22 déc. 2018, 17:02
 OS  Qu'importe les coups,
Cassiopée Malory,
12 ans.

ANNÉE.
    Une petite main vient frapper contre la porte en chêne au bout du long couloir. Dehors, en ce début de mâtinée où le soleil peine à se lever, il fait froid, tellement que les fenêtres sont couvertes de buée. En passant devant elles, l'enfant fait courir ses doigts tout blancs sur la surface gelée pour y dessiner de petites étoiles ou quelques papillons. Se sont des dessins d'enfant et pourtant, on pet déjà voir qu'elle aura du talent plus tard, même si la façon dont elle marche lentement en économisant ses mouvements et son énergie montre qu'elle ne sera pas sportive. Le bruit de Londres l'atteint et elle tend l'oreille pour écouter ce spectacle qui la fascine. Elle a envie de comprendre comment peuvent se mélanger tout ces bruits, comment peut se créer une telle mélodie de façon presque naturelle. Toujours la même au fil des jours. Elle sait que dehors il y a tellement de choses qu'elle veut voir, qu'elle veut comprendre. Comme les gens, les voitures, les arbres et leurs feuilles qui changent de couleur selon les saisons. Papa et maman n'aime pas qu'elle sorte alors elle ne le fait pas, jamais, mais cela ne l'a jamais dérangé plus que ça. Elle peut observer le monde à sa guise depuis sa fenêtre sans que personne ne la remarque jamais. Elle ne sort que pour aller à ses rendez-vous, maman dit qu'ils sont importants pour comprendre comment son cerveau fonctionne. Maman dit qu'elle est différente et que c'est pour ça qu'elle ne peut pas aller avec les autres enfants de son âge. Elle sait que maman a raison parce qu'elle ne dit toujours que la vérité, maman ne ment pas.

    Alors elle fait l'école à la maison, dans le bureau de papa. Elle a un petit bureau à côté du sien où maman lui apprend à lire et à écrire, à compter et lui raconte l'histoire et la géographie. Des fois, papa quitte sa chaise et s'agenouille à côté d'elle. Il lui montre un drôle de dessin et elle peut lire que c'est une représentation de l'intérieur du corps humain. Alors, il lui prend son doigt et lui explique chaque partie avec intérêt. Elle n'arrive pas à tout retenir à chaque fois mais elle s'améliore un peu. Même que maman commence déjà à lui faire lire quelques passages de ses histoires préférées, alors elle est contente parce que, même si elle ne connaît personne en dehors d'eux, elle n'a pas besoin de rencontrer d'autres gens. Ce n'est pas grave, elle a maman, papa et Arthur. Cela lui suffit amplement. Elle n'a besoin de rien d'autre. Si elle était normale, elle ne pourrait pas rester avec eux. Enfin, jusqu'à-ce que papa ait dû aller travailler à la fin des vacances, quand Arthur a commencé à retourner à l'école et où maman a payé une nourrice pour aller travailler, elle aussi.

    C'est devenu beaucoup moins amusant de travailler, assise à son petit bureau sans papa et maman pour lui apprendre. La nourrice ne l'aime pas, elle dit qu'elle est bizarre et Cassiopée n'aime pas ce mot, même si elle n'en connaît pas l'exacte définition. Papa dit que bizarre, ça veut dire anormal. Et que les anormalités chez les gens, il doit les soigner parce que c'est pas bon pour eux. Et papa a toujours raison, lui aussi.

    Elle n'a besoin de personne d'autre parce que son monde tient dans sa paume, et que s'il ne le faisait pas, elle serait perdue, elle pourrait plus le compter.
Auriculaire : Ça, c'est sa fenêtre d'où elle peut voir le dehors.
Annulaire : Celui-là, c'est papa et son sourire quand il lui explique son travail.
Majeur : Arthur et sa manie de la prendre dans ses bras trop fort, tellement qu'elle ne peut plus respirer.
Indexe : Maman et les histoires qu'elle lui lit le soir.
Pouce : Ce sont les étoiles qu'elle a dessiné un peu partout dans sa chambre.
Et sa Paume, c'est sa maison. Elle n'a de place pour rien d'autre. Son monde est très bien comme ça.

    Quand elle reporte son attention sur la porte, Arthur ne l'a toujours pas ouverte, alors elle tape dessus à nouveau en appelant son nom. Finalement, c'est papa qui vient lui dire qu'Arhur n'est pas là, qu'il est chez des amis et elle, elle se sent trahie. Parce que c'est son grand-frère et que personne n'a le droit de lui voler. Parce qu'il avait dit qu'il serait toujours là pour elle et qu'il a mentit. Alors elle pleure et papa la prend dans ses bras en lui murmurant à l'oreille que ça ne sert à rien de pleurer, que ce n'est pas bon. Papa n'aime pas quand elle pleure, maman non plus. Ils disent que ça la rend faible et qu'elle n'a pas le droit de l'être parce que sinon, les gens dehors ne la reconnaîtront jamais comme supérieure. Elle ne sait pas ce que ça veut dire, mais elle arrête de pleurer parce que papa a demandé et elle fait toujours tout pour papa.

    Alors papa l’amène vers maman qui lui demande si Cassiopée veut faire plaisir à maman et elle hoche la tête avec énergie. Alors maman l’emmène dehors et elle est morte de peur de ne pas connaître tout ça. Et puis maman l'emmène dans une petite maison en bois et c'est son premier cours de solfège. Maman dit qu'elle va adorer, alors elle adore et, petit à petit, elle commence à savoir lire de mieux en mieux les partitions mais ce n'est que dans quelques années qu'elle commencera à vraiment jouer.

6° ANNÉE.
    Elle baisse les yeux sur le jardin devant elle. Arthur est entouré d'une bonne trentaine de gamins. Elle souffle. Après-tout, elle ne peut rien dire, elle est jalouse et elle sait que ce n'est pas bien alors elle ne le dit pas. Elle est une bonne fille, elle a toujours tout fait pour l'être alors il ne faudrait pas qu'elle ruine ses efforts, pas vrai ? Papa dit que ce ne sont que les bons enfants qui reçoivent des cadeaux à Noël et elle, elle veut absolument recevoir le sien. C'est étrange, parce que son anniversaire était il y a deux jours et pourtant, personne ne lui a fêté. Sauf cette étrange personne qui a déposé un paquet à son nom dans la boite aux lettres. Elle espère secrètement que celui-ci vient de maman ou papa, qu'elle soit encore un peu importante à leurs yeux. Elle observe avec attention la petite photo carrée sur le mur. Maman, papa, elle et Arthur. Ils sourient tous, ils sont tous ensemble, collés comme une vraie famille. Elle n'a pas comprit comment ils se sont éloignés, c'est passé inaperçu, délicatement. Elle a eu le temps de se faire à l'idée à chaque fois, les changements étaient tellement bien cachés derrière des sourires et des promesses. Et au fur et à mesure, elle a atterrit là, à sa fenêtre à observer son frère vivre. Son grand-frère à elle que les autres lui volent. Mais Arthur a des amis et elle comprend pourquoi, Arthur est gentil, prévenant, sportif, souriant et populaire. Il a tout pour plaire. Dommage qu'il ne soit plus comme ça avec elle. Dommage qu'il ait arrêté petit à petit de la regarder, de lui parler, de jouer. Et elle comprend pas pourquoi cela s'est produit. Elle ne comprend rien. Pourquoi papa a arrêté de s'occuper d'elle, de lui montrer ses livres ? Pourquoi maman a décidé que maintenant c'était Arthur qui méritait qu'elle lui raconte l'histoire ? Pourquoi Arthur ne l'aime plus ?

    Peut-être qu'il ne l'avait pas vraiment fait avant. Après-tout, s'il la serrait à l'en faire mal, ce n'était peut-être pas un hasard. S'il était tout le temps chez des amis ou, quand il n'était pas chez eux, devait faire ses devoirs. Il y a un gouffre entre eux, elle a l'impression qu'elle ne pourra jamais combler ce vide. Peut-être que même les parents ne l'avaient pas aimé. Mais elle sait qu'ils le font ! Ils sont fiers d'elle, ils lui ont dit. Ils ont parlé à des spécialistes pour leur montrer la petite créature spéciale qu'elle est. Ils ont toujours raison. S'ils disent qu'ils sont fiers, elle les croit. Et puis, la fierté, c'est pas si loin de l'amour que ça, si ? C'est pour ça qu'ils lui ont jamais dis qu'ils l'aimaient, parce qu'ils ont toujours dit qu'ils étaient fiers et que ça voulait dire la même chose ? Ils n'aiment pas se répéter, c'est sûrement pour ça. Et pourtant, elle ne peut pas s'empêcher de penser à toutes les petites choses qu'ils font avec Arthur et pas avec elle.

    La tige du Lys qu'elle tient dans la main se plie un peu, maman a jeté un sort dessus, pour protéger la fleur, elle croit. Le petit ruban rouge entouré autour du bâton vert est magnifique. Simple mais la façon dont il est attaché montre l'attention qu'on y a porté. Il est accompagné d'un petit carnet noir, parfait pour les dessins et les écritures. Alors, pour commencer, elle dessine la fleur. Les traits sont maladroits, tremblants par les larmes qu'elle essaie de contenir. Elle sait que ce n'est pas les parents qui lui ont offert ça. Les parents ne lui offrent rien, jamais. Mais cela doit être parce qu'elle n'est pas une bonne fille. Elle essayera plus fort que jamais pour qu'ils l'aiment encore plus que maintenant. Elle va tout faire pour qu'ils la voient le mâtin quand elle entre dans la cuisine. Et elle va tellement réussir que même Arthur se mettra à l'aimer. Elle y croit. Quand on veut, on peut. C'est ce que maman dit toujours. Elle a toujours raison.

    En parlant de maman, elle l'appelle d'en bas. Elle lui dit qu'elle n'est plus fâchée pour la bêtise qu'elle a fait et elle est contente. Ce n'est pas elle qui a fait la bêtise, mais elle ne veut pas contre-dire maman parce que ce serait méchant de sa part. Bien sûr, elle ne comprend pas pourquoi maman a cru qu'elle voulait gâcher la fête d'Arthur en s'enfermant dans le placard, mais ce n'est pas grave. Arthur lui a dit donc Cassiopée s'est faite grondée.e C'est comme ça, elle est habituée, même si ça fait un peu plus mal aujourd'hui que d'habitude. Elle n'aime pas le noir et les petits endroits. Est-ce que les parents le savent ?

    Maman s'impatiente et elle l'appelle encore une fois. Elle dit qu'elle doit réviser alors elle prend son violon et descend les marches très vite. Maman lui apprend le violon à elle et pas à Arthur. Papa lui apprend le piano à elle et pas à Arthur. C'est la seule chose qu'elle veut, qu'elle a de plus que lui et elle est assez fière de ça.

    Mais en fait, ce n'est pas pour ça qu'elle l'appelle. Elle lui dit juste qu'elle va aller à l'école primaire à la rentrée. Elle n'a jamais été à l'école, elle a toujours eu un professeur qui venait. Pourquoi aujourd'hui ? Maman lui dit qu'elle ne sera pas dans la même qu'Arthur. Ce n'est pas bien grave mais maman dit qu'elle rencontrera d'autres personnes, qu'elle pourra devenir un peu plus comme eux, normale et un peu moins comme elle. Elle n'aime plus cette idée. Elle n'aime pas les autres, ils sont méchants et vilains. Mais elle ne peut pas contre-dire maman alors elle fait un sourire et elle remonte dans sa chambre. Arthur a l'air heureux à l'école, pourquoi elle, elle ne pourrait pas l'être ? Elle a juste à faire comme lui et ça devrait bien se passer ? Elle n'a qu'à devenir comme lui pour qu'on l'aime bien et qu'elle puisse à nouveau embrasser maman et papa. Il faut juste qu'elle se transforme en un autre.

    Apparition du masque. Arthur est mieux, Arthur sera toujours mieux.
Alors deviens Arthur.

8° ANNÉE
    Elle est détruite, c'est tout. Elle déteste tout. Elle déteste les cours et les gens. Les professeurs ne comprennent pas, ils ne l'ont jamais fait. Les élèves sont infects, c'est la troisième fois qu'elle change d'école et les parents se fichent encore plus d'elle. Et pourtant elle sourit encore parce que c'est la seule chose qu'elle sait faire. La seule chose qu'elle aime bien dans toute cette merde, c'est Loïk. Loïk est gentil, un peu comme papa  mais il n'est pas papa.

    D'après Arthur, elle est inutile, lui a volé ses parents et aurait mieux fait de crever. Elle ne comprend pas pourquoi il dit ça, mais elle est d'accord avec lui. Elle ne sert à rien. Sinon, elle aurait une famille et pas un groupe de personnes qui l'abandonnent à chaque fois qu'ils sortent.
Elle veut les crever. Eux et leurs petits sourires suffisants. Mais elle ne le fera jamais car, au fond, elle sait qu'ils ont raison de rester loin d'elle. Comment disait papa ? Anormale, c'est ça. Elle l'est et elle le sera toujours.

11° ANNÉE.
    Avril. Rouge. Sang. Cicatrices. Laissez la tranquille. Elle ne veut plus rien, elle en a juste marre de se battre pour rien. Elle ne sera jamais leur fille, j'aimais une assez bonne enfant pour avoir ce qu'elle veut. C'est comme ça.

Moi ? Je n'fume pas, je n'bois pas, mais je M.L. Chacun son truc.
Mascotte Officielle des Crochets d'Argents, laissez passer s'il vous plait.