10 juin 2026, 14:47
Lonely Day  C.H 
Ce n’est pas contre vous personnellement. Ce que ces gentlemen et moi même essayons de vous dire, c’est que le monde du Duel n’est pas conçu pour les femmes. Vous êtes des êtres sentimentaux, tout en douceur et en émotions, et ce n'est pas ce qui est attendu chez un duelliste. Votre frère ne vous l'a pas dit ? Curieux. Enfin. Vous êtes jeune, vous pensez encore que vous pouvez vous émanciper de votre condition. C’est charmant, vraiment ! Mais vain. Vous vous rendrez compte que votre place n’est pas dans l’arène lorsque vous attendrez votre premier enfant. Encore un peu de patience.

Alice serra les dents pour garder prisonniers grognement plaintif et larmes traitresses. Elle inspira plus fort l’odeur des cheveux de Christopher. Ce sont des mensonges. Qu’ils aillent au diable.
Si elle s’était jeté contre Christopher pour l’étreindre, ce n’était pas par sentimentalisme, mais par acceptation. Des sentiments, Alice n’en voulait pas. Ressentir faisait trop mal, et elle en avait assez de souffrir. Tout n’était que douleur depuis des mois. Les sourires qu’elle donnait à Aliosus lui tordaient le ventre. La solitude qu’elle s’imposait lui écrasait la gorge. Le regard des autres qu’elle osait encore affronter lui lacérait les chairs.
Pourquoi tout cela lui faisait aussi mal ? Pourquoi tout était-il devenu si difficile ? Qu’était-il arrivé pour qu’Alice peine à supporter tout ce qui l’approchait ?
Sa vie avec Aliosus aurait dû demeurer la plus belle chose qui soit.
La solitude après des années à partager son environnement aurait dû lui apporter un sentiment de liberté étouffant.
Le regard des autres auraient dû rester ce qu’il avait toujours été : un paysage familier.
Jamais Alice n’aurait dû ressentir tout cela. Jamais sa rage n’aurait dû prendre autant de place. Jamais elle n’aurait dû s’effondrer. Jamais elle n’aurait dû se dresser face à un supérieur. Jamais elle n’aurait dû perdre le contrôle. Jamais, Circée, jamais Alice n’aurait dû laisser le monde l’atteindre.

La voilà pourtant collée à Christopher, de son propre chef, ses bras autour de lui, les mains de l’homme la gardant contre lui pour une étreinte qui, il le disait, lui était nécessaire.
Alice ne le dirait jamais, mais cela l’était pour elle également.

Elle déglutit et serra un peu plus fort Christopher. Il n’était pas Aliosus. Il n’était pas Aelle. Il n’était pas Père. Il n’était pas Léonie.
Il était l’homme qu’il lui faudrait épouser. L’éternel opposant. Le visage de ses échecs.
Mais il était également celui qui avait consenti à vendre sa liberté pour la protéger. Il était celui qui avait accepté de se faire son époux pour qu’elle puisse protéger Derek et Clinton. Il était celui qui avait été là, ce maudit soir où toutes ces certitudes avaient éclatées sous ses yeux clairs.
Il était là, encore.
Et il le serait encore demain.

« S’il vous plaît… ne dîtes rien à Thomas. » Alice entendait sa voix résonner dans sa poitrine malgré son faible ton. « Il… ne doit rien savoir. Il… »

Retrouverait Atterbury et le tuerait.
Jacob l’avait dit. Thomas l’avait déjà fait. Pas en tant de guerre. Mais après. Bien après. Jacob l’avait dit. Après des années de disparition, voilà la première discussion qu’il eut avec elle. La première, Circée. Il ne lui avait pas demandé comment elle allait. Il lui avait dit ce qu’elle devait penser, ce qu’elle devait croire, et de qui elle devait se méfier.
Mais si Alice ne voulait pas que Thomas sache ce qui s’était passé, ce n’était pas par méfiance : elle refusait d’être encore le fardeau d’un homme qui portait déjà bien trop.

Atterbury… Alice ne voulait plus y songer. Son reflet dans le miroir le ferait pour elle. Lui, les silences et les souvenirs.

Avatar dessiné par ma merveilleuse Élicia Caldin
Spécialiste en Lutin de cuir | Diplômée de Beauxbâtons | 1ère année GEAD | Caméléon de 2050 & Romantique de 2050

10 juin 2026, 16:29
Lonely Day  C.H 
Est-ce la première fois que le refrain de la chanson passe ou l'ont-ils déjà entendu depuis que la musique s'est enclenchée ? Christopher fait à peine attention au son qui occupe pourtant toute la place qu'il faut dans ses oreilles avides de bruit. Il ne l'écoute plus, a perdu le fil des paroles qu'il connait par cœur et a cessé de les chantonner dans le fond de son esprit. La seule mélodie qu'il écoute désormais c'est celle de son cœur. C'est le soulagement qu'il ressent et qui se répand en lui pour atteindre des parties de son âme dont il n'avait pas même conscience.

Ses muscles détendus, il profite bien mieux de l'étreinte d'Alice, réalisant à peine que c'est la première fois que cela arrive. Il connait déjà la sensation de ses bras autour d'elle mais il ne savait pas qu'il connaîtrait un jour la sensation de ses bras à elle autour de lui. Ce n'est pas quelque chose qu'il devrait apprécier, il le sait. Non. Non, se morigène-t-il en clignant des yeux. Ce n'est pas vrai, tout ça, ce sont les paroles que sa famille lui souffle. Bien sûr qu'il peut l'apprécier ! Christopher est un être qui a besoin des étreintes, des câlins, des accolades, il a besoin de la proximité physique, du contact avec ses pairs et encore plus avec les personnes qu'il aime ou auxquelles il tient. Il en a besoin comme on a besoin de respirer. C'est ainsi, c'est comme cela, c'est quelque chose qui fait partie de lui depuis très longtemps et qu'il a accepté depuis une éternité, qui ne l'a jamais dérangé. Pourquoi faut-il que face à elle il se questionne à propos de qui il est ? Il ne le fera pas. Il est habitué à l'exercice de s'éloigner des enseignements de sa famille. Il y arrivera lui aussi, même si ça le bouleverse d'en être toujours là à trente-trois ans.

Les bras d'Alice se resserrent tout à coup autour de lui. Ce n'est pas douloureux, c'est juste le mouvement d'une personne qui en a encore plus besoin que lui. Le visage de Christopher se fronce légèrement, il est inquiet. Mais il ne fait rien de plus que resserrer à son tour son étreinte ; il monte sa main le long de son bras, jusqu'à son épaule. Comme une réponse à son geste silencieux. Il ne saurait pas quoi dire de plus. Si elle avait voulu parler, elle serait restée sur le canapé et aurait profité qu'il ne la regarde pas pour parler. Mais ce n'est pas ce qu'elle désire. Christopher est le mieux placé pour savoir que parfois les mots ne suffisent pas, qu'on a parfois besoin du réconfort d'un contact.

Il ne pensait pas qu'elle prendrait la parole. Son cœur rate un battement. Le son. Le ton. La voix. Le mot : s'il vous plait. Aujourd'hui, Christopher a découvert qu'il n'aimait pas quand Alice Sangblanc suppliait. Ses yeux se posent de nouveau sur la photo accrochée au-dessus de la cheminée. Cette même photo qui a été prise sur le fait par Thomas à Paris. On y voit Alice comme elle est souvent : menton dressé, regard hautain ; et Christopher comme il est souvent : sourire moqueur, attitude nonchalante. Thomas... Il quoi ? Pourquoi lui spécifiquement ne doit-il pas savoir ce qui est arrivé ici ? Pense-t-elle à lui parce qu'elle les sait proche et craint qu'il lui raconte tout ? A-t-elle peur du jugement de son frère ? Pense-t-il que Christopher pourrait rire de ses larmes avec Thomas parce qu'il est son meilleur ami ? A-t-elle si peu confiance en lui ? En même temps... Pourquoi aurait-elle confiance ? Combien de fois a-t-il eu l'opportunité de lui prouver qu'il n'était pas le genre d'homme à rire des larmes d'une femme devant ses amis ? Il n'a jamais pu le faire.

« Je ne dirai rien, » la rassure Christopher d'une voix rauque.

En même temps qu'il prononce ses paroles, il visualise ses courts cheveux qui dévoilent sa nuque et ses oreilles, son dos, qui ne cascadent plus comme l'écume d'une vague sur ses épaules, et il se demande si c'est bien de ses larmes et de son effondrement soudain qu'elle parle ou si c'est plutôt de la cause de tout cela. Les deux sont fatalement liés. Elle ne serait pas effondrée de la sorte si elle n'avait pas une très bonne raison de le faire après tout, n'est-ce pas ? Mais lui ne connait que l'une de ces deux choses.

« Même s'il est mon ami, reprend-il dans un murmure, ses yeux accrochés à la photo, je ne lui raconterai pas ce qui s'est passé hier soir, vous avez ma parole. »

Il ne desserre pas son étreinte en prononçant ces mots, il prend même soin de ne pas bouger du tout pour ne pas qu'elle lise dans son corps des choses qu'il ne dit pas. Il ne s'autorise même pas à déglutir. Ne pas bouger, lui laisser intégrer ce qu'il vient de dire. Il espère qu'elle le croira. Il la connait suffisamment pour savoir que si ce n'est pas le cas, elle partira tout aussi vite qu'elle est arrivée et qu'elle le fuira de nouveau. C'est bien ce qu'elle fera, non ? Étrangement, il n'arrive plus à en être sûr. Peut-être parce qu'elle est venue l'entourer de ses bras alors même qu'il y a une nuit de ça il ne pensait pas qu'une telle chose pouvait arriver.

« Et même de façon générale, poursuit Christopher d'une voix hésitante, sa voix discernable par-dessus la musique seulement parce qu'Alice et lui sont très proches l'un de l'autre, je ne répète pas ce que me confient mes amis. »

Maintenant, il déglutit. Ce qu'il est idiot. Il faut être idiot pour avoir peur de prononcer un mot à son âge, non ? Mais ce n'est pas qu'un simple mot. C'est un aveu qui complète celui de l'étreinte de l'Alice. Un bref sourire passe sur ses lèvres. Il se confond bien avec la pénombre.

« Même à d'autres amis. »

Même au meilleur des amis.

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« Sa vie professionnelle est une fête qui s'arrête jamais » - LLOYD RIVER

10 juin 2026, 22:40
Lonely Day  C.H 
Christopher ne dirait rien, et Alice le croyait. Pour une étrange raison qu’elle ne s’expliquait pas encore, elle savait qu’elle pourrait lui faire confiance. Curieuse chose que cela. Alice ne connaissait que trop bien son poids. Elle connaissait son acéré. Elle connaissait sa douleur lorsqu’on usait d’elle pour la planter dans son dos. Son premier et dernier petit ami. Thomas. Père. Tante Élise. Monsieur Penwyn. Tout ceux à qui avait donné sa confiance avaient finit par la trahir. Voilà pourquoi elle en avait cessé de la donner autour d’elle.
Il finirait par la trahir, n’est-ce pas ? Comme tout les autres. Comme Alice, également. Ne poignardait-elle pas Aliosus avec la confiance qu’il avait placé en elle ? Ne partageait-elle pas le sang de ceux qu’elle avait juré de punir pour leurs exactions ? Ne mentait-elle pas à Aliosus ou oncle Magnus, chaque jour ? Ses sourires étaient du poison qu’Alice leur versait tout les jours.

Alice ferma ses yeux contre Christopher. Elle écoutait sa voix la bercer autant que celle rugissante de la chanteuse. Dîtes le moi encore, Christopher. Prouvez moi que j’ai bien fait de placer en vous mon avenir. Dîtes moi que vous, vous me serez loyal. J’ai tant besoin d’entendre ces mots, j’ai tant besoin

J’ai du mal à concevoir qu’on ai pu faire croire à vos parents que le frère de Donovan puisse être un bon parti. Non mais… vous l’avez vu ? Sans parler de ce que j’entends sur ces… préférences. Enfin, avec ce que vous vous trimballez sur le visage, j’imagine que c’est tout ce que vos parents ont pu vous trouver ! C’est une plaisanterie, ma fille ! Vous êtes tellement susceptible, ça en devient pénible.

Ne pas songez à lui. Non. Surtout pas. Pas maintenant. Pas après avoir eu la confirmation que tout irait bien tant qu’elle restait ici. Pourquoi les mots d’Atterbury restaient-ils aussi présent dans son esprit ? Pourquoi voyait-elle encore son sourire de serpent ? Pourquoi ressentait-elle encore sa gorge se serrer ? Pourquoi, Circée, ne pouvait-elle pas faire comme toujours et passer outre tout ce qui pouvait l’atteindre ? Pourquoi cette fois, cela ne fonctionnait pas ?
Peut-être parce que cette fois, les choses sont différentes.
Oui. Bien différentes. Affreusement différentes.

Le cœur d’Alice retomba tout au fond de son ventre.
je ne répète pas ce que me confient mes amis.
Mes amis.
Son amie.

Non, il n’avait pas pu dire cela. Il n’avait pas pu utiliser ce mot pour la qualifier, elle, la voleuse de sa liberté, elle qui l’avait manipuler pour ne pas être mariée à un tyran, pour pouvoir protéger les petits Hangoover. Il n’avait pas pu dire cette bêtises. Cette honteuse bêtise. Alice n’avait pas d’amis. Alice n’était l’amie de personne. Elle n’était qu’une maudite vipère usant de son entourage pour s’élever, pour grandir, pour se rendre plus forte. Aelle n’était pas son amie. Léonie n’était pas son amie. Élicia n’était pas son amie. Maxence n’était pas son ami. Malone…
Circée.
Non.
Les amis, Alice n’en avait pas, et elle n’en avait pas. Elle n’avait qu’un entourage sur lequel elle s’appuyait pour obtenir ce dont elle avait besoin ! Une confidente. Une acolyte. Un bras droit. Un soldat. Une… distraction.
Une cour pour une reine qui ne le serait jamais.
Christopher, qu’était-il dans ce triste paysage, sinon un roi fantoche ?
Un ami, Circée. Comment pouvait-il songer à cela ? Comment pouvait-il seulement…

Alice n’était l’amie de personne. Elle n’était pas même sûre de savoir à quoi cela pouvait ressembler, un ami.

Ses bras serrèrent un peu plus fort Christopher avant de finalement le libérer. Sans un mot, Alice retomba sur ses fesses. Elle ramena ses longues jambes contre elle. Le cuir crissa, fatigué d’avoir été trop porté. Alice baissa ses yeux sur ses genoux. Elle n’avait pas prit soin de son armure. Elle n’avait pas eu le temps. Pas l’envie. Pas l’énergie. Elle n’avait fait que déambuler des jours durant.
Ce n’était pas bien. Ce n’était pas respectueux.

Ses doigts tremblants enserrèrent son genou pour cacher à Christopher la vue des égratignures qui lui avait sembler voir.

« Vous… auriez du baume nourrissant…? »

Car la priorité était là, n’est-ce pas, Alice ?
Une armure en cuir pour ne pas avoir à s’occuper de celle qui tombait en ruine.

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11 juin 2026, 11:24
Lonely Day  C.H 
Cela lui parait d'une évidence folle. Jamais Alice pourrait être moins qu'une amie. Pas avec ce qu'ils s'apprêtent à faire. L'énoncer à voix haute rend la chose plus réelle, plus vraie aussi. Pour la première fois, il le dit, il le pense. Mon amie. Et cela rend plus facile tout le reste. Le poison qu'est son futur perd en acidité. Sa peur repart dans sa tanière. C'est plus facile d'accepter ce qui sera en sachant que ce sera fait en compagnie d'une amie. C'est plus facile d'accepter les mensonges quand ils sont partagés avec une amie. C'est plus facile de se passer soi-même les chaines aux poignets quand c'est pour et grâce à une amie. C'est plus facile d'accepter qu'il a choisi une voie dangereuse pour affirmer sa liberté quand c'est fait avec une amie. Il l'a dit, il le pense, il le ressent. Et finalement, cela ne compte pas qu'elle soit d'accord ou qu'elle ne le soit pas, cela ne compte pas qu'elle comprenne ce qu'il lui dit ou non. Ce qu'elle pense ne changera jamais ce que lui ressent. Christopher en est intimement persuadé.

Ses bras se resserrent encore autour de lui. L'émotion ? La peur ? Il n'a guère le temps d'analyser ce qui arrive : déjà, elle se détache de lui. Christopher se redresse en même temps. Il n'avait pas pris conscience qu'il s'était légèrement affaissé sur elle, entre ses bras. L'arrêt brutal de l'étreinte, comme toujours, lui laisse un sentiment de vide. Un pincement au cœur qu'il laisse passer parce qu'il est familier.

Cette fois-ci, il ne reste pas immobile pour lui éviter le poids de son regard. Elle s'est éloignée, mais il l'entend encore juste derrière lui, il sent sa présence. Le bruit caractéristique d'un vêtement en cuir qui se plie lui tire une légère grimace : il sait combien c'est inconfortable de porter encore ça après toutes ces heures dont de nombreuses passées à dormir. Christopher se retourne vers elle, un bras en appui sur son genou et l'autre posée sur le parquet pour l'aider à garder l'équilibre. Sa silhouette se détache dans la semi-obscurité. Assise devant la table basse, les jambes repliées vers elle. Ses cheveux comme un casque blanc autour de son visage blafard. Elle ne le regarde pas. Christopher craint qu'elle recommence à s'excuser ou à supplier qu'il n'en parle à personne. Il se demande ce qu'elle pense de ce qu'il vient de dire, c'est vrai, mais sans ressentir l'envie particulière qu'elle se confie à ce propos. Ce qu'elle a entendu et ce qu'elle en pense, ce que cela lui a fait, ça lui appartient.

Les doigts d'Alice se détachent étrangement sur son cuir sombre. Il la regarde sans rien dire, hésitant sur la suite, sur la nécessité de parler ou non. Il songe à se retourner, se décaler pour s'adosser de nouveau à la table, rester là près d'elle, silencieusement, lui laisser le choix de la discussion. Mais elle prend la parole. Et ce qu'elle dit est si décalé avec tout ce qui vient d'arriver que Christopher ne peut que cligner des yeux, l'air idiot, en la dévisageant.

L'espace de quelques secondes, il pense qu'elle parle d'une potion de soin. Son esprit n'a compris que le mot "baume". Puis il comprend que ce n'est pas cela et a l'air encore plus con. Du baume nourrissant pour son cuir, évidemment. Il baisse les yeux sur ladite tenue. Il a bien sûr remarqué qu'il était abimé et montrait des signes d'une utilisation excessive. Mais elle vient de passer un mois en stage avec un duelliste professionnel, rien d'étonnant là-dedans, n'est-ce pas ?

Pas besoin d'avoir terminé ses études à l'ISDM pour comprendre que ce changement de sujet n'est pas seulement une technique pour détourner la conversation. C'est aussi simplement un besoin. Le besoin de se concentrer sur autre chose, le besoin d'arranger quelque chose qu'elle peut arranger. Christopher comprend ça. Ou pense le comprendre. Mais au final, est-ce que c'est vraiment important ce qu'il comprend ou non de la fille qui est en face de lui ?

« Je portais un pantalon en cuir le jour de notre rencontre, je vous rappelle, réplique Christopher avec un rictus au coin des lèvres. Comment vous m'avez appelé ce jour-là, déjà ? » Il fait semblant de réfléchir alors qu'il s'en souvient très bien. « Un paon en cuir ? Bien sûr qu'un paon en cuir a du baume nourrissant. Je vais chercher ça. »

Il se relève avec un soupir d'effort, un sourire moqueur creusant ses joues. Il jette un dernier regard à la silhouette d'Alice courbée avant de s'en aller en direction de la chambre. Mary Brink fouille toujours les tréfonds de leur âme avec sa voix, la guitare l'accompagne sur le trajet, la batterie rythme le bruit de ses pieds sur le parquet. Dans la chambre au lit bien fait — et les draps changés pour accueillir Alice si elle désire y terminer sa nuit —, Christopher va directement vers l'armoire. Il récupère le baume dans un pot en verre et un chiffon propre destiné à cet effet-là précisément : nourrir le cuir de ses vêtements. Son pantalon, bien sûr, mais aussi ses vestes, ses bottes, ses gants.

Après un moment d'hésitation et des regards furtifs vers la salle de bains ouverte et plongée dans l'obscurité, Christopher se décide. Il pénètre dans la petite pièce attente à la chambre. La lueur provenant du salon suffit à peine pour lui permettre de voir son reflet dans la glace. Il ne voit que les contours de son visage aux traits fatigués et la gravité dans son regard. De toute façon, il n'est pas là pour s'admirer. Il récupère dans l'armoire une potion et du coton. La première sert pour les urgences, parce qu'il n'a jamais confiance en ses sortilèges de soin ; la dernière fois, c'était pour guérir un orteil qui avait fait une mauvaise rencontre avec le coin d'une table.

Bien équipé, Christopher repart dans le salon. Ses yeux se braquent directement sur Alice. Il avance jusqu'à elle et s'arrête à sa droite. Il aurait bien aimé qu'ils s'installent sur le canapé plutôt qu'au sol mais il ne se voit le lui proposer dans l'état dans lequel elle est. Alors il se laisse tomber par terre, jambes croisées. Il dépose devant elle le baume et le chiffon propre. Le reste, il le garde entre ses jambes.

« Vous devez avoir envie de vous changer, non ? J'adore les pièces en cuir, souffle-t-il, mais je ne peux pas les garder plus de quelques heures. »

Les mains abandonnées au milieu de ses jambes, il lui jette un regard hésitant. Là, son cœur se prend un coup violent. Il n'aurait pas dû s'installer là. Ici, à sa droite. Pourquoi s'est-il installé ici, comment a-t-il pu oublier ? Il a une vue royale sur sa cicatrice. Christopher a envie de détourner les yeux, par respect. Il s'en empêche et affiche son sourire habituel.

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19 juin 2026, 10:12
Lonely Day  C.H 
Si son armure de duel s’abimait, que ferait-elle ? Alice ne pourrait pas s’en offrir une nouvelle, pas plus qu’elle ne pouvait retourner en arène avec une abimée. Prendre soin de son matériel. C’était simple, pourtant. C’était simple. C’était primordial. Prendre soin des choses qu’on ne peut plus s’offrir. Celle ci, d’où venait-elle, déjà ? Thomas, oui. Thomas lui avait offert. Comme Thomas lui avait offert mille choses. Des cadeaux, disait-il ? De la pitié pour celle qui n’avait plus rien. Pour celle qui était née dans l’or et le diamant et qui, désormais, mendiait du baume pour son cuir.
Quelle honte.
Quelle honte.
Non, non, non. Il ne fallait pas avoir honte. Regardez, Christopher souriait. Alice l’entendait dans sa voix. Il cherchait à la rassurer, elle, lui. Il cherchait à la ramener à des heures plus douce, à leur première rencontre. Il tendait la main à son amie.
Alice baissa un peu plus la tête sur ses mains enserrant ses genoux. Christopher partait. Peut-être était-ce le moment de…
Partir ?
Tu n’as toujours nul-part où aller. Cesse de vouloir fuir. Que ferais-tu si tu n’étais pas ici, auprès d’un homme qui t’appelle “mon amie” ? Tu es là où tu dois être… non, corrigeons : tu es au seul endroit où tu pourrais être..
Non.
Alice pourrait être en Pologne ou dans n’importe quel autre pays d’Europe de l’Est qu’elle avait arpenté. La Pologne, puis la Lituanie. Puis la Lettonie. Puis l’Estonie.
Ou, du moins, c’est ce qu’elle pensait avoir potentiellement visité.
Visité.
Alice, Alice, Alice…

Ses mains remontèrent jusqu’à ses yeux pour les écraser. Elle inspira lourdement, profitant de l’absence de Christopher pour tenter de retrouver un semblant de contenance. Elle l’avait perdu quelque part. Peut-être dans cette taverne. Peut-être dans ces flammes. Peut-être dans ces nébuleuses. Peut-être dans ces visages sans traits. Peut-être…

J’ai assez soupé de vos humeurs. C’est à se demander si vous n’avez pas vos incommodités du mois ! Nous avons parié à ce sujet, avec ces gentlemen. Moi, je pense que vous êtes naturellement une casse-pieds, mais je peux me tromper. Alors ? Verdict ?

Ses doigts retombèrent sur ses genoux. Elle inspira. Christopher revint. Elle expira. Il s’installa à côté d’elle. Elle se figea. Il prit la parole. Elle resta muette quelques longues secondes.
Il n’était pas du bon côté.
Et elle s’en moquait.

Face à elle se trouvait le baume de cuir et le chiffon. Toujours murée dans le silence, Alice déplia son corps endolori dans une grimace pour venir attraper son salut.

« Merci », murmura t-elle.

Ses ongles, Circée. Encore crasseux de sang séchées. Alice déglutit, serra les dents et ne s’octroya que la vue de son office. Le flacon. Le chiffon. Ses jambes de cuir vêtues.

« Ce cuir est souple ». Elle récupéra du baume sur son chiffon et s’employa à s’occuper de ses genoux. Elle avait oublié une étape ? Non ? Tant pis. « Il est confortable ». Il craquelait. Alice déglutit. Elle ne pourrait plus le remettre. Mais elle n’avait que cette armure là. Sa combinaison de vol… n’était pas étudiée pour le combat.
Ou peut-être…
Non.
Non.
Chaque chose à son utilité. Une combinaison de vol n’est pas une armure de duel.
Mais à la rentrée, que mettrait-elle ?
Une rentrée ?
Pourrait-elle encore prétendre pouvoir entamer une nouvelle année ?
En avait-elle envie ?
Avait-elle envie de quoi que ce soit ?
Le cuir, Alice. Occupe toi de ton cuir.
Était-ce seulement utile ?

« Elle est fichue », lâcha Alice à mi voix. Le cuir avait craquelé.
Alice souffla. Le chiffon retomba entre ses genoux.

C’est votre frère qui vous a appris à vous battre ? Décidément, vous êtes une famille bien atypique. Enfin, quoi de plus normal ? Avec un père en prison, il était évident que vous finiriez par… oh, je n’aime pas votre regard, ma fille. Je ne l’aime pas du tout.

Alice tourna lentement son visage vers Christopher. Elle inspira longuement. Tout son corps lui hurlait de détourner le regard, de baisser la tête. Baisser la tête. “Baissez les yeux, Alice, tout de suite”.
Elle savait ce qu’il voyait d’elle.
Cicatrice.
Yeux cernés.
Blessures.
Traces blanchâtre de larmes immondes.
Mèches blanches mal coupées.
Piteuse petite chose qui ne voulait pas baisser les yeux.
Un maudit sourire tira ses lèvres vers le haut, tremblant, défaillant.
Un rire bref, misérable, rêche éclata.

« Je suis fichue, n’est-ce pas, Christopher ? Je suis complètement fichue, moi aussi. »

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19 juin 2026, 19:31
Lonely Day  C.H 
Figé face à la vue de cette cicatrice, Christopher ne cligne pas des yeux et se contente d'afficher un sourire léger qui, il l'espère, permettra de faire comprendre à Alice que peu importe ce qu'il est en train de regarder, il n'en éprouve aucune gêne ou aucune horreur. Ce n'est pas vrai, évidemment. Christopher est aussi gêné que possible. Pas parce qu'il n'aime pas ce qu'il voit mais parce qu'il sait qu'Alice n'a pas envie qu'il la voit ainsi. Et s'il est horrifié, c'est parce qu'il sait dans quelles conditions Alice a reçu ce terrible présent. Et parce qu'il est capable de lire chaque lettre tant les amas blanchâtres de chair sont bien formés. T. R. A. I. T. O. R. Traitor. Il y a un jour une enfant qui a gravé ça dans sa peau à l'aide d'un sortilège tranchant et une autre enfant qui en a subit toute la douleur et toutes les terribles conséquences. Même s'il sait depuis plusieurs mois maintenant ce qui est arrivé, c'est la première fois que la réalité frappe aussi fort Christopher et le glace d'une si insidieuse manière.

Lorsqu'Alice attrape le chiffon et le baume, il parvient à cligner des paupières et à baisser à son tour les yeux sur les affaires. Son cœur bat lourdement dans sa poitrine. C'est le poids de la tristesse qui le ralentit. Mais ce serait idiot de sa part de laisser voir ce qui le traverse, n'est-ce pas ? Alors Christopher laisse un sourire apaiser ses vilaines pensées et, sans faire un geste, il observe Alice.

Elle n'ôte pas la combinaison. Christopher ouvre la bouche avant de la refermer. Elle n'ôte pas la combinaison. Son cœur tombe au fond de son ventre. Il devrait l'arrêter, lui conseiller de l'enlever d'abord, de se changer puis de prendre soin du cuir. Mais elle parle enfin et elle semble concentrée sur ce qu'elle fait. Alors il préfère se taire. Même si elle met le baume sans avoir au préalable nettoyé le cuir de la poussière qui le recouvre. Il enfonce ses dents dans sa lèvre. Ses doigts tripotent la fiole et le coton. Il observe chaque geste d'Alice. Mary Brink chante sans savoir qu'il n'y a plus d'oreille pour l'écouter mais sûrement ignore-t-elle aussi que ni Alice ni Christopher n'a besoin de l'écouter ; ils veulent simplement un support pour leur pensées, quelque chose pour occuper le silence trop grand. Christopher ne sait pas quoi dire. Ou n'a rien à dire, peut-être.

Les paroles d'Alice le tire de son observation silencieuse. Fichue ? Il jette un regard vers le visage d'Alice qu'il ne parvient pas à décrypter avant de le baisser vers ses genoux. Le fait qu'elle ait lâché le chiffon l'inquiète. Craint-elle la perte de sa tenue ? Effectivement, le cuir semble un peu abîmé et... Peut-être même plus que ça, réalise-t-il en le regardant attentivement. Son cœur se serre. Pas parce qu'il pense que c'est un réel sujet d'inquiétude : c'est plus Alice qui l'inquiète que sa tenue. Mais parce qu'il sait que cette pièce compte pour elle. Il n'a pas besoin qu'elle le lui ait dit pour savoir. Il le sait simplement.

Sentant son regard sur elle, Christopher lève les yeux vers son visage. Il soutient son regard, il attend qu'elle dise ce qu'elle a à dire, car elle a ce regard-. Ses yeux à la couleur indéterminée dans la semi-obscurité, le visage droit, ses traits bien dessinés qui gardent leur noblesse même quand Alice est terrassée ; les traces de sa peine ne gâchent rien de la royauté de ses traits, au contraire même, elles lui donnent un air inaltérable que Christopher a déjà vu sur le visage de son frère et qu'il a toujours admiré sans jamais l'évoquer à voix haute.

Il n'y a qu'une chose qui pouvait briser ce fabuleux visage et c'est l'apparition de ce sourire fragile qui se casse en un rire fissuré qui percute le cœur de Christopher. Son visage se défait. Fichue, elle ? Il ne se sent pas bouger. La simple idée qu'elle puisse se croire fichue, cette jeune femme a honte de s'effondrer en larmes, le bouleverse. Ça lui tombe dessus soudainement. La peine partagée, l'horreur de ce qui vient d'être prononcé. Il se penche en avant, sa main droite vole vers Alice.

« Oh, Morgane, non, Alice, » souffle-t-il cueillant sa joue dans le creux de sa main.

Il regrette vaguement ce geste car il ne sait pas comment elle prendra le contact, mais à aucun moment il songe à reculer. Cette phrase à peine articulée, il s'est redressé sur un genou pour affirmer le contact. Ce ne sont pas tant ses paroles ou son rire ou son regard. C'est la signification de ses paroles. Fichue, comme l'est un cuir trop abîmé. Bon à jeter. Bonne à jeter. C'est la comparaison qui est cruelle et qui lui laisse croire qu'il n'y a dans ces paroles si soudainement jetées qu'une profonde vérité à laquelle Alice s'est mise à croire sans qu'il puisse comprendre pourquoi. Elle, si fière, si orgueilleuse, si prompte à mordre, à se dresser devant les autres, surtout devant lui. Alice, si forte, tellement qu'elle pense que les larmes la fragilisent. Il ne peut supporter qu'une telle femme puisse se croire fichue et s'en persuader parce que personne ne lui a jamais dit que c'était normal de traverser des tempêtes et qu'il est possible d'en sortir sans abandonner derrière soi sa fierté, son honneur ou toutes ces conneries qu'on lui a rabâché toute sa jeunesse.

« Il vous faudra plus que... Tout ça, articule-t-il lentement en la désignant vaguement du menton, pour que vous soyez fichue, Alice. »

Il n'a aucune idée de quoi elle parle. Il ne sait pas si elle parle de ses larmes, de son cuir dont elle n'a pas pris suffisamment soin, de ses cheveux, de son stage semble-t-il avorté, de leur mariage. Il n'en sait rien mais il n'a pas besoin de savoir.

« Vous n'êtes pas fichue, répète-t-il en enfonçant ses yeux dans les siens. Vous êtes triste. Vous êtes épuisée. Vous avez souffert. Vous avez honte. Mais vous n'êtes pas fichue. »

Du pouce, il caresse doucement sa peau. Il s'attend à chaque instant à ce qu'elle le repousse brutalement et il ne pourrait même pas lui en vouloir. Lui-même sait qu'il devrait s'éloigner mais il n'en est pas capable car c'est ainsi qu'il réconforte.

« Si vous vous êtes fichue, dit-il tout à coup avec un rire expulsé par le nez, alors nous sommes tous fichus. Mais ça tombe bien... » Il laisse passer deux secondes. Il prend conscience que la musique s'est tu et que le gramophone est en train de passer à la chanson suivante. « Vous n'êtes pas fichue, murmure-t-il. Ce n'est qu'une tempête à passer, tout ça. »

On le lui a dit, un jour. Il y a une éternité, quand il allait mal et qu'il pensait que c'était la fin du monde. On lui a dit que les tempêtes étaient destinées à passer. Il ne se souvient plus qui l'a fait. Il s'en fiche. Tout ce qui compte, c'est Alice. Elle est là, elle a besoin de quelqu'un. Peut-être pas de lui ; peut-être juste d'une personne qui peut l'écouter sans la juger. Il peut être cette personne-là. Lui, le mouton noir Hangoover qui un jour se liera à la louve Sangblanc. N'est-ce pas ce qu'ils seront l'un pour l'autre ? Pour t'aimer et te chérir, c'est désuet. Voilà ce qu'il devra dire, quand il sera sur l'autel. Pour vous écouter sans vous juger, aujourd'hui et à jamais.

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« Sa vie professionnelle est une fête qui s'arrête jamais » - LLOYD RIVER

22 juin 2026, 14:36
Lonely Day  C.H 
Fichue.
Elle l’était.
Elle l’était depuis des mois. Elle avait commencé à s’en rendre compte lorsque étaient apparus les premiers symptômes.
Désespoir constant.
Insomnies plus longues que ces dernières années.
Perte d’appétit.
Nausées.
Douleurs dans tout son corps.
Irritabilité persistante.
Alice les avait vu sans vouloir les voir. Si elle les considéraient comme invisibles, alors ils n’existeraient pas. Ce n’est pas grave, se disait-elle. Je suis forte, j’arriverai à surmonter tout cela. J’ai trop à faire. Trop à penser. J’ai trop à penser. Trop à faire. Ils comptent sur moi. Tous. Je les déteste de me laisser tout prendre sur mes épaules. Je suis la seule à pouvoir tout prendre sur mes épaules. Je les déteste. Ils m’abandonnent. Je n’ai pas besoin d’eux. Je n’ai…

Quoi ? Vous n’aimez pas ? Vous voulez vous comporter comme un homme, je n’ai fait que vous aider à franchir le pas.

Les Sangblanc avaient toujours vu dans ses longues boucles blanches la réincarnation de Grand-Mère Elisabeth. Alice était la seule à arborer cette cascade laiteuse, si chère au cœur de ceux qui avait connu la matriarche de son vivant. Lorsque sa famille la regardait, ils souriaient parfois avec une douce nostalgie en repeignant les boucles de noir, effaçant les traits du visage d’Alice.
Que verraient-ils, désormais ? Que verraient-ils ?

Assumez vos actes, ma fille. Personne n’aime les petites filles capricieuses.

Fichue.
Il avait fallu qu’un homme lui arrache ce qu’elle avait de plus précieux pour que ce mot résonne enfin en elle.
Fichue.
Complètement fichue.
Capricieuse petite héritière qui n’avait pas les épaules pour porter les espoirs de tout un pays. Des espoirs ? Maudite petite idiote. Ce peuple ne prendrait jamais les armes pour la suivre elle. La mutilée. La désavouée. La fillette égarée mais trop fière pour le voir. L’idiote. L’idiote. L’idiote. L’idiote. Faible. Minable.

Comportez vous comme un homme, désormais. Et reprenez votre baguette.

Reprenez.
Votre.
Baguette.

Son visage dans le creux de la main de Christopher, Alice se laissait faire. A quoi bon le repousser ? A quoi bon le remercier ? Qu’il la regarde ! Pas fichue ? Incapable de se contrôler. Incapable de se tenir droite. Incapable de prendre soin de son armure. Incapable de manger. Incapable de dormir. Incapable de supporter le poids sur ses épaules. Incapable de soutenir le regard d’Aliosus. Incapable de protéger Derek et Clinton. Incapable de contrôler sa magie. Incapable de contrôler ses émotions. Incapable de contrôler sa vie.
Incapable.
Voilà tout ce à quoi elle se résumait.
Incapable.

Regardez moi. Dîtes moi que je ne suis pas fichue. Répétez le. Dans vos yeux, je demeure fort intangible, n’est-ce pas ? Que j’aimerai vivre dans vos prunelles d’encre, Christopher. La vie me semble y être plus douce. Une existence de mensonge et de déni, cela reste une existence, n’est-ce-pas ?

Alice ferma les yeux, agressée par ce rire, par ses mots, par la chanson qui déclinait à la faveur d’une autre, par la chaleur de ses doigts sur ma joue.
Une tempête à passer.
Une tempête à passer ?
Des tempêtes, Alice en affrontait chaque jour depuis des années. Elle en avait assez de se fracasser contre elles. Tenir debout, cela faisait trop mal. Que celle ci la dévore toute entière. Alice en avait assez.

Votre chevalière est… intéressante. Je suis tout de même assez mal à l’aise de la voir à votre annulaire gauche. Vous l’ignorez peut-être, mais ce n’est pas à ce doigt là qu’une femme doit porter sa chevalière. Vous devez la mettre à l’auriculaire… droit…. Vous aimez vraiment vous prendre pour un homme, hein ? Sauf votre respect, ce ne sera pas évident avec des… attributs pareils.

Alice serra ses yeux pour écraser la vision du sourire de Atterbury. Elle s’écarta furieusement de Christopher. Sa main droite se jeta sur sa gauche pour presser ses doigts contre sa poitrine.

« Une tempête ? » répéta Alice d’une voix étranglée. Elle leva la tête vers Christopher. « Toutes les tempêtes ne passent pas. Par pitié, Christopher, regardez moi ». Ses doigts tremblants quittèrent sa poitrine pour monter jusqu’à ses vilaines mèches blanches. Inégales. Affreuses. Pitoyables. « Regardez ce qu’il a fait… parce que j’ai voulu affronter la tempête. Et je suis incapable de… »

Alice avala le sanglot qui menaçait d’éclater, encore. Oh, non, pas cette fois.

« … faire autre chose que cela. Mais … » sa voix perdit en force. Piteuse, minable gosse assaillie par des fardeaux qu’elle n’assumait plus depuis des mois. « Je n’y arrive plus. C’est… c’est trop… j’en ai assez… je veux… j’aimerai… » Elle claqua sa mâchoire avec une colère qu’elle ne s’expliquait plus tant elle ne ressentait plus qu’elle depuis des années. « J’aimerai seulement… que ça s’arrête un peu… juste un peu… » Son visage se leva à peine vers Christopher. « S’il vous plaît».

Avatar dessiné par ma merveilleuse Élicia Caldin
Spécialiste en Lutin de cuir | Diplômée de Beauxbâtons | 1ère année GEAD | Caméléon de 2050 & Romantique de 2050

23 juin 2026, 10:21
Lonely Day  C.H 
Le regard braqué sur elle, Christopher ne manque rien de la crispation de ses traits. Il ne sait même pas si elle a entendu ce qu'il vient de dire, si elle est présente avec lui ou si elle est bien trop plongée dans les affres de son esprit. Son cœur tonne contre sa poitrine. Il a envie de continuer de parler, de lui dire qu'elle a tort. Car c'est ce que l'on fait, non ? Quand quelqu'un vous dit qu'elle est fichue, vous lui dites que ce n'est pas vrai. Peu importe ce qu'elle a vécu, Christopher est persuadé que tout peut être rattrapé. Même si elle a l'impression d'être tombée au fond d'un gouffre dont il ne connait pas la profondeur, il sait qu'elle pourra en ressortir. Et si elle ne peut pas le faire le seule, des mains pourront la tirer vers le haut. Les siennes, celles de son frère même si elle ne veut plus le voir, celles de son cousin, celles d'Aelle s'il le faut et aussi... Sans qu'il en ait réellement conscience, Christopher se met à faire la liste de tous les proches qu'il connait à Alice. Des personnes de confiance qui pourront l'aider au lieu de l'enfoncer. Cela pourrait-il la rassurer de savoir que ces personnes seraient là pour elle ? Étrangement, tristement, il en doute. Pourquoi serait-elle venue le voir lui si elle avait conscience des gens qui sont là pour elle ?

Alice s'arrache subitement à son contact. Christopher ramène sa main sur ses genoux, le regard soucieux. Les pupilles grises d'Alice sont hantées par des démons qu'il ne connait pas. Ses traits lui font craindre le pire pour la suite ; est-il allé trop loin avec cette main posée sur sa joue ? Sa voix étranglée lui répond, Christopher écoute sans ne rien montrer d'autre sur son visage que le souci qui le traverse. Et lorsqu'Alice le supplie de la regarder, il la regarde. Elle, Alice Sangblanc. Ses mains attrapent ses cheveux ; le cœur de Christopher se serre. Impossible d'ignorer, maintenant qu'elle les lui montre si franchement, les mèches inégales et mal coupées. Impossible de ne pas voir que cette coupe n'a rien de maitrisé, qu'elle est...

Regardez ce qu’il a fait…

Un violent coup percute le cœur de Christopher. Il écarquille les yeux, incapable de se détourner du visage déchiré d'Alice et de ses paroles qui, pour la première fois depuis son arrivée la veille, énonce des vérités qu'il avait peur d'entendre. Il... Alice vient de passer un mois en Pologne pour son stage et Christopher sait très bien avec qui. Alors ce "il", il comprend instinctivement de qui il s'agit. Une rage sans commune mesure éclate tout au fond de lui et se répand comme du poison dans ses veines. Qu'a fait Archie Atterbury à Alice ? Christopher ne l'a rencontré qu'une fois, il y a des années, en compagnie de son frère. Il n'a passé qu'une heure avec lui. Dès les premières minutes, il a eu envie d'enfoncer son poing dans son joli nez bien dessiné. Et il n'a pas eu besoin de beaucoup plus de temps pour comprendre de quelle trempe était fait cet homme. Quand il est allé voir Donovan pour avoir des renseignements sur cet homme et donc sur le stage d'Alice, celui-ci a aisément ravivé les désagréables souvenirs qu'il gardait du sorcier. « Je ne crois pas qu'elle fera la maline avec lui, a rit Donnie en affichant cet insupportable sourire suffisant qui le caractérise, Arch' déteste les petites donzelles trop sûres d'elles. »

Qu'a fait Atterbury ? La colère, vive, brûle un instant dans les veines de Christopher avant de s’essouffler devant la détresse d'Alice. Il est au moins responsable de la perte de sa chevelure. Christopher est bien placé pour savoir quel effet peut avoir une telle attaque sur la confiance et sur l'estime de soi. Jamais il ne s'est remis du Calvorio que lui a lancé son frère quand il faisait ses premiers pas dans l'adolescence. Il se souvient avec une terrifiante exactitude du choc de voir son crâne nu dans la glace — il lui semblait voir, à travers sa peau tirée par l'angoisse, les angles sévères des os de son crâne, le contour de ses orbites et l'angle de ses mâchoires, comme si l'absence de cheveux faisait ressortir la terrible réalité de ce qu'il était : juste un squelette recouvert de peau. Christopher connait le soin d'Alice pour ses cheveux. Par quoi a-t-elle dû passer après avoir subit les conséquences de la rage orgueilleuse d'un homme comme Archie Atterbury ? La colère de Christopher n'a d'égal que la peine qui s'entend dans le sanglot que retient Alice. Sans cela, il aurait certainement fait preuve de beaucoup moins de retenue face à elle et aurait peut-être exigé des réponses en faisant preuve d'un flagrant manque de tendresse.

La détresse qui s'écoule d'Alice comme des vagues étouffe toute colère. La peine frappe Christopher. S'il vous plait. Elle le supplie d'alléger le fardeau qu'elle porte, cette peine qu'elle ressent, cette douleur qu'elle s'est trimballé de Pologne jusqu'ici. Le visage de Christopher s'affaisse, il ne cache rien de la tristesse qui le traverse. Que peut-il répondre à ça ? Il a la gorge nouée et ses yeux le piquent. Que peut-il répondre à ça ? Christopher aimerait la cacher du monde entier si ça pouvait lui épargner cette douleur qui se dégage d'elle. Il aimerait tout lui épargner si ça pouvait attendrir son désespoir. Mais que peut-il faire, que peut-il répondre à ça ?

Sa bouche se met à parler sans son accord. Il a simplement besoin de la soulager, de faire quelque chose, n'importe quoi, pour apaiser sa détresse. Même s'il ne prononce que des mots creux.

« Ça s'arrêtera, » promet-il bêtement.

Comme elle s'est dérobée à lui, il n'ose plus lui proposer ses bras. Mais il s'avance vers elle, sa main glisse sur ses genoux pour s'approcher des siens avant de s'immobiliser à quelques centimètres. Christopher se penche pour essayer de capter son regard.

« Ça va s'arrêter, » répète-t-il avec plus de force.

Sa voix n'est qu'un murmure dans la pièce ; une guitare électrique repart dans un rythme endiablé qu'il écoute à peine.

« Vous êtes en sécurité ici, rien ne peut vous arriver. Vous n'êtes pas obligée de... »

Sa voix déraille. Il déglutit péniblement, reprend son souffle. Il se passe la main sur le bas du visage.

« Vous n'êtes pas obligé d'y arriver. Ce n'est pas grave, vous reprendrez vos combats demain, Alice, vous exécuterez vos devoirs après-demain, vous avez le temps pour tout ça, vous pouvez juste... C'est bon, murmure-t-il avec un pauvre sourire, conscient de la pauvreté des mots qu'il prononce. Je suis là. Vous pouvez arrêter de... Porter tout ça. »

Sans qu'il ne réfléchisse une seule seconde à retenir son geste, Christopher lève les yeux vers la tête d'Alice, parsemée de mèches blanches inégales et mal coupées. Sa main vole vers la courte chevelure blanche. Il s'arrête avant de la toucher. Son regard troublé coule jusqu'aux tristes pupilles d'Alice.

« Ça s'arrange, ça, dit-il tout bas. Ça ne réparera jamais ce que ce... »

Un éclair de colère passe sur son visage et crispe ses traits. Christopher serre le poing, retrousse les lèvres de rage.

« Je vais être vulgaire, prévient-il dans un grondement qui réussi l'exploit de paraître insolent. Cet espèce de connard. »

Il crache le mot plus qu'il ne le prononce.

« Ça n'effacera jamais ce que cette enflure vous a fait, reprend-il en inspirant pour ravaler sa colère, mais... On peut arranger ça... Si vous voulez ? »

Parce qu'il sait, Christopher. Il sait qu'elle n'ira pas mieux tant qu'elle ne pourra pas affronter son reflet dans une glace.

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23 juin 2026, 15:33
Lonely Day  C.H 
S’il vous plaît, jetez moi un sortilège pour que tout s’arrête le temps de me reposer. S’il vous plaît, rien que quelques années. Je n’ai besoin que de cela. Ne plus rien ressentir d’autres que le grand vide, le repos le plus absolu. Je n’arrive plus à être moi, comprenez-vous ? Tout est devenu trop. Je n’ai pas les épaules. Je n’ai plus le courage. Je n’y arriverai pas. Mais si cela s’apprend, pour quoi passerais-je, dîtes-moi ? Je ne suis pas lâche, Christopher. Je suis épuisée de ne jamais être assez à mes yeux, à ceux de mon père, à ceux d’Aliosus, à ceux de tout ceux qui compte pour moi. Je souhaite seulement me reposer sans que personne ne puisse le voir. Ni même moi.
Alors jetez moi un sortilège. Je ne veux plus affronter de tempête. Je veux un ciel sans nuage, une nuit sans Lune ni étoiles. Le noir dévorant. Le silence assourdissant dans lequel je n’entendrai plus mon cœur battre trop vite, là où meurt aussi les souvenirs.
Arrachez-moi à tout cela, je vous en conjure.


Non. Non. Cela ne s’arrêterait pas. Cela ne s’arrêterait pas. Pas sans un sort. Si le Monde continuait à avancer, Alice ne pourrait que tenter de le suivre. Elle n’avait pas envie. Elle n’en pouvait plus. Elle n’arrivait plus à suivre. Tout allait trop vite. Tout était trop pour celle qui n’était pas assez. Répétez-le, cela ne changera rien. Cela ne s’arrêtera pas. Jamais. Vous ne comprenez pas. Vous ne comprenez rien. Personne ne comprends.

Les mots de Christopher résonnaient en elle sans parvenir à casser la spirale dans laquelle Alice se laissait entraîner. A quoi bon parler ? A quoi bon gaspiller sa salive en billevesée. Pourquoi ne comprenait-il pas ? Prenez votre baguette et arrachez moi à tout cela, un peu, juste un peu. Ça ne s’arrêtera pas. Ni la douleur, ni la honte, ni la rage, ni la peine, rien ne s’arrêtera. Alors, par pitié, prenez votre baguette, plantez la moi sur la tempe, et plongez moi dans le sommeil.

Il ne comprenait pas. Il ne comprenait pas, Circée. Bien sûr qu’il lui fallait y arriver ! Tout reposait sur ses épaules. Si elle s’arrêtait, qui reprendrait le combat ? Qui protégerait Derek et Clinton ? Qui glorifierait les Sangblanc ? Qui renverserait le gouvernement ? Qui accueillerait les sourires d’Aliosus ? Qui porterait la rage de ses soldats ? Qui, Christopher ? Qui se dresserait contre Atterbury, Donovan et tout ces immondes parasites, ces dominateurs de pacotilles, ces abrutis inconscients de leur laideur intérieure ? Qui œuvrerait pour les enfants du pays ?
Quelle audace. Comme si j’avais un jour mis un pied sur ces différents champs de bataille. Je ne vaux pas mieux que ces généraux misérables promettant de grandes bataille sans jamais voir la couleur du sang.

La main de Christopher s’était approché du visage d’Alice et de ses vilaines mèches blanches. Elle n’eut aucun mouvement de recul. La bête s’avouait vaincue, n’est-ce pas ? Elle n’avait plus de dent pour mordre, plus de griffe pour repousser, plus de souffle pour grogner.

Attendez, attendez… non… vous ne savez pas faire de Patronus corporel ? Mais… pourquoi ? Enfin, je veux dire… mais qu’est-ce qu’on vous a apprit, à Beauxbâtons ? A vous faire de jolies tresses ? Et vous n’êtes pas curieuse de savoir à quoi ressemble votre animal intérieur ? Nous pouvons parier, si vous voulez. Chut, taisez-vous, je parle. Alors… que diriez-vous… d’un petit rat blanc ? Lorsque vous froncez les sourcils, c’est tout à fait cela ! »

Un éclat dans l’oeil de Christopher serra le coeur d’Alice déjà ébranlée. De la vulgarité pour Atterbury. Des mots encore. Aucun ne serait assez fort, assez terrible pour condamner cet homme. Il n’était qu’un individu parmi des millions. De riches hommes qui ne verrait en elle qu’une petite fille prétentieuse.
Ce qu’elle était.
N’était-ce pas cela, le plus terrible ? Qu’un homme tel que Atterbury soit celui qui fut le porteur de vérité ? Pourquoi avait-il fallu que ce soit lui, et pas un proche ? Un cousin ? Un frère ? Un père.
Circée.
On lui avait dit.
Des centaines de fois.

Tu n’es qu’une personne froide et prétentieuse”, lui avait dit Orphéa.
Ton air bravache fait sans doute son petit effet en France, mais pas ici”, lui avait dit Mère.
Il y a des jours où je vois la sagesse de ta grand-mère en toi, aujourd’hui je ne vois que l’arrogance d’une enfant que nous avons trop gâtée”, lui avait dit Grand-Père.

Même Christopher lui avait tenu ce genre de propos. Plusieurs fois. Alice n’avait pas écouté. Alice avait été idiote. Quelle pitié il devait ressentir à présent face à cette pauvre et minable petite chose.
Si c’était bien le cas, il n’en montrait rien.
Rien.
Tout au contraire, il montrait rage, douceur, confiance, fermeté, et… compassion.

Et voilà
Voilà que tomba ces mots ci
On peut arranger cela.

Alice resta muette de stupéfaction. Ses doigts blancs se perdirent dans cette horreur capillaire. Comment, par Circée ? Comment arranger cela ? Rien ne pourrait lui rendre ses belles boucles blanches. Rien ne laverait l’affront qui lui fut fait. Rien n’effacerait les souvenirs de ses défaites. Une perruque, voilà. Voilà ce qu’elle devait mettre pour toujours. Noire. Comme celle qu’elle utilisait pour devenir Billie. Lisse. Longue. Pour ne plus jamais être Alice. Plus jamais. Plus jamais.
Alice était lâche, finalement.

Elle tira un peu ses cheveux en arrière, expirant longuement un souffle tremblant.

« D’accord… »

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23 juin 2026, 18:05
Lonely Day  C.H 
Au moins a-t-il attiré son attention, se dit-il en la voyant glisser ses mains dans ses cheveux. Si elle refuse, il ne saura pas quoi faire. Alors il continuera de parler, d'articuler des mots vains dans l'espoir que certains d'entre eux se fraient un passage dans le champ de bataille qu'est l'esprit d'Alice. Que pourrait-il faire de plus ? Une rage impuissante grouille s'élève en lui. Il ne peut pas s'empêcher de se demander encore et encore ce qui est arrivé. Parce que maintenant il a la preuve. Il a la preuve que le sorcier qui était responsable d'Alice pour son stage a outrepassé ses fonctions pour se jouer d'elle. C'est une si tendre façon de le dire... Beaucoup trop pour ce qui est arrivé en réalité. Peu importe comment Alice s'est retrouvée à perdre la plus grande partie de sa chevelure. Les faits sont là. L'affront est flagrant. Cet acte était destiné à l'humilier. Et humiliée, elle l'est, au point de venir se cacher chez celui qu'elle fuit depuis plusieurs semaines désormais. C'est dire combien la situation est grave, n'est-ce pas ?

L'horreur ne veut pas lâcher Christopher. Il a passé la quasi intégralité de sa vie à rire des coups du sort que la vie faisait aux petits bourgeois comme Alice. Oh qu'il riait quand il les voyait si mal armés pour la vie en société de Poudlard, lui qui a appris plus vite qu'eux à s'y faire. Oh qu'il riait quand il les voyait se prendre le revers de leur trop grande arrogance ! Il peut rire de ça. Mais pas de l'humiliation qu'Alice a subit. Cela fait bien longtemps qu'elle n'est plus dans son esprit cette petite bourgeoise insupportable rencontrée dans les rues de Tinworth. Alors quand il imagine ce qu'elle a pu subir — et Merlin seul sait combien de scénario il imagine sans qu'aucun ne soit à la hauteur de la terrible vérité — l'horreur prend la teinte rougeâtre d'une rage dont il ne sait que peu faire.

Christopher suit le mouvement des mains d'Alice dans sa courte chevelure quand elle la tire vers l'arrière, dévoilant de ce fait son visage diaphane sur lequel se détache sa cicatrice blanchâtre. Il reste accroché à son regard qui brille comme une lune dans un ciel obscur. Un faible sourire étire les lèvres de Christopher lorsqu'elle donne son accord. Elle le fait, elle accepte. Ses épaules se détendent.

« D'accord, répète-t-il sans avoir conscience qu'il ne fait que répéter les mots d'Alice, alors on va faire ça. »

Lui-même passe sa main dans ses cheveux en regardant autour de lui. Quelques mèches noires lui retombent sur le front. Ce ne sera pas la première fois qu'il coupe des cheveux, bien sûr, mais jamais il ne l'a fait avec une telle responsabilité. En arrangeant cette coupe, ce n'est pas simplement une coupe qu'il va réparer. C'est un être tout entier, un petit être qui n'arrive plus à se redresser car il est terrassé par des forces qui contre lesquelles il n'arrive pas à lutter. Christopher aimerait lui répéter que ce n'est pas grave. Ce n'est pas grave si tout parait trop dur, si tout vous semble trop lourd à porter. Ce n'est pas gave de ne pas y arriver, de ne plus avoir envie de le faire. Ce n'est pas grave. Tout finira par passer. Ne pensez à rien d'autre que vous durant tout le temps nécessaire et vous verrez que ce sera ensuite plus facile. Il aimerait le lui dire car il croit dur comme fer. Mais il ne le fera pas.

Christopher se met lève difficilement en poussant sur ses bras. La fiole de potion et le coton qu'il avait posé entre ses jambes retombent sur le sol. Il les avait oublié. Il faudra aussi soigner Alice. Peut-être plus tard. Il a l'intime conviction que s'il essaie d'en faire trop à la fois, Alice se braquera et se refermera sur elle-même. Il ne le désire pas ; ils ont trop grande tendance tous les deux à se pousser dans leur retranchement mais ce n'est pas ce qui doit arriver aujourd'hui.

« Euh..., dit-il en baissant les yeux pour la regarder. Je pourrais le faire avec ma baguette mais je ne me fie pas à ma maîtrise de la magie pour un projet aussi précieux que celui-ci. Alors j'ai... J'ai une paire de ciseaux, annonce-t-il en se rendant dans la cuisine. Je vous assure qu'il est fait pour, vous n'êtes pas la première que je coifferai. »

C'est la vérité, bien sûr, mais légèrement enrobée. Il a déjà coiffé certains amis, notamment Lloyd quand ça lui prend soudainement de vouloir se débarrasser de quelques centimètres de cheveux. À Poudlard, ils le faisaient régulièrement avec ses camarades de chambrée plutôt que d'attendre des mois de rentrer à la maison pour se couper quelques mèches. Et aussi parce qu'à l'époque, sa mère refusait qu'il se fasse les coupes qu'il désirait ardemment avoir. Toutes ces expériences n'ont rien à voir avec ce qu'il s'apprête à faire, il en a conscience. La chevelure d'Alice... Il est intimement persuadé qu'il doit en prendre aussi soin que la sienne. Il ne suffirait que d'un coup de ciseaux pour aggraver la situation. Et il ne parle pas de la coiffure.

Debout dans la cuisine, Christopher baisse les yeux sur la paire de ciseaux. Une appréhension soudaine lui noue les tripes. Il lance un regard incertain vers Alice. Ne devraient-ils pas plutôt se rendre chez un coiffeur ? Dans le monde moldu, là où l'anonymat d'Alice serait sauf ? Il ouvre la bouche, prêt à le lui proposer, mais la referme bien vite : elle est venue chez lui, par Morgane ! Lui, dans son état, voudrait-il se rendre dans un lieu public, sentir les regards sur lui, se sentir comme quand il était gosse et qu'il a dû garder durant des jours cet affreux crâne lisse parce que personne ne voulait corriger « l'erreur qu'il a lui même commise en affrontant Donovan », comme disait sa mère ? Non, ils ne peuvent pas sortir, c'est impossible. Sois pas un con, Chris. Un peu de courage.

En revenant de la cuisine, il embarque avec lui deux choses. Le paquet de confiseries qu'il a abandonné dans un coin la veille et un verre qu'il remplit d'eau froide. Alice vient de se réveiller d'une longue nuit qui n'a rien eu d'agréable, si l'on en croit ses incessants murmures et les mouvements qui ont secoué son corps toute la nuit, et il n'a même pas eu la politesse de lui préparer un en-cas. En fait, il n'y a pas pensé. Christopher pose le verre sur la table basse, pas loin d'Alice. Celui-ci se passe de commentaire. Il abandonne le sac en papier kraft remplit de bonbons juste à côté.

« C'est pas super comme petit dej' mais c'est tout ce que j'ai. »

Ciseaux en main, Christopher entreprend de faire le tour de la table basse pour passer derrière Alice. Il s'agenouille dans son dos. De ce point de vue là, il n'est absolument plus possible d'ignorer le désastre qu'est sa chevelure. C'est comme si un enfant s'était amusé à attraper ses mèches autrefois si longues, ses longues boucles blanches, et les avait découpé grossièrement, sans égard pour la beauté ou la cohérence de la coiffure. Que s'est-il passé ? Il ne peut s'empêcher de visualiser une scène semblable, avec Atterbury à la place de l'enfant. L'a-t-il attrapé par les cheveux ? L'a-t-il malmené, traîné derrière lui ? A-t-il sauvagement découpé ses mèches sur un coup de ce colère ? Comment s'y est-il pris ? Ce qu'il imagine avec une trop vive clarté fait remonter une puissante émotion jusque dans sa gorge. Archie racontera-t-il ce qui s'est passé à Donnie ? Rirons-t-il de l'événement ensemble, dans l'un de ces riches salons dans lesquels se retrouvent les fils de bonne famille ? En parleront-il comme d'une bonne blague après avoir trinqué à la santé de leur sale petit orgueil ?

Christopher se racle la gorge pour ravaler l'horreur et la tristesse qu'il ressent. À moins que ce ne soit que le goût amer de l'injustice qui ne passe pas. Sa prise se fait plus ferme sur les ciseaux. Mais il hésite un instant avant de lever la main vers la tête d'Alice.

« Est-ce que je peux vous toucher ? » murmure-t-il.

Cela lui parait totalement déplacé dans cette situation, après avoir eu ses bras autour d'elle, d'avoir pris sa joue en coupe dans sa main, et surtout après hier et la longue étreinte qu'il lui a offert pour la réconforter de ses larmes. À aucun moment il lui a demandé son accord dans ces moments-là. Pourquoi maintenant... Il n'a pas la réponse.

« Avez-vous une préférence, pour la coupe de cheveux ? »

Sa voix lui fait horreur, dans cette situation où les mots semblent si vain. Alors malgré lui, il reprend la parole.

« Je crois qu'il me suffira d'égaliser sur certaines mèches pour obtenir un résultat convenable. Vous aurez ce qu'on appelle un carré déstructuré. Vous connaissez ? J'ai vu ça dans un magazine, un jour. Avec votre visage et votre silhouette, le résultat sera vraiment canon. Enfin, je veux dire que ça vous ira très bien. Je vous assure que ça ira très bien, » répète-t-il maladroitement, le regard perdu sur les courtes mèches blanches d'Alice.

Lutin en cuir le plus stylé du Pitiponk
« Sa vie professionnelle est une fête qui s'arrête jamais » - LLOYD RIVER