Au milieu des mots

Mercredi quatre octobre 2045, quinze heures neuf.
avec @Shado Arya



CÉCITÉ


Besoin soudain de distraction.

C'est calme, ici. On n'entend que le bruissement des parchemins, que le grattement d'une plume, qu'un rire ou un chuchotement étouffé de temps à autre. L'ensemble de ces frémissements additionnés qui sonnait comme une douce antienne il y a une dizaine de minutes est devenue un bourdonnement incessant. C'est le signe que mon cerveau réclame une pause. Je pose ma plume et promène mon regard entre les étagères. Elles me semblent faire preuve d'une régularité déconcertante. Mes yeux glissent paresseusement sur ce paysage qui semble si lisse, sans la moindre scorie visible, jusqu'à ce que mon regard rencontre une fenêtre. Au travers du carreau, la pluie tombe, rendant le temps assez maussade. Cela explique la présence d'ombres molles et immobiles dans la bibliothèque, de silhouettes qui n'ont paradoxalement aucune forme et qui s'immiscent parmi les pages, parmi les sièges, qui imprègnent les esprits, qui aspirent toute envie de travailler. Mon regard tente de s'accrocher à chaque goutte de pluie, et j'imagine le lac qui, sous le rideau de l'averse, doit être criblé de mille larmes.

Brusquement, je pense à consulter ma montre. Plusieurs minutes se sont déjà écoulées. Mon parchemin m'appelle : je dois travailler. Je m'efforce de lire la page du manuel sur laquelle porte le devoir, mais lorsque mes yeux tombent sur le point, je me rends compte que je n'ai rien retenu de la phrase, que je n'ai vu qu'un enchevêtrement de mots. Je me frotte les paupières. Ma tête habituellement peuplée d'une horde de pensées me semble bizarrement vide, où du moins seulement emplie de cette pénombre.

Il est inutile de rester à la bibliothèque. J'ai peut-être – paradoxalement – besoin d'entendre, besoin d'écouter du bruit pour libérer mon crâne du coton qu'il semble contenir. Mais la journée n'est évidemment pas adaptée pour profiter du parc, et la salle commune du mercredi après-midi ne m'attire pas. En espérant que mon hébétude disparaisse, je pose mon front sur la surface rugueuse du parchemin, et sens ma vision se perdre à nouveau dans les étagères.

N'énucléez pas vos enfants.
deuxième année - anciennement Helen Brown

Au milieu des mots
Mes yeux glissent sur la tranche d'une infinité de savoirs. Mes pas me mènent au milieu de ces mots.

Mon bras s'agite, ma main se lève. Puis se relâche. Lequel choisir ? Tant de possibilités, tant de chemins différents.

Chaque choix compte. Ils nous font, nous et notre avenir. Et c'est pour ça que je ne crois pas au destin. On a toujours un choix, ne serait-ce que celui de vivre.

Si je m'arrête, je peux rester ici une éternité, ombre cachée entre deux étagères, au milieu des mots.

Mais je continue. On le fait tous, parfois même sans se demander pourquoi. Pourquoi ? Sans doute parce qu'on n'a que ça.

Alors mes doigts crochètent un livre et le tirent vers moi. Il est beau, orné d'un dragon flamboyant. Les mots ressortent sous mes doigts, comme si les lettres sortaient du livre pour venir vers moi.

M'éloignant des étagères, mes pieds me portent autre part. Mes yeux ne lâchent pas l'encre noire, en tas de lettres. Des symboles qui ne veulent rien dire, mais qu'on comprend pourtant.

Tellement qu'on n'y pense même plus. C'est dingue à quel point des choses comme ça deviennent si courante, tellement normales.

Et là, juste sous mon nez, six dessins à l'encre qui évoquent beaucoup. Un grand monstre ailé, écaillé, dangereux, ardent. Mots qui évoquent des images, des sons, des sentiments. Et tout cela est si puissant que personne ne le réalise.

Pendant que je suis là, immobile devant une table, concentrée sur ces lettres, la lumière dans mon dos projette mon ombre sur d'autres mots.


Je m'excuse sincèrement pour le retard Plume, je suis heureuse d'écrire avec toi de nouveau.

Can I paint it on your cheeks ? Red, with my fists.
Yelled my reflection back. The world is turning black.