One Shot À double tranchant

26 JUIN 2044, PEMBROKE


Chère Mrs Sadovski, nous avons le plaisir de vous informer que vous bénéficiez d'ores et déjà...

« Jodie ? »

La question fut emportée par la douce brise qui caressa le visage de ladite enfant, faisant virevolter quelques mèches pâles sous la lumière du soleil. Ses rayons éblouissants la forçaient à plisser des yeux, sans qu'elle ne cherche à s'en dégager pour autant. Allongée dans l'herbe, les bras sous la tête, Jodie fixait les feuilles des arbres qui remuaient doucement au vent. À côté d'elle, Walter avait les yeux plongés dans son carnet, un crayon à papier dans la main, et traçait quelques rapides traits en observant le profil de Jelena qui se découpait harmonieusement sous la lumière du soleil.

« Jodie !
– Quoi. »

Elle garda les yeux fixés sur la cime des arbres, répondant à son amie d'un air absent. Jelena soupira.

« Je t'ai demandé quand est-ce que tu partais pour ton pensionnat. »

Jodie inspira et expira longuement, perdant son regard dans le vide. Que vous bénéficiez d'ores et déjà d'une inscription au collège Poudlard. À cette époque de l'année, le jardin des James était très agréable : il embaumait la glycine.

« Le premier septembre. »

Elle ne développa pas plus et tourna son regard vers Walter. Quelques mèches châtain clair aux reflets dorés lui tombaient sur les yeux. Il semblait profondément absorbé par ce qu'il faisait.

« C'est nul que tes parents ne veuillent pas que tu viennes au collège à Pembroke. Qu'est-ce qu'on s'en fiche que celui où ils t'envoient soit meilleur. »

Jodie ne répondit pas et se contenta d'acquiescer silencieusement, suivant des yeux le geste vif et précis de la main de son ami.

Cela faisait huit ans maintenant qu'elle connaissait Jelena et Walter. Ils s'étaient rencontrés lors de leurs premiers jours d'école et étaient rapidement devenus amis. Les années passées avaient consolidé leurs liens : Jodie n'était aussi proche de personne d'autre, et ils étaient certainement ceux à qui elle se confiait le plus – dans la mesure où Jodie se confiait. À un détail près cependant : elle ne leur avait jamais dit qu'elle était une sorcière. Ils n'avaient aucune idée que Jodie, Pavel, Vitaliy, Jane et Aleksandr étaient tous aussi sorciers les uns que les autres et descendants de sorciers. Et ils avaient encore moins idée que ce pensionnat dans lequel elle prétendait partir en Écosse était loin d'enseigner les mathématiques et l'anglais, mais la magie.

Elle avait bien pensé à leur avouer ce « détail » de sa vie à plusieurs occasions. Mais plus que d'être consciente que ce n'était pas quelque chose à prendre à la légère, elle avait toujours eu peur de leur réaction : elle avait peur qu'ils s'éloignent d'elle, effrayés par sa vrai nature. Et plus le temps passait, plus cette peur empirait. Comment pouvaient-ils réagir en apprenant après tant années que leur amie, qu'ils considéraient comme si proche d'eux, était loin d'être celle qu'ils s'imaginaient ? Plutôt que de prendre les devants, Jodie avait passé sa vie à leur mentir – par omission, certes, mais à leur mentir quand même. Et lorsqu'elle avait reçu sa lettre pour Poudlard, elle n'avait que fait rajouter un mensonge de plus à sa longue liste, les regardant droit dans les yeux, imperturbable. Jodie était plutôt douée pour mentir ; elle avait une faculté à contrôler et cacher ses émotions qui lui était depuis de longues années utile. Si bien que Jelena et Walter ne s'étaient jamais doutés de rien.

« Je sais, c'est comme ça, répondit-elle sans détacher son regard de la main de Walter. »

Jelena arracha une touffe d'herbe et la jeta devant elle.

« Gina, s'il-te-plaît, tu peux arrêter de bouger ? Tu me facilites pas les choses.
– Sérieusement, Walt ? »

Elle le fixa d'un regard lourd de sens, comme si elle ne jugeait cette remarque absolument pas appropriée à la situation.

« Oui, sérieusement, lui répondit-il d'une manière évidente. »

Jodie soupira et réorienta sa tête vers le ciel. Elle sentait le trouble de son amie, qui contrairement à elle, était incapable de cacher la moindre émotion. Sa voix et ses yeux la trahissaient toujours. Elle se releva alors en époussetant les quelques brins d'herbe qui parsemaient son t-shirt bleu marine et entoura ses genoux de ses jambes.

« Gina, ne t'inquiètes pas. Ce n'est pas parce qu'on ne sera plus dans la même école qu'on va se séparer. Et puis Walt sera toujours là avec toi. Ce n'est pas comme si on partait tous dans un endroit différent. »

Son estomac se contracta de culpabilité, adressant pourtant un sourire rassurant à Jelena. Jodie s'en voulait de la voir aussi peinée par son départ, sachant en plus qu'elle lui mentait sur la réelle raison de ce dernier. Elle savait et s'en voulait de s'enfoncer dans un mensonge qui lui serait de plus en plus compliqué à s'extirper, mais préférait ça à risquer de perdre ses amis : car quitte à les perdre en leur avouant, autant que ce soit dans des années plutôt que maintenant. Walter, de son côté, ne montrait pas ce qu'il pensait de la situation. Certes, il s'était dit triste du départ de Jodie, et elle le savait sincère. Mais il comprenait plus facilement que loin des yeux ne signifiait pas nécessairement loin du cœur, et que son départ pour l'Écosse ne signifiait pas la fin de leur amitié. Néanmoins, Jodie le savait aussi moins expressif que Jelena – ou du moins, pas de façon aussi explicite.

« Je sais bien, mais ça me fait bizarre. On a toujours été dans la même classe, tous les trois, et maintenant c'est fini. Je sais pas, j'ai peur que les choses changent, que ce ne soit plus comme avant. »

Jodie secoua sa tête.

« Gina, ça ne changera strictement rien. On se reverra quand je rentrerai. Et puis on pourra toujours s'écrire si tu veux. Tu n'auras qu'à donner ta lettre à mes parents, ce sera plus simple. »

Nouvelle contraction. Comment lui expliquer qu'elle ne pouvait pas lui envoyer directement de lettre car il n'y aurait jamais de Jodie Sadovski à la fausse adresse qu'elle lui aurait donnée ? Comment lui expliquer que sa lettre n'arriverait jamais si elle l'envoyait par la poste car le courrier à Poudlard n'était délivré que par hibou ? Jodie redoutait le nouveau lot de mensonges qu'elle devrait rajouter à son interminable liste, sachant pourtant que c'était le prix à payer. Si jusqu'à présent elle n'avait pas eu à cacher ses activités quotidiennes, désormais, elle devrait mentir sur tout ce qu'elle faisait à Poudlard.

Walter releva finalement la tête, semblant détacher son regard de son carnet, et observa Gina de ses yeux noisette, un sourire illuminant son doux visage.

« Gina, on se reverra tous à Noël, ne t'inquiètes pas. Tu verras, il nous faudra un peu de temps pour nous habituer, mais au final, on sera encore plus heureux de se retrouver. »

Jelena regarda tour à tour Walter puis Jodie, sur qui elle posa ses yeux plus longuement.

« Tu le promets Jodie ?
– Je te le promets. »

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Première année RP (2044-2045)