Palais des Glaces
13 SEPTEMBRE 2043
Couloirs, Poudlard
Thalia, 12 ans
2ème année
« C’est l’histoire, Petite, de deux gamins, sur deux escaliers différents ; un qui monte, un qui descend, mais au fond les deux escaliers amènent au même endroit. Soudain, leurs regards se croisent et c’est comme si les Autres n’existaient plus. Ils comprennent qu’ils vont au même endroit, et ça leur fait si peur qu’ils s’enfuient à toute allure, chacun sur son escalier. Dans deux directions différentes, mais avec le même point d’arrivée, toujours. Et alors qu’ils gravissent les marches, une partie d’eux est encore à l’endroit où ils ont croisé l’autre : incapable de détourner le regard. »
Couloirs, Poudlard
Thalia, 12 ans
2ème année
« C’est l’histoire, Petite, de deux gamins, sur deux escaliers différents ; un qui monte, un qui descend, mais au fond les deux escaliers amènent au même endroit. Soudain, leurs regards se croisent et c’est comme si les Autres n’existaient plus. Ils comprennent qu’ils vont au même endroit, et ça leur fait si peur qu’ils s’enfuient à toute allure, chacun sur son escalier. Dans deux directions différentes, mais avec le même point d’arrivée, toujours. Et alors qu’ils gravissent les marches, une partie d’eux est encore à l’endroit où ils ont croisé l’autre : incapable de détourner le regard. »
Montmort parle et ses mots me dépassent. Depuis le début de l’année, c’est la première fois que cela m’arrive. Tous les cours, en particulier l’histoire de la magie, ont retrouvé un intérêt à mes yeux. Leur saveur est envolée, et je n’y prends toujours aucun plaisir, d’ailleurs mes notes ne se sont pas améliorées, sauf lors d’un devoir de botanique particulièrement passionnant. Mais je comprends tout, et ce savoir m’intrigue. Je ne le montre jamais, mais j’écoute absolument chaque petit mot qui sort de la bouche des professeurs. Pourtant, aujourd’hui, mon regard s’envole par la fenêtre de la salle et se pose sur le ciel bleu. Ce bleu est presque trop parfait, sans nuances. Sans plus tenir en place, mes yeux se tournent vers un arbre que je distingue à travers la vitre ; si proche, et si lointain. Le cours glisse sur moi, malgré toutes mes tentatives pour me concentrer. Si je louche sur le carnet de cours qui est ouvert devant moi, la double feuille qu’il dévoile me fait flipper ; ce serait encore mieux s’il était vierge. Des mots s’y glissent, un peu partout. Demies-pensées à peine commencées, pour certaines achevées. Rien n’a de sens, les syllabes et les phrases s’y entrechoquent. Le cours d’histoire n’y a aucune place : à part quelques lignes incohérentes en haut de la page de gauche, rien ne le concerne. Pour la énième fois, je fixe Montmort et je tente de trouver un sens à ses paroles. Sans succès. Comme si elle ne voulait pas se faire comprendre de moi. Je crois que j’aime bien cette prof ; elle est jeune, c’est flippant et joli à la fois, comme si cette fille à peine sortie du Château pouvait avoir envie d’y retourner aussitôt. Après tout, elle ne l’a jamais quitté ; apparemment, elle était à Poufsouffle l’année dernière. Je l’ai entendu murmuré dans les couloirs. Je ne savais pas ; je ne savais rien. Pourquoi une année supérieure de ma pauvre maison m’intéresserait-elle ? Aujourd’hui, elle m’intéresse : une professeure si jeune est un réservoir de savoir immense, et en même temps je me demande qu’est-ce qu’elle croit pouvoir m’apprendre, alors qu’elle n’a que quelques années de plus que moi. Dans mon souvenir, le premier cours d’histoire de cette année m’avait alpagué pour ne plus me lâcher ; ça date d’il y a à peine une semaine, mais je n’arrive pas à m’en souvenir précisément. Pourtant je sais que ses mots avaient un goût étrange, un goût de profondeur et de connaissance. Ce genre de goût que j’aime trouver dans les paroles des Autres.
Hier, il y a eu le tournoi. *Hier*, réalisé-je avec stupéfaction. Seulement hier. Ça me semble vieux de dizaines d’années Sur toutes les bouches, il n’y a que ce thème absurde : la dernière épreuve du tournoi, l’habile tour de Loewy pour les scores, cette Trinité — le plus courant étant « et d’ailleurs ça veut dire quoi ça trinité, hein, tu l’sais ? » —, les pouvoirs extraordinaires de Mei et Chu-Jung, qui est à l’infirmerie, le Dôme de Qiong, l’égalité, la dureté du jugement final des points, le fait que c’est stupide que ce soit la Gryffondor et la Serpentard qui se soit évanouies *Gryffondor ; Charlie*, beaucoup trop de choses autour de ce tournoi. Mes pensées se bousculent, trop vite pour moi. Dans ma bouche, il y a le goût de la terre et du sable mêlés, au fond des sous-bois où je me suis écroulée. Amère et râpeuse, cette sensation horrible me poursuit encore. Et avec elle, tout ce qu’elle implique. Elle. Tout tourne encore autour de moi, j’ai oublié ce qui s’est passé après que je me sois enfuie des tribunes, seul persiste ce goût de sable et de terre, et cette pensée persistance que mon monde tourne autour d’Elle. Dans ma vie, il y a un blanc. Immense trou noir. Juste un vide. Je crois que je me suis évanouie. Je me souviens d’avoir bousculé tous les Autres en courant hors des tribunes, de ma tête qui me faisait atrocement mal, de mon vertige insupportable, et puis il n’y a plus rien. Rien d’autre que ce réveil douloureux, avec la gorge sèche et le souffle court, affalée par terre loin des regards. Ça me fait mal ; ça me fait peur.
Et je ne comprends toujours rien au cours stupide de Montmort.
Sa voix est comme une rivière qui serait devenue torrent. Habituellement elle glisse jusqu’à mon esprit, se fait entendre, se fait comprendre, se fait assimiler, se fait retranscrire sur mon bout de papier. Aujourd’hui elle m’assaille, me percute, me crie dessus, me renverse, et s’en va sans que je n’ai pu la saisir. Grimaçante, je tente de chasser cette pensée-idiotie. Rien ne me renverse, surtout pas la voix stupide d’une professeure stupide en train de réciter un cours stupide. Rien ne me renverse jamais *sauf Aelle*, se pointe mon esprit sans que je ne lui ai rien demandé. TAIS TOI ! Je suffoque, j’ouvre une bouche immense pour aspirer de l’air inexistant, et je songe que le sale Autre inconnu qui me fait office de voisin doit me regarder comme si j’étais une tarée. Tant mieux ! Je suis une tarée, je crois. Tarée ; ratée. Puis si ce sale petit Autre ose se la ramener en me demandant ce qui se passe, je l’enverrai se faire voir, ça me fera du bien, je crois. Pareil pour Montmort, si elle ose m’interroger, je me mettrais à hu *je me mettrais à rien-du-tout*. J’exploserais en sanglots, possiblement. Je reniflerais comme un bébé, certainement. Je mourrais sur place, clairement. Je n’avouerais pas que je ne comprends rien, évidemment. Je voudrais devenir invisible, vraisemblablement. Je n’arriverais plus à penser à rien, probablement.
Mais la fin du cours arrive et mon cœur se serre un peu plus. Nul ne m’a regardée, et c’est tant mieux, n’est-ce pas ? Nul ne m’a remarquée. Cette pensée me renverse l’estomac. Pourtant, c’est une joie, bien évidemment. La fin du cours est donc là et je rassemble mes affaires avec une lenteur inouïe, incapable de sortir de ma torpeur. En saisissant ma plume, je suis prise d’un soudain excès de colère. *Sale petite garce, QU’EST-C’QU’ELLE M’A FAIT ?*. Mon poing se serre brutalement ; le pauvre petit objet se brise, une de ses moitiés tombe à terre et l’autre reste dans ma main, pendouillante et pitoyable. Agenouillée sur le sol pour ramasser la plume pétée en deux et éponger l’encre noire qui a giclé partout, je l’attrape et grimace à l’idée que ce pauvre petit objet est un morceau d’un oiseau libre. Les stries blanches qui parcourent la plume marron terre que j’utilise pour les cours sont étranges, elles viennent déchirer l’harmonie des courbes. C’est clairement dégueulasse, je crois. Ou peut-être que c’est beau. Quand je me rends compte que je philosophe sur une pauvre plume cassée et inutilisable, je ricane et me lève pour aller balancer les deux parties brisées à la poubelle. Brisées, un peu comme moi. Non ? *Oui, un peu comme moi*.
Je sors du cours et m’avance dans ce terrain dangereux qu’est le couloir. Encore deux heures avant le repas, deux heures de libre. Direction la bibliothèque ; je connais le chemin par cœur. Deux couloirs à parcourir, d’abord à gauche puis à droite, un escalier à descendre, tourner à droite juste en bas, puis parcourir tout un couloir et enfin tourner encore à droite. Mais c’est rempli d’Autres, à cette heure. Des Autres qui se bousculent dans tous les sens. La tête baissée, rentrée dans mes épaules, je traverse le couloir à toute allure et commence à parcourir le chemin vers ce havre de paix que sera la bibliothèque quand j’y serai enfin. Mon regard est fixé sur les pierres du sol, observant les mouvements non-coordonnés de mes pieds maladroits.
Les paroles me frappent quand j’arrive au bout du premier couloir.
« Yeh, franchement j’vois pas c’qu’ils trouvent tous de stupéfiant à c’te pauvre épreuve ! balance la voix. C’t’ait rien du tout ! »
Mon souffle se coupe et ma main gauche cherche fébrilement le mur pour trouver un appui. Je tremble un peu. Mes tympans ne m’ont pas menti, je connais cette fichue voix de gamin dégoulinante de fierté. Arthus. *Oh non, non, par tous les Mages, non !*. « Même qu’la gryffone s’est évanouie comme une gamine, c’t’ait répugnant ! » ricane un pote à mon stupide frère. Et voilà que les autres renchérissent.
« Elle fait pas honneur à ta maison, ’Thus ! Tu d’vrais pas la laisser faire comme ça, en s’ridiculisant, elle ridiculise tous les Gyffondor mec ! »
Ricanement amusé. *Gryffondor, Charlie ; l’Aveugle*. Oh Merlin.
« Laisse va, c’te pauvre fille n’est rien du tout, c’est toujours pas pire qu’les Pouffys ! » *Pouffys*. Elle. Suffoquant, mon souffle. Haché et terrifié. « Ouais, avec la Bristyle ! » Bristyle, Bristyle. « C’te pauv’ traitre ! » Bristyle. *AELLE !*. Appuyée contre le mur de pierre, j’ai totalement stoppé mon avancée. Ma mâchoire est douloureuse tant je la serre fort ; mes lèvres tremblent en entendant mon frère et ses amis. Au fond de mes yeux, je sens des picotements. Évidemment ; je vais pleurer. Je pleure toujours ! Ça ne sert à rien. Qu’est-ce que j’en ai à faire, de leurs idioties sur Elle ? Bristyle est une idiote, je lui ai hurlé que je la détestais et j’ai bien fait ; si j’avais eu la chance d’approcher les chinois, j’aurais gardé ma chance, je ne l’aurais pas fichu en l’air comme cette pauvre fille ! Stupide, stupide Bristyle. Remplacée par la Serpentard, celle qui est moche, inintéressante. Ils ont raison. Oui, Arthus a raison. Bristyle est une traitre, une sale traitre, mais pas parce qu’elle a hurlé la vérité sur le chinois, non. C’est une traitre parce qu’elle m’a abandonnée. Sale Menteuse. *Mon ombre*. Menteuse, elle avait dit qu’elle était mon ombre, pourtant elle m’a trahie, derrière moi il n’y a rien qu’une pauvre ombre sombre sur le sol, pas Aelle. Pas Elle. Alors ils ont raison ; je lui en veux, presque autant que *je m’en veux*. Qu’ils continuent à raconter des choses sur Elle, ça me changera les idées, de toute manière ils ont raison, ça me fait presque rire.
« Elle n’a rien à faire à Poudlard, d’toute manière. »
Elle n’a rien à faire à Poudlard, d’toute manière.
Qu’est-ce qu’elle avait dit, déjà ?
T’as cru que le château était à toi Bristyle ?
Oh non, *non !*.
T’as pensé que t’avais bien fait de revenir ?
T’aurais mieux fait de rester chez toi !
*Tais toi, tais toi, tais toi Mcwood !*.
La peste. Sale petite peste.
Mcwood. Menteuse. Ah non... C’est vrai... Des amis, tu n’en as jamais eu... Tais toi ! Ses paroles hurlent, emplissent ma tête, frappent sur mon crâne. Tu prends exemple sur les mauvaise personnes ! Mais je prenais pas exemple sur elle ! Toi aussi tu veux te faire virer ? Mais bien sûr que non *oui* ! Pourquoi est-ce que je ne pourrais pas partir ? Tu veux rater ta vie comme elle ? Mais elle a pas raté sa vie ? N’est-ce pas, qu’Elle n’a pas raté sa vie ? Stupide Mcwood, stupide menteuse. Et Arthus qui se la ramène. Mes lèvres sont toutes tordues, désormais ; tordues de douleur. Je veux qu’ils se taisent, tous. Je veux vivre dans le Silence.
Elle n’a rien à faire à Poudlard, d’toute manière.
*Menteur !*
Je ne sais plus rien faire.
Tout hurle dans mon crâne, comme des vérités qui veulent s’échapper.
Arthus est déformé, devant moi, déformé par ma vision floue.
Ses yeux ne sont plus bruns sombres, ils sont noirs comme les Siens.
Charbons.
Je suis incapable de tout. Il me fait mal ! Oh, Merlin, ce qu’il me fait mal.
« MAIS TAIS-TOI ! »
[Thalia existe entre les échos]
[elle persiste, bien que les Mots l’aient abandonnée]
[elle persiste, bien que les Mots l’aient abandonnée]
Palais des Glaces
Tout me semble s’arrêter. Ce qui me parait être des milliards de regards curieux se tournent vers moi, me bouffant des yeux pour trouver une raison à mon cri. L’envie me prend de leur hurler de s’en aller, car il n’y a aucune autre raison à ce hurlement que ma Peur. Elle n’a pas de nom, car je ne suis pas sûre de savoir de quoi j’ai peur. Pourtant, je ne dis rien, et je subis leurs regards, ces brûlants qui me font mal. Subir, mon éternel destin ; je souhaiterais tant leur hurler à la tronche qu’il n’y a rien à voir, que je ne suis pas une bête de foire. Ce serait si libérateur. Mais j’en suis incapable, en cet instant. Alors je remercie presque Arthus quand ses deux amis tirent leur baguette, suivis par mon frère lui-même. Ce simple acte suffit à chasser tous les Autres qui me contemplaient comme on contemple une œuvre d’art ratée ; tous s’enfuient d’un pas rapide, hors de ce couloir qui devient dangereux pour tout intrus. Et je ne suis pas une intruse. Soudain, devant la force du regard brun d’Arthus sur lequel je ne peux m’empêcher de superposer les Perles charbons d’Aelle, je suis traversée par un pouvoir sans pareil. Ce couloir m’appartient. Subir le regard d’Arthus, devoir le soutenir, a quelque chose de revigorant. Je me sens puissante ; au fond de moi, je suis pitoyable et faible, mais cette faiblesse se transforme en force au contact des yeux de ce frère tant haï.
Quand je vois ses lèvres roses s’entrouvrir pour me lancer une quelconque moquerie, je me sens prête. Je me sais prête. S’il m’insulte, ou qu’il se moque, je sais ce que je fais : je le regarde et je lui rends son regard moqueur et condescendant ; je m’esclaffe d’un rire faux mais qui le terrassera. Peu importe ce qu’il peut me lancer, je suis prête, prête à tout. *Vas-y, Arthus*.
« Ah oui, c’est vrai..., » lance-t-il, et une seule pensée me traverse : *Merlin, c’est comme ça qu’avait commencé Mcwood !*. « J’avais oublié qu’vous étiez dev’nues meilleures amies, l’aut’ matin... »
*HEIN ?*, dégueule mon esprit embrouillé. Choquée, ma tête ne m’obéit plus et se renverse brutalement en arrière. Mon crâne s’écrase violemment contre la pierre et une douleur lançante et insupportable me traverse, frappant contre ma tête comme pour tenter de s’échapper. Devant moi, le monde est flou. Tout tourne. Pourtant, je distingue parfaitement le sourire moqueur d’Arthus. Meilleures amies ; Aelle Bristyle. Quoi ? C’est incohérent, vide de sens : ces paroles ne signifient strictement rien. Elle n’est pas mon amie ; personne ne peut savoir que je l’ai déjà rencontrée. C’est du bluff, voilà tout : Arthus ment comme il sait si bien le faire. Encore tremblante sous la violence du choc, je le fixe d’un regard qui se veut ferme mais que je sens pitoyable.
« J’la connais pas c’te traitre. »
Ma voix tente d’être assurée mais elle est plus faible que jamais. J’ai perdu toute ma puissance. *Par Merlin qu’est c’qu’il sait ?* répète sans cesse ma conscience. Mcwood a-t-elle parlé ? Ou Bristyle ? Bristyle pourrait parfaitement se sentir terriblement fière de m’avoir ainsi ridiculisé. Dans ma bouche, le mot traitre sonne abominablement faux. La douleur de prononcer ces mots est terrible. Comme si je n’avais pas le droit d’être fière de ce qui fait que je suis moi — et je n’en suis pas fière. Oh non ! je ne suis pas fière d’avoir été pitoyable devant Bristyle. Ici, devant Arthus, je me sens presque plus pitoyable que dans ce couloir. Réduite à rien par son regard méprisant. Pire que celui de Mcwood. Pire que les mots de Bristyle. Pire que les larmes d’Aelle. *Je n’devrais pas dire son prénom comme ça*. Non, je ne devrais pas penser son prénom avec autant de... je ne sais pas. Mais je n’arrive même pas à m’en vouloir de l’avoir appeler autrement que par son nom de famille. Car le sourire d’Arthus défonce tout. Toutes mes barrières, toutes mes forces. Il rappelle mes peurs et mes pires souvenirs. Il me montre que je ne suis rien.
« Ah oui ? C’est pas c’que m’a raconté Gem’, pourtant, débute-t-il avec un sourire tout plein d’hypocrisie. Le 10 septembre, il est passé dans un couloir et il a entendu des voix dans le couloir d’à-côté. Il m’a parlé de moqueries, de baguettes, de cris, et de pleurs. Il m’a parlé des moqueries d’une Poufsouffle, de la baguette levée de Bristyle, de tes cris et de vos pleurs. »
Mon envie de vomir est telle que je pourrais dégueuler mon repas si seulement j’avais avalé quelque chose ce matin. Mon ventre est abominablement vide et mes pensées terriblement hurlantes. *Non, non, non, NON !*. C’est impossible, il ment, il ne sait rien du tout. Mais sa face me hurle le contraire, et la douleur qui pulse dans tout mon être confirme l’évidence. J’ai envie de crier ta gueule, mais j’en suis incapable.
« T’as envie que j’dise à toute l’école que tu t’es ridiculisée d’vant Bristyle ? Que t’es encore plus dégueulasse qu’elle ? menace Arthus et je n’entends plus que ses paroles terrifiantes. Alors comme ça, tu chiales pour Aelle Bristyle ? »
Ma respiration se fait haletante, je fournis des efforts immenses pour continuer à respirer. Entre les lèvres d’Arthus, les mots sont terriblement manipulés. Ils se font accusateurs, porteurs de moquerie, pleins de dégout. Alors comme ça, tu chiales pour Aelle Bristyle ? Non ! Jamais, Arthus, jamais je ne ferais ça, tu le sais. C’est faux, Merlin, aide moi, pourquoi, s’il te plait, je ne comprends pas, j’ai besoin d’aide, je sais, je ne sais pas, je ne sais plus, pourquoi ? Je nie de la tête, mon crâne semble se décrocher tant je secoue vigoureusement le cou de gauche à droite, pour démentir ces propos si vrais. Affolée, je ne sais plus quoi faire. Arthus m’achève de ses mots si brutaux :
« C’est quoi ton problème ? T’es amoureuse, Thalia ? »
La première pensée qui monte jusqu’à mon esprit embrouillé est terrible : *s’il savait*, chiale-t-elle doucement. La seconde est pire : *mon problème, c’est Elle*. La troisième est un soulagement malsain : *quand est-c’que tu vas fermer ta satané bouche et m’laisser mourir tranquille ?*.
Mon nom sonne atrocement quand c’est Arthus qui le prononce. Les mots qui le précèdent son encore plus atroces. Ils résonnent sans fin dans ma tête. T’es amoureuse, Thalia ? Mes paupières papillonnent. *Bien sûr qu’non !* réplique une partie de ma conscience, tandis que l’autre s’évertue à songer sans fin : *s’il savait...*. Il m’a parlé de moqueries, de baguettes, de cris et de pleurs. Je ne veux pas. Je suis impuissante. J’ai mal. Des moqueries d’une Poufsouffle, de la baguette de Bristyle, de tes cris et de vos pleurs. Et toi, c’est quoi ton problème Arthus ? J’ai atrocement mal. T’es amoureuse, Thalia ? J’AI ATROCEMENT MAL ET JE NE SUPPORTE PAS ÇA !
Mon poignet bouge si instinctivement que je dois balbutier la formule avec une hâte imprévue. La Magie jaillit de mon corps, comme elle n’a jamais jailli. Si puissante par rapport à la faiblesse de ma voix lorsque j’ai murmuré Incendio dans un souffle qui respirait la rage. Ma Magie me renverse au passage, je titube et pose ma main droite sur le mur, baguette toujours brandie de ma main gauche. En cet instant, je n’arrive pas à visualiser mon pouvoir autrement que par une immense vague destructrice fondant sur le garçon en face de moi. Le trait de Magie me semble plus épais que d’habitude, d’un blanc si éclatant qu’il me parait obscur. Arthus se fait frapper de plein fouet par ma Magie, et tombe en arrière sous le choc. Les yeux écarquillés, j’observe mon petit frère grimacer atrocement comme si tout son corps était horriblement brûlé, alors que mon sort ne semble pas avoir réussi. Il n’y a ni flammes ni étincelles. Juste ce frère grimaçant de douleur au sol. Et moi qui marche sur lui. Une terrible grimace de colère sur les traits. *En fait, j’suis forte*. Terriblement pitoyable.
« Si tu prononces encore une fois l’nom d’Ae... c’nom, je t’envoie rejoindre maman. » Ma voix est horriblement rauque et rageuse. Je me terrifie moi même. « Ferme la, Arthus. » Merlin, pourquoi suis-je si terrifiante ? « Ferme la. » Mes yeux brillent de douleur et de colère. Sur le visage d’Arthus, je lis de la peur, et au lieu d’être heureuse, je me sens un peu plus pitoyable. « Tu n’es rien, Arthus. Rien du tout. » Son regard est plein de terreur et il a toujours mal, je le vois. Pourtant, il ne baisse pas la tête et soutient mon regard. Mon malaise se renforce. « Et tu ne sais rien ! » Je me baisse à sa hauteur et je suis parfaitement consciente de ce que je fais lorsque je lance mon bras derrière moi pour prendre de l’élan et que j’abaisse violemment ma main jusqu’au visage de mon frère.
Quand je vois ses lèvres roses s’entrouvrir pour me lancer une quelconque moquerie, je me sens prête. Je me sais prête. S’il m’insulte, ou qu’il se moque, je sais ce que je fais : je le regarde et je lui rends son regard moqueur et condescendant ; je m’esclaffe d’un rire faux mais qui le terrassera. Peu importe ce qu’il peut me lancer, je suis prête, prête à tout. *Vas-y, Arthus*.
« Ah oui, c’est vrai..., » lance-t-il, et une seule pensée me traverse : *Merlin, c’est comme ça qu’avait commencé Mcwood !*. « J’avais oublié qu’vous étiez dev’nues meilleures amies, l’aut’ matin... »
*HEIN ?*, dégueule mon esprit embrouillé. Choquée, ma tête ne m’obéit plus et se renverse brutalement en arrière. Mon crâne s’écrase violemment contre la pierre et une douleur lançante et insupportable me traverse, frappant contre ma tête comme pour tenter de s’échapper. Devant moi, le monde est flou. Tout tourne. Pourtant, je distingue parfaitement le sourire moqueur d’Arthus. Meilleures amies ; Aelle Bristyle. Quoi ? C’est incohérent, vide de sens : ces paroles ne signifient strictement rien. Elle n’est pas mon amie ; personne ne peut savoir que je l’ai déjà rencontrée. C’est du bluff, voilà tout : Arthus ment comme il sait si bien le faire. Encore tremblante sous la violence du choc, je le fixe d’un regard qui se veut ferme mais que je sens pitoyable.
« J’la connais pas c’te traitre. »
Ma voix tente d’être assurée mais elle est plus faible que jamais. J’ai perdu toute ma puissance. *Par Merlin qu’est c’qu’il sait ?* répète sans cesse ma conscience. Mcwood a-t-elle parlé ? Ou Bristyle ? Bristyle pourrait parfaitement se sentir terriblement fière de m’avoir ainsi ridiculisé. Dans ma bouche, le mot traitre sonne abominablement faux. La douleur de prononcer ces mots est terrible. Comme si je n’avais pas le droit d’être fière de ce qui fait que je suis moi — et je n’en suis pas fière. Oh non ! je ne suis pas fière d’avoir été pitoyable devant Bristyle. Ici, devant Arthus, je me sens presque plus pitoyable que dans ce couloir. Réduite à rien par son regard méprisant. Pire que celui de Mcwood. Pire que les mots de Bristyle. Pire que les larmes d’Aelle. *Je n’devrais pas dire son prénom comme ça*. Non, je ne devrais pas penser son prénom avec autant de... je ne sais pas. Mais je n’arrive même pas à m’en vouloir de l’avoir appeler autrement que par son nom de famille. Car le sourire d’Arthus défonce tout. Toutes mes barrières, toutes mes forces. Il rappelle mes peurs et mes pires souvenirs. Il me montre que je ne suis rien.
« Ah oui ? C’est pas c’que m’a raconté Gem’, pourtant, débute-t-il avec un sourire tout plein d’hypocrisie. Le 10 septembre, il est passé dans un couloir et il a entendu des voix dans le couloir d’à-côté. Il m’a parlé de moqueries, de baguettes, de cris, et de pleurs. Il m’a parlé des moqueries d’une Poufsouffle, de la baguette levée de Bristyle, de tes cris et de vos pleurs. »
Mon envie de vomir est telle que je pourrais dégueuler mon repas si seulement j’avais avalé quelque chose ce matin. Mon ventre est abominablement vide et mes pensées terriblement hurlantes. *Non, non, non, NON !*. C’est impossible, il ment, il ne sait rien du tout. Mais sa face me hurle le contraire, et la douleur qui pulse dans tout mon être confirme l’évidence. J’ai envie de crier ta gueule, mais j’en suis incapable.
« T’as envie que j’dise à toute l’école que tu t’es ridiculisée d’vant Bristyle ? Que t’es encore plus dégueulasse qu’elle ? menace Arthus et je n’entends plus que ses paroles terrifiantes. Alors comme ça, tu chiales pour Aelle Bristyle ? »
Ma respiration se fait haletante, je fournis des efforts immenses pour continuer à respirer. Entre les lèvres d’Arthus, les mots sont terriblement manipulés. Ils se font accusateurs, porteurs de moquerie, pleins de dégout. Alors comme ça, tu chiales pour Aelle Bristyle ? Non ! Jamais, Arthus, jamais je ne ferais ça, tu le sais. C’est faux, Merlin, aide moi, pourquoi, s’il te plait, je ne comprends pas, j’ai besoin d’aide, je sais, je ne sais pas, je ne sais plus, pourquoi ? Je nie de la tête, mon crâne semble se décrocher tant je secoue vigoureusement le cou de gauche à droite, pour démentir ces propos si vrais. Affolée, je ne sais plus quoi faire. Arthus m’achève de ses mots si brutaux :
« C’est quoi ton problème ? T’es amoureuse, Thalia ? »
La première pensée qui monte jusqu’à mon esprit embrouillé est terrible : *s’il savait*, chiale-t-elle doucement. La seconde est pire : *mon problème, c’est Elle*. La troisième est un soulagement malsain : *quand est-c’que tu vas fermer ta satané bouche et m’laisser mourir tranquille ?*.
Mon nom sonne atrocement quand c’est Arthus qui le prononce. Les mots qui le précèdent son encore plus atroces. Ils résonnent sans fin dans ma tête. T’es amoureuse, Thalia ? Mes paupières papillonnent. *Bien sûr qu’non !* réplique une partie de ma conscience, tandis que l’autre s’évertue à songer sans fin : *s’il savait...*. Il m’a parlé de moqueries, de baguettes, de cris et de pleurs. Je ne veux pas. Je suis impuissante. J’ai mal. Des moqueries d’une Poufsouffle, de la baguette de Bristyle, de tes cris et de vos pleurs. Et toi, c’est quoi ton problème Arthus ? J’ai atrocement mal. T’es amoureuse, Thalia ? J’AI ATROCEMENT MAL ET JE NE SUPPORTE PAS ÇA !
Mon poignet bouge si instinctivement que je dois balbutier la formule avec une hâte imprévue. La Magie jaillit de mon corps, comme elle n’a jamais jailli. Si puissante par rapport à la faiblesse de ma voix lorsque j’ai murmuré Incendio dans un souffle qui respirait la rage. Ma Magie me renverse au passage, je titube et pose ma main droite sur le mur, baguette toujours brandie de ma main gauche. En cet instant, je n’arrive pas à visualiser mon pouvoir autrement que par une immense vague destructrice fondant sur le garçon en face de moi. Le trait de Magie me semble plus épais que d’habitude, d’un blanc si éclatant qu’il me parait obscur. Arthus se fait frapper de plein fouet par ma Magie, et tombe en arrière sous le choc. Les yeux écarquillés, j’observe mon petit frère grimacer atrocement comme si tout son corps était horriblement brûlé, alors que mon sort ne semble pas avoir réussi. Il n’y a ni flammes ni étincelles. Juste ce frère grimaçant de douleur au sol. Et moi qui marche sur lui. Une terrible grimace de colère sur les traits. *En fait, j’suis forte*. Terriblement pitoyable.
« Si tu prononces encore une fois l’nom d’Ae... c’nom, je t’envoie rejoindre maman. » Ma voix est horriblement rauque et rageuse. Je me terrifie moi même. « Ferme la, Arthus. » Merlin, pourquoi suis-je si terrifiante ? « Ferme la. » Mes yeux brillent de douleur et de colère. Sur le visage d’Arthus, je lis de la peur, et au lieu d’être heureuse, je me sens un peu plus pitoyable. « Tu n’es rien, Arthus. Rien du tout. » Son regard est plein de terreur et il a toujours mal, je le vois. Pourtant, il ne baisse pas la tête et soutient mon regard. Mon malaise se renforce. « Et tu ne sais rien ! » Je me baisse à sa hauteur et je suis parfaitement consciente de ce que je fais lorsque je lance mon bras derrière moi pour prendre de l’élan et que j’abaisse violemment ma main jusqu’au visage de mon frère.
[Thalia existe entre les échos]
[elle persiste, bien que les Mots l’aient abandonnée]
[elle persiste, bien que les Mots l’aient abandonnée]
Palais des Glaces
La claque est violente et la tête d’Arthus part en arrière dans un craquement sourd. *Mon frère, par tous les Mages, mon frère*. Son visage est déformé par la douleur — tant celle du sort que celle du coup que je viens de lui porter. Le choc remonte dans tout mon corps, tant le contact a été violent. Fourmillante, la douleur m’envahit également. Elle est sourde, ce n’est qu’une insensibilité due à ma main meurtrie. Je me dis que si la douleur est si forte pour moi, Arthus doit vraiment avoir eu mal, puis la pensée fugace s’évanouit. Des éclats de fureur brillent dans mes yeux et la rage me ronge le cœur. Ses mots me font mal, terriblement mal. Ils rappellent des vérités qui doivent rester enfouies. Les amis d’Arthus se sont enfuis. Je suis seule avec mon frère, mon petit frère, à terre et si affaibli. Par mes soins. Terrassé, vaincu. Mais même au sol il arrive à entrouvrir sa bouche — je distingue une goutte de sang sur sa langue mais je me force à détourner le regard — et à murmurer ses mots qui me blessent tant :
« Ouais... t’es... vraiment... amoureuse. »
Sa voix est faible, la claque l’a assourdi, et le sort l’a rongé. Mais je cligne des yeux sous l’impact violent de ses paroles. Mon regard se brouille. Je ne vois plus rien. Le monde est noir autour de nous. Nous ne sommes plus vraiment dans le couloir. Le Château a disparu. Il n’y a pas d’Autres, ils sont tous en cours, mais moi je les imagine à des milliards de kilomètres d’ici, dans une autre dimension. Tout est noir et la face d’Arthus se moque de moi. En silence. Elle me nargue, me dit que je ne suis capable de rien. Je les vois, ces yeux. Dans mon monde tout noir et blanc, ils sont sombres. Comme du charbon.
Ma main me fait mal et cette douleur physique me fait du bien. Je ne vois plus qu’Arthus qui insulte Aelle. Plus de frère, plus de douleur. Que de la rage. Rage absolue.
Mon regard s’assombrit et je laisse échapper un grognement de colère que je n’entends même pas. Mon poing gauche s’élève dans les airs et s’abat avec force sur le visage d’Arthus, bientôt suivi par mon poing droit. Je pose mon genou sur son ventre et appuis de toutes mes forces pour lui faire mal et l’immobiliser, sans m’arrêter de frapper. Je lance mes poings l’un après l’autre, je ferme les yeux et je heurte Arthus dans le noir le plus total. Je lui fais mal. Toujours plus fort. Et je m’envole vers un lieu où je suis libre. Frapper est une litanie sans fin qui me libère. J’halète doucement en le frappant, mais je ne cris pas. Le silence est presque total. Brisé par le bruit sourd de mes poings frappant incessamment Arthus. Il se débat, mais je ne ressens rien. Mes mains sont douloureuses, mais je ne ressens rien. Je frappe et je ne pense plus à rien. Ça me fait un bien fou. Je frappe son ventre, son buste, son visage. De toutes mes forces. Un horrible craquement retentit, il laisse échapper son premier gémissement, et vu l’endroit où j’ai frappé, je suis presque certaine que je lui ai cassé le nez. *’m’en fous* soufflé-je, et j’ai la terrible impression que c’est complètement faux.
*Qu’est c’que t’es en train d’faire ?!* murmure soudain ma conscience affolée. Je la rassure d’une pensée, mais elle ne me lâche plus. Quand j’entrouvre enfin les yeux, je vois le visage tuméfié d’Arthus et je serais prête à tout pour avoir une autre vision sous les yeux. Même là, même tordu de douleur, son regard ne se fait pas soumis. C’est terrifiant.
Plus terrifiant encore est le visage d’Aelle que je colle incessamment sur la face de mon frère. Je vois des yeux charbons, des cheveux châtains. Des larmes. *Des larmes...*. Arthus chiale. Comme jamais. Arthus chiale et ma peur est immense. Je regarde son nez tordu par mes poings, son regard perdu et ses larmes. Je regarde mes poings trempés de sang. Un sang gluant, collant, poisseux et écarlate. Le sang d’Arthus. Et j’ai peur. Pas qu’il me dénonce — il ne le fera pas. J’aimerais qu’il le fasse. Non, j’ai peur de moi. Sur mes poings serrés, je vois le sang rouge d’Aelle. Sur le sol, je vois son visage à Elle. Pas Arthus ; Elle. Ce n’est rien qu’une vision, je le sais. Mais ces larmes ne sont pas celles d’Arthus, pas celles d’un gosse chialant sous la douleur de son corps malgré son esprit bien trop résistant. Ce sont bien les Siennes. Celles que j’ai provoquées. Un gémissement sort de mes lèvres et je me lève en titubant. *Aelle*.
« J’te déteste, bordel. » J’aimerais chialer mais je n’y arrive pas. Mes yeux sont rouges — comme son sang —, et ils ne veulent pas me laisser chialer. « J’te déteste vraiment. » Je déglutis une salive amère et je refuse de regarder mon frère dans les yeux. Tremblante d’une force horriblement faible, je refuse de regarder mon Œuvre. Ses jambes, ses bras, son buste, son visage, mais pas ses yeux. Je ne veux pas voir son regard. Il me tuerait.
Jetant un dernier regard à ce visage d’Arthus-Aelle, je détourne définitivement les yeux et les pose sur le sol. Tellement calme, le sol. Ce couloir est tellement calme. Trop calme. Horriblement silencieux. Seule la respiration hachée d’Arthus m’est perceptible. Et les pierres me narguent définitivement. Je les regarde là où elles ne sont pas tachées par le sang.
Abandonnant mon frère meurtri sur place, je me traîne péniblement jusqu’aux toilettes des filles. Je devrais être en cours, comme les autres. Elles sont désertes. Lentement, j’actionne un robinet et laisse couler une eau glaciale sur mes mains tuméfiées. Je les lave du sang qui les recouvre, je dévoile les plaies ) vif que je me suis causée à moi-même en frappant si fort. Le sang qui coule se mêle à l’eau dans des volutes pourpres qui me fascinent. Elles sont malsaines. Et je suis incapable de me regarder dans le miroir. Devant tout le sang écarlate qui coule dans le lavabo, j’ai un haut le cœur. Dans un élan d’adrénaline, je pousse la porte la plus proche de moi. Je dégueule un acide qui me brûle horriblement dans la première cuvette de toilettes venue, et je prends plaisir à sentir cet horrible liquide me déchirer la gorge en y remontant.
Affalée contre le mur, la bouche pleine de vomi, je ferme les yeux. Le sang d’Arthus est partout.
De mes paupières closes commencent à s’échapper des larmes amères. Elles dégoulinent les unes après les autres sur mes joues pâles. Dans le noir, je sens la terrible douleur qui envahit mes mains meurtries, et je prends plaisir à avoir mal.
Je le mérite.
La pierre est dure. Jamais je ne m’en étais rendu compte avec autant de précision. Elle me fait mal. Ou peut-être est-ce uniquement mon corps qui me fait aussi mal. Mon nez est cassé, j’en suis certain. Un sang dégueulasse coule dans ma bouche ; mon sang. Il est là depuis sa première claque et est devenu bien plus nombreux lorsque je me suis mordu la langue sous l’effet de ses coups. Mon ventre est horriblement douloureux là où elle s’est appuyée de toutes ses forces, mes jambes ont mal d’avoir trop frappé contre le sol, désespérément. Mon buste est meurtri de ses coups, et mon visage est entièrement ensanglanté. Sans même le voir, je le sais. Tout mon corps me brûle.
Et mon âme me brûle encore plus fort.
Je suis en colère. Je ne suis pas en colère contre Thalia qui m’a frappé si fort — par Dumbledore, elle m’a tabassé ! Je ne suis même pas en colère contre Bristyle qui a fait remonter en elle tant de violence longtemps enfouie. Ce que cette fille a fait me parait être un exploit. Un mythe. Un vieux conte pour enfants. Réveiller tout ça, toute cette horreur, toute cette force. Réveiller tout ça après quelques mots dans un simple couloir, mince ! Qu’a-t-elle fait ? Qu’a-t-elle fait à ma sœur ? La réponse est logique, évidente : elle l’a bouleversée. Je ne sais pas comment elle a fait, ni même ce qu’elle a pu dire. Mais cette fille devant moi était un fantôme, un fantôme beaucoup trop consistant. Comme si Thalia était soudainement devenue plus réelle. Plus capable. Capable d’éprouver quelque chose — de la haine ? De la colère ? De l’amitié ? Qu’est-ce qu’elle pense vraiment de Bristyle, en fait ? Je ne crois pas que ce soit de l’amour, non, c’est impossible. Tout de même pas. *Qu’est c’qui pourrait bien avoir allumer ça dans ses yeux, à part de l’amour, hein ?*. Rien du tout. Rien d’autre que ça aurait pu allumer une telle haine dans ses yeux. Oui, je suis en colère.
Je suis terriblement en colère contre moi-même. Pour ne pas avoir su me débattre et me libérer. Pour avoir été faible. Pour ne pas avoir aidé Thalia. Pour ne pas être à la place de Bristyle. Oui, pour ne pas être celui que ma sœur défend plutôt que celui qu’elle attaque ! Pourquoi est-ce qu’une simple fille dans un couloir a-t-elle pu faire ça ? Pourquoi est-ce que moi j’en suis incapable ? Pourquoi Thalia ne peut-elle pas m’aimer ? Pourquoi moi je n’arrive pas à l’aimer ? Ou à la détester ? Ce serait tellement plus simple si je l’aimais ou la détestais ! Je suis perdu, perdu entre les deux.
*Mais pas elle*.
Non, elle, elle sait. Elle sait qu’elle me déteste. Ses yeux le hurlaient. Elle l’a dit elle même. Si elle sait, pourquoi est-ce que je suis incapable de savoir ?
Je m’en veux de m’être laissé frapper aussi facilement. Je m’en veux terriblement d’avoir pleuré devant elle. Les larmes coulent toujours sur mes joues, je les vois tomber au sol. Rouges de mon sang. C’est douloureux, comme vision. Mes lèvres tremblent encore.
J’te déteste, bordel. J’te déteste vraiment.
Oui, je sais, non, moi aussi, pas moi, comme toujours, depuis toujours, évidemment, pourquoi, c’est évident, je ne le sais pas, je ne comprends pas, non, oui, Thalia, Thalia, Bristyle, moi, pourquoi ?
J’te déteste, bordel. J’te déteste vraiment.
*Tu m’détestes*. Je n’ai pas l’intention de bouger. Je fixe ce plafond immobile. Poudlard est désert. Dans quelques dizaines de minutes, ou quelques heures, quelqu’un passera dans ce couloir et me verra. Il m’aidera. Il m’emmènera à l’infirmerie. On me soignera, même si je ne veux pas. On me demandera, mais je ne répondrai pas. On me dira qui ? et je dirais je ne sais pas. On saura que je mens, et on insistera. On abandonnera, car je ne parlerai pas. Je serai libéré de ma douleur physique, mais elle ne partira pas. Elle hantera mes rêves.
Je sais tout cela. Pour le moment, je reste juste affalé dans ce couloir, contre la pierre dure — si chaude, si brûlante —, libre de me laisser aller quelques instants, le sang dégoulinant sur mon corps.
*Elle m’déteste*.
« Ouais... t’es... vraiment... amoureuse. »
Sa voix est faible, la claque l’a assourdi, et le sort l’a rongé. Mais je cligne des yeux sous l’impact violent de ses paroles. Mon regard se brouille. Je ne vois plus rien. Le monde est noir autour de nous. Nous ne sommes plus vraiment dans le couloir. Le Château a disparu. Il n’y a pas d’Autres, ils sont tous en cours, mais moi je les imagine à des milliards de kilomètres d’ici, dans une autre dimension. Tout est noir et la face d’Arthus se moque de moi. En silence. Elle me nargue, me dit que je ne suis capable de rien. Je les vois, ces yeux. Dans mon monde tout noir et blanc, ils sont sombres. Comme du charbon.
Ma main me fait mal et cette douleur physique me fait du bien. Je ne vois plus qu’Arthus qui insulte Aelle. Plus de frère, plus de douleur. Que de la rage. Rage absolue.
Mon regard s’assombrit et je laisse échapper un grognement de colère que je n’entends même pas. Mon poing gauche s’élève dans les airs et s’abat avec force sur le visage d’Arthus, bientôt suivi par mon poing droit. Je pose mon genou sur son ventre et appuis de toutes mes forces pour lui faire mal et l’immobiliser, sans m’arrêter de frapper. Je lance mes poings l’un après l’autre, je ferme les yeux et je heurte Arthus dans le noir le plus total. Je lui fais mal. Toujours plus fort. Et je m’envole vers un lieu où je suis libre. Frapper est une litanie sans fin qui me libère. J’halète doucement en le frappant, mais je ne cris pas. Le silence est presque total. Brisé par le bruit sourd de mes poings frappant incessamment Arthus. Il se débat, mais je ne ressens rien. Mes mains sont douloureuses, mais je ne ressens rien. Je frappe et je ne pense plus à rien. Ça me fait un bien fou. Je frappe son ventre, son buste, son visage. De toutes mes forces. Un horrible craquement retentit, il laisse échapper son premier gémissement, et vu l’endroit où j’ai frappé, je suis presque certaine que je lui ai cassé le nez. *’m’en fous* soufflé-je, et j’ai la terrible impression que c’est complètement faux.
*Qu’est c’que t’es en train d’faire ?!* murmure soudain ma conscience affolée. Je la rassure d’une pensée, mais elle ne me lâche plus. Quand j’entrouvre enfin les yeux, je vois le visage tuméfié d’Arthus et je serais prête à tout pour avoir une autre vision sous les yeux. Même là, même tordu de douleur, son regard ne se fait pas soumis. C’est terrifiant.
Plus terrifiant encore est le visage d’Aelle que je colle incessamment sur la face de mon frère. Je vois des yeux charbons, des cheveux châtains. Des larmes. *Des larmes...*. Arthus chiale. Comme jamais. Arthus chiale et ma peur est immense. Je regarde son nez tordu par mes poings, son regard perdu et ses larmes. Je regarde mes poings trempés de sang. Un sang gluant, collant, poisseux et écarlate. Le sang d’Arthus. Et j’ai peur. Pas qu’il me dénonce — il ne le fera pas. J’aimerais qu’il le fasse. Non, j’ai peur de moi. Sur mes poings serrés, je vois le sang rouge d’Aelle. Sur le sol, je vois son visage à Elle. Pas Arthus ; Elle. Ce n’est rien qu’une vision, je le sais. Mais ces larmes ne sont pas celles d’Arthus, pas celles d’un gosse chialant sous la douleur de son corps malgré son esprit bien trop résistant. Ce sont bien les Siennes. Celles que j’ai provoquées. Un gémissement sort de mes lèvres et je me lève en titubant. *Aelle*.
« J’te déteste, bordel. » J’aimerais chialer mais je n’y arrive pas. Mes yeux sont rouges — comme son sang —, et ils ne veulent pas me laisser chialer. « J’te déteste vraiment. » Je déglutis une salive amère et je refuse de regarder mon frère dans les yeux. Tremblante d’une force horriblement faible, je refuse de regarder mon Œuvre. Ses jambes, ses bras, son buste, son visage, mais pas ses yeux. Je ne veux pas voir son regard. Il me tuerait.
Jetant un dernier regard à ce visage d’Arthus-Aelle, je détourne définitivement les yeux et les pose sur le sol. Tellement calme, le sol. Ce couloir est tellement calme. Trop calme. Horriblement silencieux. Seule la respiration hachée d’Arthus m’est perceptible. Et les pierres me narguent définitivement. Je les regarde là où elles ne sont pas tachées par le sang.
Abandonnant mon frère meurtri sur place, je me traîne péniblement jusqu’aux toilettes des filles. Je devrais être en cours, comme les autres. Elles sont désertes. Lentement, j’actionne un robinet et laisse couler une eau glaciale sur mes mains tuméfiées. Je les lave du sang qui les recouvre, je dévoile les plaies ) vif que je me suis causée à moi-même en frappant si fort. Le sang qui coule se mêle à l’eau dans des volutes pourpres qui me fascinent. Elles sont malsaines. Et je suis incapable de me regarder dans le miroir. Devant tout le sang écarlate qui coule dans le lavabo, j’ai un haut le cœur. Dans un élan d’adrénaline, je pousse la porte la plus proche de moi. Je dégueule un acide qui me brûle horriblement dans la première cuvette de toilettes venue, et je prends plaisir à sentir cet horrible liquide me déchirer la gorge en y remontant.
Affalée contre le mur, la bouche pleine de vomi, je ferme les yeux. Le sang d’Arthus est partout.
De mes paupières closes commencent à s’échapper des larmes amères. Elles dégoulinent les unes après les autres sur mes joues pâles. Dans le noir, je sens la terrible douleur qui envahit mes mains meurtries, et je prends plaisir à avoir mal.
Je le mérite.
∞
Arthus, 11 ans
1ère année
Arthus, 11 ans
1ère année
La pierre est dure. Jamais je ne m’en étais rendu compte avec autant de précision. Elle me fait mal. Ou peut-être est-ce uniquement mon corps qui me fait aussi mal. Mon nez est cassé, j’en suis certain. Un sang dégueulasse coule dans ma bouche ; mon sang. Il est là depuis sa première claque et est devenu bien plus nombreux lorsque je me suis mordu la langue sous l’effet de ses coups. Mon ventre est horriblement douloureux là où elle s’est appuyée de toutes ses forces, mes jambes ont mal d’avoir trop frappé contre le sol, désespérément. Mon buste est meurtri de ses coups, et mon visage est entièrement ensanglanté. Sans même le voir, je le sais. Tout mon corps me brûle.
Et mon âme me brûle encore plus fort.
Je suis en colère. Je ne suis pas en colère contre Thalia qui m’a frappé si fort — par Dumbledore, elle m’a tabassé ! Je ne suis même pas en colère contre Bristyle qui a fait remonter en elle tant de violence longtemps enfouie. Ce que cette fille a fait me parait être un exploit. Un mythe. Un vieux conte pour enfants. Réveiller tout ça, toute cette horreur, toute cette force. Réveiller tout ça après quelques mots dans un simple couloir, mince ! Qu’a-t-elle fait ? Qu’a-t-elle fait à ma sœur ? La réponse est logique, évidente : elle l’a bouleversée. Je ne sais pas comment elle a fait, ni même ce qu’elle a pu dire. Mais cette fille devant moi était un fantôme, un fantôme beaucoup trop consistant. Comme si Thalia était soudainement devenue plus réelle. Plus capable. Capable d’éprouver quelque chose — de la haine ? De la colère ? De l’amitié ? Qu’est-ce qu’elle pense vraiment de Bristyle, en fait ? Je ne crois pas que ce soit de l’amour, non, c’est impossible. Tout de même pas. *Qu’est c’qui pourrait bien avoir allumer ça dans ses yeux, à part de l’amour, hein ?*. Rien du tout. Rien d’autre que ça aurait pu allumer une telle haine dans ses yeux. Oui, je suis en colère.
Je suis terriblement en colère contre moi-même. Pour ne pas avoir su me débattre et me libérer. Pour avoir été faible. Pour ne pas avoir aidé Thalia. Pour ne pas être à la place de Bristyle. Oui, pour ne pas être celui que ma sœur défend plutôt que celui qu’elle attaque ! Pourquoi est-ce qu’une simple fille dans un couloir a-t-elle pu faire ça ? Pourquoi est-ce que moi j’en suis incapable ? Pourquoi Thalia ne peut-elle pas m’aimer ? Pourquoi moi je n’arrive pas à l’aimer ? Ou à la détester ? Ce serait tellement plus simple si je l’aimais ou la détestais ! Je suis perdu, perdu entre les deux.
*Mais pas elle*.
Non, elle, elle sait. Elle sait qu’elle me déteste. Ses yeux le hurlaient. Elle l’a dit elle même. Si elle sait, pourquoi est-ce que je suis incapable de savoir ?
Je m’en veux de m’être laissé frapper aussi facilement. Je m’en veux terriblement d’avoir pleuré devant elle. Les larmes coulent toujours sur mes joues, je les vois tomber au sol. Rouges de mon sang. C’est douloureux, comme vision. Mes lèvres tremblent encore.
J’te déteste, bordel. J’te déteste vraiment.
Oui, je sais, non, moi aussi, pas moi, comme toujours, depuis toujours, évidemment, pourquoi, c’est évident, je ne le sais pas, je ne comprends pas, non, oui, Thalia, Thalia, Bristyle, moi, pourquoi ?
J’te déteste, bordel. J’te déteste vraiment.
*Tu m’détestes*. Je n’ai pas l’intention de bouger. Je fixe ce plafond immobile. Poudlard est désert. Dans quelques dizaines de minutes, ou quelques heures, quelqu’un passera dans ce couloir et me verra. Il m’aidera. Il m’emmènera à l’infirmerie. On me soignera, même si je ne veux pas. On me demandera, mais je ne répondrai pas. On me dira qui ? et je dirais je ne sais pas. On saura que je mens, et on insistera. On abandonnera, car je ne parlerai pas. Je serai libéré de ma douleur physique, mais elle ne partira pas. Elle hantera mes rêves.
Je sais tout cela. Pour le moment, je reste juste affalé dans ce couloir, contre la pierre dure — si chaude, si brûlante —, libre de me laisser aller quelques instants, le sang dégoulinant sur mon corps.
*Elle m’déteste*.
— FIN —
[Thalia existe entre les échos]
[elle persiste, bien que les Mots l’aient abandonnée]
[elle persiste, bien que les Mots l’aient abandonnée]