8 nov. 2019, 04:43
Louna SOLO
[ 30 JUIN 2043 ]
Quai du Poudlard Express, Gare de Pré-au-Lard

Charlie, 13 ans.
2ème Année


Image




*Louna*.
Qiong disparaissait de mes pensées aussi vite que couraient tous ces Autres. Chaque pas détonant éloignait un peu plus ma partenaire, qui se faisait balayer de ma cervelle comme une crasseuse. Mes fesses étaient un bloc de glace sous ce soleil d’été. Je restais assise sur ce banc, le regard abandonné dans la course de tous ces gens. Des Autres à perte de vue…
*Louna*.
… que je perdais de vue, de plus en plus.
J’étais arrivée depuis quelques secondes, et le train semblait être là depuis un moment. J’étais arrivée au moment où le Flot s’engouffrait dans l’énorme estomac fumant. La broyeuse de fer. Foutu train.
Mes bras étaient de part et d’autre de ma valise, que je serrais avec mes doigts. Cette petite masse-valise blanche était ma protection, que j’avais plaquée entre moi et le monstre de fer ; et que j’essayais de tenir le plus longtemps possible. Dans cette position, je me sentais un peu plus forte.
*Louna*.
Ma cervelle toussait un unique mot, en boucle ; me martelant que j’avais attendu ce moment depuis de longs mois. Mes entrainements étaient presque quotidiens grâce à ma pièce secrète, mes connaissances étaient bien plus grandes grâce aux fiches de Darcy, ma réputation était tellement vaste grâce au Tournoi des Chinois. C’était parfait, je devais être prête. Je devais retrouver Louna ; et la détruire.
*’Dieu*.

Le Flot des Autres s’était calmé. Le monstre de fer était rassasié. Il passait au dessert maintenant, aux petites bouchées finales. *C’est moi*. Mon tour était venu pour lui gonfler son ventre, espérant le faire fumer un peu plus quand il se déplacera. *Faut y aller !*. Le bloc glacé de mes fesses s’effritait. Je devenais un peu plus légère. *Louna !*. Beaucoup plus légère ! Je pouvais même m’envoler avec un message à la patte ! *Faut que j’l’envoie*. J’avais complètement oublié ! *Bon Dieu !*. Ça faisait quelques jours que Yuzu était rentrée chez elle, et que j’avais totalement oublié de lui envoyer un hibou.

Pas maintenant ! frappa ma voix contre mes oreilles.

J’avais beuglé sans m’en rendre compte. *Merde*. Sans bouger la tête, je fis rouler mes yeux dans mes orbites.
Deux filles me regardaient, habillées sans les robes de Poudlard ; leurs gueules tanguaient entre la surprise de mon cri et le soulagement de constater que ce n’était que « Charlie, la partenaire de Qiong ». Je détestais quand on me regardait comme ça. Comme un clou de spectacle, scrutant le moment où j’allais commencer à faire mes galipettes.
Je ne pouvais pourtant rien dire, et encore moins faire. On m’excusait beaucoup plus facilement, comme une gosse ou une vieille, puisque je devais garder ma place auprès de la Chinoise, et que c’était « une responsabilité qui pesait ». *N’importe-quoi*. Je n’en avais rien à foutre ! Je préférais me faire cracher à la gueule que de me faire enduire de l’essence dans le dos, et crever à la moindre étincelle.
Je baissais les yeux sur ma valise, ignorant les deux abruties qui allaient se faire bouffer ; comme moi, en petites bouchées.

Mes doigts étaient serrés sans trop l’être. Tenir ma valise à pleines mains comme ça me rassurait ; c’était comme posséder mon propre esprit, matérialisé en bloc blanc. Trop blanc. *Ça s’rait une autre couleur*. Si mes pensées pouvaient se colorer, je ne sais pas quelle couleur apparaîtrait en premier.
Ouais, en premier, il devait y avoir un ordre, puisque si toutes les pensées se mélangeaient en même temps, le noir qui en ressortirait serait flippant. Résultat de toutes les nuances du monde dans un seul crâne, noir. *Noir*.
Une envie de vomir frappa brusquement ma gorge, ma bouche s’ouvrit sans contrôle. Mais rien n’en sortit, l’envie disparue aussi rapidement qu’elle était venue. *Mélasse noire*.

Han…

Je chassais le bourdonnement de cette idée, elle était insupportable à entendre. Et comme pour la faire glisser sur ma peau, cette foutue idée, je décrispais l’étreinte de mes doigts pour me relever ; l’idée perdit l’équilibre, et trébucha sur mes pores vertigineux jusqu’à s’éclater la gueule sur le sol. Loin de moi et de l’atteinte de moi.

Je soufflais ; sans que ça soit un soupir, ou une respiration. C’était un souffle, entre-deux des poumons, qui ne servait ni à expulser mon émotion, ni à respirer. En fait, ça ne servait à rien, mais ça me faisait du bien. Tout ce que je faisais en cet instant avait un goût unique, puisque je savais que la petite bouchée que j’incarnais était obligée de plonger dans le monstre de fer, de son propre gré. *Si t’es pas là…*. Et cette pensée inconsidérée me forçait à considérer tous les petits détails de maintenant.
*Tu peux pas être autre part*. Je savais que là-bas, dans l’estomac, la place à la considération était bien étroite au milieu des Autres. Elle allait même se jeter dans le vide face à Louna, me pointant un doigt d’honneur dans sa chute. *J’arrive*. Un souffle serré dégroupa mes lèvres, faisant craquer ma mâchoire.

Han ! Ma main s’envola sur mon os souffrant, qui bourdonnait lui aussi. *Encore*. Mais je ne pouvais pas le laisser tomber, lui. Lui, il était en moi. *Bordel*.
Je ne pouvais pas attendre une seconde de plus. « J’arrive ! » cria ma voix dans un murmure, frappant ma main contre ma valise, et projetant mes jambes en avant. *P’tite bouchée arrive* susurra la caresse d’une pensée.

Toute la douceur de ma cervelle se réveillait pour quelques petits pas. La gueule béante du monstre était déjà sur moi, son ombre avait commencé à me grignoter. *Qu’maintenant, c’trop tard*. Et j’insultais le coulis de douceur que j’allais devoir frapper sans vraiment le vouloir. J’étais obligée face à Louna. Je ne pouvais pas arriver comme un dessert face à elle, c’était une diversion pour le monstre, pour qu’il ne fasse pas attention à la lumière opaque que je cachais encore ; pour l’instant.
Une petite marche me tendait son bras. « Merci… » lui soufflais-je, à la limite d’éclater de rire. Mes muscles s’insinuaient entre eux pour me hisser, là-haut, dans la gueule.
Juste avant de passer la tête, je pus voir la fumée qui s’épaississait en nuages de coton cramé. *C’est moi*. Mon corps se lançait en avant. *Abandonne sale monstre !*.

Un sifflement sourd déchira le silence, le fer beuglait de douleur ; trop tard, j’étais à l’intérieur. J’avais essayé de le prévenir, pourtant. *Non*. Maintenant, je ne pouvais plus revenir en arrière, même si sa bouche était encore grande ouverte. Je ne pouvais pas. Si je sortais d’ici, je brûlerais de honte, cramée par la fumée monstrueuse. *Non…*. Mon esprit se serrait. Mon souffle n’existait plus ; il m’attendait dehors, tranquillement allongé.
J’étais lancée, je ne pouvais plus m’arrêter.

Chaque découverte de compartiment me faisait sursauter le cœur, même si je ne connaissais personne. La déferlante de trucs dans ma poitrine se rejouait à chaque fois, comme une harmonique pétée. C’était à cause du couloir : la gorge de ce monstre. Ses traits étaient beaucoup trop gravés dans mon crâne, et il en profitait pour me vomir tout ce qui s’était passé en moi, l’année dernière.

*Quelle gueule d’abrutie…*. Dans ce compartiment, il y avait une grande fille toute seule, avec une tronche qui lui donnait un air limité ; comme si son corps n’arrivait pas à bien envoyer le sang jusqu’à sa tête.

Tss…

Tout ce qui me passait par le crâne me donnait juste envie de m’allonger en plein milieu de cette gorge moelleuse, et de m’endormir jusqu’à la maison.
Plus je pensais à Louna, moins j’avais envie de la fracasser. Je n’avais réfléchi à rien, à part me rendre plus forte. Je n’avais pas de plan, pas de technique particulière, pas de piège. *Tss…*. Tout s’inversait dans ma tête. Peut-être que c’était moi qui tombais dans un piège ? Elle m’avait juste regardé l’année dernière, et mon crâne s’était transformé. *Bordel mais comment !*. Même après une année foutrement longue, je n’arrivais pas à saisir l’essence de sa force. *J’vais… J’vais !*. Un frisson souleva mon corps.
Je détournais les yeux de la fille-limitée. J’étais honteuse face à ce que je montrais aux Autres. Mon cœur devait arrêter de me frapper. *J’t’en supplie*. Mon regard se déporta sur la droite, sur la longue ligne de compartiments pour lesquels j’avais donné une partie de moi.
Ils avaient tous vu mes pensées à travers mes yeux, j’en étais sûre ! *ARRÊTE DE FRAPPER !*. J’étais faible, je le savais tellement. Le Gryffon me l’avait dit. Je l’étais moins qu’avant, mais j’étais toujours aussi faible. Depuis l’arrivée de la Magie. *BORDEL*. Pourtant, mon corps était encore là, et j’allais foutre mon poing dans la gueule de Louna. Mes doigts serraient ma valise à en casser la poignée. Je lançais mes jambes jusqu’au prochain compartiment. Mon cou grinça. *Vite !*. Je volais, et j’avais un tas d’abrutis dans mon hublot. *Vite !*. Mon vol piquait en avant, jusqu’au prochain hublot.
Deux tronches, deux gars. *M’en fous !*. Gonflant mes ailes de puissance, je tournoyais vers l’avant. Lancée dans une course sans fin contre moi-même. Mon cou grinça encore, nouveau hublot. Une Autre, encore. *Ça s’arrête pas !*. Son visage caché par ses cheveux apparut un peu, lentement, de profil. Et je m’écrasais au sol, sans ailes.
Je valdinguais par terre à pleine vitesse, dans le corridor noir de mon crâne.
Je tournoyais à une vitesse assourdissante, labourant la terre de mon esprit. *Lou*. Mon regard cligna, faisant tout disparaître ; sauf Louna. Seule, là. La gueule de biais, sans le moindre regard pour moi. *Je…*. J’entendais le bordel du train, qui n’était qu’un simple train. Je sentais mon crâne si calme, qui s’était échappé. Plus un mot, plus d’attente ; c’était là. Seule. Moi et ma seule.

Comme dans un rêve, je vis ma main se lever. *J’me suis tenue face à un dragon*. Quelques pensées fugueuses me tiraient la langue. Mes doigts s’écartèrent sur la porte vitrée, pour y déposer ma paume. C’était froid. *J’me suis cassée dans l’miroir*.
Le visage carré de Louna était tellement gros, guirlandé de ses grands cheveux. Grosse forêt qui ne me regardait pas. *C’pas toi qui va m’faire peur*. Mon autre main caressait le bois de mon arme, j’entendais ses gémissements d’effervescence.
Tout au bout de ma conscience, un claquement attendait ; mon regard vrilla sur lui. Se sentant scruté, il m’offrit son souffle relaxant.
Puis il se déchaina.

Mon épaule claqua sa force dans ma main, écrasant la porte coulissante que j’éventrais d’un seul mouvement. Un choc aux fréquences boisées me perça les tympans. « Louna ».
Je n’entendais plus, mais je la voyais, la Seule. Abandonnée sur son petit morceau de banquette, là-bas, collée à la vitre. *T’écraser la gueule contre le carreau*. Je ne m’entendais plus, moi. Ma baguette était dans ma main, sans être écrasée. Non. Tout s’était mélangé. Ma baguette était ma main, je sentais son flux dans mes veines, galopant sur la paroi de ma force. J’étais la baguette.

Grouille-toi p’tite Charlie.

Et j’allais étouffer cette voix qui Osait.

Avant d’plus pouvoir la t’nir.

Qui me donnait une force monstrueuse, de fer. *Han…*. Qui déchirait toutes mes pensées pour ne plus penser qu’à sa destruction. *Haaan…*. Qui rassemblait toute la liqueur de ma magie. Poisseuse. Dense. Armée.
J’étais le monstre, de puissance. Et mes lèvres scellées s’ouvrirent enfin pour expulser la fureur de mon rugissement.

LASHLABASK !

La bouillie de ma gorge explosa, éclatant le plafond de mon crâne.

Horribles échos ; le temps s’arrêta. Ou plutôt, il arrêta de s’écouler. Le tourbillon rouge-sang en face de mes yeux aveuglés prenait de la masse. Comme une expansion inarrêtable, j’entendais son frétillement. Et mon corps… Je tremblais, de puissance. Ma liqueur magique me faisait perdre la tête, enivrée de moi. La tempête de rouge que j’avais créé calcina ma rétine, mais je l’aimais. Je la contemplais partir pour détruire. Écraser Louna et son Regard-qui-n’avait-Pas-le-Droit. Je me sentais si forte que je pouvais attaquer la Directrice. Même avec son bleu. *Bleu ?*. Qu’est-ce que. Le temps m’explosa à la tronche.
Je n’avais pas encore fermé la bouche qu’un truc bleu anéanti mon rouge. *Que…*. Anéanti ? Ma baguette s’arracha de ma main, déchirant toutes mes veines magiques d’un seul coup.
La liqueur m’éclaboussa au visage ; invisible, inexistante. *Qu…*. Mes vêtements me projetèrent en avant tellement violemment que ma nuque faillit frapper contre mon dos. Mon épaule explosa de douleur ; un point à gauche de mon crâne aussi.
J’eus le temps de cligner une fois des yeux pour me rendre compte que mes pieds ne touchaient rien de dur. Pas de palpable. Pas de sol. Lévitant dans l’espace.
Deuxième clignement.
*Han*. Là. Louna. Et sa baguette pointée vers moi. Son regard loin de moi. J’eus le temps de la détester de toutes mes forces, avant de retomber.
*’chier*. Impact.

Mon bassin se planta dans mon estomac. Mon crâne s’enfonça dans mon cou. Mes cervicales craquèrent atrocement.
« Aah… ». Un souffle, déjà mort. Je n’étais pas au sol, c’était la banquette, l’autre banquette ; à l’opposé parfait de l’Autre.
Je ne ressentais pas bien ma douleur, et pourtant mon corps ne voulait plus bouger. J’étais déjà morte.
Je basculais. Mon dos frappa le cadrant du compartiment. Et le silence me percuta la gueule.
« Haa… ». J’avais du mal à respirer.

C’est tout ?

Mes jambes étaient pendues, pulsantes. Pulvérisées.

Et bah putain…

« Haa… ». Je m’affaissais, tout mon corps coulait. Mon menton s’enfonçait dans ma poitrine. Mon œil gauche se brouillait.

J’suis tombée sur la seule gryffonne-cul-mou.

« Haa ». Mes mains vides expiraient. Ma bouche enflée puait le fer. Mes fesses glissaient. Ma tête tanguait. Ma poitrine étouffait. Ma peau brûlait. Mon souffle pleurait.

La poisse.

Mais je voulais que cette foutue voix ferme sa gueule.

L’impulsion déchira tous mes muscles.

AAAAH !

Mon corps se jeta dans les airs, de toute sa longueur. Les doigts de ma main droite se densifièrent en une masse. Je n’avais plus de phalanges, plus de poignet ou de paume. *J’VAIS T’TUER*. C’était une Masse. Que je chargeais en allant chercher le plus loin possible. Pour l’abattre de toutes mes forces dans la gueule de cette voix.
La Masse perçait l’espace et le temps. Je traversais l’air pour charger la gueule carrée, avec ses petites guirlandes qui allaient gicler.
Déplacement.
Tout se mélangeait. Les couleurs s’envolaient. Et j’abattis mon poing.

ARGH !

La Masse éclata. Vomissant mes doigts explosés et mon poignet pété. La douleur me vrilla le crâne.
Et j’atterris violemment.

Oof.

Mon épaule gauche s’était déboitée, j’en étais sûre. Elle s’était pris un coup.

Putain t’es lourde !

J’écartais mes paupières tétanisées. *Que…*. C’était le plafond ; avec ma valise, là-bas, juste à côté. Mon dos. MON DOS ! J’étais écrasée contre Louna. « AAAH ! ». Ma gorge s’éjecta de ma bouche. « LOUNA ! ». Mes muscles crevaient de douleur.
Mais je ne pouvais pas m’empêcher de me débattre. « LÂCHE-MOI ! ». Ses cheveux me touchaient le visage !
Mon estomac frappa dans ma bouche, de dégoût.
Un énorme truc me bloqua les bras, et je vis les jambes de Louna s’enrouler autour de mon corps. Je manquais d’air.

ARRÊTE !

Son bras s’enroula autour de mon cou. Je n’avais plus d’air.

Ar-rrrrh…

Je ne savais pas si mon poing l’avait touchée.

J’v…

Mon épaule saignait de l’intérieur, je l’entendais couler.

vais…

Des gueules apparaissaient sur la porte vitrée, là-bas.

t…

Je n’arrivais plus à bouger.

tuer.

Et un murmure me congela l’esprit : « Oh mais ‘ta gueule un peu ». La pointe de sa baguette était floue devant mes yeux. *Merde*. Je devenais aveugle, moi aussi. *Raté*. Dommage. *C’est tout ?*

Sommeil de noir.
Dernière modification par Charlie Rengan le 23 janv. 2020, 09:12, modifié 3 fois.

8 nov. 2019, 04:43
Louna SOLO


Monter. Descendre.
Lentement, sans accélération.
Amplement, sans à-coups.
Ça me berçait, ce mouvement ondulé. Il n’était pas comme une vague, ou comme un drapeau au vent.
C’était bien plus profond et sinueux ; comme un serpent. J’étais dans ce mouvement, serpentant avec régularité, mais sans jamais savoir où ça pouvait me mener. Ce n’était pas grave, tant que ça me berçait.
Un bruit bizarre.
Suivi d’un choc.
Oh.
Ma monture sifflante m’avait jetée. *Merde*. Il était l’heure d’atterrir.


Mes paupières s’ouvrirent en grand. Ma vision était parfaite.
Tous les défauts du parquet me sautèrent aux yeux même s’ils n’étaient pas flagrants. Le bois n’était pas entretenu tous les mois, il était trop sombre pour ça. Ce parquet enflait toute ma vision, c’était comme si mon champ de vision était limité à un trou de serrure. Mes orbites étaient douloureuses. Ma tête aussi, un peu.
Une expansion de mon regard commença, attrapant toutes les couleurs autour du marron sombre du parquet. Le gris, le beige, le jaune. *Louna*.
Le temps patina une seconde dans mon crâne. Valise. Sort. Douleur. Coup. Main. Douleur. Baguette. Douleur. Douleur.
*Bon Dieu d’merde*. Ma tête se redressa si fort que mon cou craqua violemment.
*Merde…*.
Elle était là, Louna. Juste là. *Non !*. Juste en face de moi !

Un mouvement de recul agita mon corps, me rappelant que je ne pouvais pas reculer ; mon dos était plaqué contre un truc dur. Le mur ou la porte, je n’en avais rien à foutre.
Tout ce qui m’importait, c’était de regarder Louna ; qui ne me regardait pas ! Elle avait la gueule entièrement tournée vers la vitre, l’extérieur qui défilait. « Han… ». Je recommençais à manquer d’air. Pourtant, je ressentais chaque petite particule de mon corps : j’avais des points de douleur au niveau de mon épaule gauche, mon poignet droit, mon cou, mes cervicales, mon bassin et mes genoux ; ils murmuraient leurs traumatismes comme des échos, se répétant loin de mon crâne, mais persistants. Encore, et encore.
Mes paupières me faisaient mal à force de rester grandes ouvertes, mais je ne pouvais pas m’en empêcher.

Ça…

Louna agita ma baguette entre ses doigts, ce qui me donna brusquement envie d’exploser. *Te tuer*. Et si je l’attaquais ?

C’est pour qu’t’arrêtes de faire des bêtises.

Je pouvais l’attaquer, mais je n’arrivais pas à bouger.
Je l’avais déjà attaquée une fois. Ça m’avait fait trop mal. *Te. Tuer*. Je ne m’en rappelais plus très bien.

Et ça, continuait l’horrible voix en faisant voler un pan de sa robe. *Merde*. J’étais foutue. *C’trop tard*. Sa baguette brillait horriblement entre ses doigts blancs. « C’est pour qu’tu gardes ton cul bien collé ». Les rouages de mon esprit abandonnaient. J’avais envie de crier, mais je n’y arrivais même pas. *Tout raté*. Je m’étais foirée, comme la pire des sorcières. *Pire*. Comme la pire des minables.
Mon nez se remplissait, alors je reniflais bruyamment tout en détournant le regard de Louna, la fille-que-je-n’avais-même-pas-réussi-à-égratigner.
Sa façon de m’ignorer en regardant dehors me faisait bien plus mal que si son regard avait été planté sur moi. Je reniflais encore une fois, baissant les yeux sur mon corps crispé. *Pitoyable*. Je ne ressemblais à rien. Tétanisée comme si la mort allait m’emporter. Non, la mort me faisait beaucoup moins de trucs dans le corps que maintenant. *Pitoyable… de merde*. Je décollais mes pieds du sol pour les poser sur la banquette, et je repliais mes jambes contre ma poitrine, les rapprochant le plus possible de mon souffle. L’os de mon bassin me faisait mal, mais je m’en foutais ; cette position me faisait moins mal à la poitrine.
Je ne voulais plus penser à rien, parce que j’avais bien trop envie de m’insulter. *Tellement tout raté*. Ça faisait des mois que je ne m’étais pas autant détestée.

Un crépitement attira mon attention. Mon regard glissa dans sa direction sans que je ne puisse le contrôler.
*Que…*. Une tige était en train d’apparaître sur mes genoux collés ; cette tige était tellement verte que la classique couleur verte en perdait son sens, comme moi. Les minuscules particules magiques continuaient la fabrication de l’objet pendant que je plantais mon regard sur Louna. *Arrête*.
C’était elle, avec sa baguette magique. Elle ne regardait plus à l’extérieur, maintenant ses yeux étaient fixés sur le sol, je voyais la moitié de son visage et la prunelle d’un seul œil ; il y avait de l’amélioration, elle ne m’ignorait plus qu’à moitié. Une envie de rire se mélangea à mon envie de crier. Toutes mes pensées étaient pitoyables, j’avais envie d’arrêter de penser, pour toujours.
Mon attention se reporta sur mes genoux. *S’fout d’moi…*. Une rose aussi rouge que du sang giclant me narguait. Là. Sur moi. Me touchant.
Ma main transperça l’air pour frapper cette foutue rose ; qui s’écrasa sur la fenêtre en gémissant de pétales. *Tiens ta fleur*. Je me foutais de tout ce qui pouvait provenir de Louna.
J’enroulais à nouveau mon bras autour de mes jambes, portant mon regard sur la fille-beaucoup-trop-puissante. *J’ai rien pu faire*. Même si ma cervelle tombait de fatigue, elle me rappelait encore à quel point j’étais faible. *Comment c’est possible ?*. Pas une seule égratignure sur son visage carré. Même ses cheveux étaient parfaitement coiffés. Elle n’avait rien.
Rien.

C’toi qui m’a attaquée.

Sa grosse bouche me dégoutait. Entendre sa voix me dégoutait. Rester ici me dégoutait de moi-même. Ça m’enfonçait ma faiblesse dans le cœur, là où rien ne s’oubliait. Je ne savais même pas pourquoi elle osait me parler. J’étais tellement faible qu’elle pouvait beaucoup se Permettre.
La gorge enflée, j’agitais la bouche : « J’peux partir ? » demandais-je d’une tonalité atrocement banale, débordante des aigus de la faiblesse. Je me détestais, bordel. *Pas l’choix*. J’étais en train de lui demander l’autorisation de ne pas m’attaquer. Comme la plus grande des faibles. Qu’est-ce qui était en train de m’arriver ?

Son poignet s’agita. Tous mes muscles se crispèrent, mes ongles se plantèrent dans mes mollets et mes dents crissèrent dans ma mâchoire ; j’attendais l’impact du sort. « Han ». Je me rendais compte de ma respiration rapide. Et…

Bien sûr, cul-mou. Casse-toi.

Et ça me fit mal au cœur.
Des petites larmes de haine fuitaient sur mes cils, sans tomber ; je ne pleurais pas, je me sentais juste horriblement impuissante. *Je…*. Pourquoi est-ce que je baissais la tête en face d’elle ? *T’es trop puissante*. Parce qu’elle me faisait peur ? *’M’FAIT PEUR*.
C’ÉTAIT ÇA ! J’avais enfin mis le mot dessus.
Ouais, bordel. Je tremblais au fond de moi face à Louna. Je tremblais pour moi, pour ma faiblesse que j’avais mal jugée. La Magie était encore si loin de ma compréhension que j’en tremblais. *Bordel !*. Je clignais des yeux pour expulser la fuite qui troublait ma vision. Tout s’était arrêté tout à l’heure, quand je l’avais attaquée. Je n’avais pas le niveau, et j’en étais très loin.

Bah allez, qu’est-c’tu fous ?

En Magie, je ne pouvais rien contre Louna. Mais moi... *Tu peux pas m’forcer*. Moi, je restais moi. Et ce n’était pas cette fille qui allait changer ça.

J’reste.

Ah ?

J’essayais de calmer ma respiration, tout en observant le gros visage de Louna. « Presque trop facile » ajouta-t-elle en souriant comme une abrutie.
Je devais rester forte, avec ou sans magie. *Papa*.
Cette Autre insupportable me l’avait presque fait oublier.

J’ai la volonté d’vouloir…

Ça veut rien dire la volonté d’vouloir, la coupais-je en grognant.

*Abrutie*. Je pouvais encore gagner avec ma cervelle, j’étais bien plus douée qu’avec une baguette. Une respiration toute nouvelle gonfla mes poumons, électrisant mes pensées surexcitées. Je ne savais plus vraiment quoi penser de Louna, mais je n’allais pas la laisser faire ce qu’elle voulait de moi. *Jamais tu m’contrôleras*. Plus jamais.

J’voudraaais…

Elle reprit sa phrase en l’étirant, l’écartelant entre ses lèvres comme une gosse. Ma concentration se refermait entièrement sur elle : le soleil couchant à travers la vitre, mon corps recroquevillé ou encore les mouvements saccadés du train disparaissaient tout doucement.

Savoooooir… étira-t-elle encore une fois, comme si elle était en train de charger sa phrase pour me la planter dans la gueule. J’avais un mauvais pressentiment, mais j’étais prête à répondre, à la cogner de mes mots jusqu’à ce qu’elle ferme sa gueule. « …si tu sortais avec une bridée ». *Hein ?*. Oh non. *Pas encore ça*. Mon visage s’affaissa.
Je ne voulais pas penser à Yuzu, et surtout pas en face de Louna. J’étais fatiguée d’expliquer que ce n’était pas ma copine. Les Autres utilisaient toujours des mots sans aucune réflexion, sans le moindre sens. Je les détestais pour leur capacité à ne rien comprendre, à ne jamais rien piger à ce qui était planté devant leurs gueules. *Insupportable*. Je serrais les dents.
Ma réponse était déjà décidée : le silence. Louna n’allait rien entendre sur Yuzu, elle était complètement folle de penser que j’allais lui en parler.

J’vous ai vues, hein…

Sa voix se transformait en reproche, comme si je me faisais engueuler par un adulte. Et moi, je l’observais me parler avec les yeux pointés vers le sol, ça me donnait presque envie de rire ; c’était ridicule. Ses yeux gris dégueulasses qui m’avaient attaquée un an en arrière, jour pour jour. « Ta bouche dans la sienne ». Je sentis mon visage se fermer. *’comprends rien abrutie*. « Comme des p’tits poissons cherchant d’l’oxygène l’une dans l’autre ». *Cherchant d’l’oxyg… Mais qu’est-c’qu'elle raconte ?!*. Son image se planta dans mon crâne.
Je voyais la bouche de Yuzu en train de pomper l’air dans la mienne, la peau de sa joue distendue à l’extrême, faisant apparaître ses petites veines bleutées prêtes à exploser.
Mon visage se froissa. *C’est dégueulasse…*. Cette vision était affreuse.

Z’êtes trop mignonnes, y’a pas d’honte à ça.

Réintégrant mon regard, je me rendais compte que j’avais mal aux muscles de mon visage, en plus de n’avoir aucune envie de répondre à Louna. *T’es vraiment ‘dégueu*. La vision tournait encore dans mon esprit. *Arrête de sourire*. Et cette abrutie avait l’air contente de ses phrases, son rictus arrivait à la limite de son gris.

Bah assume au moins.

Je gardais le silence de voix et d’esprit. Me contentant de l’observer tourner ma baguette entre ses doigts. *Foutue arme*.

Tu sors avec elle, ou pas ?

L’intonation de sa voix était moins joyeuse, un peu plus irritée. Ça aurait dû me faire plaisir, mais ce n’était pas ce que je ressentais. Je préférais écouter le chant du silence ; j’étais au moins sûre qu’il ne me ferait pas de mal, lui. Mon regard se défocalisa de Louna pour voyager sur la vitre.
Les secondes roulaient tranquillement autour du cercle du soleil. Elles se laissaient bouffer par les rayons qui gonflaient jusqu’à exploser, puis disparaitre. Un par un, chacun son tour, les rayons étaient occupés à croquer dans le crâne juteux des petites secondes, sans savoir qu’elles cherchaient à les tuer, toutes ensemble.

J’me d’mande c’que tu trouves à Aelle.

Des cheveux Ocre flottaient là-bas, autour du soleil. Ils ondulaient au rythme du temps, doucement, m’aveuglant le regard. Je pouvais faire cramer mes yeux à regarder ces cheveux-là, jusqu’à en perdre la vue. Bon Dieu. Elle flottait, le soleil. Elle traversait les rangées d’Autres pour monter sur cette estrade, le soleil. Elle brillait si fort entre tous les corps, le soleil. Elle sillonnait ma conscience en me souriant, le soleil.
Ça faisait tellement longtemps, soleil.
J’avalais ma bave, mais elle s’évaporait dans le volcan de ma gorge, ébouillantée. Ma tête pivota très légèrement pour laisser de la place à mon regard. Pour que je puisse immoler cette fille dans mes yeux. *T’as pas l’droit*. Mon cœur écrasait le peu de force qu’il me restait, il aplatissait sans pitié mon envie de rugir. La protection de mes orbites s’évapora, elle aussi, et je sentis deux larmes me lacérer le visage. *Pas elle*. Mais je restais droite, la tête haute ; les jambes écrabouillées contre ma poitrine. Louna ne me regardait pas avec ses yeux, mais elle me voyait bien mieux que les Autres. Elle savait me faire mal. *J’crois…*. Une pensée sombre s’ouvrit dans ma conscience, m’obligeant à la considérer. *J’dois arrêter d’te sous-estimer*.
Ces quelques mots me perçaient le crâne, me perforaient avec un pieu. Tout ce que dégageait cette fille, que ça soit magique ou pas, n’était pas faible. Louna était douée.

‘Fin j’sais pas… reprit le pieu de sa voix après un silence éternel, elle est pas vraiment… elle tapota trois fois ma baguette sur la sienne, douée ?

*Bordel*. Ça me faisait mal de m’en rendre compte, mais c’était la réalité. Après Qiong, je saisissais enfin que Louna était affreusement puissante. « …ni futée… Et même pas belle en plus ». *Arrête*. Je reniflais sans gêne, laissant un début de colère me faire pulser le cœur. Elle m’avait fait couler deux larmes. *C’pas elle*. Et cette fille-de-puissance n’allait pas m’en faire couler une de plus. Mon regard se ranimait, le feu à l’intérieur s’élevait ; séchant toute trace d’humidité.

Pourtant…

*Mais tu vas pas la fermer ?!*. Un cratère de brûlure était béant en moi, je sentais l’aspiration d’air à travers l’ouverture qui gonflait ma gorge. Je restais calme, pourtant ; même si mes pensées gueulaient. Ils y en avaient trop, je ne comprenais rien à ce qu’elles beuglaient. « …j’t’ai vu la regarder… » *Prononce pas c’prénom !*. J’entendais la stridence de mon esprit, hurlant dans tous les sens. « …et-putain-j’avais-d’jà-vu-du-désir-dans-un-regard-mais-toi-c’était-tellement-pir… ».

ARRÊTE !

Silence. Écho de la voix, à l’intérieur. Les horribles lèvres de Louna se stoppèrent, bloquant tout le reste en harmonie. La seconde de l’instant s’enrailla.
Shhht.
Les deux sillons séchés sur mes joues pulsèrent.
Clac.
La seconde se décoinça.
Puis le compartiment reprit son mouvement ballotant, secouant très légèrement mon corps en boule.
Mon visage tremblait. Mais j’étais calme. Bien trop calme.
Je forçais ma bouche à s’ouvrir une nouvelle fois : « S’il-te-plait, arrête » articulèrent lentement mes lèvres ébouillantées.

Alors réponds-moi. Tu sors avec c’te bridée ou pas ?

*Oh bon Dieu…*. Je voyais mes paupières se refermer — avec une telle paresse qu’elles auraient pu m’endormir. Je préférais rester dans l’obscurité de mon crâne, les rictus satisfaits de Louna me faisaient mal.
Et je ne pouvais pas me défendre, je ne connaissais rien d’elle.

Non.

Pourquoi t’assumes pas ?

Ses phrases étaient toujours sur le bout de ses lèvres, elle me donnait l’impression de ne jamais réfléchir alors que chacun de ses mots me piégeait un peu plus. Sa puissance m’embourbait le corps ; et elle continuait vers ma tête pour m’étouffer complètement.

T’as juste dû nous voir quand on se saluait.

J’te confirme qu’j’ai bien vu, et même très bien. Alors pourquoi t’assumes pas ?

C’était horriblement fatigant, les mêmes questions revenaient à chaque fois.

J’assume qu’je salue par la bouche.

Sans assumer qu’c’est ta copine ?

*Bon Dieu*. Même à travers l’obscurité, je pouvais sentir l’agacement qui traversait le corps de Louna, ce n’était pas de l’incompréhension comme tous les Autres ; agacement et exaspération se mélangeaient en elle, sans que je comprenne pourquoi.

Parce qu’elle l’est pas.

Com…

C’est ma sœur.

L’obscurité remuait, tout doucement, sous mes yeux endormis. Et le silence s’étirait. *Voilà*. C’était la réponse qui calmait toute question. Réponse qui était aussi vraie que fausse. *Yuzu… Ton hibou…*. Elle était comme ma sœur.

Tu t’fous d’ma gueule ? reprit sa voix grave en posant réellement la question, sans reproche ni ironie.

Cette fois-ci, c’était moi qui avais ma réponse sur le bout de la langue. « Pas du tout ». J’utilisais ma voix normale, en essayant de ne pas trop écouter mes pensées chaotiques. « C’est resté une habitude de s’saluer comme ça » enchainais-je en écoutant mon propre mensonge, qui menait vers la vérité que je voulais lui transmettre. Ça me faisait chier d’être obligée de mentir pour être comprise.

Tu l’ferais avec moi si j’étais ta sœur ?

*Quoi ?!*. La bave s’accumulait dans ma bouche, ma langue avait bouché l’orifice qui menait à ma gorge. *C’quoi c’te question ?*. Avec autant de prudence qu’une fleur s’épanouissant, j’écartais mes paupières un peu reposées. L’œil droit de Louna qui fixait le parquet sans intérêt était… vivant ; c’était tout ce que je voyais, je ne pouvais rien voir d’autre là-dedans. *T’façon j’pourrais rien voir même si tu m’fixais dans les yeux*.
Je décidais de lui répondre avec logique. « Ouais ». Un unique mot pour qu’elle comprenne enfin le tout.
Un rire traversa ses lèvres, beaucoup trop fort pour un rire normal. *’va vite, ta cervelle*. Bien sûr qu’elle avait tout compris, tout le système qui s’était étalé dans son crâne était clair maintenant, elle comprenait vite.

Faudrait p’t’être penser à arrêter un jour, gloussa-t-elle de ses grosses lèvres encore secouées par son rire.

*Hm…*. Elle avait raison et tort en même temps. Il fallait juste qu’on fasse un peu plus attention à la présence des Autres avant de nous saluer, même si ça me faisait chier d’accorder de l’importance à des gens qui n’en avait pas. « Parce que tout l’château doit penser qu’vous sortez ensemble » continua sa voix, avec un rire de plus en plus fantomatique. « Et moi avec ».
Ouais, je devais faire attention aux Autres, de plus en plus. Et surtout de ceux qui avaient la même puissance que Louna. Je prenais enfin conscience que les Autres du monde des sorciers n’étaient pas comme ceux du monde Moldu. Dans le monde magique, il y avait beaucoup d’Autres qui étaient doués, à l’inverse des abrutis Moldus que j’avais connus.

C’qui fait qu’t’es libre pour Aelle.

Le cours de mes pensées se stoppa. *Doucement*. Entendre ce prénom secouait un truc au fond de moi ; une forme pendue, pleine de grelots et de chiffons troués, poreux. Noire. Ce truc était foutrement noir. *’y pense pas*. Mais Louna ne m’arracherait aucune larme de plus, alors je frappais la forme de toutes mes forces, la dégageant dans l’espace vide. Loin de moi.
J’avalais ma bave sans répondre. Pourtant, je devais trouver quelque-chose à lui balancer à la gueule, j’avais compris qu’elle s’arrêtait de parler uniquement après avoir eu ses informations. *J’sais même pas quoi dire*. Je forçais ma cervelle à ne pas trop penser, ce qui ne me laissait pas la place pour réfléchir à une bonne réponse.

T’as une p’tite place pour une cop…

Elle m’aime pas, coupais-je instinctivement. Mes yeux se plissèrent. *Réfléchis un peu*. Cette réponse était sortie trop vite, sans même passer par mon crâne. Pourtant, je l’aimais bien, ma réponse. Je l’avais sentie.

Oh bah, c’est marrant ça.

Ma main droite tordait le tissu de ma robe. J’avais la mâchoire serrée. *Y’a rien d’drôle*. Mais j’étais loin de perdre le contrôle. « Tu vois, t’as parlé d’elle avant toi. Ça veut dire qu’tu l’ai… ». Un claquement me fit sursauter. *Bordel !*. Le bruit me perça les tympans.

C’était la porte du compartiment.
Mon oreille droite sifflait, assourdie par le bruit. Je pivotais ma tête vers l’Autre abruti qui osait rentrer ici.
Noir. Bon Dieu que c’était noir. Elle me fixait avec ses grands yeux opaques, je voyais que ça sur son visage. *Bizarre*. Son visage était ses yeux, énormes. Elle ne cilla pas un seul instant, et ne cligna pas ses paupières ; ses lèvres s’agitèrent :

Ça s’drague ?

Je ne faisais plus attention aux autres mots de Louna, les grands yeux noirs étaient bien plus intéressants, opaques et voilés ; mais il se détournèrent. Mon cou était tordu vers le haut, mais je préférais détailler cette fille que retrouver la vision de l’Autre-au-regard-bloqué.

Y’a papa qui d’mande si tu crèches à l’appart’ ce soir ou chez une… amie, demanda la grande blonde d’une voix grave, presque autant que Louna. *Oh*. Ses cheveux étaient attachés, mais bien mieux que moi. Elle était douée pour ça. Son menton se tenait très haut, comme si elle regardait le monde à travers une grande tour.

Pourquoi il m’demande pas directement ?

La blonde soupira en prenant une mine exaspérée, comme si elle en avait marre de répéter la même chose ; comme moi. « Qu’est-c'tu veux que j’te dise... Franchement… » articula sa grande bouche aux dents très blanches, parfaitement alignées. Un silence suivit sa sincérité.
Mon cou me faisait mal. Et j’avais l’impression de déranger la blonde à la fixer comme ça. Mon regard retourna sur Louna. « Oh… ».

Deux perles grises brillaient dans ma vision, mais elles n’étaient pas dirigées vers moi. C’était sûrement le grand noir qu’elles affrontaient.

J’vais dormir avec elle ce soir, déclara le gros visage en me désignant des deux baguettes, un rictus aux lèvres.

Mes yeux se firent tous ronds. *Quoi ?!*. Elle me désignait, moi ! *Jamais !*. Je détestais ce qu’elle était en train de faire, même si je savais qu’elle ne pensait pas ses mots. *Complètement folle*. Je détestais réellement ça, sans pouvoir en comprendre la raison précise.

Ha. Ha.

Un rire au ralenti, totalement sarcastique. La réaction du grand regard noir fit volatiliser ma colère contre Louna, la pulvérisant totalement. Je sentis même un sourire jouer sur ma bouche.

On verra t’à l’heure…

Papa m’a dit qu’il v…

On verra tout à l’heure, Nejma.

*Nejma…*. Le compartiment se remplissait de tension et de mots imprononcés. *Imprononçable*. Il y avait beaucoup de choses cachées entre ces deux-là. *S’ressemblent pas du tout*. La bulle de silence éclata : « Seth s’est transformé en fille ? » demanda la voix de la blonde, tournée vers moi. Sans même la regarder, je sentais le noir de ses yeux me dévisager. *Seth*. LE GRYFFON. *Mais oui !*. Je connaissais un truc sur Louna ! *Le-Gryffon-bon-Dieu-d’merde !*. Son lien avec ce gars-là !

Pourriez-vous nous laisser, jeune princesse, ou est-ce trop vous demander ? railla Louna, un sourire sincère sur la tronche. *Bon Dieu*. Son sourire faisait peur ; il donnait l’impression de maîtriser la totalité du filage de ses pensées, et même au-delà. Les fils lointains. *C’est flippant*. Ma joie concernant le souvenir du Gryffon se teinta de peur. *J’peux pas*. Impossible de lui faire de mal avec mes mots, sa vengeance devait être atroce. Mon corps sursauta violemment.

Je réintégrais mon corps à la vitesse de la lumière. « Aa-aah ! ». Mon oreille droite bourdonnait de douleur pour la deuxième fois, mes deux mains se plaquèrent dessus pour l’isoler du bruit extérieur. La porte du compartiment s’était refermée au moins deux fois plus fort que son ouverture.

J’m’excuse pour elle.

J’entendis la voix de Louna comme dans un puit, le son rebondissait dans une seule oreille ; mais le bourdonnement de l’autre diminuait.

Elle a été finie à la pisse.

*À la pisse ?*. Qu’est-ce que c’était que cette expression bizarre ?
La partie droite de mon visage se décrispait tout doucement, mais elle bourdonnait encore. Pourtant, je relâchais tout doucement mon oreille en écoutant le bordel que faisaient mes pensées. *Elles s’aiment pas*. Ça se voyait tellement que les deux sœurs ne pouvaient pas se mélanger.

On disait quoi déjà ?

*Merde*. La fille-surpuissante avait repris sa position de statue, m’offrant une seule de ses deux perles, encore une fois. Je voyais qu’elle était en train de rassembler toutes ses pensées, pour reprendre comme si de rien n’était. *Concentre-toi*. Je décrochais le cœur de ma poitrine, l’isolant pour quelques secondes face aux mots qui arrivaient.

Aelle.

Aucune réaction de mon corps. *Vite*. Je ne pouvais pas tenir longtemps à serrer les dents comme ça.

T’as parlé d’elle avant toi, donc…

J’essayais de ne pas faire de bruit en écrasant ma robe avec mes doigts. « …tu l’aimes, toi ? ». *Moi ?*. Mes doigts broyaient beaucoup trop fort, ça me faisait trembler tout le bras ; mais j’étais foutrement calme. *J’dois juste répondre. Rien d’compliqué*. Les muscles de ma mâchoire se desserraient un peu pour laisser passer le filin de ma voix. « Non ». Ferme. Dur. *Non*. Il n’y avait rien d’autre à comprendre dans ce mot qui n’avait pas voyagé dans mon esprit. *Non*. Mes paupières s’alourdissaient.

Hmm…

Elle pensait tout haut. Elle préparait quelque chose. *Et si j’disais simplement oui ?*. Peut-être qu’il fallait simplement que je lui donne ce qu’elle voulait entendre ; comme tous les Autres.

Pourquoi t’as pas commencé en m’disant qu’tu l’aimais pas, au lieu d’me sortir qu’elle t’aime pas ?

La sincérité me brûlait les parois de la bouche, comme si ma langue venait de prendre feu. Alors je laissais claquer cette flamme : « J’ai parlé sans réfléchir ».

Tu l’aimes ?

Je forçais ma bouche à s’ouvrir, même si elle refusait. Je devais répondre aussi vite qu’elle.

Non.

Mes dents étaient serrées, sans que je puisse les décoller. Je ne réfléchissais pas, c’était trop dangereux.

Ouuuh… T’es amoureuse d’la p’tite pouffy.

*Amoureuse…*. Mes lèvres bougeaient sans voix. Je ne savais pas vraiment ce que voulait dire ce mot, c’était comme si je voyais son corps, mais pas sa tête ; le plus important ne m’était pas visible. Tout ce que je comprenais, c’était que ça faisait mal. *Tu sais rien*. Je taisa…

Si, je sais.

Mes doigts s’arrêtèrent. Mon esprit aussi. J’étais en train de rêver ou elle ent…

J’entends c’que tu dis dans ta tête.

Un truc explosa dans mon regard, son bruit était si loin, et sa force était si grande. Mon menton tremblait.
C’était injuste. *T’as…*. Tout ce qui m’arrivait était injuste. *T’as…*. Je voulais que ça s’arrête. *’vraiment pas l’droit…*. Elle était comme le Gryffon. *’d’faire ça…*. Horrible.

J’peux pas m’en empêcher Charlie, c’est bien l’seul truc où j’suis vraiment douée…

Je n’en avais rien à foutre de ses mots. *Bordel !*. Mais je tenais encore. J’avais l’impression que mes doigts allaient se casser, mais je tenais. Ouais, je tenais à lui faire fermer sa gueule. *Aelle…*. Ma gorge m’interdisait de continuer, mais mon regard était sec, froid, meurtrier. J’avais confiance en moi ; je n’en avais jamais douté. « Aelle… ». Non, pas ma voix. Je ne pouvais pas gérer ça. En pensées !

Oui ?

Je repris mon souffle. Si elle entendait tout ce que je me disais, j’étais décidée à lui montrer ce qu’elle voulait, mais elle était loin d’imaginer tout ce qu’il y avait ; tout comme moi. Je me contrôlais. Je restais calme. *Elle m’a… jetée sans le moindre mot*. Pire, c’était bien pire. *Sans le moindre regard*. Je respirais, doucement ; sans compresser mes poumons étranglés. *Alors non, tu n’sais pas c’que c’est qu’d’être obligée d’juste la…*. Pas directement, il fallait que je contourne ma rage. *De… juste voir de loin une personne*. Comme une Autre. Loin. Froide. *D’juste sentir sa présence quelque part mais de t’sentir vide d’elle*. J’expirais lourdement. *D’être effrayée par les secondes qui tombent pour m’éloigner d’ell… d’cette personne*. Je reniflais. *D’sentir ma douleur gonfler toutes les heures sans jamais s’arrêter*. Mon dos se redressa. *Alors non. Tu sais pas !*. Merde, j’étais glacée de colère. Ma main se leva pour frapper deux fois contre ma poitrine, me secouant toute la glace de mon crâne.

J’ai tellement peur d’avoir mal !

Un cri ?

Et j’ai foutrement mal de tant d’peur !

Glacée. Figée. Les cristaux d’air se contractaient dans ma gorge. Au moindre mouvement, je pouvais tout briser. Mon souffle de givre gonflait, puis se dégonflait. Mes jambes contre ma poitrine, collées pour toujours, je tuais le gris dans mes yeux. J’étais pitoyable à lui parler, mais je devais le faire. Je ne me rappelais pas bien de ce que j’avais dit, mais je l’avais fait. Une douleur sourde m’alourdissait la tête, elle venait d’arriver. Louna avait enfin fermé sa gueule.
*J’la déteste*. Le mélange de moi et de ce que je cachais à Louna était horrible à tenir en place. Je n’avais pas l’habitude d’effacer une part de moi, de m’arracher les émotions avec les dents pour les forcer à ne pas hurler. À la galerie de Papa, je ne ressentais rien face à ces Autres abrutis puisqu’ils ne savaient rien de moi. Mais là, face au gris de Louna, je me rendais compte de ce qui faisait vraiment mal à la poitrine : ça ne servait à rien de lui infliger de la douleur en plus, beaucoup trop fraiche, il fallait seulement se concentrer à réveiller celles qui existaient déjà.
Et pas besoin de Louna. Je me faisais déjà bien assez mal toute seule.

Je sais c’que ça fait d’souffrir à la place de quelqu’un.

*Oh mais ta gueule !*. La perle de gris se plissa. Je refermais la bouche, brusquement ; même si c’était inutile. J’avais oublié, pour mes pensées. *Désolée*. La douleur dans ma tête commençait à vraiment me déranger. C’était trop froid là-haut.

Mais dans mon cas elle n’en valait pas la peine.

J’étais fatiguée, je m’en rendais compte ; alors je laissais Louna parler toute seule. J’avais réussi à ce qu’elle arrête de me piéger, c’était déjà bien, même si je n’en ressentais aucune joie. *Rien*. Je ne ressentais plus rien du tout en ce moment.

Et si elle t’aimait, au fond ?

J’ai mal au crâne Louna, sifflais-je sans la moindre réflexion sur sa question.
Sans aucune difficulté, je retirais mon regard de cette fille-de-puissance pour l’emporter sur ma gauche, le dos bleu de la banquette.

T’aimerais qu’elle t’aime ?

*Elle m’aime pas*. C’était la réponse qui se baladait sur le bout de ma langue depuis le début, depuis toujours. C’était la réponse sans réfléchir, mais peut-être la plus dure quand j’y pensais. Pourtant, je n’arrivais plus à penser ce moment ; le tissu-bleu de la banquette était la seule chose qui traversait mon esprit.

Dis…

Un soupir intérieur.

J’suis bien plus intelligente qu’Aelle, bien plus intéressante et surtout bien plus belle…

Je n’en avais aucune idée. Tout ce que je pouvais saisir de mes pensées glacées, en ce moment, c’était que je n’aimais pas Louna.

Alors j’t’intéresse pas même un p’tit peu ?

*Mais…*. Ça me dégoutait, je la détestais encore plus ; réellement. *T’es vieille*.
Un rire-éclair explosa dans la cabine, expulsé en une seule fois, une demi-seconde, un seul instant ; comme un crachat, mais de rire. Les petites formes striées du tissu-bleu accompagnaient le silence qui suivit. Enfin.
Du silence. Louna avait l’air d’avoir aucune limite à la parole.

Ouais… Mais j’pourrais quand même t’la faire oublier.

*Bon Dieu…*. Elle racontait n’importe quoi. Sa voix grave était devenue insupportable à mes oreilles. J’avais envie de lui abattre mon crâne glacé sur le sien, pour lui fendre sa cervelle. Pourtant, même après ça, j’étais sûre qu’elle ouvrirait encore sa gueule.

T’as quel âge ?

Je clignais des yeux, plusieurs fois. Elle n’arrêtait pas. Bon Dieu ! ELLE NE S’ARRÊTAIT PAS !

Promis, baguettes croisées, du coin de l’œil, je vis nos deux baguettes en croix apparaitre, c’est ma dernière question.

*Dernière ?!*. Avant même que je saisisse réellement le sens de ses mots, mes lèvres étaient déjà ouvertes.

Treize !

Treize. Treize... J’ai qu’trois piges de plus.

Plus de question… *Bon Dieu…*. Je croyais en sa promesse, elle avait l’air d’être une Autre de Parole. C’était fini.

Alors dans trois ans, j’pourrais t'la faire oublier s’tu veux.

Même si elle continuait à parler toute seule, ça ne me gênait pas, je ne l’écoutais plus vraiment. Mon crâne était si lourd et si froid…

Ouais, on pourra p't'être essayer si on a l’temps.

Mes paupières se fermaient. J’étais foutrement lourde. Et ça faisait mal, là-haut.
En bas ?

Ça s’rait marrant.

*Marrant…*. Juste me reposer un peu, vite fait. Un tout petit peu.
Enfin.

Sommeil de glace.