15 nov. 2016, 19:18
 10/2041  La très noble lignée des Bowers
C’était un soir comme beaucoup d’autres dans la capitale française. Le ciel était d’un bleu profond, comme de l’encre qu’on aurait laissée sécher au fond d’une bouteille ; les étoiles se distinguaient à peine, leur scintillement blanc voilé par un rideau de pollution indétectable. Par delà l’océan de toits obscurs, la tour Eiffel se laissait admirer dans sa plus belle robe de lumière, entrelacs de jaune, de blanc et d’orangé, comme un gigantesque phare qui aiguillait les millions d’âmes errants aux quatre coins de la ville. Quelques unes avaient le privilège d’admirer ce panorama saisissant depuis leur balcon, leur fenêtre, ou leur propre toit, conscientes de jouir d’un spectacle hors du commun. Une seule âme l’observait sans éprouver ni frisson ni le moindre sentiment d’exclusivité. Elle appartenait à un homme de trente huit ans, grand, brun, osseux, aux yeux de couleur ambre, dont la physionomie évoquait une sérénité et une force de conviction à toute épreuve.

« Que comptes-tu faire ? demanda une femme au visage androgyne assise derrière lui dans l’un des trois fauteuils que comptaient le salon luxueux. »

« Je ne sais pas encore, Andromède, répondit l’homme, sans bouger. Quel est ton conseil ? »

L’autre, cachée derrière un exemplaire d’une gazette locale qu’elle lisait avec une avidité toute contenue dans ses beaux yeux bleus, débordait de calme. Rien ne semblait pouvoir la distraire. Pas même les deux coups qui retentirent soudain contre la porte d’entrée. Elle balaya simplement la mèche de cheveux blonds et rebelles qui lui tomba devant les yeux d’une main blanche ornée de bagues rutilantes.


« Commence par lui ouvrir la porte, dit-elle. »

L’homme sourit de cette façon si particulière qu’ont de sourire les hommes de pouvoir : avec une légèreté et décontraction désarmante pour qui n’est pas accoutumé à leurs pratiques. Andromède y était habituée depuis un si grand nombre d’années, en fait depuis sa deuxième année sur les bancs de Poudlard, que le regard complice qu’ils échangèrent suite à ça suffisait à en dire long sur l’état de leur amitié. Il y avait quelque chose d’indestructible entre ces deux-là, quelque chose que la nouvelle de ce soir ne pouvait que renforcer.


« Je parlerai, tu l’étudieras, dit l’homme d’un ton neutre bien qu’il commandait un ordre. »

L’autre acquiesça sans sourciller. La hiérarchie qui s’était établit entre eux était si vieille, si enracinée en eux, que la remettre en cause aurait constitué une souffrance indéfinissable, une déchirure inutile. Devant la porte, l’homme prit sa baguette magique dans sa main droite et déverrouilla l’entrée de la gauche. Derrière, une femme à la peau métissée, à qui il donna une vingtaine d’années au premier coup d’œil, le guettait sous une cape de voyage marron.


« Bonsoir professeur Bowers, dit-elle en l’inondant de regards lumineux. Mon n… »

« Votre nom est Erza Nyakane, l’interrompit l’homme avec le même sourire qu’il avait usé quelques secondes plus tôt auprès de son amie. Et cela fait un temps fou qu’on ne m’a plus appelé professeur. »

La jeune femme ne se laissa guère impressionnée. Elle était porteuse d’un message. Un message qu’un grand sorcier lui avait confié et pour qui le mystérieux Aidan Bowers n’avait que peu ou pas de secrets.

« Que me voulez-vous ? demanda Bowers dont une moitié du corps se cachait derrière la porte entrouverte. »

« Il m’a fallu beaucoup de temps pour retrouver votre trace. Le professeur Sidiki m’a conseillé de rappeler à votre bon souvenir qu’il avait bien connu vos parents avant que nous n’entamions notre discussion. Il m’a assuré que cela m’ouvrirait quelques portes. Celle-ci, peut-être ? »

Ces propos eurent un effet saisissant sur Bowers qui ouvrit grand la porte après avoir rangé sa baguette magique dans la poche arrière de son pantalon.

LES CONTES DE L'ŒIL
(En vadrouille jusqu'au 3 janvier inclus)
22 nov. 2016, 16:20
 10/2041  La très noble lignée des Bowers
Aidan fixait son invitée avec un sentiment mêlé d’admiration et de réserve. La remarquable histoire de cette femme avait fait les titres de nombreux journaux de part le monde, tout du moins de ceux qui étaient attachés à une dénonciation sincère de la réalité. Aidan s’était passionné pour ce récit ; très probablement parce qu’il présentait quelques similitudes avec ce que lui et les siens cherchaient à faire, mais surtout parce que le courage d’Erza Nyakane faisait écho à des valeurs primordiales comme l’attachement à son pays, la défense de la liberté ou encore le combat contre la corruption. Autant de valeurs que Aidan sentait vibrer en lui. Il ne pouvait cependant ignorer le malaise qu’il ressentait en se tenant face à une protégée d’Issa Sidiki. Cet homme connaissait les moindres détails de son histoire personnelle et Aidan éprouvait désormais une certaine appréhension à l’idée qu’il ait pu en révéler des pans entiers à ce qui restait, à ses yeux, une parfaite inconnue. Malgré le respect et l’attachement qu’il éprouvait à l’égard de cette véritable légende vivante, Aidan ne pourrait décemment pas lui pardonner un tel écart de conduite s’il venait à être confirmé.

« Vous n’êtes pas très bavard, déclara Erza en remuant sur place, comme si le fait de rester assise la dérangeait. »

« Il vous observe. C’est dans sa nature, fit remarquer Andromède en passant un œil par dessus son journal. »

Aidan apprécia la légèreté de ton que venait d’employer son amie. Elle contribua pour beaucoup à détendre une atmosphère surchargée de soupçons.

« Que savez-vous sur moi ? demanda-t-il, après mûre réflexion. »

Erza Nyakane s’immobilisa, l’oreille tendue. Elle donnait l’impression d’avoir été piquée à vif.

« J’ai bien peur de ne pas avoir vraiment eu le temps de réviser mes fiches ces derniers mois, dit-elle, le visage grave. Je ne sais rien de vous, si ce n’est que vous êtes le premier et le seul occidental à avoir jamais enseigné à Mahoutokoro. Une information qui, vous en conviendrez, relève du domaine public. »

Aidan acquiesça, le sourire aux lèvres. Il aimait l’instinct sauvage qui émanait de cette femme. Cette façon qu’elle avait de vous faire croire qu’elle pouvait exploser à n’importe quel instant si vous ne choisissiez pas mieux vos mots. Il lui semblait, pourtant, que l’empreinte de sa magie était du signe de la terre ; une magie plus pragmatique que volcanique.

« Ne croyez pas que je vous reçois en ennemi, dit-il en se servant un verre de whisky Pur Feu. Nos caractères diffèrent mais nous vivons tous deux une situation identique. Nos objectifs respectifs pourraient même servir un dessein commun, d’un certain point de vue. Je suis simplement curieux de savoir comment vous êtes parvenu à me cueillir dans ma tanière, sinon en ayant connaissance d’éléments que votre mentor vous aurait confiés. »

La magie ancestrale qui avait cours dans une bonne moitié du continent africain, et notamment en Afrique du Sud, était si mystérieuse et si primaire que Aidan n’était jamais vraiment parvenu à en comprendre les fondamentaux malgré toutes les connaissances qu’il avait acquises sur le sujet. S’il croyait fermement que son invitée y avait eu recours, il voulait avant tout s’assurer que le vieux Sidiki ne l’avait pas trahi.

« Le professeur Sidiki est votre ami, répondit sobrement Erza, les traits soudain attristés. Comme il est le mien. Jamais il ne nous mettrait en danger, même contraint à la torture. Retrouvez votre trace n’était pas chose aisée, mais j’y suis parvenue en remontant les couloirs laissés par votre esprit partout où il s’était appliqué à tisser des ponts. La legilimancie n’est pas aussi discrète que vous le pensez, professeur Bowers. Dans votre cas, elle est même un grand témoin lumineux pour qui sait voir. »

La brûlure du whisky Pur Feu qui lui descendait dans le gosier ne lui arracha pas une grimace, pas même la révélation à priori inquiétante d’Erza. Aidan en savait assez pour savoir que les « voyants, » au sens où l’entendait son invitée, étaient encore plus rares que ne l’étaient les métamorphomages. Aux dernières nouvelles, seules Erza et une australienne du nom de Johanna Eales étaient venues au monde avec ce don incroyable. Et ni l’une ni l’autre ne travaillait pour le ministère de la Magie britannique. Il n’y avait donc aucun motif d’inquiétude réelle.

« Très bien, commenta Aidan en croisant ses jambes. Qu’attendez-vous de moi ? »

Aidan le percevait très clairement, Andromède avait cessé de s’intéresser à son journal, quand bien même son visage continuait d’être cachée derrière des colonnes vertigineuses de mots. Erza aussi était plus alerte. Il la regarda détacher de son cou son étrange collier et en retirer un crâne miniature qu’elle lui présenta dans le creux de sa main.

« Haya, le gardien des esprits… le professeur Sidiki souhaitait qu’il vous revienne. »

LES CONTES DE L'ŒIL
(En vadrouille jusqu'au 3 janvier inclus)
4 déc. 2016, 09:40
 10/2041  La très noble lignée des Bowers
Bowers ne donnait pas l’impression de comprendre ce qu’il avait entre les mains. Il observait la tête miniature sous toutes les coutures, la faisait rouler dans le creux de sa main, le visage concentré. Erza en était un peu surprise. Le professeur Sidiki lui avait pourtant assuré que cet homme possédait une culture colossale.

« Professeur… ? risqua-t-elle. »

Bowers leva les yeux. Erza sentit toute la puissance de son regard la pénétrer. Elle eut soudain la sensation qu’elle ne pouvait rien lui cacher, que tout son être lui était accessible, comme si elle était un immense livre ouvert sur lequel il venait de se pencher. Elle n’essaya pas de résister, reconnaissant dans cette sensation la signature de la legilimancie.

« Ainsi, vous avez confié la première tête à Kristen Loewy et Isabel Almeida ? l’interrogea-t-il, l’air vaguement étonné. Charmant. Je ne connais pas la seconde mais j’ai en quelque sorte côtoyer la première quand j’étais moi-même élève à Poudlard. Le petit rat de bibliothèque a bien grandi… je me demande si elle a gardé son goût des interdits… »

Erza ouvrit la bouche mais aucun son n’en sortit. Elle n’était pas certaine de comprendre.

« Laissez, je divaguais, dit Bowers. »

La facilité avec laquelle cet homme saisissait ses pensées la mettait mal à l’aise. Elle ne se sentait plus maîtresse d’elle-même, presque comme un jouet à sa merci. Bowers semblait y prendre un malin plaisir, en attestait son sourire énigmatique à chaque fois qu’elle se mordait la lèvre en se rappelant qu’il entendait absolument tout ce que disait sa petite voix intérieure.

« Pardonnez-moi, je fais un bien mauvais hôte. »

Au moment où Bowers cessa de la regarder, Erza se sentit soulager d’un poids. L’emprise qu’exerçait sur elle la legilimancie se désagrégea instantanément, la laissant de nouveau seule avec elle-même.

« Merci, souffla-t-elle, presque malgré elle. »

« Quelle est votre prochaine destination ? demanda Bowers en rangeant la tête miniature dans une poche de son veston. »

Erza se demanda si Bowers n’avait pas réussi à trouver la réponse à cette question dans un recoin de son esprit, et s’il n’essayait pas à présent de la tester. Mais rien dans sa physionomie ne semblait trahir sa sincérité apparente. Erza s’offrit le temps de la réflexion puis, après avoir conclu que Bowers avait au moins eu la décence de ne pas demeurer trop longtemps dans sa tête, elle répondit sobrement :

« La Turquie. »

Bowers hocha la tête et vida son verre d’une seule traite.

Le charme magnétique de cet homme si mystérieux opéra sur Erza comme sur toutes choses : subtilement. Tout d’abord, Erza se surprit à le fixer durant de longues secondes en quête de la moindre petite réaction de sa part. Puis très vite elle se mit à attendre qu’il la regarda dans les yeux, malgré le risque d’être de nouveau percée à jour. Mais Bowers, lui, ne fixait plus que son verre vide d’un air songeur.

« Qu’est-il arrivé à vos parents ? »

Surprise que sa pensée se soit traduite en mots parfaitement audibles, Erza plaqua une main devant sa bouche tandis que le feu lui montait aux joues.

La femme, qui jusque là était restée cachée derrière son journal, se mit à la fixer avec une lueur froide dans ses grands yeux bleus.

Bowers n’avait même pas sourcillé.

« Pardon, je… bredouilla Erza. »

« Ne soyez pas désolée, l’interrompit Bowers dont les silences s’étaient soudainement mués en instruments théâtraux. C’est une sombre histoire, aussi sombre que celle qui vous a conduit jusqu’à moi ce soir. Une histoire où s’entremêle la petitesse des hommes de pouvoir et le venin de la politique. Mes parents n’étaient que de simples agents de liaison, des diplomates qui assuraient la navette entre les ministères de la Magie britannique et allemand. Des gens aimés et aimants ; trahis et jetés en pâture aux détraqueurs d’un pays étranger par la volonté d’un seul homme. Un homme qui prit quelques temps plus tard le titre de ministre de la Magie sur un lit de cadavres habilement dissimulés. Ministre de la Magie, il ne l’est plus aujourd’hui. Ce n’est plus qu’un vieil homme terrifié, asséché par ses méfaits, brisé… »

Erza entendait son coeur battre contre sa poitrine. Il lui semblait qu’un sentiment d’angoisse s’était propagé dans l’air ambiant et qu’il tentait de la saisir à la gorge.

« Madame, mes parents sont morts dans le froid d’une cellule, loin de tous ce qu’ils aimaient, condamnés par un jury d’hommes corrompus sur la base d’une accusation inventée de toutes pièces, poursuivit Bowers, dont les mâchoires se contractaient violemment. Pour ça, et pour tous les autres crimes qu’ils ont commis, les ministères tomberont de ma main… le ministère de la Magie allemand sera le premier… »

LES CONTES DE L'ŒIL
(En vadrouille jusqu'au 3 janvier inclus)
6 déc. 2016, 22:38
 10/2041  La très noble lignée des Bowers
Il y eut un long silence. Un de ces silences interminables comme Aidan les appréciait.

Andromède les regardait, lui et cette femme, s'observer comme s'ils cherchaient à saisir la douleur de l'autre dans son regard. Elle connaissait celle qui habitait le cœur d'Aidan, peut-être mieux que personne, et savait que nulle douleur ne lui était comparable à ses yeux. Tout du moins c'est ainsi qu'il considérait les choses et qu'Andromède les acceptait. La nature profondément humaine de certaines personnes ne leur permettait pas de concevoir plus grande peine que celle qu'ils éprouvaient en leur for intérieur. Aidan était incontestablement de ceux-là.

« Je dois vous mettre en garde, commença Erza Nyakane. »

« Je ne les crains pas. Ils ne remonteront jamais jusqu'à moi, termina Aidan. Soyez sans crainte. Votre secret et celui du professeur Sidiki sera bien gardé. Je lui dois bien ça. »

Andromède sourit. Peu de gens pouvaient lire entre les lignes comme elle en était capable. Après un court moment d'hésitation, elle comprenait enfin pourquoi Aidan s'était offert le luxe de raconter la véritable histoire de ses parents à cette parfaite inconnue. Elle réalisait que son ami avait non seulement ressenti un besoin sincère de confier sa terrible histoire à une oreille attentive, mais par-dessus tout qu'il lui avait communiqué un ordre qu'il souhaitait la voix exécuter à travers ses dernières paroles. Ce qui lui fut confirmé par le regard appuyé qu'il lui servit.

Erza Nyakane repartirait saine et sauve puisqu'elle était la protégée de Sidiki, mais soulagée d'un poids qui assurerait leurs arrières.

« Bien, il me faut donc partir, annonça Erza. »

« Je comprends, dit Aidan en se levant de son fauteuil. »

Andromède l’imita, se cantonnant au rôle de spectatrice privilégiée qu'elle avait occupé depuis le début de leur entrevu. Erza Nyakane les salua poliment puis elle se dirigea vers la sortie. Aidan insista pour qu'on la raccompagnât ; ce qu'Andromède fit de bon coeur.

En quittant l'immeuble, Andromède laissa Erza s'éloigner, seule par cette fraîche nuit parisienne, mais sans toutefois la perdre de vue. Elle profita ensuite du calme d'une rue voisine pour lancer un sortilège d'amnésie sur la sud africaine, rayant ainsi de sa mémoire tout ce qu'elle avait pu apprendre sur Aidan. D'eux, elle ne devait conserver que le souvenir du don qu'elle leur avait fait, mais il ne resta nulle trace d'un quelconque échange ni même la moindre évocation du bâtiment où ils résidaient.

Le lendemain, Andromède et Aidan déménageaient en Allemagne.


[FIN]

LES CONTES DE L'ŒIL
(En vadrouille jusqu'au 3 janvier inclus)