4 mars 2025, 15:45
Mascarade PV
« Tiens, m'amusé-je en étirant un sourire qui ne sera vu que s'il était recherché au moment précis où il est apparu, on s'accorde la traduction, maintenant. Et bien... »

Je ne fais pas seulement mine de réfléchir, je fouille sincèrement ma mémoire dans l'espoir de trouver une nouvelle phrase en langue étrangère que je pourrais partager en réponse, car cela me parait beaucoup plus intéressant que de me contenter d'une simple simple phrase en anglais ou, pire, de ce que je viens de prononcer. Je pourrais choisir une nouvelle phrase française offerte par Gabryel, mais il me semble que j'ai déjà abusé des présents qu'il me fait lorsqu'il choisi de s'exprimer dans cette langue pour ne pas être compris de moi. Je pourrais également me tourner vers les vieilles phrases entendues à Uagadou, les paroles marmonnées par ma correspondante lors de mon séjour là-bas, mais je ne suis pas certaine de pouvoir m'en souvenir exactement : l'éthiopien n'est pas une langue qui m'est suffisamment familière.

C'est donc avec un naturel qui me vient de mes origines que je me tourne vers le Bulgare. Aujourd'hui, il est rare que papa parle la langue qui lui vient de sa mère, ou rare que je l'entende le faire, mais quand j'étais petite il la parlait régulièrement, parfois sans y penser. Je ne sais plus d'où il sortait la phrase que je vais prononcer ; peut-être d'un poème ou d'une chanson bulgare, d'un apprentissage qu'on lui a inculqué quand il était petit garçon et qu'il nous ressortait pour nous mettre du plomb dans la tête. Qu'importe, au fond ?

« Svetŭt e tvoyat, articulé-je laborieusement, mais de façon moins hasardeuse que le français car ce sont des mots ancrés profondément dans ma mémoire et dans ma vie. Le monde est à toi. »

Et je me lance dans un nouveau pas, calquée sur le rythme mon cavalier qui me cite des phrases en allemand comme si cela lui venait naturellement. Je ne me questionne pas sur la phrase qu'il m'a dite et qu'il a traduite ; elle n'est pour moi que le reflet d'un ver appris par cœur et qu'il ressort pour alimenter la conversation. Je ne me figure pas qu'il tente de me faire passer le moindre message. Un pas de plus, maladroit celui-ci ; j'entends de nouveau la musique, je sens sa main dans mon dos, je vois son visage si près du mien. Surtout, j'attends sa réponse, qui m'éloignera de toutes ces sensations physiques.

Le site n'a pas voulu de mes caractère cyrilliques, alors j'ai utilisé l'alphabet latin, ce qui est bien moins joli, mais cela signifie la même chose, si tout va bien.

4 mars 2025, 16:47
Mascarade PV
En mettant l’accent sur la transcription anglaise bien plus que le fond, Hjúki a l’assurance qu’elle ne connaît point ces mots. Ni de Goethe, ni de la bible. En tant que sorcier, il n’a pas non plus lu ce dernier texte, seul ces prémices sur lesquelles s’échauffe l’alchimiste lui sont connues. Est-il possible de croire en des concepts comme dieu ou le malin tout en étant un être magique ? se cacher derrière des valeurs de bien et de mal incarnées par des bonhommes abstraits lui paraît bien hypocrite. La seule fiction moldue qu’il ait lue traitant de leur religion retraçait le chemin de parents pour assassiner dieu et garantir à leur fille un avenir libre dans un monde où l’expérimentation serait permise et non proscrite au nom de la vertu. Si telle entité existait, c’était sans doute le combat le plus noble dans lequel s’engager. S’il avait le moindre doute, que la louve ignore la révolte qu’implique la revendication de passer l’Acte ou même la Force – *Im Anfang war die Kraft* – avant la parole résonne comme la confirmation qu’elle ne peut percer le secret qu’il a insufflé dans le premier vers qu’elle a invoquée. Peut-être ne veut-elle entendre que des syllabes, des sons sur la tablature de la parole. La mélodie d’un nouvel horizon qu’elle introduit le fait frémir une seconde. Il est incapable d’en déterminer l’origine, mais sa teneur lui rappelle quelque chose qu’Opa pourrait lui dire. Quelque chose que l’on dirait à un, une enfant, que l’on aurait dit à elle. Si les mots ne deviennent que des notes, il peut faire de cet échange un exutoire, qui n’exige ni interprétation ni rebondissement. Revenant à l’anglais, il se débarrasse alors du vers de Lord Byron qui lui a fait l’effet le plus horrible, quelle que soit sa proximité avec Manfred, celui en lequel le déni l’a toujours empêché de se reconnaître, désormais persuadé qu’elle ne cherchera pas à l’analyser.

« My embrace was fatal »

Reducio
Manfred, Lord Byron – où il est question d’amour destructeur

4 mars 2025, 18:05
Mascarade PV
Ma surprise est si grande de l'entendre parler une langue que je comprends que je me fige le temps d'une seconde, le regard braqué sur lui comme si je venais de le surprendre à faire quelque chose de particulièrement choquant. Parce que ces mots, je les comprends parfaitement alors que j'étais persuadée qu'il allait poursuivre sur l'allemand ou une autre langue quelconque qui aurait ravie mes oreilles mais laissé de marbre ma compréhension. Aussi, ma première réaction est de croire ce qu'il me dit et mon cœur en sursaute si fort qu'une chaleur soudaine inonde mon corps. L'instant d'après, mais sans doute pas aussi rapidement que je l'aurais souhaité, je comprends que le jeu continue et qu'il n'y a rien à véritablement comprendre dans cette phrase. Comme auparavant, il s'agit d'une citation, d'une répétition. Sous le coup de la surprise, j'affiche un rictus étonné.

« Risqué, » commenté-je simplement avant de ramener mon pied vers l'arrière, avouant ainsi mon échec, dans ma situation physique, de laisser croire que je suis capable d'imaginer, de me souvenir, de tenir en équilibre et de valser de façon correcte, tout cela en même temps.

De fait, ma danse est bien moins correcte que celle que j'ai partagée plus tôt. Qu'importe, tant que je ne lui écrase pas le pied.

Mon regard se baladant brièvement sur les silhouettes masquées qui nous entourent, je comprends que les règles du jeu ont légèrement changé et que je peux décider, ou non, d'y répondre. Je ne sais pas si j'en ressens de l'exaltation ou de la crainte.

Pour la première fois depuis que cette danse a commencé, je me laisse porter sans réfléchir, acceptant qu'il mène la valse — celle-ci et aucune autre. Cela libère mes pensées et, inévitablement, ma prochaine parole me vient sans que j'ai à fouiller dans les tréfonds de mon esprit, chose qui m'aurait été fatale, comme cette étreinte dont il parle dont je ne connais la provenance. Son choix a naturellement dicté le mien et je sais exactement ce que je veux dire et ce que je vais dire, me calquant sur le principe même du jeu : répéter sans dire. Il ne se doutera certainement pas que je répète, certes, tout en disant bien plus qu'il ne le croit.

« De quelle noirceur crois-tu que tu es faite, au juste ? » récité-je d'une voix profonde, bien moins hésitante que plus tôt, comme si je citais une quelconque grande oeuvre qui m'aurait marquée et non pas des paroles que je ressasse depuis des années.

Marquée, certes. Elle l'a fait.

4 mars 2025, 18:47
Mascarade PV
Est-ce qu’elle va entendre un sombre avertissement, ou un simple vers ? Peut-il s’adonner à une confession aussi intime en comptant sur sa cavalière pour n’en garder que le phrasé, pas la substance ? Durant un instant, Hjúki n’en est guère certain. Elle ne doit pas se mettre à le prendre au sérieux, tout à coup. Ses paroles sont comme un délestage, il ne compte les commenter, affronter leur charge et ce qu’elles signifient. C’est audacieux, elle le remarque, mais le jeune mage lui est reconnaissant de maintenir ce parti pris, de faire comme s’ils ne faisaient que se couler des mélodies. À moins qu’elle ne le pense réellement. Peu importe comment elle reçoit ses mots au fond d’elle-même, tant qu’ils continuent de jouer sur le même plan. Les pas de valse qu’il enchaîne incarnent son ancre, la stabilité à laquelle s’accrocher quand ses pensées dérivent. Son front se plisse quand elle dévoile la question qui ne lui est pas destinée. Noirceur. L’encre. L’éclat dans le sombre. Est-il prêt, est-il mûr ? Se libérer d’un vers porteur d’un redoutable écho représentait déjà beaucoup, mais il s’apprête à abuser du nouveau procédé. Il devrait s’arrêter, comprendre qu’il est des confins devant lesquels il vaut mieux se retenir. Que cette Valse des paroles ne peut pas tout contenir, qu’il risque de la faire déborder. Hjúki s’engage dans un chemin terrible, celui qui consiste à prononcer un vers de sa propre composition, verrouillé au fin fond de son cœur depuis une éternité.

« Rends-moi ma Lueur dissoute. » Avant la fin du dernier mot, sa voix s’est brisée.

4 mars 2025, 20:55
Mascarade PV
C'est presque naturel d'avoir en retour, en réponse, une parole qui me parait aussi réelle que la mienne. Réelle, dans le sens où elle semble avoir existé dans une bouche, dans un regard, pas seulement sur la page d'un livre ou au bout d'une plume. Pourquoi cette impression ? Sans doute parce que sa phrase s'adresse à quelqu'un, tout comme la mienne l'a fait. Je n'en comprends pas le sens, je ne sais pas ce qu'est une lueur dissoute, je n'imagine même pas qui que ce soit dire une telle chose. Mais j'entends. Malgré le bruit autour de nous qui n'existe de toute manière plus beaucoup, malgré les notes de musique qui nous servent de couverture. J'entends que sa voix trébuche.

La fatigue pourrait en être la cause ou une gorge sèche ou n'importe quoi d'autre, mais pour moi ça ne peut qu'être la preuve d'une émotion qui lui fait mal, à l'intérieur. Alors j'ai mal aussi, à l'intérieur. Cela n'a rien d'empathique, je ne compatis pas à une imaginaire tristesse que je ne comprends de toute façon pas. Mais je suis un miroir, ce soir, l'esprit entravé par l'alcool et la tristesse, les pensées diffuses. Je suis un miroir, je m'imagine souffrir aussi, alors je souffre, et inévitablement, une parole me vient.

Je le contemple un long moment, perturbée par la simple idée que la souffrance puisse exister ici, dans la conversation toute étrange que nous avons. Cela me laisse croire qu'il y a une part de vérité derrière tout ça. Et si je suis capable d'être dans le déni pour ce qui est de ma propre vérité, c'est plus dur d'ignorer la sienne, surtout s'il se met à la déverser. Je penche légèrement la tête sur le côté sans savoir si je veux fuir ou poursuivre.

« Quand la lune ne noie pas les étoiles..., commencé-je d'une voix lente alors qu'un gouffre s'ouvre en moi, mécontente de prononcer ces mots secrets mais incapable de m'en empêcher pour autant, l'ombre contemple l'immensité. »

J'observe l'homme qui me fait face avec une trop grande intensité pour pouvoir réellement souffrir de ces mots que je suis en train de prononcer et qui m'ont torturée pendant une année entière, qui ont teinté ma septième année d'ombres que je n'arrive plus à déloger de mon âme. J'observe, mais je ne vois rien. Que peut-on lire sur les ailes d'un papillon ?

5 mars 2025, 08:22
Mascarade PV
Une vague monte, et Hjúki n’a que peu de latitude pour y résister. Il pourrait prendre conscience de la brèche par laquelle sa douleur pourrait s’échapper, refermer ses bras sur sa poitrine pour contenir ce débordement, tout lâcher. Sa gorge s’est serrée, il est sur le fil. Il ne peut pas s’empêcher d’accueillir trop ouvertement les paroles de la louve. De ressentir instinctivement le manque d’une lune. De son enfance à Poudlard, il n’a pas manqué une visite de Máni ou une éclipse. Ils s’étaient raconté avec Opa qu’attendre une conjonction céleste, penser à l’un l’autre en ce moment synchrone, ce serait un peu comme être côte à côte, bien qu’immensément éloignés. Pourquoi n’a-t-il pas conservé cette habitude ? Il n’y réfléchit pas, il doit lutter, repousser l’écume de la vague qui menace. Inconsciemment, cela fait des années qu’il a appris à se blinder. Il connaît son échappatoire, il a besoin de Stravinsky, le gardien de son cœur-mécanique. Ironiquement, l’orchestre sympho-magique a justement fait résonner l’un de ses ballets, en début de soirée, il n’est guère difficile de se draper de son égide. En cherchant à l’oublier, il s’était obsédé de musique russe. Il a besoin de la protection de celui par lequel Petrouchka n’est plus qu’une poupée automate. Il a besoin du compositeur qui, provocant, nie éhontément le libre pouvoir qu’exercent ses notes sur qui s’en saisirait.

« La musique doit être transmise, non pas interprétée »

Reducio
Réflexion transmise par Igor Stravinsky dans Chroniques de ma vie, Hjúki a en tête son développement :
L’interprétation relevant plutôt la personnalité de l’interprète que celle de l’auteur, qui, dès lors, peut nous garantir que l’exécutant reflètera sans l’altérer l’image du créateur ?
La valeur de l’exécutant se mesure précisément à sa faculté de voir ce qui, en fait, se trouve dans la partition et non pas, certes, à son obstination d’y chercher ce qu’il voudrait qui y fût.

5 mars 2025, 10:30
Mascarade PV
C'est dans le silence que la douleur vient. Pourtant, la fourchette de temps est courte, quelques secondes tout au plus durant lesquelles l'homme-papillon ne dit rien. J'imagine sa douleur grandir en lui. À moins que mon imagination ne soit que le reflet de ce que je ressens moi-même ? Prononcer cette phrase à voix haute m'a ramenée des mois en arrière, des années, dans cette douleur que je me suis trimbalée après son départ qui n'a rien à voir avec celle que je ressens aujourd'hui, maintenant que je me suis habituée à son absence — même si l'habitude ne signifie pas la fin de la tristesse. Ma voix ne s'est pas brisée comme la sienne, mais je sens le vide qui s'ouvre sous mes pieds et qui menace de m'avaler. Il est familier.

J'accueille ses paroles avec une impatience trop grande ; je me jette sur elles pour oublier le reste et je me persuade que je m'intéresse à son état à lui, le sien, les conséquences de cette voix brisée. Dans ses paroles, rien ne m'indique qu'il continue de souffrir et je commence à douter de ce que j'ai entendu. Car ces mots-là, contrairement à tous ceux offerts jusqu'ici, me semblent si simples que j'ai l'impression que c'est une affirmation, une parole qui attend une vraie réponse. Mais non, ce n'est pas le cas. Malgré tout, j'ai l'impression qu'il a réussi à rattraper sa brisure, si je considère qu'elle a existé. Est-ce donc si simple ?

Ses mots à elle s'alignent dans ma mémoire ; je les ai trop lus pour ne pas m'en souvenir exactement, même si cela fait longtemps que je n'ai pas voulu les voir de mes propres yeux. Je me rappelle de tout.

« J'espère que nous nous..., » commencé-je d'une voix académique avant de m'interrompre subitement, presque violemment, dans une inspiration soudaine.

Comme si je me souvenais d'une chose, mais que j'étais incapable de mettre le doigt dessus. J'ai un moment de flottement et d'effroi, car cela me rappelle la période où je tronquais ma mémoire à l'aide d'un sortilège. Puis je me reprends : ce n'est rien. Je m'en convaincs sans réellement le savoir, malgré mon corps qui se raidit, mais j'ai toujours été très bonne pour me faire croire des choses.

Je ne peux pas effacer cette hésitation que j'ai eue, mais je peux au moins terminer ma phrase. Ce que je fais dans un souffle, rapidement.

« ...reverrons, un jour. »

5 mars 2025, 11:46
Mascarade PV
Sa prise sur Stravinsky est ténue. Celui qui lui dit que sa musique ne contient par les émotions qu’il veut y ressentir n’est pas le plus sûr des compagnons. Hjúki peut s’y accrocher, pour croire un instant à la désincarnation, mais c’est avant tout par la contradiction qu’il s’était attaché à ses notes, précisément car il n’écoute sans rêverie que ces mots l’ont marqué. Le musicien joue de la marionnette avec un engagement et un dérangement qui dépassent ce que Delibes ou Offenbach peuvent lui faire ressentir. La citation sur laquelle la louve enchaîne vient en deux temps. Elle évoque assurément une rupture, et cette rupture vient précisément se répercuter dans la coupe. Il est clair que ce nous ne les désigne pas eux, ce duo valsant. Les rencontres se provoquent-elles ? L’espoir suffit-il ? Il sait qu’il ne reverra pas l’enchanteresse russe. Phœbe en a conscience également, ce qui ne l’a pas empêchée, au nom d’un valse sans suite partagée avec la même, de l’avoir traîné ici. Elle est la seule à comprendre ce que c’était que d’avoir son empreinte dans le cœur. Aussi forte ait été son indignation quand elle lui avait demandé l’impossible, il n’avait pas la cruauté pour l’empêcher de chercher la réparation, à dissiper un bal par un autre. Par quoi pouvait-il remplacer ce tourment ? La douleur ne s’étouffe parfaitement, mais il s’interdit de donner en spectacle ses larmes. Cela lui coûterait trop cher, de s’effondrer. Sa respiration est irrégulière. S’il était encore maître de soi, il aurait pu rebondir par une citation rappelant que l’attente de Pénélope n’avait été vaine. C’est bien l’univers de l’Odyssée qui s’impose, et le force à affronter l’homonyme. Le jeune mage n’est pas Ulysse, personne ne lui a donné d’antidote. En saccades, il délivre le vers.

« D’un trait j’avalai son offrande qui m’ensorcela »

Reducio
Odyssée, chant X, vers 318 (Ulysse esquive l’empoisonnement par Circé)

5 mars 2025, 12:32
Mascarade PV
À peine ai-je terminé de citer celle qui fut la directrice de Poudlard que je regrette déjà d'avoir osé dire ces mots à voix haute. Je le comprends au poids qui s'installe sur mon cœur et qui, emporté par la folie de mes pensées abîmées par l'alcool, occupe une place sans précédent à l'intérieur de moi. Quelques pas maladroits suivent cette réalisation soudaine, mais je ne m'en préoccupe pas car je ne crois pas que mon cavalier y accorde la moindre importance. Par contre, cette maladresse m'aide à me concentrer sur sa peau qui colle à la mienne au niveau de nos mains et sur la proximité que la danse nous force à avoir. Cela me permet d'atterrir, au moins un peu — et, évidemment, cela rend plus évident le mal être dans lequel je flotte.

Quand il parle à son tour, j'entends sa voix essoufflée et la vérité s'impose à moi : nous nous sommes lancés dans un jeu dangereux que nous n'assumons pas. Moi, en tout cas. Lui, je n'en sais trop rien. Peut-être est-ce seulement le mouvement de son corps qui l'essouffle, même si je n'y crois guère. N'empêche que je sens la nouvelle tension qui s'est installée alors qu'un instant plus tôt, lorsque nous nous contentions de citations en langues étrangères, tout semblait plus léger.

Je hoche la tête sans savoir pourquoi exactement je le fais. Je me sens profondément triste, comme si quelque chose avait crocheté ma conscience et la forçait à se vautrer dans un bourbier.

« Cessons, » soufflé-je alors d'une voix rauque en détournant les yeux vers la foule.

J'essaie de trouver parmi les silhouettes floues celle, grande et imposante, de Johnson, et celle, blonde et flamboyante d'Ashley. Je ne vois rien et m'étonne de réaliser au soulagement que je ressens que je ne voulais pas réellement les trouver. Mes pas perdent en vigueur, je perds le rythme.

« J'vous avais dit qu'c'était risqué, » répliqué-je alors d'une voix cassante, mais surtout trop rauque.

Quelque part tout au fond de moi, je m'effraie de ma sincérité et me demande si, s'il me posait une question directe, j'aurais la présence d'esprit de ne pas y répondre. Puis l'inquiétude passe, s'enfuit dans mes pensées diluées. J'aurais peut-être même besoin de boire davantage pour aggraver le phénomène, histoire de ne plus avoir la moindre prise sur mes pensées, et donc sur la conséquences de mes paroles, et donc sur la nature des émotions qui m'ont poussé à parler, et donc sur la profondeur du manque qui me tenaille l'âme.
Dernière modification par Aelle Bristyle le 5 mars 2025, 17:51, modifié 1 fois.

5 mars 2025, 13:02
Mascarade PV
Il a ôté la négation d’Homère. Ulysse était immunisé, et Hjúki aurait pu se servir de ce vers comme d’un truchement, une couverture pour se prétendre insensible au charme. Mais bêtement, il s’est trahi, il a confessé sa faiblesse. Cette coupe avait eu raison de lui et il n’arrive même pas à s’accrocher à un mensonge qui aurait apporté un réconfort, aussi factice soit-il. Comment donc avait-il donc pu laisser se rouvrir une boîte de Pandore qu’il croyait si magnifiquement scellée de berceuses destinées à l’endormir dès qu’il tentait de s’en approcher ? D’un mot elle le libère, et il sent vaguement qu’elle ne respecte plus le cadre de la danse. Alors c’est à son tour de se libérer. Il n’ouvre pas le champ à toutes les réactions physiques réprimées, juste assez pour ne pas exploser. Il recule d’un pas, ses deux mains lâchent complètement la louve pour se rejoindre sur sa propre poitrine. Cela ne sert sûrement à rien mais il presse de toutes ses forces, comme pour endormir la furie qui s’est réveillée, il appuie dans l’intention ne se sentir que cette pression, qu’elle dépasse la force de la douleur provoquée par la béance qu’il s’évitait si soigneusement à effleurer. Son souffle est toujours un chaos, mais il lutte toujours contre les larmes, la traîtrise de l’eau. Il n’est pas un enfant. Il n’est pas vulnérable. Il n’a rien à faire dans cet état.

« Désolé… » Désolé de quoi ? Il n’a pas su maintenir la justesse, il a perdu pied, et il ne sait même plus comment il a fait, un jour, pour s’en remettre.