une empreinte sur le carrelage
19 décembre 2044
11h00, Pré-au-Lard, Ecosse
11h00, Pré-au-Lard, Ecosse
Premier jour des vacances de Noël et premier départ. Ou retour. Je ne sais plus.
Les calèches. La gare de Pré-au-Lard. Le Poudlard express. Rouge et noir. Deux couleurs qui se font face. Un face à face d'émotions et de sentiments. Deux faces d'une même médaille. Une sombre et une lumineuse.
Voilà comment je me sens, là. Maintenant.
J'étais monté dans la vieille locomotive comme un automate. J'appréhendais le retour à la maison. Chez moi. Mais depuis quatre mois, chez moi, c'était Poudlard. Alors si je quittais "chez moi", j'allais où ?
Chez moi. Est-ce que c'est possible d'avoir deux "chez soi" ? Pas deux maisons ou deux chambres. Mais deux foyers. Deux familles. Comme si j'étais moi-même deux personnes différentes. Lily la fille, la soeur. Et, Lily la première année, sorcière. Mais est-ce qu'on peut réellement être deux personnes différentes ? Tout en étant saine d'esprit, je veux dire. Ou alors, j'étais folle. Oui c'est ça ! Les autres élèves étaient fous de joie de rentrer chez eux, retrouver leur famille et leur maison. Moi aussi, évidemment. Et pourtant, j'avais ce noeud au milieu du ventre. Ma gorge était sèche et mes mains tremblaient. J'avais une sensation vraiment bizarre. Une sensation que j'arrivais pas à définir. Etait-ce de la peur ? De l'inquiétude ? De la joie ? Probablement un peu de tout ça. Je m'étais assise dans un wagon, seule. Je n'avais pas cherché de têtes connues. Je voulais pas parler. Pour dire quoi d'ailleurs ? Mais tout le monde ne devait pas ressentir ce besoin de solitude. Un groupe d'élèves que je ne connaissaient pas, où seulement de vue, entra en trombe dans le compartiment.
Je m'enfonçais dans le siège de velours élimé ou le rouge foncé du tissu avait presque laissé place au blanc. Usé. Je me recroquevillais sur moi-même. Me faire petite. De toute façon, à part un ou deux coups d'oeil qu'on me lançait, personne ne faisait attention à moi. Tant mieux. J'ignorais les autres et les autres m'ignoraient. C'était parfait. Tout était parfait.
Ils riaient, plaisantaient, manger des sucreries tout en faisant des plans sur leurs vacances à venir.
Moi je faisais de la buée sur la vitre avec mon souffle. Et je la regardait disparaître. Rapidement. Mes yeux suivaient les contours du décors au dehors. Flou. Ca allait trop vite. Seule la ligne d'horizon était constante. En haut, le ciel bleu. En bas, le sol, blanc. De la neige, partout. Tout se confondait. Se mélangeait. Comme dans ma tête. Par moment, j'avais l'impression que le train avançait au ralenti. Presque à reculons. Sept heures. Sept heures de trajet, dans le silence. Et par moment, j'avais eu l'impression que tout n'avait duré qu'un battement de cil. Mon front était collé à la vitre froide. Et même si, au départ ce froid m'avait glacé les os, maintenant, il était réconfortant. Comme quelque chose de désagréable au début, mais dont on finit par s'habituer, jusqu'à ce qu'il soit naturel.
Le groupe à côté, allait et venait. Certains avaient dormi. Pas moi. Trop de chose se bousculait dans ma tête. Trop de questions. Je pensais à Jacob, qui ne rentrait pas chez lui pour Noël. Je savais qu'il en était malheureux. Il ne m'en parlait pas. Mais je voyais son regard changer quand il parlait de sa famille. Il était courageux et pourtant ça devait le bouffer de l'intérieur. Et moi, j'étais là à me stresser alors qu'il n'y avait aucune raison. Enfin presque. Je ne bougeais pas dans mon siège, comme engourdie, ankylosée, paralysée.
Les reliefs de la ville, que je connaissais si bien, se dessinaient. La grosse locomotive avait accompli son office et nous avaient transportés jusqu'à la gare de King's Cross, Londres. Londres. Chez moi. Avant.
Il y avait une foule compacte sur le quai. Des parents et des frères et soeurs, venus accueillir les fiers élèves de Poudlard. Les vacances commençaient vraiment. Maintenant. Un répit hors du temps. Pour profiter des festivités de fin d'année. Deux semaines.
Mes yeux regardaient sans voir, tous les visages souriants et les mains qui se levaient pour saluer un enfant reconnu derrière la paroi de verre. Il y avait du monde. Trop de monde.
Le train ne s'était pas encore complètement stabilisé, que déjà, il y avait une cohue monstre dans le corridor étroit qui longeait les cabines. Tout le monde se poussait à coup de coude. Être le premier à descendre. Sortir et retrouver la liberté du foyer. Moi, je restait plantée sur mon siège. Comme si à force d'y être assise, j'étais devenue un prolongement de lui. Le dernier membre du groupe qui avait partagé ma cabine, sorti et me regarda moi, qui ne bougeait pas. Puis il me lança, sans attendre de réponse, je pense, un "Tu descend pas ?", je n'y répondis pas. Non je ne descend pas. Je me souviens très bien du regard de papa, le jour où il a comprit que j'étais une sorcière. Comme lui. C'était il y a presque 6 ans, et pourtant je revois le voile devant ses yeux quand il avait vu la peluche de Missy réduite en miette. C'est moi qui avait fais ça. Juste par colère. J'avais vu la déception dans ses yeux. Je sais que papa n'a jamais vraiment accepté son statut de sorcier. Alors que sa fille aînée soit une sorcière aussi... Ca faisait beaucoup.
La magie n'étant pas tolérée au sein de la maison, il pouvait oublier ce que je suis. Et moi aussi.
Mais aujourd'hui, je connaissais ma magie, et je n'étais pas prête à y renoncer. Je n'étais pas non plus prête à ranger mes émotions dans un tiroir verrouillé à double tour, comme avant. Aujourd'hui, elles sortaient librement. Elle s'envolaient hors de moi, comme l'oisillon qui quitte le nid pour déployer ses ailes fragiles. Et surtout, je n'étais pas prête à revoir ce regard voilé de gris. Ce regard qui allait inévitablement me percuter. Comme le Poudlard Express m'aurait percuté en pleine course.
Papa n'allait pas comprendre mon bonheur.
Le train était vide. Je ne pouvais plus reculer.
J'attrapais ma valise posée dans le filet au dessus de ma tête. Je mis mon manteau. Et je posais une main sur le verre froid. Puis, je longeait le long corridor.
La porte du wagon était là, ouverte. Elle n'attendait plus que mon passage.
Cinq pas.
Quatre pas.
Trois pas.
Deux pas.
Un pas. La marche. Le quai.
Mes yeux étaient fixés sur les dalles de béton sous mes pieds. Puis, mes yeux se relevèrent. D'abord sur des chaussures, noires, cirées. Puis, un pantalon, gris. Un manteau noir aussi et plus haut, une écharpe en laine. Bleue. Bleue comme un ciel d'orage. Mais un bleu lumineux, pas voilé. Papa. Il était à seulement quelques pas de moi. Vingt tout au plus. Il me souriait. Un sourire qui faisait briller ses yeux. Il ouvrit en grand ses bras et je lâchais ma valise. Mon corps, qui était encore léthargique il y a quelques secondes, retrouva sa mobilité. Je courais pour m'enfouir dans ces bras. Ses bras à lui. Papa. Je respirais. A fond. Les larmes coulaient et je sentais son coeur battre contre ma joue. Un rythme régulier, comme une valse. Un cocon. Je fermais le yeux et respirais cette odeur si familière. Son odeur. Celle du citron et du Chèvrefeuille. Celle de son parfum, le flacon transparent avec un bandeau argenté. Je l'enserrais avec mes bras. Fort. Tellement fort que s'en était douloureux.
Et au bout d'un moment, dont je ne saurais définir la durée, je relâchais mon étreinte. Je relevais mes yeux. Mes yeux marrons, couleur de terre humide après la pluie, vers ses yeux à lui. Ses yeux couleur de ciel après l'orage.
Il me sourit et me fit tourner sur moi-même du bout de sa main. Puis, il me détailla et finit par me dire, comme un murmure :
" Tu as grandit. Tu m'as manqué."
Préfète des Ventoulpes
une empreinte sur le carrelage
18h00, Londres
Je lui offris un sourire. Sincère mais qui ne montait pas jusqu'aux yeux. Vous savez ce genre de sourire qui créer des minuscules rides et qui rend les yeux pétillants. Un sourire de joie mêlé d'inquiétude. J'avais grandi. Papa le pensait, certainement, au sens propre. Mais pour moi, ça signifiait tellement plus. Grandir. Grandir et faire mes choix. Grandir et assumer. Grandir et oser. Oser mes sentiments. Oser mes émotions. Mais grandir et oser, c'était ne plus être moi. Moi, Lily, la soeur et la fille. Sa fille. J'eu un pincement au coeur lorsque, une petite voix dans ma tête, me dit : "Tu n'es plus la même. Tu n'es plus sa Petite fille." Alors, je m'agrippais à sa main, douce mais froide en ce mois de décembre. Et je me collais de nouveau à lui. La tête contre sa poitrine. Comme lorsqu'il m'avait consolé quand je m'étais écorchais le genou sur mon premier vélo sans roulettes. Petite, en larme et assise sur ses genoux.
J'avais la sensation d'avoir le bout des doigts qui picotaient et pourtant, je ressentais chaque fibre du manteau en croûte de cuir. Le toucher râpeux mais lisse. Les endroits où la fibre plus élimée par les frottements se clairsemait. Je sentais la fermeture Eclair froide et dure, son contact sur ma joue. Et ce parfum de citron et de savon. C'est comme si mes sens étaient exacerbés, au même rythme que mes émotions décuplaient.
Je sentais le visage de papa, qui respirait dans mes cheveux. Mais alors que le quai était vide, nous étions là, nous deux. Encore là. Comme si le temps n'avait pas son mot à dire. Non, ce moment était à nous, et je ne permettais pas au temps d'en prendre sa part. Papa se recula, comme si mes pensées l'avaient atteint et pris mon visage en coupe dans ses mains. Puis, avec un sourire, il me dit d'une voix douce, une voix qui ne semblait pas être à lui, une voix qu'on ceux qui veulent rassurer et consoler :
" On récupère ta valise ? Puis on rentre. Les filles nous attendent à la maison avec maman."
Je lui fis un signe de tête et ne relevais pas le picotement qui venait de piquer mon muscle cardiaque, comme une pointe d'épée aiguisée. " Les filles". Missy et Zoé. Avant j'étais une "des filles". Ce mot me semblait étrange aujourd'hui, comme s'il ne s'appliquait plus à moi.
Papa prit ma valise et nous marchions côte à côte pour rejoindre le parking souterrain. L'instant des retrouvailles avait été repris par le temps. Le temps récupérait toujours son dû. Nous marchions dans un silence assourdissant. Seul, le bruits des trains au dessus de nos têtes et le bruit lointain des voyageurs me rappelait où j'étais. Les lumières des couloirs donnait une sensation d'irréel aux murs. Blanc. Trop Blanc. Et d'un coup, le parking sombre. Ma vision diminuait. Je cherchais la voiture mais j'eu un temps d'arrêt lorsque je vis lavoiture. Papa s'approcha d'une voiture que je ne connaissais pas. Noire, comme l'ancienne, mais toute ressemblance s'arrêtait là. Notre voiture était un break costaud, aux lignes dures et carrés. Leur voiture était basse, toute en longueur, sportive.
Papa rangea ma valise dans le coffre et m'indiqua le siège passager. Je m'assit précautionneusement sur le siège. J'observait le véhicule avec une boule dans la gorge. Où étaient les livres de coloriage qui jonchaient le sol à l'arrière ? Où étaient les pare-soleil aux motifs rigolos ? Là, il y avait du cuir et rien d'autre. Le sapin jaune accroché au rétroviseur avait disparu. Et son odeur aussi. Son odeur de vanille que j'aimais tant. Elle avait laissé la place à une odeur de cuir, de neuf. Une odeur étrangère. Une odeur que je ne connaissais pas. C'était ridicule de s'attacher à des bêtises pareilles. Mais ces bêtises avaient accompagné mon enfance. Papa du voir mon trouble car il me fit un léger sourire et démarra la voiture. Elle était silencieuse. C'était étrange, j'avais perdu l'habitude de me déplacer autrement qu'à pieds ou sur un balai. Lorsque nous arrivions à la surface, au niveau de la rue, j'eus l'impression de ne rien reconnaître. Les décorations de Noël étaient installées. La neige était rabattue le long des trottoirs pour laisser la place aux piétons et aux véhicules.
J'observais la ville au travers de la vitre. Aux travers d'yeux qui n'étaient pas les miens. Je connaissais chaque endroit où nous passions. Mais, mon regard n'y faisait pas attention. Je ne prêtais pas attention aux Londoniens pressées et excités par les fêtes à venir. Ni au son des klaxons, ni aux bâtiments qui défilaient devant moi. J'étais concentrée sur la buée que mon souffle produisait. Comme dans le train. Le trajet n'était pas long. Quinze minutes. Je connaissais le chemin.
Euston Road. A gauche sur Great Portland Street. Puis Regent Street et à droite sur Burton Street. Encore à droite sur Brompton Road. Le Hyde Park enneigé. Puis South Terrace. La rue. La maison.
Au début de la rue, je me redressais dans mon siège, j'avais mal au ventre.
Puis, le n°26. La maison avec ses colonnes qui entouraient la porte d'entrée. Son rez de chaussé peint en blanc et surélevé par trois étages aux briques beiges. Et tout en haut, sous le toit, ma chambre. La maison était là, semblable à ce qu'elle était il y a quatre mois, elle n'avait pas changé.
Papa prit ma valise dans le coffre et me rejoignit sur le trottoir où je l'attendais.
Il passa un bras autour de mes épaules, et ralentis son pas. Je me retournais pour lui faire face. Je fut frappée par ce regard bleu voilé de gris. Il était là, de nouveaux. Puis après avoir laissé échapper un long soupir, papa m'annonça avec cette même voix douce qu'il avait eu tout à l'heure :
" Missy est au courant que tu es une sorcière. Zoé commence à en présenter les signes et, avec maman, nous avons du lui dire." Puis après un instant, trop court pour me laisser digérer l'information, il reprit, comme si ses mots précédents n'étaient jamais sortis de sa bouche. Allez, on y va, l'heure du dîner approche... "
Et moi, je devais faire quoi de ça ? Papa n'avait pas dit "nous" mais "tu". Des "signes" ? Comme si nous étions atteintes d'une maladie. J'avais envie de pleurer. Je pensais à Alison et Sam. Et Jacob. Pour eux, j'étais Lily la sorcière, et ça n'avait pas d'importance...
Préfète des Ventoulpes
une empreinte sur le carrelage
Papa avait poussé la lourde porte peinte dans un bleu très sombre, presque noire. Je n'avais pas bougé d'un centimètre. Figée. Papa était entré et avait posé ma valise dans l'entrée. Et je n'avais toujours pas bougé. Comme si mes pieds ne voulaient pas se décoller du sol. Ou alors c'était mon cerveau qui avait du mal à reprendre le fil des choses. Papa se retourna vers moi et haussa un sourcil, en questionnement à mon immobilité. Et là, comme poussée par une main dans mon dos, j'avançais. Par petits pas.
Je passais le chambranle de la porte et je fut saisie par une odeur de poulet rôti.
Le salon était vide. La cuisine était au fond de la maison conçue tout en hauteur, de l'autre côté de la salle à manger. Papa annonça notre arrivée. Et dans un brouhaha sourd, j'entendis des petits pieds dévaler les escaliers à toute vitesse. Zoé débarqua en trombe dans le salon et courut vers moi comme une tornade. Missy, sur ses talons, prenait son temps. Je m'agenouillais pour être à la hauteur de ma petite soeur qui s'agrippait déjà à mon cou. Je l'enfermais de mes bras et plongeais mon visage dans ses bouclettes blondes. Je pris une grande bouffée d'air, d'elle, de son odeur de bébé. Elle m'avait tellement manqué. Je reculais et plaquais mes mains de chaque côté de son joli visage tout rond. Je la détaillais. Elle avait tellement grandi. Je la serrais fort alors que Nuts venait me renifler la figure. Je ris au contact de sa truffe humide sur ma joue. Je me reculais en le caressant derrière l'oreille. Je me redressais en direction de Missy qui m'observait. Son regard était dur. Comme son accueil, qui se traduisit par un simple "salut", avant qu'elle ne remonte l'escalier. J'étais interdite devant tant de mépris. Nous n'avions jamais été proches mais ce rejet me frappa. Comme un coup en plein ventre.
Puis, sur le coté droit de la pièce, mon regard fut attiré par un imperceptible mouvement. Maman. Elle se tenait contre l'arche blanche qui séparait le salon de la salle à mange. Les bras croisés devant elle. Sa chevelure rousse se fondait dans la couleur du mur en brique derrière. Ses yeux d'émeraude me fixait. Elle portait son tablier. Celui avec les cerises. Et alors que je me tournais doucement vers elle, ses bras s'ouvrirent comme une invitation. Je plongeais vers elle, un peu brusquement. Et pour la deuxième fois de la soirée, je refermais mes bras sur un corps que je serrais à en avoir mal. Mes larmes chaudes coulèrent sans que je ne puisse les retenir. Maman me rendit mon étreinte et je sentis son coeur s'affoler. Ses bras m'enprisonaient. Une prison de tendresse. Et je sentit une goutte tomber sur mon front. Maman pleurait. Et je refermer davantage ma prise. Encore une fois, le temps s'arrêta. Et encore une fois, il reprit son cours. J'entendis, comme une brume dans mes pensées, la voix de Zoé :
"Papa, pourquoi Lily et maman, elles pleurent ? Elles ont bobo ? "
Alors, je me détachais de maman et j'essuyais mes larmes du plat de ma main. Je me retournais pour faire face à mon petit rayon de soleil qui affichait un regard emplit d'inquiétude. Je m'accroupis en l'attirant à moi et l'assit sur une cuisse tout en me stabilisant d'une main sur le sol. J'accrochais mon regard au sien, puis d'un voix, que je voulais douce :
" Non petit canard, on a pas bobo avec maman. Au contraire, ce sont des larmes de joies."
Quand Zoé fut rassurée par notre état, à maman et moi, je pressais ma bouche sur sa petite joues et je glissais ses boucles couleur de Zénith derrière son oreille. Elle repartit, en attrapant Nuts qui passait trop près pour échapper à ses petits doigts potelés.
Je me relevais et surpris papa et maman qui échangeaient des regards et des sourires complices. Leur amour transparaissait par chaque pores de leur peau. Ils étaient beaux.
Et comme si je venait d'interrompre un moment privilégié, papa annonça qu'il montait ma valise, et maman, que nous allions passer à table.
Et c'est ce que nous fîmes. Le dîner était particulier. Comme si chacun était emprunt d'une timidité nouvelle. Personne ne parlait. En tout cas, pas de sujet important. La soirée passait au gré des histoires que Zoé nous racontait et du regard de Missy, que je sentais posé sur moi. Brûlant. J'avais la sensation d'être une étrangère. Tout était recouvert d'une tension presque palpable. Mais personne ne voulait être la première personne à briser cette harmonie précaire.
A la fin du repas, et après avoir fait une partie de cartes dans le salon. Tout le monde regagna sa chambre. Sous prétexte, d'une longue journée ou d'un trop long chemin en train.
Je montais les escalier. Les yeux rivées sur mes pieds et au dernier étage, je poussais la porte de ma chambre.
Préfète des Ventoulpes
Je passais le chambranle de la porte et je fut saisie par une odeur de poulet rôti.
Le salon était vide. La cuisine était au fond de la maison conçue tout en hauteur, de l'autre côté de la salle à manger. Papa annonça notre arrivée. Et dans un brouhaha sourd, j'entendis des petits pieds dévaler les escaliers à toute vitesse. Zoé débarqua en trombe dans le salon et courut vers moi comme une tornade. Missy, sur ses talons, prenait son temps. Je m'agenouillais pour être à la hauteur de ma petite soeur qui s'agrippait déjà à mon cou. Je l'enfermais de mes bras et plongeais mon visage dans ses bouclettes blondes. Je pris une grande bouffée d'air, d'elle, de son odeur de bébé. Elle m'avait tellement manqué. Je reculais et plaquais mes mains de chaque côté de son joli visage tout rond. Je la détaillais. Elle avait tellement grandi. Je la serrais fort alors que Nuts venait me renifler la figure. Je ris au contact de sa truffe humide sur ma joue. Je me reculais en le caressant derrière l'oreille. Je me redressais en direction de Missy qui m'observait. Son regard était dur. Comme son accueil, qui se traduisit par un simple "salut", avant qu'elle ne remonte l'escalier. J'étais interdite devant tant de mépris. Nous n'avions jamais été proches mais ce rejet me frappa. Comme un coup en plein ventre.
Puis, sur le coté droit de la pièce, mon regard fut attiré par un imperceptible mouvement. Maman. Elle se tenait contre l'arche blanche qui séparait le salon de la salle à mange. Les bras croisés devant elle. Sa chevelure rousse se fondait dans la couleur du mur en brique derrière. Ses yeux d'émeraude me fixait. Elle portait son tablier. Celui avec les cerises. Et alors que je me tournais doucement vers elle, ses bras s'ouvrirent comme une invitation. Je plongeais vers elle, un peu brusquement. Et pour la deuxième fois de la soirée, je refermais mes bras sur un corps que je serrais à en avoir mal. Mes larmes chaudes coulèrent sans que je ne puisse les retenir. Maman me rendit mon étreinte et je sentis son coeur s'affoler. Ses bras m'enprisonaient. Une prison de tendresse. Et je sentit une goutte tomber sur mon front. Maman pleurait. Et je refermer davantage ma prise. Encore une fois, le temps s'arrêta. Et encore une fois, il reprit son cours. J'entendis, comme une brume dans mes pensées, la voix de Zoé :
"Papa, pourquoi Lily et maman, elles pleurent ? Elles ont bobo ? "
Alors, je me détachais de maman et j'essuyais mes larmes du plat de ma main. Je me retournais pour faire face à mon petit rayon de soleil qui affichait un regard emplit d'inquiétude. Je m'accroupis en l'attirant à moi et l'assit sur une cuisse tout en me stabilisant d'une main sur le sol. J'accrochais mon regard au sien, puis d'un voix, que je voulais douce :
" Non petit canard, on a pas bobo avec maman. Au contraire, ce sont des larmes de joies."
Quand Zoé fut rassurée par notre état, à maman et moi, je pressais ma bouche sur sa petite joues et je glissais ses boucles couleur de Zénith derrière son oreille. Elle repartit, en attrapant Nuts qui passait trop près pour échapper à ses petits doigts potelés.
Je me relevais et surpris papa et maman qui échangeaient des regards et des sourires complices. Leur amour transparaissait par chaque pores de leur peau. Ils étaient beaux.
Et comme si je venait d'interrompre un moment privilégié, papa annonça qu'il montait ma valise, et maman, que nous allions passer à table.
Et c'est ce que nous fîmes. Le dîner était particulier. Comme si chacun était emprunt d'une timidité nouvelle. Personne ne parlait. En tout cas, pas de sujet important. La soirée passait au gré des histoires que Zoé nous racontait et du regard de Missy, que je sentais posé sur moi. Brûlant. J'avais la sensation d'être une étrangère. Tout était recouvert d'une tension presque palpable. Mais personne ne voulait être la première personne à briser cette harmonie précaire.
A la fin du repas, et après avoir fait une partie de cartes dans le salon. Tout le monde regagna sa chambre. Sous prétexte, d'une longue journée ou d'un trop long chemin en train.
Je montais les escalier. Les yeux rivées sur mes pieds et au dernier étage, je poussais la porte de ma chambre.
Préfète des Ventoulpes
une empreinte sur le carrelage
Ma chambre. Mon lit. Mon bureau.
Ici, le temps s'était figé. Rien n'avait changé. Mes photos éparpillées sur le mur au dessus de ma table de travail. Mes livres rangés sur les étagères. Le grand miroir derrière la barre de danse. Tout était exactement comme dans mes souvenirs. Comme ce jour où j'avais posé une main tremblante sur la poignée de métal doré. Ce jour où j'avais rempli ma valise et rangé mes partitions dans le tiroir de la table de chevet. Ce jour où j'avais raccrocher mon justaucorps et mon tutu sur le cintre de bois.
Tout. Tout était pareil. Jusqu'au couvre-lit qui cachait la moitié de la couette aux motifs fleuris. Jusqu'au tapis rose poudré qui recouvrait les lames de bois du plancher. Tout était pareil et pourtant tout avait changé. Cette chambre de petite fille n'était plus la mienne. Aujourd'hui, mon lit avait pris une teinte bleue avec des tentures en velours. Il prenait place dans une pièce circulaire au sol de pierre.
Je posais ma valise sur le lit et je l'ouvris. J'en sortis mon pingouin rose et blanc. Il était imprégné de mon odeur. Cette odeur d'amande que je devais à mon parfum. Je le serrais contre moi. Puis, du bout des doigts, j'attrapais le tissu orange. Ce tissu en grosse maille qui trônait au milieu de mes vêtements. Je posais ma peluche au pied du lit. Et j'approchais la longue étoffe de mon visage. Je mis l'épaisse écharpe autour de mon cou pour me faire un cocon. Un cocon orange, lumineux comme son sourire.
Je m'allongeais sur le couvre-lit, en position foetale. J'envoyais valser la valise et son contenu d'un coup de pied. Mes vêtements jonchaient désormais le sol. Et je respirais. J'enfouissais mon nez dans l'écharpe dérobée quelques jours plus tôt, alors que nous passions la fin de soirée au sommet de la tour d'Astronomie. Comme souvent. Portés par le vent frais, en quête d'un ailleurs étoilé.
Une perle d'eau salée vint se poser sur le tissu alors que j'humais cette odeur. Une odeur de frais. Une odeur de Jacob.
Je fermais les yeux, et laissais aller mes sanglots.
Je ne bougeais plus, longtemps. Très longtemps. La nuit avait recouvert le monde de son manteau noir. Ne laissant que le rayonnement de la lune et le silence. Un silence lourd. Comme un cri qui fait mal.
Le bruit des lits qui grincent me manquait. Les chuchotements et les respirations me manquaient. Tout me manquait.
Je me relevais. Et mes pieds nus sur le sol avancèrent. D'abord, les lames du parquet puis le bois vernis des escaliers. Mes doigts couraient le long du mur, remarquant chaque rugosité, chaque aspérité de la matière. Je redécouvrais le relief du papier peint. Et après la dernière marche, la plante de mes pieds rencontra le froid. Lisse, sans défaut. Les dalles de marbre. Mes pieds s'étaient habitué au contact rugueux de la pierre calcaire qui recouvrait chaque surface du château. Ce contact irrégulier qui ne laissait pas de marque.
Alors, j'observais l'emprunte sur le carrelage. La forme de mes pieds. Dessinée sur le fond noir et blanc. Je voulais retrouver le contact rêche. Dur et sans trace.
Je m'assis sur la dernière marche en remontant mes genoux sous mon menton. Et alors que mes épaules tremblaient, une respiration s'insinua jusqu'à moi. Papa, il s'était assis à coté de moi et il mit son bras autour de mes épaules secouées. Et alors que je posais la tête au creux de son épaule, il me murmura d'une voix douce et chaude :
"Ca ne sera pas toujours comme ça. Tu verras, un jour tu trouveras ta place et alors, tu sauras qui tu es."
Préfète des Ventoulpes
Ici, le temps s'était figé. Rien n'avait changé. Mes photos éparpillées sur le mur au dessus de ma table de travail. Mes livres rangés sur les étagères. Le grand miroir derrière la barre de danse. Tout était exactement comme dans mes souvenirs. Comme ce jour où j'avais posé une main tremblante sur la poignée de métal doré. Ce jour où j'avais rempli ma valise et rangé mes partitions dans le tiroir de la table de chevet. Ce jour où j'avais raccrocher mon justaucorps et mon tutu sur le cintre de bois.
Tout. Tout était pareil. Jusqu'au couvre-lit qui cachait la moitié de la couette aux motifs fleuris. Jusqu'au tapis rose poudré qui recouvrait les lames de bois du plancher. Tout était pareil et pourtant tout avait changé. Cette chambre de petite fille n'était plus la mienne. Aujourd'hui, mon lit avait pris une teinte bleue avec des tentures en velours. Il prenait place dans une pièce circulaire au sol de pierre.
Je posais ma valise sur le lit et je l'ouvris. J'en sortis mon pingouin rose et blanc. Il était imprégné de mon odeur. Cette odeur d'amande que je devais à mon parfum. Je le serrais contre moi. Puis, du bout des doigts, j'attrapais le tissu orange. Ce tissu en grosse maille qui trônait au milieu de mes vêtements. Je posais ma peluche au pied du lit. Et j'approchais la longue étoffe de mon visage. Je mis l'épaisse écharpe autour de mon cou pour me faire un cocon. Un cocon orange, lumineux comme son sourire.
Je m'allongeais sur le couvre-lit, en position foetale. J'envoyais valser la valise et son contenu d'un coup de pied. Mes vêtements jonchaient désormais le sol. Et je respirais. J'enfouissais mon nez dans l'écharpe dérobée quelques jours plus tôt, alors que nous passions la fin de soirée au sommet de la tour d'Astronomie. Comme souvent. Portés par le vent frais, en quête d'un ailleurs étoilé.
Une perle d'eau salée vint se poser sur le tissu alors que j'humais cette odeur. Une odeur de frais. Une odeur de Jacob.
Je fermais les yeux, et laissais aller mes sanglots.
Je ne bougeais plus, longtemps. Très longtemps. La nuit avait recouvert le monde de son manteau noir. Ne laissant que le rayonnement de la lune et le silence. Un silence lourd. Comme un cri qui fait mal.
Le bruit des lits qui grincent me manquait. Les chuchotements et les respirations me manquaient. Tout me manquait.
Je me relevais. Et mes pieds nus sur le sol avancèrent. D'abord, les lames du parquet puis le bois vernis des escaliers. Mes doigts couraient le long du mur, remarquant chaque rugosité, chaque aspérité de la matière. Je redécouvrais le relief du papier peint. Et après la dernière marche, la plante de mes pieds rencontra le froid. Lisse, sans défaut. Les dalles de marbre. Mes pieds s'étaient habitué au contact rugueux de la pierre calcaire qui recouvrait chaque surface du château. Ce contact irrégulier qui ne laissait pas de marque.
Alors, j'observais l'emprunte sur le carrelage. La forme de mes pieds. Dessinée sur le fond noir et blanc. Je voulais retrouver le contact rêche. Dur et sans trace.
Je m'assis sur la dernière marche en remontant mes genoux sous mon menton. Et alors que mes épaules tremblaient, une respiration s'insinua jusqu'à moi. Papa, il s'était assis à coté de moi et il mit son bras autour de mes épaules secouées. Et alors que je posais la tête au creux de son épaule, il me murmura d'une voix douce et chaude :
"Ca ne sera pas toujours comme ça. Tu verras, un jour tu trouveras ta place et alors, tu sauras qui tu es."
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