19 févr. 2021, 16:54
Nos ombres que la nuit dissipera  PV 
Que des mots, oui. Je ferai mieux, cette fois, ce n'était que des mots. Je ne ferai pas les mêmes erreurs que vous, ça aussi, ce n'était que des mots. Beaucoup de mots pour quoi ? Les mots de Kristen n'avaient même pas le mérite d'être performatifs : ils traînaient en suspend dans l'air, subissant l'impossibilité de se concrétiser hic et nunc. Kristen était écrasée par l'incapacité des mots à prouver. Elle savait bien que les actes comptaient bien plus que les belles paroles, elle l'avait toujours soutenu. Maintenant, agissez, prouvez. Kristen se débattait avec ces preuves insaisissables. Pourquoi Aelle ne comprenait-elle pas que tout ce qu'elle disait, les revirements d'intentions, les promesses impossibles à tenir, étaient eux-mêmes des mots qui prouvaient ? Pourquoi ne pouvait-elle pas se contenter de la croire sur parole, cette fois ?

« Qu'est-ce que tu crois ? Que je te mène en bateau, te promettant une chose et son contraire, parce que cela m'amuse ? »

Pour une fois qu'elle osait à peu près exprimer ses inquiétudes, il fallait qu'on les remette en question. Quelle injustice ! Il en fallait toujours plus, c'est cela ? Qu'est-ce qu'elle voulait : une étreinte comme Elowen Livingstone ? Les mots, de simples mots pourtant, eurent encore plus de mal à sortir que les premiers aveux :

« C'est parce que je m'inquiète pour toi, par Morgane ! Qu'est-ce que je peux te dire de plus ? »

Et bien sûr, il était hors de question d'ajouter le malheur d'Aelle à la longue liste de ses regrets. Hors de question d'être néfaste pour elle aussi - n'était-elle pas l'occasion de faire mieux ?

« Je veux t'aider pour éviter que tu ne tombes, comme moi, sur quelqu'un qui te pourrira. Mais je ne peux pas m'empêcher de penser, d'un autre côté, que j'aurais l'air vraiment stupide si c'était moi, ce quelqu'un. »

Elle soupira et fit apparaître un bandage autour de sa main.

« Voilà où j'en suis. Tu crois que mes mots ne valent rien ? Tu crois que je peux dire tout cela au premier venu ? »

Merde, à la fin ! pensa-t-elle alors que ses yeux reprenaient vie, animés par le froncement de ses sourcils. C'était insupportable, de ne pas être compris. Insupportable et épuisant, peut-être plus que tous les duels de sorciers du monde.

Équipe Modératus
Mère du dragon - Justice funèbre - Grande Prêtresse Noire - DJ Kraken |

19 févr. 2021, 21:28
Nos ombres que la nuit dissipera  PV 
Mais oui, c’est ce que je crois ! Je pense que vous me menez en bateau et qu’en plus ça vous amuse. Je pense que vous me dîtes ce que je veux entendre et je ne sais pas pourquoi vous le faites. Je pense que vos mots ne valent rien et que vous pourriez tout à fait le dire au premier venu si cela peut vous apporter quelque chose. Je pense que vous jetez des mots comme ça, dans l’air, parce que vous n’avez absolument pas conscience de l’effet qu’ils auront sur moi. Je pense que c’est un petit peu moins important pour vous que pour moi et dans cette phrase, le mot petit ne sert qu’à atténuer ce que je ressens réellement. Je pense que c’est une grosse bêtise ! Tout comme mon histoire avec Thalia est une grosse bêtise, tout comme l’énorme attachement sans limite que j’ai pour Zikomo est une énorme bêtise. Parce que tout ça, toutes ces choses, ça ne sert à rien. Parce que c’est tellement plus simple de se concentrer sur l’essentiel, sur ce qui importe, sur ce qui compte. La passion, bordel ! La passion du Savoir et de la Connaissance, n’est-ce pas de magnifiques choses ? Mais l’attachement… L’attachement est trop dangereux, ça ne prouve qu’une seule chose : cette femme n’est plus une Autre, c’est confirmé. Désormais c’est une personne à laquelle je peux m’attacher.

En parfait reflet, je fronce les sourcils. Chez Loewy, c’est de la colère. Chez moi, c’est prendre de la distance. Une protection. Au cas où.

C’est parce que je m’inquiète pour toi, par Morgane ! Si l'on suit l’ordre de mes pensées, on se rendra compte que cela sous-entend qu’elle tient à moi. Voilà, je l’ai dit. Elle est en train de me dire qu’elle tient à moi.

Tout du long de sa prise de parole, je n’ai cessé de la regarder. Ses premiers mots ont anéanti mon air de défi. Le reste m’a bouleversé si fort que mon masque de contenance a éclaté lamentablement. Ne restait plus, alors, qu’une méchante grimace de surprise. A la réflexion, me dis-je en l’observant silencieusement, non, je ne crois pas qu’elle puisse dire cela à n’importe qui. Kristen Loewy n’est pas une roublarde, ça je le sais. Elle agit sans cacher ses intentions, elle lance des piques, elle détruit de ses paroles. Pourquoi cacher ses intentions quand on en a rien à fiche de ce que pense l’autre ? En cela, nous nous ressemblons. Alors cette femme-là, elle n’est certainement pas du genre à avouer au premier venu qu’elle s’inquiète pour lui. Ces pensées et cette prise de conscience sont problématiques : si je sais tout cela, je suis pour autant incapable de l'accepter.

C’est comme si une épaisse cape recouvrait mon cœur. Oh, il ressent, ce cœur. Il est lourd d’émotions, des émotions si grandes et si dérangeantes que je n’ai même pas envie d’y songer. Mais cette cape, elle se resserre, se resserre dans une tentative d’étouffer tout ça. Je l’encourage à agir, je façonne ma méfiance et ma colère pour lui donner davantage de force, je rappelle à ma mémoire toutes ces fois où la femme m’a déçu, même des souvenirs vieux de trois ans, quand ma haine pour Loewy a atteint son paroxysme. Je me raccroche très fort à tout ça parce que j’ai peur, j’ai foutrement peur que si je ne le fais pas, je commence à croire en tout ce qu’elle me dit. Ce serait terrible.

Enfin, je détourne le regard. Mes yeux se perdent quelque part sur cette main bandée sans la voir. Je dois dire quelque chose, n’est-ce pas ? C’est à ce moment-là que je dis : « Je ne vous fais pas confiance » ? Ou peut-être dois-je avouer, tout simplement, qu’il m’en faudra bien plus. Ou alors… Ou alors je peux prendre le rôle que j’aime le mieux ; celui de la menteuse. Celui qui m’a fait gueuler « Va crever dans ton tournoi, c’est pas mon affaire ! » à Thalia. C’est quelque chose que je sais bien faire, hein ? Mentir. Ou alors…
Ou alors je décide de me taire.
Elle n’a pas à connaître la couleur des émotions qui me bouleversent. C’est elle qui doit prouver des choses, pas moi.

Je choisis, déjà, de dédaigner complètement ses questions. Je n’ai pas pour habitude de cracher mes inquiétudes à la face du monde. Elles ne concernent que moi.

« D’accord, » dis-je simplement.

Et comme son « D’accord » de tout à l’heure, le mien englobe tout et rien à la fois. Mais moi, je sais ce qu’il veut dire. D’accord, j’accepte vos paroles. Je ne dis pas que je vous crois, ce serait mentir, mais j’attends de voir. Et au moindre doute un peu trop violent, je me fais la promesse solennelle que Kristen Loewy pourra bien aller se faire voir. Moi, de toute façon, je n’aurai aucun mal à me passer d’elle.

« Vous allez pas me pourrir, » continué-je — un moyen de changer de sujet mais aussi de diriger la conversation sur les choses étranges qu’elle m’a avoué entre deux « je suis inquiète ! » branlants.

Ce n’est pas un moyen de la rassurer, c’est une affirmation. A vrai dire, je trouve cela très amusant qu’elle pense pouvoir être ce quelqu’un qui me pourrira. Comme si elle avait ce pouvoir-là. Elle a dit, cependant, qu'elle voulait m'aider... Elle l'a dit, hein ? J'ouvre la bouche et la referme. Et l'ouvre une nouvelle fois, me lançant dans le grand vide, dans ce grand espoir auquel j'ose à peine songer :

«Vous… Alors, vous… »

*Merde*. Je grimace, détourne les yeux, passe une main dans mes cheveux. Mon cœur, ce fourbe, sursaute. Ne suis-je pas censé paraître aussi froide que la roche, face à tout cela ?

« Si… Si vous me dîtes cette nuit que vous allez m’accompagner (moi, je n’ai besoin d’aucune aide), marmonné-je en fixant le ciel, vous allez vraiment l’faire ou la prochaine fois vous me reprocherez encore d’pas être assez bien ? »

Et Merlin en soit témoin, ma fierté se débat si fort dans mon corps que j’ai peur qu’elle m’échappe.

19 févr. 2021, 22:41
Nos ombres que la nuit dissipera  PV 
Est-ce qu'Aelle avait enfin compris ? Son regard, ses sourcils froncés : toute son attitude traduisait le contraire. Sa dernière question le confirmait. Elle ne pensait encore qu'à cette idée d'accompagnement, elle y était accrochée comme un bigorneau à son foutu rocher. Elle loupait l'essentiel ; quel dommage. Et Kristen était fatiguée d'argumenter, de s'adresser à un mur. Elle secoua la tête.

« C'est déjà ce que j'essaie déjà de faire. Tu n'en auras pas plus. »

Ce n'était certainement pas ce que la jeune sorcière voulait entendre. Mais à trop se focaliser sur ce qu'elle voulait entendre, justement, Aelle n'entendait plus grand-chose. Si elle n'avait pas été Aelle Bristyle, cette gamine croisée au détour d'un couloir quelques années auparavant, pour qui Kristen éprouvait un certain attachement, elle l'aurait envoyée paître il y a bien longtemps. Les gens butés ne l'intéressaient pas : ils représentaient surtout une perte de temps et d'énergie. Elle avait tendance à penser : restez dans votre ignorance, moi, je sais. C'était d'ailleurs ce qu'elle avait pensé en croisant la mère de l'adolescente à l'hôpital de campagne, quelques mois auparavant, et c'était ce qu'elle pensait en croisant la plupart des gens, à vrai dire. C'était apparemment une constante de l'être humain qui lui déplaisait beaucoup.

« Pas maintenant. On ne peut pas passer à la deuxième étape tant que tu ne comprends pas la première, ajouta-t-elle. »

Alors pourquoi s'infliger la présence de cette adolescente si entêtée ? Cela ne lui ressemblait pas du tout, n'est-ce pas ? Elle n'avait qu'à la laisser là, à se débattre avec son obstination farouche, et puis tant pis, ce ne serait pas son problème. Ce ne serait pas son problème ?

Ma pauvre Kristen, tu sais bien que c'est trop tard ! Ce n'est pas seulement de l'attachement, c'est une chance. Voilà ce qu'on gagne, à se croire investi d'une mission. Et Kristen Loewy était au moins aussi bornée qu'Aelle, là-dessus. Il n'était pas question de lâcher l'affaire, aussi désespérante soit-elle. Elle était dedans jusqu'au cou...

« Et penser comprendre ne suffit pas. »

Équipe Modératus
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22 févr. 2021, 10:19
Nos ombres que la nuit dissipera  PV 
Ce n’est pas un oui et ce n’est pas un non. Mais en sachant qu’une réponse positive m’aurait rendu trop méfiante pour que je l’accepte et qu’une réponse négative m’aurait déçu si fort que je m’en serais étouffée de rage… Je peux considérer que les mots de la femme ne sont pas si décevants que cela. Et à vrai dire, je m’y attendais un peu. Pour ce sujet-là, Loewy s’est toujours montrée nébuleuse. Elle dit des choses en espérant que je les comprenne sans s’expliquer davantage, comme si c’était vraiment important que ce soit moi qui trouve la réponse — elle a raison, certes, mais moi je n’ai pas le temps ni la patience ; mais j’ai l’envie, c’est peut-être le plus important, après tout.

Ce serait mentir que de dire que mon visage ne s’est pas crispé aux paroles de la femme. Tu n’en auras pas plus, dit-elle comme si j’étais une enfant exigeante. On ne peut pas passer à la deuxième étape ; mais depuis quand ai-je accepté que qui que ce soit m’impose des on ne peut pas ? Je veux bien qu’il y ait un on de temps en temps, parce que je le désire, mais tout le reste du temps, c’est je et seul le je peut s’imposer dans ma vie, faire des choix et prendre des décisions. Si Loewy pense que je n’écouterais qu’elle et seulement elle, elle se fourvoie complètement. Je prendrai ses conseils et ses avertissements, j’écouterai la moindre de ses paroles, soient-elles nébuleuses ou non, et j’en ferai ce que je veux en faire.

Je me sens un peu étrange, actuellement. Mon coeur grossit dans ma poitrine. Cette grosseur s'explique par le fait que Loewy ne m'ait pas repoussé ; et parce que repassent en boucles dans mon esprit des paroles qui me réchauffent ; *elle s’inquiète pour moi !*. Mais en parfait reflet, je me sens toute entière plongée dans un océan de malaise. J’ai l’impression, quelque part, d’être venue me traîner à ses pieds. Après tout, je viens de lui demander de m’accompagner. Une jeune fille indépendante n’aurait jamais fait cela. La Kristen Loewy de seize ans n’aurait jamais fait cela. Suis-je décevante ? Je dois l’être puisque je demande de l’aide. J’ai la vague impression de trahir ce que je suis, pourtant je serais incapable de revenir sur mes paroles, incapable. Mais… Et si elle m’enferme dans ses règles et ses principes ? Et si elle veut tout décider pour moi ? Et si elle veut m’emprisonner, me façonner pour que je ne sois pas ce qu’elle a peur que je sois, et si elle veut m’Empêcher, me contraindre ? Et si elle m’étouffe ? Comment ferais-je, moi, si elle m’étouffe ? Et si elle me fait du mal ? Et si elle finit par me décevoir, encore ? Et si je me rends compte, un jour, que tout cela n’était que des mensonges, qu’elle ne tient pas véritablement à moi ? Et si elle en a marre du jour au lendemain ? Et si elle décide qu’elle a mieux à faire ? Après tout, elle n’a pas besoin de moi. Elle a une vie, Loewy. Elle a tout un monde à elle. Que vaut une gamine de seize ans face à cela ?

Les pensées m’envahissent. Ce n’est pas le moment. Je dois oublier tout ça et prendre ce que je veux prendre. C’est comme ça que ça fonctionne dans la vie. Je ne suis pas en train de demander, après tout. Je suis en train de prendre. Je vais prendre tout ce que cette femme voudra me donner et j’en ressortirai plus grande. Même si pour cela, je dois l’écouter me donner du on ne peut pas.

Quand je m’avance sur le plateau, j’ai l’impression de faire une grossière erreur. Mais je me répète très fort : *elle te dirigera pas* et alors je me sens un peu plus forte, encore un peu libre. Et je dois bien avouer que me concentrer sur mon coeur tout chaud, ce coeur qui bat un peu de travers depuis que Loewy s’est confiée à moi, m’aide à avancer vers la femme qui me fait ressentir tant d’émotions contradictoires.

Je ne commente pas ce qu’elle m’a dit. Comment le pourrais-je ? Ce serait avouer que je n’ai aucune idée de ce qu’est cette première étape dont elle me parle. Plutôt crever que de le dire tout haut. Je vais y réfléchir toute seule et je me promets que je trouverai la réponse bientôt. Ça ne sera pas bien compliqué.

Je me plante devant elle et quand je la regarde, j’ai conscience que mon regard est plein de défi. J’ai l’impression qu’elle me pense incapable d’avancer — je lui prouverai le contraire. Et puis, de toute manière, je le fais pour moi, pas pour elle.

« Ok. »

Pas maintenant, d’accord, je comprends — léger mensonge.

« Je me contente jamais de penser comprendre, rétorqué-je pour donner un coup de fouet à ma fierté. Mais si vous m'écoutez... Je vous écouterai aussi. »

Et ces mots veulent dire tellement de choses ! Ils veulent surtout dire que je suis dans la merde et que je ne sais pas dans quoi je m’engage. Mais il y a des choses dans la vie qui demandent que l’on plonge les yeux fermés, sans doute parce qu’au fond de nous on a conscience que ça en vaut la peine.

Si j’étais un temps soit peu objective, je me rendrais compte qu’au moment où j’avance ma main ouverte pour l’offrir à la femme… Quand je plonge mon regard dans le sien… Je rougis comme seule peut rougir une enfant face au regard de… *J’finirai pas cette pensée*.

J’ai la vague impression de conclure un pacte avec le Diable.

9 mars 2021, 10:26
Nos ombres que la nuit dissipera  PV 
Les regards remplis de défi lui plaisaient bien, d'habitude - ce n'était pas tout à fait le cas à ce moment-là. Ce qui manquait à Aelle, c'était ce qui avait manqué à Kristen pendant des années, et qui lui faisait toujours défaut ce jour : de l'humilité. Aelle pataugeait dans sa fierté, s'en enrobait si bien qu'elle effaçait très bien toute raison de l'équation. Cela se voyait, puisqu'il n'était pas l'heure de poser des conditions, de servir du si vous,... alors je...

Aelle lui tendit sa main, comme l'inverse s'était produit la dernière fois qu'elles s'étaient vues. C'était une façon d'égaliser les hauteurs. Dans la nuit, on ne se rend pas compte que les joues rosissent. Tout ce qu'il restait de cette main tendue, c'était une volonté de... réciprocité ? Kristen regarda cette main tendue un instant. La sienne lui faisait mal, son bandage était imbibé de sang. Finalement, elle la tendit et frôla à peine celle d'Aelle : c'était une façon d'accepter le contact sans trop se mouiller.

Il fallait désormais se concentrer pour aplanir ses émotions. Kristen avait envisagé de se rapprocher de Poudlard avec Chaofeng, mais elle ne se sentait pas de voler à dos de dragon à cet instant. Elle doutait de ses capacités à exercer un transplanage parfait, mais elle se sentait mieux que quelques minutes auparavant. Vidée, dépitée, mais mieux. Aelle serait au pire secouée, pas désartibulée.

« Rentrons, fit-elle d'une voix sans accords. »

Elle plia son coude, durcit son bras et laissa Aelle l'attraper. Ses yeux fixaient le vide, ayant déjà oublié qu'il y avait autre chose entre Chaofeng, la nuit et elle-même. La vue, au moins, valait le coup...


Désolée pour ce retard ! Ce sera le dernier post pour moi.

Équipe Modératus
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19 mars 2021, 18:08
Nos ombres que la nuit dissipera  PV 
J’ai à peine le temps de refermer mes doigts autour de cette main abîmée que celle-ci se dérobe. Un peu perdue, je la regarde s’éloigner. Je ne peux m’empêcher de comparer cette poignée de mains à la dernière que nous avons partagés. Dans le bureau de Loewy, ce geste a pris une toute autre teinte. La poigne était puissante, les regards entrelacés et quelle fierté ai-je ressenti ce jour-là ! Aujourd’hui, je me sens comme je me suis sentie durant toute la conversation : perdue, désœuvrée, effrayée, un peu ; beaucoup. Alors j’essaie de repousser tout cela pour penser logique. Elle a accepté de serrer ma main, cela signifie qu’elle accepte ce que j’ai imposé : qu’elle et moi soyons sur un pied d’égalité. Plus jamais elle ne sera ma directrice et plus jamais je ne serais son élève. Désormais, c’est bien plus que cela — c’est une porte ouverte à tant de questions ! et à tant de doutes. Puisque notre relation n’est plus enfermée entre les quatre murs de la
hiérarchie, qu’est-elle ? Qu’est en droit de faire ou de dire Loewy, que puis-je accepter ou ne pas accepter ? Comment dois-je me comporter ? Je ne sais pas pourquoi je me pose toutes ces questions. Après tout, moi, je n’ai pas besoin de mots, je n’ai pas besoin de règles. Je fais ce que je veux quand je veux — mais saurais-je accepter que Loewy fasse de même ?

La conversation prend fin aussi soudainement qu’elle a débuté. « Rentrons » et tout est terminé. Je n’ai pas la force de m’en trouver déçue. Je crois que je suis un peu rassurée lorsque ma main agrippe le bras de la femme et que nous quittons l’antre de Cháofēng pour rentrer. J’ai assez ressenti, ce soir. J’ai trop ressenti. Je me sens très lourde alors que ça devrait être le contraire. Quand on exprime beaucoup de choses, on doit se sentir légère, non ? Pas être écrasée par toute sorte de doutes, par de la rancœur, de la méfiance, par une joie toute enfantine d’être reconnue, de compter pour cette femme qui ne devrait rien représenter pour moi.

En quittant Loewy et en m’enfonçant dans les couloirs obscurs de l’école, la boule qui s’est installée dans ma gorge ne disparaît pas. Tout se mélange dans ma tête. Quand je serais dans le dortoir et que Zikomo sera roulé en boule tout contre moi, je prendrai le temps de réinscrire l’intégralité de ce qu’il s’est passé ce soir dans mon carnet. Si je ne le fais pas, je sens que j’oublierais l’essentiel. C’est toujours comme ça pour les conversations importantes : le temps passe et me vole mes souvenirs, je ne sais pas pourquoi. Mes disputes avec Thalia, nos grandes conversations, ses belles paroles, tout cela s’évanouit dès que passe le Moment. Je n’ai jamais retranscrit les mots de Thalia dans mon carnet mais je l’ai toujours fait avec Loewy. Qu’est-ce que cela veut dire ? *Bordel, on s’en fout*.

Cesse de penser, Aelle.
Ce soir, j’ai gagné quelque chose. J’ai avancé, même si c’est difficile à croire. C’est la seule chose qui importe. Au fond, je me fous complètement de la méfiance que me fait éprouver Loewy et de ma peur de perdre ce qu’elle m’a fait miroiter. Puisque de toute manière, le fait qu’elle tienne à moi est moins important que le savoir qu’elle peut m’apporter, n’est-ce pas ?

Mon plus grand problème, c’est que j’ai la réponse à cette question et qu’elle explique la boule dans ma gorge et les battements désordonnés de mon coeur.

- Fin-


Je crois que je ne me remettrai jamais de cette Danse. De ce qu’ont ressenti Kristen et Aelle, de ce que j’ai ressenti, de ce que toi tu as ressenti. Bref, de ce que nous avons toutes ressenti. Merci pour ce voyage (et je ne parle pas de la petite virée de Kristen et d'Aelle).