Les dragons se cachent pour mourir PV

Le rire me secoue le corps, il me déchire les poumons, me fait mal à la gorge, il m'abime l'âme, me fragilise. Il résonne creux à mes oreilles. C'est un rire qui hurle, qui se plaint, qui n'en revient pas. La stèle sous mes yeux. Kristen Loewy. Et ce qu'on imagine tous dessous. On imagine tous ce qui se trouve sous les stèles de ce genre. Mon rire s'embraye, il dérape et il s'éteint au milieu du vent qui soulève mes cheveux. La mer au loin gronde contre la falaise. Cela n'a rien de drôle. Il n'y a rien de drôle du tout. Mon visage se déchire. Les larmes qui étaient bloqués dans mes yeux coule sur mes joues.

Je n'arrive pas à respirer. Je hoquète. Je le savais, pourtant. Qu'elle était... Je le savais, pourtant. Les larmes brouillent ma vision, le vert de la lande se mélange au bleu du ciel en une bouillie de couleur. Je savais que son corps n'était plus, que ne restait que son âme. Les gémissements se mêlent aux hoquets, je pleure bruyamment, comme une enfant, je n'arrive pas à me retenir, la peine qui me dévore est trop grande. Son âme qui est juste derrière moi. Elle est juste derrière moi. Elle n'est pas là-dedans, ce n'est pas vrai, elle n'est pas là-dedans sous la terre, sous cette stèle, ce n'est pas elle, même s'il y a son nom écrit dessus ce n'est pas elle.

Kristen Loewy. Les mots pourtant me narguent. Kristen Loewy. Et la stèle en pierre, bien concrète. Un haut-le-coeur interrompt la chute de mes larges. Je ferme les yeux très fort pour le retenir. Des points blancs apparaissent sur la toile noire de mes paupières. Je déglutis à plusieurs reprises, la respiration sifflante. Kristen Loewy. Une stèle. Un corps inerte.

Je me retourne difficilement, tenant à peine sur mes genoux. La silhouette est là. Elle n'est qu'une bouillie de couleurs, elle aussi. Du noir, le blanc de sa peau, son large pull et puis là, une vague tache bleue. Je sais qu'elle est là. Mais ce n'est pas elle. Ce n'est pas elle, ce n'est pas Kristen.

Je ne me sens pas avancer. Je sais seulement qu'une rage subite s'est emparée de moi. Elle brouille mes sens, voile mes pensées. Je la déteste, je la déteste ! Je vous déteste, vous et votre visage qui ne vous appartient pas, vous et votre voix qui n'est pas la votre, vous qui m'avez abandonné et qui avez fini par vous retrouver sous deux mètres carrés de terre et—

Je la bouscule violemment dans un cri de rage. Un grand coup dans les épaules pour la repousser en arrière, la haine dans mes yeux, un grognement au bord des lèvres, et cette peine qui éclate dans mes yeux, qui dévore mon coeur. Je me recroqueville avec un sanglot douloureux. Ce n'est pas vous. Ce n'est pas vous. J'ai à peine conscience que ce ne sont plus mes pensées qui parlent...

« Ce n'est pas vous... »

...mais bien ma voix qui gémit en boucle.

« ...pas vous, pas vous... »

Encore et encore, une plainte silencieuse qui se poursuit tandis que je me tourne de nouveau vers la stèle qui porte le nom de ma directrice, de la femme la plus importante de ma vie, de celle qui est inscrite au fer rouge dans mon âme, celle qui m'a changé, autour de laquelle je me suis construite, une femme que j'aime d'un amour qui n'a aucune limite, un amour qui me fait peur car je pourrais brûler le monde, pour lui, je pourrais le détruire, faire exploser cette misérable planète si cela signifiait la sauver elle, je le ferai, je ferai tout pour la sauver, tout pour la préserver, tout ce qui est en mon pouvoir. Je ferai tout pour l'avoir là, juste à côté de moi. Je m'excuserai d'être telle que je suis, je m'excuserai et la supplierai de ne pas m'abandonner, de ne pas partir sans moi. S'il vous plait amenez-moi. Je n'arrive pas à vivre sans vous, j'ai essayé pourtant, je vous jure que j'ai essayé mais je n'y arrive pas. Sans vous la vie est plus terne, elle est plus douloureuse, moins intéressante, je ne peux pas respirer sans vous, je ne peux pas... Je ne peux pas...

Quand est-ce que mes doigts se sont serrés autour de ma baguette ? Je n'arrive même pas à respirer, je n'arrive plus à voir, j'arrive à peine à penser. Il y a la stèle sous mes yeux et il n'y a rien d'autre. Il n'y a que ma peine et la certitude que j'ai perdu la seule personne dont j'ai réellement besoin. Je l'ai perdue. Kristen Loewy. Là, sous la stèle. Elle est là. Morte.

La fille dans mon dos n'existe plus.
J'ai oublié qu'elle était tout ce que je désire.