Am Anfang war der Sinn ?
Am Anfang war der Sinn? – Au Commencement était le Sens?

Chioné, 8 ans
Posée sur la pierre froide du séjour, une fillette tenait entre ses petites mains un objet de bois lisse, si lisse. Aucune aspérité n’altérait cette surface brune, il était parfaitement poli sous toutes ses facettes. Si bien qu’en le manipulant les yeux fermés, elle ne pouvait l’identifier qu’à ses courbures, ses formes, ses contours et non ses irrégularités. L’enfant avait tenté d’y apposer une marque d’identification mais son père, qui était aussi le créateur de cette goutte sculptée l’avait enchantée pour la préserver de toute sorte de dommages, et sa fille ne maîtrisant pas encore suffisamment sa magie pour contrer sa protection, l’adulte était plutôt serein. Devant parfois demeurer seule, ses parents préféraient la laisser dans un environnement qui soit le moins hostile possible, elle vivait entourée d’éléments enchantés pour n’être que Douceur. Calfeutrée entre des murs de ouate, elle était enfermée en un factice confort qui n’était qu’une barrière à une ouverture au monde, qu’elle n’attendait que de rencontrer. Chioné n’en était certes pas gardée, mais jamais elle n’était en un espace hybride. Le Dehors était la sauvagerie et l’agitation de tout ce qui se déploie tandis que l’En l’entourait de ses protections et boucliers. *Warum können sie sich nicht treffen ?* [α]. Elle n’avait pas la réponse et tentait de garder contact avec les deux en les côtoyant autant tout en conservant une part de l’autre en elle. De ses doigts pâles, la jeune fille caressait la surface mate de la goutte de pluie à l’équilibre parfait, aucune erreur de proportion. Il existait de multiples formes, de celle qui vient d’être générée à l’écrasement au sol, mais l’enfant préférait celle de la suspension au cours de la chute, elle paraissait pointer le Ciel tout en se faisant attirer irrésistiblement par la terre qui en avait besoin pour s’abreuver.
En cette matinée hivernale, le Soleil avait tardé à poindre, et c’étaient les flammes bleutées dansant dans l’âtre qui avaient éclairées Chioné jusqu’à ce que les premiers rayons la frappèrent de leur chaleur et de leur luminosité, lors que les premiers carreaux devant elle commencèrent à revêtir une autre teinte, la fillette se leva à temps pour se réfugier dans l’ombre. Une goutte de lumière était irisée, celle en bois ne présentait cet éclat et devait demeurer dans l’ombre à moins de pouvoir se révéler. Quand elle y songerait, elle demanderait à Martial de faire un enchantement pour que la représentation puisse vivre la fusion avec l’astre scintillant. La magicienne avança de quelques pas pour rejoindre une commode sur laquelle étaient disposés d’autres objets de bois qui formaient une spirale, certainement agencée selon une organisation réfléchie. Ses yeux verts suivirent quelques cercles avant de se poser sur une forme d’une blancheur immaculée, le bois utilisé était extrêmement pâle, d’où un saisissant coloris obtenu. Le Flocon, le Sien même. Son père lui avait laissé choisir le motif, et la jeune Ajax avait posé avec un graphite des volutes qu’elles avaient perçues dans son imagination. Ils sont tous uniques, lui avait-on un jour dit, celui-ci serait le sien propre. À ces sinueuses courbes l’adulte avait attaché un souci de régularité et de symétrie, le tracé avait été très précis. Cette pièce blanche était celle qui fascinait le plus l’enfant, mais qu’elle osait le moins manipuler pour la préciosité qu’elle revêtait à son Sens. En face, elle déposa la goutte encore entre ses mains.
„Jetzt sind die Schwestern wieder zusammen.“ [β]
Chioné était en train de quitter la salle quand elle heurta de peu des feuillets sur lesquels étaient inscrits, finement et dans la marge, des annotations. Certainement était-ce Alizée qui étudiait une nouvelle fois un ouvrage dont elle avait déjà un début de connaissance. La fillette l’aurait contourné si un mot n’avait pas attiré son attention au point de l’arrêter. D’abord focalisée sur ce Terme, elle élargit sa vision pour capter ses alentours et trouver la phrase. Qu’elle trouva tout à la fois belle et étrange. La phrase flotta en lettres aux courbes bien définissables dans l’esprit de la jeune Ajax qui les couvrit ensuite de sa voix.
„Am Anfang war der Sinn…“[γ]
*Welcher Sinn? oder welche Sinne?* [δ] La fillette sentait toute la densité de l’affirmation ainsi jetée sur ce papier et à présent en elle. Elle ne lu par les remarques de sa mère et leva son regard dans ses interrogations. C’était de Lui que tout devait découler s’il était premier en tout. La couleur terne du plafond ne provoqua rien en la petite Ajax. Il y avait un faux Ciel dans sa chambre, mais le séjour n’en était de toute évidence pas doté. Sa salle était un rare espace lui offrant une petite fenêtre, une perspective du vaste. Ainsi elle se tourna vers la baie vitrée offrant le spectacle des diamants d’eau cristallisées qui perlaient sur le sol et tourbillonnaient au vent. Une des raisons la poussant à apprécier autant cet ultime mois de l’an.
La fillette avait chaud, à force de rester coite dans cet endroit où une forte chaleur était maintenue, elle s’approcha du chambranle de la porte pour accéder au couloir non éclairé. Ayant toujours du mal à comprendre comment allumer, ses parents le faisaient bien trop souvent à sa place, si bien qu’elle n’avait pas d’autonomie sur ce plan. Ainsi était-elle plongée temporairement dans l’obscurité du corridor. La paume de la main gauche pleinement appuyée contre le mur, ses paupières baissées, elle tâtonnait en suivant les aspérités de la pierre, ce qui l’aidait à se situer avec précision. Chaque granularité comportait en elle une information présentant son importance. Lorsque la rugosité devient douceur, Chioné comprit qu’elle avait de nouveau pénétré la clarté et se fit aveugler par le contraste, le temps que ses pupilles s’accoutument.
La Portail se tenait devant elle, le passage entre l’En et le Dehors qui devait se faire traverser physiquement pour que la transition entre les deux espaces s’opère. Un souffle glacé et bleu – telle était la couleur que son regard lui accolait – entoura le visage nu de la sorcière et ses mains qu’elle referma pour conserver sa température médiante. Le premier contact donnait l’impression de sentir de petites piques sur les pores de la peau avant que l’engourdissement se diffuse puis se dissipe et que de nouveau la peau regagne sa chaleur, tandis que rougissait les surfaces exposées. Les Verts Iris de l’allemande balayèrent l’horizon qui ne connaissait pas de frontières. Le manteau neigeux offrait un relief et des reflets à sa vision, les passages de la vie avaient enfoncé la blanche couverture, la lumière colorait tout le panorama. *Wo liegst du ?* [ε]
Elle cherchait, convaincue que c’est ainsi qu’elle trouverait. Des arbres dénués de feuilles, de petits animaux du froid au pelage clair qui formait des ondulations sur la Neige, la pureté immaculée du Ciel qui transmettait ses minuscules cristaux. La chevelure de la magicienne présentait les mêmes teintes que les flocons. Absolument tout ce qui entrait dans ses possibilités d’appréhension, elle l’entourait de sa perception qui reconstituait une construction personnelle, tandis que dans son esprit s’accolait presque automatiquement une dénomination connue. La force des Mots, le Sens des choses. Un jour, elle saurait les utiliser pour créer tout ce qu’elle voudrait.
Chioné s’agenouilla sur le sol et pris entre ses mains une petite sphère molle de diamants multicolores quand le Soleil les frappait. La pauma à plat, la jeune Ajax sentit toute la douleur sourde due à la friction entre le feu de chaleur corporelle et la glace de la boule, cette dernière se délita tout doucement, formant une pellicule d’eau glissante qui ruissela dès qu’elle fut sur le point de déborder sur les côtés, provoquant de minuscules cavités sur la couche immaculée. L’allemande attendit le temps que le processus se fit dans son intégrité. Elle ne sentait plus l’extrémité engourdie de ses membres mais eut le loisir d’observer le terme. Dans une flaque liquide flottaient en un nonchalant ballottement quelques flocons ayant conservé leur forme cristallisée. La fillette sépara ses doigts et ménagea une pente pour les faire rejoindre l’amas de leurs pairs. Son regard les avait captés l’espace d’un instant, il leur était permis de fuir.
L’Émerveillement de l’Enfance donne à comprendre l’ostentatoire que la maturité occulte. L’enfant saisissait cette évidence qu’elle suivrait certainement en tentant de ne pas l’oublier et de pouvoir toujours l’éveiller dans son esprit. Le corps de Chioné pivota d’un quart de tour, coupant son champ de vision entre les deux univers en présence. Ils pouvaient former un tout, être complet. Bientôt elle ferait s'estomper la barrière.
*Sinn und Wahrnehmung, so soll ich die Welt begreifen.* [ζ]
Reducio
Version :
[α] Pourquoi ne peuvent-ils pas se réunir ?
[β] À présent les sœurs sont de nouveau réunies.
[γ] Au commencement était le Sens…
[δ] Quel Sens ? … ou quels Sens ?
[ε] Où te tiens-tu ?
[ζ] Sens et Perception, ainsi dois-je appréhender le Monde.
❄❄❄❄❄
Version :
[α] Pourquoi ne peuvent-ils pas se réunir ?
[β] À présent les sœurs sont de nouveau réunies.
[γ] Au commencement était le Sens…
[δ] Quel Sens ? … ou quels Sens ?
[ε] Où te tiens-tu ?
[ζ] Sens et Perception, ainsi dois-je appréhender le Monde.