fiction.

Lorsque Arlene tenta d'ouvrir la porte de la bicoque, une nuage de cendres l'accueillit provoquant une quinte de toux désagréable pour les poumons de l'adulte. Sans s'encombrer d'un nettoyage des lieux, elle déposa le balai rustique dans un coin de la pièce. Il était temps de continuer à pied.

"Tu as besoin de faire une pause ou nous pouvons y aller ?" C'était rustre mais la question était sincère.

Troisième année - 14 ans - Préfet de Gryffondor - Couleur>8f3232