25 juin 2026, 14:00
Lonely Day  C.H 
Alice n’avait pas manqué le sourire de Christopher. Elle n’était pas habituée à ceux-ci. Les polis, les doux, les délicats. Ceux qui sont de circonstance, de pitié. Ceux que l’on étire lorsque nous sommes rassuré ou simplement satisfait de ne pas avoir à lutter plus que de nécessaire. Alice n’aimait pas ces sourires chez Christopher. Il bafouait l’image qu’elle avait de lui. Le moqueur. L’insolent. Le lutin de cuir qui se heurtait à elle avec jeu.
Alice lui faisait pitié.

Sans émettre le moindre son, son regard droit, elle observait les mèches noires, les jolies mèches noires qui préoccupaient tant Christopher. Elle s’accrochait à cette constance, cette habitude, comme si tout était comme avant, comme lorsqu’elle était encore forte pour dresser le menton et affronter le monde, comme si rien de tout cela ne s’était passé. Encore un petit effort, peut-être un peu d’aide d’alcool ou de potion, et Alice pourrait croire que tout ce qui s’était passé n’était rien de plus qu’un rêve. Peut-être était-elle plongé dans un profond sommeil, après tout. Peut-être avait-elle eu le courage de boire un Philtre de Mort Vivante, enfin. Peut-être était-elle punie par son cerveau depuis des mois, désormais.

Son regard demeurait droit lorsque Christopher se relevait. Elle ne baissa pas les yeux sur ce qui était tombé au sol. Quoi qu’il s’agissait, qu’importe. Qu’il coupe ce qui devait être coupé. Qu’il essaye, si cela l’amuse, de rendre à sa chevelure sa beauté de jadis. Elle ne serait plus là avant de longues, très longues années. Elle demeurait sur le sol polonais, désormais. Portée par le vent, mêlée aux cendres.

Alice leva les yeux vers lui pour l’écouter parler. Elle était polie. Toujours polie. Elle aurait dû se lever. C’est ce qu’elle aurait dû faire si elle, car elle était bien éduquée. Si bien éduquée qu’elle culpabilisait de ne pas avoir envie de faire le moindre geste, ni de prononcer le moindre mot. Qu’il coupe avec sa baguette si il le désirait : Alice n’était plus à un Diffindo près.
Rares étaient ceux qui avait eu l’autorisation un jour de toucher à ses cheveux. Plus rares encore étaient-ceux qui avaient osé leur porter atteinte. Presque personne n’avait un jour tenté de toucher ses cheveux, comme si émanait de chaque boucle l’aura de Grand-Mère Elisabeth.
Il y avait eu un jour Imogen. Merveilleuse et douce Imogen qui, avec sa paire de ciseaux, avait voulu raccourcir les mèches rebelles d’Alice. Elle avait refusé une fois, deux fois, dix fois, vingt fois, et ne se souvenait pas à partir de la combientième fois elle avait accepté… tout cela pour finir avec une abominable frange.
En y repensant, Alice tuerait pour revenir à ce genre de petites disputes, même si cela signifiait devoir porter une nouvelle immondice capillaire. Mais il s’agirait de celle d’Imogen. Pas celle d’Atterbury.

Christopher revint, et posa deux choses sur la table basse. Alice observa. D’abord le verre d’eau. Ensuite, un sac en papier. Elle leva à peine les yeux sur l’homme pour le remercier sans voix. Il était déjà reparti, dans son dos. Alice aurait dû détester cela. Alice aurait dû s’inquiéter de le savoir dans ses angles morts, armés d’une paire de ciseaux. Elle aurait dû, Circée. Elle aurait dû.
Pourquoi n’avait-elle pas même la force d’être inquiète ? Pourquoi ne ressentait-elle pas la nécessité de le prévenir de faire attention ? Pourquoi n’éprouvait-elle rien à l’idée que qui que ce soit puisse la toucher désormais ? Christopher n’aurait pas dû être dans son dos, amical avec elle. Il n’aurait pas dû la considérer comme une amie, ni même une petite chose à réparer. Il aurait dû demeurer l’homme dont elle ne voulait pas s’approcher.

A sa première question, Alice répondit d’un misérable « oui ». Il avait demandé. Personne d’autre ne l’avait fait, ces derniers temps.
A la deuxième, Alice répondit d’un piteux signe de tête. Elle avait une préférence pour les longues boucles de Grand-Mère Elisabeth.

Alice ne savait pas ce qu’était un carré déstructuré. Cet adjectif aurait dû l’indigner, la forcer à se tourner et à arracher la paire de ciseaux des mains de Christopher. Déstructuré. Pour celle qui aurait dû mettre un point d’honneur à vouloir que tout soit parfaitement organisé. Parfait.
Alice n’avait plus rien de parfait. C’était déjà le cas ces derniers mois. Et voilà que désormais, on lui proposait… une coupe imparfaite.
Elle déglutit. Elle baissa la tête.
Cela signifait-il que c’était si vilain qu’elle le pensait ? Alice n’avait pas osé se regarder dans un miroir ou un reflet depuis… des semaines. Elle ne voulait pas voir à quoi elle ressemblait, de peur que l’image qu’on lui renvoie soit celle qu’elle ressentait tout au fond d’elle.

« Cela ne saurait être pire », s’entendit-elle murmurer.

Elle déglutit, encore. Son bras se tendit vers le verre d’eau qu’elle sécurisa à l’aide de sa deuxième main. Elle l’avala goulûment. Alice ne s’était pourtant pas sentie assoiffée.
Qu’importe.
En reposant le verre, Alice récupéra le sac en papier. Elle l’ouvrit pour découvrir à l’intérieur des sucreries.

Vous êtes sacrément gourmande, dites-moi ! Vous boudez le repas, mais pas le dessert. Faites attention : ça reste sur les hanches. Hop ! Oh ! Ça va ! Je n’ai fait que pincer un os ! Vous n’êtes pas bien épaisse, hein ? Vous devez prendre au niveau des…

Alice plongea sa main dans le sac pour piocher un bonbon. Elle l’engouffra aussitôt. Puis un autre. Puis un autre. Puis un autre.

« Allez y », lança t-elle, la voix étranglée tant par son repas à peine avalé que par les souvenirs. « Coupez, Christopher. »

Avatar dessiné par ma merveilleuse Élicia Caldin
Spécialiste en Lutin de cuir | Diplômée de Beauxbâtons | 1ère année GEAD | Caméléon de 2050 & Romantique de 2050

26 juin 2026, 10:01
Lonely Day  C.H 
Malgré l'autorisation qu'il a obtenu d'elle de pouvoir toucher ses cheveux, Christopher n'avance pas sa main. Il reste figé derrière elle, dressé maladroitement sur ses genoux, les yeux perdus dans la courte chevelure qui n'a rien d'une coupe déstructurée. Elle n'a rien d'une coupe tout court, d'ailleurs. Cela n'enlève en rien la beauté de cette étonnante couleur et la douceur évidente des cheveux d'Alice, mais il ne faut pas être un expert pour voir qu'ils ont subit eux aussi le contre-coup du voyage de la jeune femme, à l'égard de sa combinaison de duel. Déjà, Christopher songe aux produits qu'il pourrait mettre dessus une fois qu'il aura terminé. Des crèmes, des baumes, de quoi avoir les cheveux aussi fluides que de la soie et brillants comme l'éclat d'une étoile. Une fois qu'elle aura les cheveux propres et bien coupés, Alice ira mieux, n'est-ce pas ?

Christopher se penche légèrement sur le côté quand elle attrape le verre d'eau. Elle le boit si vite qu'il se fait la réflexion qu'il aurait certainement dû lui en proposer un plus tôt. Disons qu'il avait d'autres préoccupations que son hydratation la veille au soir quand elle pleurait dans ses bras. Le souvenir laisse une impression vivace mais désagréable à Christopher. Pas parce qu'il regrette, pas parce qu'il aurait préféré que cela n'arrive pas, mais parce que cette étreinte était douloureuse, tant pour elle que pour lui.

Il se secoue la tête pour ne plus y penser. Un vague sourire apparaît sur son visage : Alice pioche dans les bonbons. Satisfait, Christopher ramène ses yeux sur les cheveux ; il faudrait qu'il ait le courage de se lancer, n'est-ce pas ? C'est à ce moment précis que résonne la voix étouffée d'Alice. Étouffée par les sucreries, déjà, mais aussi et surtout par l'empressement qu'il entend dans sa voix, par ce quelque chose de viscéral qui le pousse lui à faire ce qu'il a à faire et à le faire maintenant.

Christopher prend une inspiration tremblante.

« Oui, » affirme-t-il, plus pour se rassurer lui que pour l'informer qu'il est prêt à se lancer.

Prêt, il ne l'est d'ailleurs pas. Il a déjà repéré quelques mèches à couper, bien sûr, mais quelque chose le retient. Ses yeux bifurquent lentement vers le verre d'eau vide sur la table. Christopher pose les ciseaux par terre pour les remplacer par sa baguette. Il passe le bras par-dessus l'épaule gauche. Le sursaut d'Alice quand elle voit apparaître sa baguette le fait grimacer. Il murmure un « pardon » avant de lancer un Aguamenti dans le verre afin de le remplir à nouveau.

« Merde, » murmure-t-il quand la moitié du jet d'eau coule à côté du verre. Il coule un regard vers le profil d'Alice. « J'ai mal visé... »

Il répare d'un coup de baguette sa maladresse avant de prendre appui sur la table pour se relever. Ce n'est pas ce qui était prévu. Ce n'est pas ce qu'il avait prévu. Ce n'est sûrement pas non plus ce qu'Alice avait prévu.

« Je ne peux pas faire ça quand Mary Brink chante, s'excuse-t-il en s'éloignant vers le gramophone, désolé, je peux pas. Vous avez pas l'impression qu'elle récure le fond de votre âme, vous ? J'ai besoin d'une musique sur laquelle me concentrer. J'ai besoin de... »

Christopher s'agenouille devant le meuble et attrape une pochette. Il la montre à Alice qui se tourne vers lui pour regarder. Elle y verra ce visage hideux déformé par une grimace. Il a ce même visage tatoué juste au-dessus du coude et elle le sait parfaitement.

« J'ai besoin de Jase Whitaker, articule lentement Christopher en attrapant le vinyle et en le remplaçant sur le gramophone, interrompant de ce fait In This Moment dans sa mélodie. J'ai besoin de la guitare électrique qui s'emballe, j'ai besoin de la batterie qui frappe, j'ai besoin de Jase. Vous n'avez pas idée à quel point j'aime cet homme. C'est un virtuose. Évidemment, il est beau à s'en damner, aussi, mais c'est sa voix, sa voix qui est exceptionnelle. »

Concentré sur l'échange de vinyles, il remarque à peine qu'il ne fait que parler pour ne rien dire. Ce n'est pas grave, il ne veut pas s'arrêter. Bientôt, une guitare électrique pousse une note aiguë avant de se lancer dans une envolée musicale qui agit comme un paume sur les pensées de Christopher et sur son cœur. Il se relève en mimant les notes avec des bruits de bouche et revient vers Alice. Comme plus tôt, le volume est suffisamment fort pour qu'ils en profitent mais pas assez pour les empêcher de parler.

« Là, je suis prêt, » dit-il à Alice en s'agenouillant de nouveau derrière elle.

Il récupère les ciseaux au sol. La voix de Jase s'élève dans la pièce. Elle n'est pas déchirante comme celle de Mary Brink. Elle est profonde et d'une tendre douceur, elle est claire et maîtrisée, mais pourtant Jase est aussi capable de hurler et de tenir une note grave pendant un long moment et donner des frissons à tout son public. La familiarité de sa voix réconforte Christopher qui retrouve son environnement familier et agréable, même avec la présence d'Alice devant lui. Alors enfin, il ose lever la main et approcher les doigts de ses cheveux.

Au départ, ses gestes sont maladroits. Il attrape les mèches sans oser trop les toucher, sans faire perdurer le contact. Il ramène les cheveux qui tombaient à l'avant vers l'arrière. Il prend soin de ne pas frôler la peau d'Alice, ni sur son front, ni sur ses oreilles, ni sur sa nuque ; trop soin, peut-être, ce qui rend ses mouvements si hésitants et imprécis. Mais peu à peu, il trouve une certaine forme de confiance. Bercé par la chanson familière de Unikorn, il arrête de penser à ce qu'il est en train de vivre et se concentre sur ce qu'il est censé faire.

Ses cheveux sont doux et pourtant il les sent abimés et sales à certains endroits. Il aurait dû lui mouiller les cheveux, qu'elle les lave, car tout le monde sait qu'on coupe des cheveux mouillés, pas secs. Mais ils sont loin de ces considérations. Christopher finit par se lancer, même s'il le fait avec le cœur battant. Il commence par couper les mèches les plus longues, celles qui dépassent alors qu'elles n'ont plus aucune consœur sur laquelle s'égaliser. Il en coupe un certain nombre. Les mèches blanches tombent et s'amassent sur ses genoux.

Le refrain de la chanson se prépare, les notes s'emballent. Sans cesser de couper, d'égaliser, de se concentrer sur les belles mèches blanches, Christopher se met à fredonner, puis à chanter.

« I won't break beneath Imperius! (Je ne plierai pas sous l'Imperius !) »

Une mèche dépasse juste au-dessus de l'oreille d'Alice. Il la lui plie délicatement pour pouvoir atteindre les cheveux et égaliser à bonne hauteur.

« My will was never yours to claim! (Ma volonté ne vous a jamais appartenu !) »

Christopher glisse les doigts dans les cheveux, pour les démêler. Les mèches blanches caressent sa main. S'il fait toujours attention à ne pas toucher la nuque d'Alice, il ne ressent plus la même gêne qu'au départ. La seule chose sur laquelle il se concentre, ce sont les mèches à couper et l'état de la femme qui se trouve sous cette masse de cheveux blancs.

« Let your chains dissolve to ashes. (Que vos chaînes se réduisent en cendres), chante-t-il, le rythme de cette chanson si bien ancré au corps qu'il n'a même plus besoin d'y réfléchir pour le respecter. Let your wands burn out in... (Que vos baguettes se consument dans...) »

Ayant coupé la dernière mèche qui dépassait de manière flagrante, Christopher baisse le bras. Il se penche sur le côté, s'appuie d'un coude sur la table. Il a consciemment choisi le côté gauche pour ne pas se pencher du côté droit d'Alice. Il essaie de croiser son regard, il a besoin son visage.

« Tout va bien ? Je continue ? Je vous assure que ça rend vraiment bien, maintenant. J'ai pas encore fini, bien sûr, mais vraiment c'est canon. »

Cette fois-ci, il ne pense même pas à être gêné du mot employé.

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« Sa vie professionnelle est une fête qui s'arrête jamais » - LLOYD RIVER

28 juin 2026, 10:18
Lonely Day  C.H 
Alice ne demandait pas beaucoup. Elle voulait récupérer le contrôle qu’on lui avait arracher. Un peu. Juste un peu. Par cet ordre, coupez, Alice voulait à tout prix être l’investigatrice de ces lames ci. Que celui qui coupe soit Christopher, et personne d’autre. Un homme qui connaissait désormais ses sanglots, le poids de son corps, ses fureurs, ses peurs, ses peines. Un homme qui avait pleuré devant elle, qui s’était sacrifié pour elle, qui avait fait montre de courage devant elle.
Pas tout à fait un homme, alors. Ceux-ci, Alice ne les avait jamais affectionné. Seuls ceux de sa famille trouvait grâce à ses yeux. Et encore.

Une main armée passant à proximité de son visage fit violemment sursauter Alice. Elle déglutit aussitôt, ses sens en alerte, son cœur battant un rythme effréné. Pauvre petite chose. Christopher présenta ses excuses. Alice demeurait le regard figé droit devant elle. Pourquoi n’avait-elle pas mordu ? Elle aurait dû mordre. Elle aurait dû pressentir un mouvement. Elle aurait dû…
Il ne s’agissait que d’un sortilège d’eau, jeté pour Alice. Non sans difficulté, mais pour elle. Pas contre elle. Alice n’y était plus habituée. Force était de constater qu’à force d’user de la magie pour s’affronter, certains sorciers oubliaient que la Magie était également un don à partager. Il ne s’agissait pas seulement d’une arme. Alice avait tendance à l’oublier depuis quelques mois.
La Magie était belle. En tant que sorcière de Sang-Pur bercé dans ses lumières depuis sa naissance, Alice aurait pu lui trouver un visage morne, habituel, quotidien. Il n’en était rien. Elle aimait la Magie, non pas comme une chose qui lui était dût par naissance, mais comme le plus beau don qu’il soit, changeant et surprenant. Elle aimait qu’elle soit parfois capricieuse, parfois violente, parfois chaleureuse. Elle était une constance inconstante dans sa vie qui l’était tout autant.
Soudain, Alice ressenti le besoin viscéral de récupérer sa baguette et d’invoquer sa petite danseuse de flamme. Elle désirait ardemment la sentir réchauffer ses mains, observer ses membres enflammées se déplier, sentir sa Magie vibrer contre sa peau. Contrôler quelque chose d’incontrôlable, et ne point ressentir de frustration de ne pas y parvenir.

Alice n’avait pas vu Christopher se relever. Il ne coupait pas. Il ne coupait pas. Il s’éloignait. Pas de Mary Brink pour couper ? La chanteuse. Il parlait de la chanteuse. Celle qui, comme il le disait, récurait le fond de son âme. Des termes bien choisis. Sa voix était une main dotées de griffes, plongeant dans les abysses de son être pour jouer avec tout ce qu’elle ressentait, aujourd’hui comme hier.
Sans s’en être rendue tout à fait compte, Alice s’était un peu tournée pour le regarder faire. Pourquoi ne sentait-elle plus tout à fait les mouvements de son corps ? Sa curiosité comme guide, elle poussait tout son être à l’insubordination.
Christopher lui montra un album, recouvert du même démon hurlant qu’il avait tatoué dans la chair. Unikorn. La constance de Christopher.
Alice aurait aimé pouvoir dire autant de choses sur Jase Whitaker. Elle aurait aimé que s’ouvrent ses lèvres pour partager avec lui, lui dire qu’elle appréciait ce qu’elle connaissait d’Unikorn, qu’il lui plairait d’en apprendre davantage. Elle aurait aimé que meurt le sentiment douloureux qui pulsait dans sa poitrine. Elle aurait aimé que cesse cette sensation d’être toute poisseuse à l’intérieur. Que s’éteigne cette volonté de dormir pour longtemps pour passer des heures, des jours, des années à parler avec Christopher. Qu’il l’arrache à son corps et à l’emprise du temps pour parler de musique.

Éclate enfin la guitare électrique. Alice inspira lentement, comme si elle respirait un nouvel air frais. Naturellement, elle se replaça correctement en voyant Christopher revenir. Ses yeux se refermèrent lentement pour laisser la voix Jase Whitaker pénétrer dans son âme à son tour. Il ne fallait ressentir que la musique. Rien de plus. Qu’elle décrasse son être. Qu’elle lui arrache tout ce qui n’avait rien à y faire là. La peur. La honte. La peine. Qu’elle comble ce vide immense.

Enfin, Christopher coupa. Par dessus Unikorn, Alice entendait les ciseaux s’ouvrir et se refermer pour ordonner le chaos. Pour tenter de récupérer ce qu’Atterbury lui avait si facilement arracher.
Ta beauté ? N’avions-nous pas convenu que tu étais laide à en crever, Alice ? Laide à l’intérieur. La beauté extérieure n’est qu’un masque pour les autres, tante Élise ne te l’a t-elle pas suffisamment répété ? Ô ce qu’elle serait fière que tu te rapproches toujours un peu plus de ce que tu espérais devenir avant.
Sa parfaite petite copie.

Pour être une bonne Élise Cooper née Sangblanc, il faudrait n’être qu’une coquille vide. Depuis toujours, Alice espérait devenir comme elle. Savoir qu’elle pourrait s’en rapprocher désormais l’effrayait. Ressentir était douloureux. Les peurs persistaient. La colère grondait. Les joies étaient fugaces. Les souvenirs se salissaient. Il serait plus simple qu’on lui arrache tout ce qui pourrait corrompre sa raison et son grand projet. Ton amour des petits Hangoover également ?
Oh, non. Pas celui ci. Certainement pas celui ci. Imaginer qu’on pourrait un jour lui interdire de les voir lui lacérait le cœur. Ils avaient besoin d’elle. N’était-ce pas pour cela qu’elle avait consenti à se marier, d’une certaine manière ? Pour eux ? Pour pouvoir avoir un jour enterrer son impuissance et se dresser face à Donovan ? N’était-ce pas l’une des raisons qui l’avait poussé à accompagner Atterbury dans ce rassemblement d’exécrables masculinistes ? Pour se prouver à elle autant qu’à eux qu’il existait un monde merveilleux dans lequel les enfants ne subiraient plus l’éducation moribonde de ceux qui disaient pourtant ne pas être génétiquement conçu pour le faire ?

La voix de Christopher se mêla à celles de Jase Whitaker et de la paire de ciseaux. Alice referma les yeux. Elle aimait lorsqu’il chantait. Cela provoquait quelque chose à l’intérieur d’elle sans qu’elle ne puisse l’expliquer. Alice n’osait plus piocher dans le sachet en papier, de peur de rater la moindre note. Alors, elle attendrait. Patiemment.

Christopher l’arracha violemment à son écoute en la privant de ses mots. Elle rouvrit les yeux, péniblement, s’accrochant à la batterie pour s’aider.
Le visage de l’anglais à côté d’elle, Alice l’observa du coin de l’oeil. Elle écouta les mots qu’il ne chantait pas. Ils étaient rassurants, assurés. Alice aurait dû se sentir mieux. Alice aurait dû sourire. Alice aurait dû vouloir voir. Alice aurait dû le remercier d’être si précautionneux. Alice aurait dû faire tout un tas de chose, pour commencer à vouloir qu’il s’éloigne d’elle.

Alice tendit le bras pour récupérer son verre d’eau. Elle en bu une longue gorgée, son regard revenant toujours sur Christopher, comme on se love dans des bras réconfortants. Ses lèvres perlées, Alice les fit rouler pour ne pas avoir cet air de sauvageonne qu’elle ne supportait plus, son regard quittant le sien

« Vous… »

Elle détourna le regard. Elle reposa son verre sur la table. Sa main décida de ne pas relâcher sa prise quelques secondes de trop.
Alice inspira. Non. C’était idiot. Elle baissa les yeux, récupéra sa main pour la ramener sur ses cuisses. Ses vilaines cuisses parcourues de courbatures que l’engourdissement dû à sa position n’aidait nullement.

« Je vous fais confiance », dit-elle seulement.

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28 juin 2026, 16:20
Lonely Day  C.H 
Christopher se plonge dans les billes grises d'Alice, rassuré d'y avoir accès et de pouvoir vérifier que ne se trouve dans ses yeux aucune trace des larmes qu'il craignait y trouver. Mais il sait que parfois les larmes sont intérieures, qu'elles n'ont pas toujours besoin de couler sur les joues. Les yeux d'Alice sont peut-être secs mais son visage est le même que depuis hier soir. Si son cœur se serre, Christopher n'en montre rien et se contente d'afficher le visage tranquille qui est le sien et de parcourir le visage pâle d'Alice de ses yeux obsidiennes. Il n'y a pas de sourire sur ses lèvres roses et pas d'éclat non plus sur ses traits. Il n'en attendait pas autant. Christopher se décale juste assez pour la laisser attraper le verre d'eau et détourne les yeux, pudique, pendant qu'elle boit. Il hésite à se redresser pour la laisser tranquille mais n'en fait finalement rien, car elle ne lui refuse pas son regard et n'affiche pas une expression qui lui ferait comprendre que sa bienveillance n'est pas la bienvenue.

Une première tentative de prise de parole échoue. Christopher fait comme s'il n'avait rien vu. Il ramène les yeux sur elle et attend patiemment qu'elle recommence et termine. Même si elle détourne le regard, cette fois, même si elle le baisse comme jamais elle ne l'a fait avant devant lui. Il n'y voit pas une preuve de faiblesse et ne porte aucun jugement ; ce n'est qu'une preuve de plus qu'Alice a eu beaucoup à porter sur ses épaules et qu'elle arrête enfin, pour un temps qui ne durera pas, de tout porter. Même si ce n'est pas son comportement habituel et même s'il est inquiet pour elle, il voit dans cet abandon de ses habitudes une acceptation de ce qu'il a proposé : vous pouvez arrêter de porter tout ça. Ou du moins, le début de ce qui pourrait, peut-être, être une acceptation. C'est toujours mieux que rien.

Les paroles d'Alice l'arrachent de ses pensées. Il écarquille les yeux face à elle et pendant quelques secondes se contente de la regarder d'un air benêt.Elle me fait confiance ? L'instant d'après, un joli sourire fleurit sur ses lèvres et dévoile ses rangées de dents.

« Et j'en suis ravi, » lance-t-il d'un ton léger qui semble tout à fait décalé avec la situation.

En se redressant, il étire juste suffisamment le bras pour à son tour piocher un bonbon dans le sachet en papier kraft. Il l'avale avec un bruit de satisfaction avant de retrouver sa place derrière Alice et de faire face à la suite de tâche difficile. Christopher se raccroche à la voix de Jase en observant la chevelure blanche d'Alice. Maintenant qu'il a coupé tout ce qui dépassait sa coupe paraît beaucoup moins brouillonne mais il reste encore du travail. Il y a notamment plusieurs mèches courtes dont Christopher ne sait que peu faire. Il a beau ne pas s'y connaître dans le domaine de la coiffure, il sait au moins que les couper totalement n'est pas une solution envisageable : elles repousseront. La seule chose qu'il lui reste à faire, c'est de les intégrer dans le rendu final de la coupe pour laisser croire qu'elles ne sont que l'œuvre d'un dégradé désiré. Le problème ? Christopher n'est pas du tout certain de pouvoir faire quelque chose de bien. Il n'a jamais fait ça. Et l'idée d'aggraver plus encore la coupe d'Alice l'inquiète suffisamment pour qu'il prenne le temps de réfléchir à ce qui est possible ou non de faire.

Les dents plantées dans sa lèvre et les doigts dans les cheveux d'Alice, il prend le temps d'observer, de réfléchir et d'observer. En coupant ici et ici, se dit-il, je pourrais faire comme un genre de dégradé sans raccourcir les mèches les plus courtes. Il n'y a qu'une seule solution pour savoir si ça marchera : essayer. Alice lui a dit qu'elle lui faisait confiance. Elle le lui a dit. Maintenant il doit faire en sorte qu'elle ait eu raison de lui offrir cette confiance. Christopher prendre une longue inspiration et poursuit le travail. Mais pas sans Jase.

« Throw every curse you've mastered. (Lancez toutes les malédictions que vous connaissez.), se met-il à chanter, légèrement moins fort que tout à l'heure car il est encore plus concentré. Lock me in your deepest cell. (Enfermez-moi dans votre cachot le plus profond.) »

Presque au hasard, Christopher coupe quelques mèches à mi-hauteur, pour faire ce qui lui semble être bien de faire pour un carré déstructuré, ou du moins ce qu'il imagine en être un. Il coupe peu, parce qu'il sait qu'il sera toujours plus facile pour une personne experte en la matière de rattraper ses erreurs s'il ne coupe pas trop court. Il essaie au mieux d'intégrer les vilaines petites mèches courtes qui dépassent à la chevelure.

« Not even a Dementor can steal the only thing. You never truly owned. My choice. (Pas même un Détraqueur ne pourra me voler la seule chose qui ne vous a jamais appartenu. Mon choix). »

La main sur le haut de la tête d'Alice, Christopher exerce une très légère pression.

« Baissez la tête, s'il vous plait, » demande-t-il doucement.

Il égalise les mèches les plus longues et c'est sans s'en rendre compte qu'il reprend la parole, sans jamais cesser son œuvre.

« J'ai écouté cette chanson en boucle quand j'avais votre âge. Je commençais à m'émanciper de mes parents sans vraiment le faire. J'habitais encore chez eux, à l'époque. Je détestais ça, confie-t-il avec un léger rire dans la voix. Je passais mes journées l'ISDM ou au Pitiponk pour ne pas rentrer chez eux. Mais quand j'y étais forcé, je poussais le son de ma vieille radio à fond quand cette musique passait et je la hurlais jusqu'à ce que mes parents m'envoient un elfe. C'était inutile, bien sûr. Donc ils finissaient par sévir. C'est assez humiliant, à dix-huit ans, de se voir priver de dîner comme si j'étais un enfant. Je ne pouvais pas m'en empêcher. »

Christopher pose les ciseaux sur le canapé à côté de lui et glisse ses doigts dans les cheveux d'Alice pour les démêler. Le résultat est loin d'être parfait mais peut-être qu'il voit les défauts seulement parce qu'il les sait présent ?

« Je pense que c'est pas mal comme ça, dit-il doucement, assez mécontent de ne pas pouvoir dire c'est parfait. Il faudrait que je vérifie si c'est bien devant, aussi. Ça vous dérangerez de vous tourner vers moi ? »

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« Sa vie professionnelle est une fête qui s'arrête jamais » - LLOYD RIVER

1 juil. 2026, 10:05
Lonely Day  C.H 
C’est avec la confiance que l’on vous poignardera toujours.
Tante Élise aimait rappeler à Alice cette phrase cruelle ô combien trop vraie qui n’avait de cesse de corrompre le peu de relation qu’elle avait pu nouer jusqu’à présent. Faire confiance en les autres auraient dû être la chose la plus naturelle qui soit. Mais Alice, par des dizaine de fois, avait compris que personne ne méritait sa confiance absolue.
Père ne l’avait pas protégé des griffes de sa mère.
Son petit ami avait embrassé une autre devant tout Poudlard.
Tante Élise l’avait vendue en mariage.
Edward Penwyn l’avait abandonné.
Thomas lui avait menti des centaines de fois.
Personne ne méritait sa confiance, aussi avait-elle finit de la placer en elle, et en elle seule. Mais Alice elle même ne la méritait pas.

Je vous fais confiance, avait-elle dit à Christopher. Ces mots n’avaient plus aucun poids. Ils n’étaient que des mots qui ne pouvait plus croire en les autres, pas plus qu’en elle. Elle savait cependant que Christopher ferait de son mieux pour arranger ses vilains cheveux. Parce qu’il l’avait prise dans ses bras lorsqu’elle s’était effondrée. Parce qu’il avait accepté de sacrifier une partie de sa vie pour la protéger d’un hypothétique époux bien moins délicat alors qu’il aurait pu fuir. Parce qu’il avait le sourire qui vous conforte dans la sainte idée que le monde peut passer du noir absolu au gris anthracite.

Bientôt, le chant de Christopher reprit. C’était lui qu’elle écoutait. Pas le vinyle hurlant au loin. Lui. Lui dont la voix portait des efforts de concentration. Lui qui n’aurait pas dû lui ouvrir sa porte mais qui l’avait fait pourtant. Lui qui portait sur ses épaules le fardeau de chair qu’Alice constituait.
Le mouton noir avait laissé la louve pénétrer dans son refuge. Une louve blessée, haletante, dont la blanche fourrure fut arrachée par un bélier devant tout son troupeau. Et voilà le mouton noir léchant les plaies de la prédatrice malmenée, bêlant des mots de fauve qui n’auraient jamais dû ni se trouver dans sa bouche, ni caresser ses oreilles avachies.
Les lames de ciseaux se refermaient sur ses mèches blanches, encrassées par des semaines d’errance dont Alice ne se souvenaient pas tout à fait. Ou bien repoussait-elle la réalité. Le déni avait toujours été si confortable.

Commandée par Christopher, Alice baissa la tête et laissa les ciseaux couper encore. Elle n’osait pas baisser les yeux sur les cheveux agglutinés autour d’eux, aussi referma t-elle les yeux pour ne pas se surprendre à les chercher pourtant. Ses belles boucles blanches qui avaient toujours fait sa fierté. Son héritage. Plus jamais elle ne pourrait les tresser. Plus jamais elle ne tempêterait devant son miroir devant sa toison blanche mousseuse les jours humides. Plus jamais elle ne râlerait de bon matin en coinçant douloureusement ses cheveux sous son coude lors du réveil. Plus jamais elle ne se dirait que ce corps malingre importait peu puisque la cascade laiteuse qui ornait son crâne happerait toute l’attention. Plus jamais elle ne pourrait cacher sa cicatrice découverte derrière son rideau pâle.


Christopher ne chantait plus. Il s’était mis à parler pour livrer à Alice sa relation avec cette chanson. Un exutoire autant qu’un refuge. Le souvenir d’une vie où la liberté n’était pas encore acquise mais ardemment désirée.
A dix-huit ans, Christopher souffrait encore de sa famille. Alice l’aurait imaginé quitté le giron familial bien plus tôt. Pourquoi n’avait-il pas prit un appartement, comme elle ? Pourquoi n’avait-il pas choisi un ami avec qui partager sa vie ? Pourquoi n’avait-il pas logé à l’ISDM ?
Cette information serpenta jusqu’à Alice. L’Institut Supérieur de Droit Magique. Un choix qui ne devait pas être celui de Christopher. Sans doute une volonté de Lillian Hangoover. Alice ne comprenait pas. Pourquoi avait-il accepté, lui qui portait la toison noir du mouton mal aimé ? Il aurait pu quitter sa famille avant qu’elle ne choisisse pour lui. Comme Alice. Cette pensée tournait inlassablement dans son esprit. Pourquoi avait-il attendu si longtemps pour s’éloigner d’eux ?

Alice papillonna des yeux, ramener à nouveau par de nouveaux mots. Elle devait se tourner. Elle obéit alors. Maladroite. Douloureuse. Alourdie. Elle pivota sur ses fesses, gardant ses jambes contre elle. Le cuir couinait. Son regard restait bas, plantés sur ses genoux abîmés, blanchi par le gras du baume. Elle serrait les dents. Fichue. Complètement fichue. Alice voulait l’enlever. Ne plus voir ce rappel constant.

Elle inspira, doucement. Elle n’aimait pas être devant lui, dévorée par un regard qui cherchait des imperfections qu’il trouverait sans doute aucun. Unikorn hurlait toujours au loin. Alice cherchait à s’y accrocher, mais l’écrasante angoisse d’être laide face à un homme qui l’avait vu s’effondrer prenait toute la place.
Alice s’accrocha alors à la question qui demeurait en suspens.

« Pourquoi avoir attendu si longtemps pour vous éloigner de votre famille ? »

Le regard demeurait baissé, la tête bien droite. Le coeur ? Rudoyé par la fragilité pulsant dans son corps, son âme, son être.

Avatar dessiné par ma merveilleuse Élicia Caldin
Spécialiste en Lutin de cuir | Diplômée de Beauxbâtons | 1ère année GEAD | Caméléon de 2050 & Romantique de 2050

2 juil. 2026, 12:52
Lonely Day  C.H 
Christopher récupère les ciseaux pendant qu'Alice se tourne. La musique n'est pas assez forte pour étouffer le bruit du cuir qui grince. Comme il s'y attendait, malgré l'espoir que ça se passe autrement, lorsqu'elle se retrouve face à lui, la jeune femme garde les yeux baissés sur ses genoux, comme si elle ne pouvait pas affronter son regard. Pendant un instant, un bête instant qu'il regrette aussitôt, Christopher se voit lui attraper le menton pour la forcer à affronter son regard. Il lui aurait souri et peut-être aurait-il sorti une idiotie insolente dont il a le secret. Il aimerait la voir dresser le menton et garder le regard droit, comme avant. Il aimerait qu'elle morde, qu'elle lui reproche d'être trop lent, trop dissipé, de trop parler. Il s'en veut de vouloir ces choses. Elle a le droit d'avoir les yeux baissés, de ne pas vouloir affronter son regard, d'avoir la honte ancrée au corps, de se laisser faire sans agir constamment avec la noblesse avec laquelle on l'a éduqué. Quelque part, la femme qui est devant lui, avec ses yeux baissés et qui serre ses jambes contre elle, est la Alice la plus sincère qu'il a rencontré depuis leur première fois à Tinworth. Celle qui se cache derrière ses si constantes armures.

La question le prend au dépourvu. Comme pour le reste, il était persuadé qu'elle l'écouterait, ou pas, sans commenter. Il pensait déjà enchaîner sur une anecdote qu'il a vécu durant un concert de Unikorn car il a besoin de parler. Lorsque la prochaine chanson aurait démarré, il se serait tu pour la chanter dès les premières paroles car il l'adore aussi, celle-là. Mais Alice a écouté et elle lui pose même une question.

Pendant un instant, Christopher la regarde sans bouger, bercé par les dernières notes de la musique. Pourquoi avoir attendu si longtemps ? Est-ce long, un an après avoir quitté Poudlard ? Un malaise s'insinue doucement en lui. Il aurait dû être capable de partir plus tôt de chez ses parents, n'est-ce pas ? Il aurait pu, même si le petit salaire de son job étudiant au Pitiponk ne lui aurait pas permis de vivre dans un endroit luxueux. À l'époque, s'était-il seulement posé la question du déménagement ?

Christopher quitte le visage d'Alice du regard et passe ses doigts dans les mèches qui retombent sur le côté de son visage, toujours en prenant soin de ne pas effleurer sa peau.

« Je ne sais pas, avoue-t-il en lisant les mèches blanches pour les égaliser. Pendant l'été entre ma première et ma deuxième année, j'ai emménagé avec un ami de l'ISDM. Mais avant... »

Il prend le temps de couper quelques millimètres sur le côté gauche, les lames des ciseaux effleurant à peine le menton d'Alice.

« Comme vous vous en doutez, ma famille avait un domaine immense. On habitait à Manchester. Je détestais aller là-bas, rien n'a jamais été à mon image, dans cette maison. Les posters que je mettais aux murs de ma chambre ne restaient jamais très longtemps, confie-t-il avec un drôle de petit rire, comme si c'était une anecdote qui prêtait à l'amusement. Mais c'était le seul chez moi que j'avais. Et... »

Une petite grimace passe sur son visage. Finalement, Christopher pousse un léger soupir, repose son bras armé de la paire de ciseaux sur sa cuisse et s'assied sur ses pieds en observant Alice.

« Et les repas étaient gratuits même si insupportables, j'avais tout ce dont j'avais besoin, je mettais tout ce que je gagnais au Pitiponk de côté... Enfin, quand je dilapidais pas mon salaire en tatouages, s'amuse-t-il en baissant les yeux sur son avant-bras où trônent fièrement ses premiers œuvres. C'était grand, tellement grand, et je dormais dans des draps en soie. »

Le malaise ressenti plus tôt s'évapore à cette phrase, alors qu'un sourire fade apparaît sur les lèvres de Christopher. Il n'a jamais eu honte de qui il était mais il pose désormais sur ses comportements de jeune homme un regard plus sévère, maintenant qu'il a le recul nécessaire pour reconnaître qu'il a tout simplement été incapable à cette époque de se détacher de sa famille parce qu'il était habitué à son petit confort et au luxe dans lequel il vivait.

Christopher se secoue la tête et se redresse pour continuer ses affaires. Le gramophone s'interrompt quelques secondes le temps de lancer la deuxième musique du vinyle. Le regard de nouveau concentré sur les mèches d'Alice, Christopher reprend la parole sans y penser.

« Aussi, avec le recul, je me rends compte que j'espérais que ce soit différent, à la maison, maintenant que j'étais adulte, ou que je pensais l'être. Je me suis toujours opposé à mes parents mais là j'étais... Par Morgane, rit Christopher en passant doucement une mèche derrière l'oreille d'Alice pour vérifier que la longueur lui permettrait toujours d'attacher ses cheveux, je pensais vraiment que j'étais indépendant. J'allais à la fac, j'avais un petit boulot... »

Même plusieurs mais il ne parlera jamais à Alice de ses petits trafics, même ceux inconscients de sa jeunesse.

« Je me sentais comme un adulte et je me disais : mes parents me verront aussi comme un adulte. Terminées les remarques insultantes, terminé le contrôle excessif sur ma vie, terminé la pression énorme contre laquelle je me suis toujours battu. J'espérais avoir avec eux la relation que Donovan avait. »

Il espérait les conversations complices qu'il a avec leur père. Il espérait pouvoir arracher à sa mère, comme Donnie le fait si souvent, des sourires amusés. Il espérait réussir à passer du temps avec eux et les apprécier. Il espérait que ses parents le voient tel qu'il est et qu'ils l'apprécient, qu'ils soient fiers, qu'ils soient des parents à l'image de ceux qu'il a pu observer dans d'autres familles. Le plus dur pour Christopher c'est de réaliser que dans un sens parfois il espère toujours ça de son père et de sa mère. De manière diffuse, bien sûr, mais c'est encore là parfois. Bien plus rarement, heureusement.

« Mais s'il s'entend aussi bien avec c'est parce qu'il va toujours dans leur sens. »

Ignorant le malaise qu'il ressent, Christopher se penche pour observer la façon dont retombent les cheveux d'Alice autour de son visage. Il coupe encore quelques millimètres par-ci et par-là, satisfait du résultat qui se dessine sous ses yeux. La coupe n'a plus grand chose à voir avec ce qu'elle était dix minutes plus tôt, même si le résultat n'est pas parfait. On n'a plus l'impression qu'elle s'est elle-même grossièrement coupée une bonne partie de ses boucles. Peut-être que maintenant, Alice sera plus à l'aise à l'idée de se rendre chez un coiffeur professionnel pour arranger le reste ? Quoi qu'il en soit, elle ne devrait plus rougir de sortir avec cette coupe car avec tout l'objectivité dont il est capable, Christopher trouve que cette coiffure est très jolie comme elle est. Elle dégage les traits de la jeune femme qui portent en eux une beauté naturelle indéniable, comme chez un bon nombre des membres de la famille Sangblanc qu'il a rencontrés. Les angles de sa mâchoires sont mis en avant, tout comme l'arête agréable à regarder de son nez. Ses yeux clairs ressortiront plus facilement et elle pourra s'amuser à se coiffer comme elle désire, les cheveux en arrière ou même avec quelques mèches gracieusement attachées sur le côté de sa tête, ce qui lui irait fort bien, décide Christopher l'observant avec soin.

« Donc, avec le recul, poursuit-il sans cesser son analyse visuelle, je dirais que c'est pour ça que j'ai attendu si longtemps : par confort et par espoir que les choses soient différentes avec eux. J'ai rapidement compris que mon confort mental était prioritaire sur mon confort physique. Et que les choses ne seront jamais différentes, avec eux. »

Enfin, Christopher se redresse et lève les yeux dans l'espoir de croiser ceux d'Alice. Ses mains reposent sur ses cuisses. Il ne pourra pas aller plus loin sur la coupe sans avoir son avis.

Lutin en cuir le plus stylé du Pitiponk
« Sa vie professionnelle est une fête qui s'arrête jamais » - LLOYD RIVER