19 déc. 2020, 14:59
La clé des champs  PV 
Bien sûr que je me suis persuadée qu’elle allait me confier la clé. Je m’en suis persuadée si fort que sa réponse est comme un coup de poing. Son ton me hérisse et il s’en faudrait de peu pour que je lui rétorque une méchante phrase en retour — je me retiens de justesse parce que je sens sur moi le regard de Luneau et qu’il est évident que je ne peux pas être moi-même avec elle ; je ne la connais pas. J’accuse le coup difficilement. J’ai honte de l’avouer, mais je ne fais rien pour cacher la colère qui m’assombrie les traits. La frustration, elle, me noue la gorge ; il semblerait que ce soit une habitude avec Loewy et encore une fois, bien malgré moi, je me fais la réflexion que cette femme est vraiment contradictoire — ce qu’elle me fait ressentir l’est tout autant. Lorsque je pense savoir ce que je ressens pour elle, un mot de sa part ébranle mes certitudes.

Puisqu’il semblerait que mes capacités de contrôle aient atteint leurs limites, qui ne sont pas très élevées, je réponds à la phrase de Luneau par une grimace signifiant : ça, j’ai bien compris qu’il fallait batailler avec elle, mais ne vous en faites pas je n’ai pas dit mon dernier mot. Je ne risque cependant pas de courir derrière Loewy pour avoir cette fichue clé. Je préfère m’étouffer avec ma curiosité plutôt que de la supplier. Et s’il faut, je trouverai un autre moyen de connaître le secret de l’Ombre de la Mort. Je ne manque ni de ressources ni d’intelligence. Peut-être demanderais-je à Nyakane d’aller passer le bout de son bec à travers le mur… Agir ainsi reviendrait cependant à avouer que je suis perdue et que j’ai besoin du Serpentaire. Merlin, hors de question que je le lui demande.

Il semblerait que l’entretien soit terminé. Je suis presque rassurée de pouvoir m’échapper — l’ambiance dans ce bureau est trop étrange depuis l’arrivée de Luneau. Je n’aime vraiment pas les Autres, ils gâchent tout. Je sais déjà que je garderais envers la femme une rancœur absolument pas justifiée et je n’en éprouve aucune honte.

Mes yeux se baissent sur la main noircie qui se tend vers moi. Mes sourcils se dressent naturellement sur mon front. Je suis surprise, bien entendu, par l’aspect de cette main même si je connaissais déjà l’information. Un détail est plus intrigant encore : le geste de Loewy. Tendre la main à quelqu’un, ce n’est pas rien. Outre le fait que je déteste toucher les autres, j’ai conscience que la grande Kristen Loewy ne doit pas proposer à tout le monde de lui serrer la main. J’en ressens une fierté indécente.

« Évidemment, » répondis-je simplement à la femme — même si je le voulais, je serais incapable d’oublier ce qu’elle m’a dit ce soir.

Je lui serre la main, mes yeux plongés dans les siens. J’essaie de rendre ma poigne confiante. Je m’éloigne rapidement en frottant mes doigts contre la paume de ma main, comme pour les nettoyer.

« Bonne soirée, » marmonné-je à Luneau. Pour Loewy, je réserve ces mots que je prononce sur un ton ironique qui ne sert qu'à exprimer ma frustration : « À bientôt au détour d'un couloir. »

Je les regarde l’une après l’autre avant de disparaître.

Je ne prends pas la direction de la Grande Salle. Comment pourrais-je manger après ce qu’il vient de se passer ? Mon cœur bat trop vite contre ma cage thoracique. Je n’ai pas envie de retrouver Thalia, Zikomo et Nyakane. Je veux être seule. Il me faut retranscrire au plus vite ce qu’il s’est dit dans ce bureau, ainsi que mes réflexions. Mon estomac s’agite dans tous les sens, le fou ; je me sens à la fois excitée et profondément pensive. J’ai envie de tout et de rien. À dire vrai, je me sens un peu étrange. Je suis allée voir Loewy pour avoir des réponses et j’en reviens avec plus de questions encore. Je devrais m’en agacer ; je déteste ne pas savoir. Je devrais haïr Loewy de ne pas m’avoir donné ce que je voulais, je devrais l’accabler de pensées colériques et de tout un tas de choses. Mais j’ai beau essayer, je n’y arrive pas : il m’est désormais impossible de détester Kristen Loewy.

Je ne le répèterai jamais assez : merci. Pour les mots, les émotions, le reste. Pas pour les images que j’ai désormais en tête, bien entendu (quoi que…).

21 déc. 2020, 16:44
La clé des champs  PV 
Une poigne ferme, déterminée, des yeux et des mots qui voulaient dire : vous n'avez pas intérêt à me faire poireauter encore un an. Kristen hocha la tête, remarquant à peine le petit geste de... dégoût ? d'Aelle après avoir serré la main de sa directrice. La marque indélébile de ses choix.

Quand Aelle fut partie, Kristen se tourna vers Aude et voulut l'étreindre tendrement. Elle passa ses mains dans son dos et fourra sa tête dans le creux de son épaule. Elle déposa des dizaines de petits baisers sur sa peau toute chaude et toute douce. Aude lui caressa les cheveux en soupirant.

« Tu as bu. »

Kristen ne répondit pas, frottant le bout de ses lèvres contre la peau de sa blonde. Celle-ci se détacha de cette étreinte en la tenant par les épaules et la regarda dans les yeux. Qu'est-ce que tu as ? disait son visage. Kristen tourna la tête, n'osant affronter le regard de son épouse.

« Aelle est venue me rendre visite pour l'Ombre de la Mort. Et juste avant, j'ai trouvé un article qui ne peut que parler de lui... »

Elle balança sa tête sur le côté pour lui indiquer le journal sur son bureau. Aude se dirigea vers la coupure, posa ses deux mains sur le meuble et, l'air inquiet, déchiffra les signes. En effet, le profil correspondait bien à ce que Kristen lui avait raconté et à ce que son corps lui-même montrait.

« ... Qu'est-ce que tu as en tête ? »

Kristen se laissa tomber sur un fauteuil.

« Mon objectif n'a pas changé. Je vais le retrouver, le tuer et récupérer mon fils. »

Les pas lents de la directrice de l'hôpital de campagne s'approchèrent de Kristen. Elle s'accroupit face à elle et posa les mains sur ses genoux.

« Tu ne peux pas te laisser aller comme ça. Les verres que tu t'enfiles, les décoctions douteuses, tout le reste ? Tu es plus forte que ça. Ne le laisse pas te contrôler par le seul souvenir de son existence. »

Kristen n'osait toujours pas la regarder dans les yeux. Son regard était un univers à lui tout seul : malgré la fatigue, on y voyait la force : Aude était une battante, l'empathie : Aude était d'une bienveillance rare, la complicité : Aude était sa moitié, mais aussi la réprobation : Aude savait ce qu'elle voulait et n'hésitait pas à donner des coups de pied dans la fourmilière, et on y voyait l'amour : Aude aimait et était aimée, plus que tout au monde. C'était un amour qu'il était parfois difficile de supporter tant il paraissait providentiel.

« Tu représentes tout ce que je ne mérite pas. »

Soupir, sourcils froncés, gauche droite, gauche droite avec la tête. Tu ne vas pas recommencer avec ça !
Bien sûr que si, elle allait recommencer. Aujourd'hui, plus encore que tous les autres jours passés aux côtés d'Aude Luneau, Kristen le pensait sincèrement : elle n'avait aucun droit de se tenir à ses côtés ; elle avait eu une chance inouïe qu'elle ne méritait pas.

« Je ne t'ai pas tout dit. Par rapport à lui. Quand j'étais en Allemagne. »

Trop souvent, Kristen avait cette attitude, face à Aude Luneau : elle voulait absolument la garder près d'elle, elle savait bien qu'elle deviendrait complètement dingue sans elle ; mais elle passait son temps à la mettre en garde, à éprouver ses certitudes : je ne suis pas quelqu'un de bien, je vais te blesser, j'ai fait des choses horribles...

Aude leva un sourcil. Elle hésitait : tu n'as pas besoin de tout me dire, ou bien : tu n'as pas besoin de tout me dire, parce que je le sais déjà. Au lieu de cela, elle se contenta de lui caresser la cuisse en se relevant :

« Je sais. »

Elle déplaça la boîte de dragées sur la table basse et ramassa celles qui restaient en dehors.

« Tu as besoin de manger quelque chose. »

Kristen hocha la tête, se maudissant. C'était son devoir de protéger Aude, surtout en cette période, et pourtant c'était une fois de plus elle qui réclamait tous les soins.

Fin !
Merci beaucoup pour ce RP, c'était un vrai plaisir, autant dans l'écriture et la lecture que dans toutes les conversations qui ont gravité autour ! :grin:

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