OneShot La nuit je mens

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La lisière entre le réel et la fiction est bien fine, veillons à ne pas mélanger les deux mais laissons-les coopérer.


"J'ai fait la saison
Dans cette boîte crânienne
Tes pensées
Je les faisais miennes
T'accaparer seulement t'accaparer
D'estrade en estrade
J'ai fait danser tant de malentendus
Des kilomètres de vie en rose
Un jour au cirque
Un autre à chercher à te plaire" Alain Bashung


Je crois que je suis dans une forêt. Les arbres n'ont pas leur couleur ordinaire, ils sont gris et striés de larges griffes noires. Je me sens debout entre eux, je sais que je regarde les alentours sans trop savoir pourquoi je le fais, machinal sans doute. Peu importe la direction vers laquelle mon regard s'oriente je ne fais face qu'a une infinité de ses arbres. Je lève les yeux au ciel dans l'espoir d'en voir un mais peine perdue, les arbres sont de grands pins au large troncs et leur feuillage en haut forme un toit noir sur ma tête. Impossible de ne pas se sentir oppressée par ces troncs, immenses barreaux de ma prison.

Je regarde mes pieds mais ne les vois pas, au sol seules quelques feuilles mortes et un flou indicible. Alors j'ignore le fait que je n'ai vraisemblablement pas de pieds et j'avance dans les tréfonds de la forêt. Je suis seule pendant peut-être une centaine de mètres, peut-être plus. Puis soudain les troncs semblent se resserrer autour de moi et la lumière s'assoupir encore un peu. Dans l'ombre du mouvement, j'angoisse. Je ne vois pas, mais je sais, que c'est elle. Sa silhouette devient plus clair un court instant et je peux croiser la clarté de son regard parmi les arbres. Sur son corps dont mes pensées se nourrissent habituellement il y a un justaucorps noir qui semble se fondre à sa peau. Et dans son dos je vois deux ailes déchirées, celles d'un ange déchu. Mais même dans l'ombre je la trouve belle...

Alors que je l'admire je me mets soudainement à prendre peur, elle s'envole et fond sur moi. Elle est comme un danger imminent désormais. Je ne sais ce qu'elle peut me vouloir, je ressens l'envie de la laisser me prendre avec elle, mais je ne puis me résoudre à le faire car si elle me poursuit il me semble possible que cela ne soit pas pour les bonnes raisons. Je cours, comme si je pouvais ne pas m'essouffler. Derrière elle me rattrape et je pousse des gémissements de douleur entre deux halètements, quelque chose parvient à me frapper le torse mais quoi ? Tout semble si flou. L’aérodynamisme de ma course accentue ce flou, et d'un coup d'un seul la forêt disparaît et je ne vois plus qu'elle derrière moi.

Pourquoi me fait-elle aussi peur ? Je ne contrôle pas l'effet qu'elle a sur moi. Je cours simplement et elle me poursuit. Je cours pour sauver ma vie, elle court comme pour jouer un jeu. Mais ma vie n'est-elle pas qu'un jeu finalement ?

Je sais que ma vie ne l'est pas non... mais celle-ci…dans ce noir, dans ce flou, dans cette course poursuite, elle n'est qu'un jeu, celui ce mon inconscient. Et c'est au moment même où je le comprends que je tombe dans un gouffre sans fin.

Un sursaut brutal, comme mon cœur qui s'arrête puis se reprend en une résurrection à peine assez peu douloureuse pour me laisser souffler. Je me relève, patine de mes jambes engourdis, me débat et entrouvre les yeux, puis comprend que l'ennemi n'est plus. Je m'arrête et attends. Je suis dans ma chambre, mes trois compagnes dorment dans leurs lits respectifs. Je n'ai de cesse de me remémorer cette course. Les images des arbres me reviennent sans cesse. Leurs lacérations, certainement les siennes, me fendent le cœur maintenant que je m'en souviens. Pourquoi mes songes la voient ainsi lacérant une forêt ?

Je regarde le silence qui règne dans la pièce, je sens l'ombre sous mes doigts, j'hésite à allumer ma baguette mais ai peur de ce que je pourrais trouver en tâtonnant. Finalement dans un coin de la pièce, à la lueur que laissent filtrer les fenêtre et l'eau qui leur fait face, je vois une ombre. Je prends peur, mon cœur bat une cadence trop élevée pour ma boîte crânienne qui ne suit plus et se sait plus différencier ce qui est réel et ce qu'elle invente. L'ombre semble vraiment là, vraiment exister, ce n'est peut-être pas elle mais c'est peut être un danger. J'attrape en vitesse ma baguette de peur que ce soit une mauvaise blague ou un sorcier mal intentionné. Mes bras qui maintiennent mon torse se reculent à l'aveuglette, car je ne le lâche pas du regard et ils glissent, je tombe en cascade de mon lit. Au sol je lutte contre la gravité, en sueur et le souffle coupé, je me relève aussi vite que possible et trébuche aussitôt. Mon souffle saccadé me permet à peine de ramper sur mes jambes repliées jusqu’à la porte, que j'ouvre et par laquelle je sors.

Dehors j'allume ma baguette sans plus hésiter et marche à pas vif dans le couloir, descend l'escalier pénètre la salle commune puis en ressort aussitôt dans les couloirs des cachots. Je souffle et je commence à marcher. Je me demande si je rêve encore alors je jette un œil à mes pieds, nus et sur le sol de pierre. Tout est vrai, alors je suis bel et bien en sécurité et dans les couloirs. J'avance bras tendu avant que les images ne me reviennent de ce rêve étrange. Et soudain derrière moi des pas feutrés que je ne suis pas sûre d'entendre retentissent. L'ombre encore. Au début je m'inquiète, mais à la lueur de la torche je vois que c'est elle. Ses yeux clairs, sa peau noire le long du corps et pâle sur le cou et le visage, ses ailes d'ange déchu. Mais nous ne sommes plus dans un rêve et je le sais, j'ai déjà fait ce genre de rêve où les songes me poursuivent. Alors je m'arrête et l'attends, ne sachant trop si elle se rapproche ou s'éloigne. Sa présence est floue, mais je n'ai plus aucune crainte.

Nous marchons désormais à deux, j'ai accepté sa présence et je la laisse marcher près de moi. Nous sommes côte à côte mais je ne la regarde pas laissant ma lumière nous guider à travers les couloirs. Puis avec le temps je cesse de penser au cauchemar que je m'étais fait d'elle. Je l'accepte tant que sa vision devient flou plus encore. Puis finalement quand je décide que je ne peux plus me passer d'elle dans la réalité comme en songe elle disparaît. Elle s'est éteinte mais après l'avoir laissé me conquérir une fois je la laisserais me conquérir une deuxième fois, dans le monde et dans ma vie la plus réelle cette fois.


Le texte vaut pour Jenny comme pour moi à la différence que ce n'est pas le même ange qui veille sur chacune d'entre nous.
Si vous vous demandez si il est bien légitime de faire apparaître un ange dans les couloirs je précise qu'ici mon personnage vit ce que l'on appelle une "terreur nocturne" ainsi c'est son imaginaire qui interprète la réalité autrement qu'il le devrait, la réalité ,elle, en reste inchangée.

"Comme l'a dit une sagesse profonde, plus vous essayez de rentrer dans le moule, plus vous allez ressembler à une tarte."