Mirage
23 mai 2044
Milieu d'après-midi
Couloirs
Milieu d'après-midi
Couloirs
En mai, fait ce qu'il te plaît. Très tentant.
Mon anniversaire, passé depuis quelques semaines maintenant avait alourdit de quelques kilos ma valise - de chocolat, bien sûr, mais surtout de livres.
C'est donc tout simplement avec un livre à la main que je me promène dans les couloirs de l'école, en quête d'un bon endroit pour m'installer. J'avais aussi avec moi un thé et des cookies provenant des cuisines et un coussin bien moelleux. En ce moment, je lisais de façon expérimentale : dans la pénombre, la tête à l'envers, en courant, le plus vite possible... Je n'avais pas encore pu en tirer de résultats clairs, mais ça ne devrait pas tarder.
Les couloirs... Mais voilà ! J'avais trouvé le bon endroit pour cette séance. Un lieu de passage, bruyant. Bref, l'endroit où personne ne voudrait lire.
Je posa mon coussin au sol et m'assis, dos au mur. Debout tout paraissait normal, mais au ras du sol, on pouvait se rendre compte d'une multitude de détails. La poussière sur la pierre, les pas qui résonnent, les toiles d'araignées au plafond, l'obscurité, qui constituaient en soi, un très bon exercice.
Avant de commencer ma lecture, je laissa mes yeux s'accoutumer à la pénombre. Les couloirs étaient un passage évidemment très fréquenté mais voir autant de personnes différentes passées, c’est plutôt étonnant. Élèves de toutes les années, professeurs, elfes qui courent... La plupart des élèves me lançaient des regards interrogatifs, rigolaient bruyamment et parlaient à leurs amis.
Mes yeux arrivaient maintenant à lire les premières phrases de mon livre Loups. Un livre grand format de 160 pages avec de magnifiques illustrations. La page de couverture était superbe. La moitié de la face d’un loup gris, son regard me poignardant de toutes parts. Il était presque vivant, avec son seul œil visible marron-gris si expressif. La tranche était argentée et les pages sentaient l’imprimerie.
A la page 14, une citation me sauta aux yeux : "Il faut hurler avec les loups si l’on veut courir avec eux". C’était si vrai. J’avais mis un temps fou avant d’avoir pu m’approcher de la meute de Dundee.
J’arrêtai quelques instants de lire et bu mon thé. Thé noir, camomille et pêche de Ceylan, un peu acide, plutôt sucré en fond. Le cookie était au chocolat noir et il y avait aussi des myrtilles séchées. Mmmh, les myrtilles, c’est tellement bon. Je repris ma lecture, et sans m’en apercevoir, m’endormis.
***
Les yeux fermés, je hume l’odeur boisé qui me ravie tant. Il a plu peu de temps avant et la forêt explose de saveurs. J’ouvre les yeux. La luminosité est faible sans être inexistante, les arbres filtrent l’entrée de celle-ci. La forêt est plus dense que dans mes souvenirs et je ne reconnais pas les petites collines qui m’entourent. Ce n’est pas la forêt de Dundee ni la Forêt Interdite.
Mes camarades de classe m’entourent et discutent tranquillement entre eux. Certains se chamaillent gentillement pendant que d’autres observent les bois.
Deux hommes arrivent. Ils sont vêtus d’une chemise à carreaux rouge et noire, d’un pantalon en toile noire, de grosses grolles en cuirs, l’un a une casquette des New York Yankees, l’autre d’un slogan conservateur américain. C’est vrai qu’ils ont un vrai style d’américain. Sûrement des touristes. Ils ont aussi un fusil de chasse sur l’épaule, pas très récent, genre "Je tire sur les écureuils parce que j’aime la difficulté".
- Eh ! Doug ! Viens par-là petit. Tu le vois, celui de milieu. C’est une belle bête. Regarde ses muscles saillants. Robuste, sportif. C’est le bon, dit le plus vieux des deux hommes. Il avait un accent originaire du Nebraska et montrait du doigt un de mes camarades de Gryffondor.
- Dis, dis ! Eh, George, tu penses, tu penses que c’est, c’est l’alpha ? chuchota Doug. Il sautillait d’un pied à l’autre et semblait très nerveux.
L’alpha ? Le chef, voulait-il plutôt dire ? On est des humains, pas des animaux ! Je me dirige vers une Aiglones pour lui demander son avis à propos des deux ‘ricains. La jeune fille les regarde et me répond que le plus jeune a un accent texan et non du Nebraska. Bon, ce n’est pas ce que j’attendais comme réponse mais c’est mieux que rien.
Un bruit assourdissant fend l’air, et je sens une odeur de poudre de la colline où se trouvent les deux hommes. George a dégainé son arme et l’a pointé vers le Griffons dont il avait parlé avant. Il nous tire dessus !
- Merde ! Je l’ai pas eu ! Arrête de bouger, petit, sinon je te refais la face ! cria le chasseur en repointant son fusil vers nous.
Il fallait faire quelque chose. Courir. Et vite. Instinctivement, je hurle aux autres de me suivre et me mets à galoper à travers les arbres. Les racines sont dangereuses et manquent de me faire tomber, je m’érafle sur quelques branches qui dépassent. Je passe un ruisseau et vérifie que les amis me suivent. Ils paraissent plus rapides et plus forts que d’habitude. Je regarde à nouveau devant moins et n’arrive pas à m’arrêter à temps. Je cours à présent sur la route et m’approche des voitures pour demander de l’aide. Elles s’écartent et les conducteurs me regardent, apeurés. Un gros break noir me fonce dessus, le chauffeur mange un sandwich et regarde son téléphone. Il ne me voit pas, je m’écarte avant qu’il ne me touche. Trop tard.
***
Les couloirs sont déserts à présents. Mon livre git à côté de moi et le reste de mon thé est renversé. Mes jambes me font un mal de chien mais je suis encore sonnée de me réveiller aussi brutalement. J’ai dû m’endormir d’un coup, je n’ai aucun souvenir d’un quelconques rêve. Je bouge difficilement. Je retrousse mes manches et vois des traces rouges, comme des éraflures. Et ça me gratte. Je ne suis pas allergique à pleins de choses : le pollen, les pins et le nickel (et les pistaches, les cacahuètes, les amandes, les huîtres, les acariens, mais c'est sans importance).
Mon ventre grouille. Je regarde ma montre. 19h. Je me lève, récupère mes affaires et me dirige vers la Grande Salle.
Dernière modification par Katniss Moherty le 2 juin 2019, 17:36, modifié 1 fois.
Je ferais sûrement moins de bruit, moins de tord
Moins de mal en faisant le mort.
Mirage
30 mai 2044
Matinée
Couloirs
Matinée
Couloirs
Une semaine s'est écoulée. Peu de temps, diriez-vous. Une éternité en réalité. Une semaine, le temps que mon bras a pris pour arrêter de me démanger et retrouver un aspect normal. Une semaine pour essayer de comprendre pourquoi. Pourquoi quoi ? Pourquoi me suis-je retrouvée dans une forêt d'un continent que je n'ai jamais foûlé, avec mes camarades qui n'étaient pas là, et pourtant j'en avais l'impression. Un sentiment étrange me suivait depuis, c'est pour cela que j'ai décidé de revenir où tous s'est produit. En une semaine, j'ai largement eu le temps de finir mon livre et d'en commencer un autre.
Mon livre en main, le même coussin, deux cookies et un thé, je me redirige vers la place que j'avais prise il y a sept jours. Je m'y installe et lis le résumé de mon livre.
"Peter est un adolescent rongé par l'angoisse. Virtuose en mathématiques, il ne trouve la paix que lorsqu'il est plongé dans les chiffres ou auprès de sa sœur jumelle, Anabel. Son monde bascule le jour où sa mère est poignardée presque sous ses yeux. Subitement projeté dans un monde d'espionnage et de violence où secrets d'État et de famille se mêlent, Peter n'a plus que son instinct et son génie pour s'en sortir."
Une lecture pour une enfant de douze ans ? Non, c'est pourtant ma mère qui me l'a acheté. Je me souviens de son avertissement : " Ne le lis pas trop vite, profite de ces pages. Ne le dévore pas, c'est lui le plus fort, il te dévorera." Bref, attention, certaines scènes ne conviennent pas à des enfants trop jeunes et/ou sensibles. Le livre parfait pour se sortir d'un quotidien de cours.
La plume de l'auteur est très intrigante, les phrases s'enchaînent mécaniquement mais un boulon coince. C'est bizarre, pas fluide. Hypnotisant.
"Bon, dit-elle. Raconte-moi.
– Raconter quoi?
Elle me lance le regard n°4. Si vous avez des parents, vous devez le connaître, ce regard-là, celui qui signifie : «Pour l’instant, il fait encore beau, tu n’es dans la merde que jusqu’aux chevilles, mais si tu me pousses un peu plus, tu vas avoir besoin d’un masque et d’un tuba. »
– Ces trucs-là sont peut-être dans ta tête, Peter William Blankman, mais moi, je veux les faire sortir au grand jour, dit-elle, glissant le stylo au creux de sa main et prenant un ouvre-boîte sur une étagère. Même si je dois me servir de ça pour y arriver.
Je laisse échapper un grognement et l’ombre de la crise que j’ai eue tout à l’heure s’éloigne un peu plus."
Une centaine de pages plus tard, je bois une gorgée de thé. Curcuma, citron jaune, fleur de sureau.
Le noir.
***
Je me retrouve dans une pièce sombre. Ça sent l'alcool à 90° et la poussière me chatouille le nez. On me tire de force à travers des couloirs sans fin. Gauche, droite, droite. Je tente de mémoriser le chemin. Des lampes nues vacillent au plafond bétonné. C'est peine perdue, je suis dans un véritablement labyrinthe. Je suis dans une pièce très blanche avec pleins d'ordinateurs sur lesquels pianotent des femmes, la mine sérieuse. On me parle, je n'entends pas. Je reconnais le Papillon Noir mais... qui est-ce ? Sa mère l'appelle. C'est un agent. Et ma mère, elle est où ? 1. Compter. Un, deux, trois... Je ne me souviens pas de la suite.
Je suis enfermée dans un placard, le Papillon arrive, m’emmène vers la lumière. Le Papillon me regarde intensément, mon cœur cogne douloureusement dans ma poitrine.
Une pomme par terre. Pas encore oxydée. Je calcule sa vitesse d'oxydation. Quelqu'un nous observe. Loup Rouge, mon frère. Je respire mal. Je vois ma mère, j'entends son cri.
Loup et moi, un soir très noir. Loup m'emmène vers les voies ferrées. J'entraperçois un corps. Il me dit de l'aider à le porter jusqu'à la voiture. Je respire mal. Loup a tué ? Un, deux, trois. Manger. J'ouvre la boîte à gants et prends les gants en plastique qu'il y a à l'intérieur. Je les mets dans ma bouche et mâche. Le carbone se répand. Explosion. Bureau de ma mère. Je lis ses carnets de recherches scientifiques. Lapin Blanc. Je suis le Lapin Blanc. On est tous là. Lapin, Loup et Papillon réunis. Je sens les mains chaudes de Papillon sur mes bras.
Je pointe une arme vers ma mère. Déflagration. Je me retourne, Loup Rouge est là. "Viens", il me dit. Je le suis. "Où est Papillon ?" je demande. ARIA. Algorithme Récurent d'Initiative Autonome. "De qui parles-tu ?". Ma tête tourne. Bouger. Je coure, un pied puis l'autre, je tombe, ma jambe saigne. Je me retourne, Papillon me course. Je me retourne, je veux m'arrêter mais je n'ai pas le temps. Un pilonne électrique me barre la route. J'essaie de l'éviter. Trop tard.
***
Je me réveille, en sueur. J'ai mal à la tête, et je passe une main moite au dessus de mon arcade sourcilière gauche. Je regarde ma main, le bout de mes doigts sont en sang, tout comme ma jambe. Mon petit déjeuner remonte le long de mon œsophage. Je pose précautionneusement mon livre à coté de moi.
- Me regarde pas comme ça, toi ! C'est moi qui gagnerai. Tu vas vite déchanter ce soir, je dis en direction du bouquin.
Il allait voir de quel bois je me chauffe. Wow, faut que le sol arrête de bouger, j'ai vraiment pas envie de vomir.
Les personnes qui passent devant moi me demandent :
- Ça va ? Tu as besoin d'aide ?
- Vous inquiétez pas, je me suis pris mon livre dans la tête, vous savez, la jeunesse... Merci quand même, répondais-je à chaque fois, avec un sourire gêné.
En plus d'une blessure à soigner, une tonne de devoirs à faire, j'ai maintenant une énigme à résoudre.
Je ferais sûrement moins de bruit, moins de tord
Moins de mal en faisant le mort.