10 mai 2021, 00:36
{ Comprachicos }
Image


{ Introduction à la Chose }




❝ Et que faisaient-ils de ces enfants ?
Des Monstres.
Pourquoi des Monstres ?
Pour rire. Le peuple a besoin de rire ; le Roi aussi. ❞
Victor Hugo, L'Homme qui Rit


________________________________


Soit. Alors Esclaffons nous.
Voici le Prologue, Hannah fera le reste.
Douce Ironie, viens donc te percher sur mon épaule,
Avant que l'horreur de ces Hommes ne me poursuive à la manière des Érinyes.


Pleurons de Rire.
Qu'une pluie de Joie dégouline sous nos yeux,
Pour mieux rappeler la béante cicatrice qui strie la morale.
Je perçois un mouvement.
Dans de vastes cimetières.
Ah ! Oh ! Fichtre !
Ce sont les humanistes, se retournant dans leurs tombes.
Je ne suis pas Vian, je ne cracherai pas sur celles des autres.
Mais moustique malicieux j'aspirerai ses élans sarcastiques.


Formidable, dirait-Il.
Certes.
Nous Chantions ?
Eh bien, Dansons, maintenant !


Puisse les Fabuliste me pardonner.

Résurgence

2 oct. 2021, 21:16
{ Comprachicos }
{ Note : Cette Toile sera entachée par des souvenirs Vermeilles. Point de Guernica en ce lieu, mais des réminiscences qui pourraient être fort désagréables pour certain.e.s. L'Ombre de la Mort — je ne parle pas du fameux tableau ! — hantera en outre le récit dans sa quasi-totalité. }



I. L'ORACLE
___


Hannah, 11 ans
16 Fructidor 2045
Grande Salle, Poudlard



La Machine à Voix, le Chaudron des Rires, fort de ses ingrédients retrouvés, avait repris son rythme meurtrier. Point n'était besoin de préciser à quel point les engrenages étaient huilés à la perfection ; vrombissement abject ; *Salle abjecte*. Les couverts pleuvaient sur les assiettes comme les flèches sur Dai jadis ; avec l'appétit du Goinfre ; en vidant la chair de son jus. Ce supplice durerait encore dix mois. Dix mois ! Par le regard de Méduse, cette perspective te figeait d'effroi. Sous ses faux airs de Cathédrale du Savoir, Poudlard n'était-il pas le sombre reflet du royaume d'Hadès ? Le temps passé à ausculter le Château était encore bien trop court pour énoncer une si grande Hypothèse. Il semblait cependant à ton oreille que le pouls des murs ridés était tremblant ; premier râle avertisseur. Comme si cette forteresse s'affaiblissait à mesure que le vacarme de sa Grande Cellule s'amplifiait. Et d'aucuns considéraient cet étouffoir comme un lieu convivial, comme un Temple de Joie ! *Est-il des Âmes assez sottes pour croire à un tel mensonge ?* ; il en était. Il en était même des centaines, à en croire toutes ces bouches entrebâillées, que rien arrêtait ; pas même l'atmosphère brumeuse pesant sur Poudlard depuis juin. Aveuglement total.

Étrangère à cette foule fragmentée en quatre couleurs, tu plongeais en l'Ennui, ce récif ou s'échoue, lasse, la Volonté. L'Ennui appelle l'Ennui ; il épuisait ce qu'il te restait de vigueur face au Carnage sonore. Comment survivre à cette assemblée pernicieuse ? Question sans réponse. Ces helminthes, qui jamais ne cessaient d'infester le Silence, embrassaient dans la comparaison, de par la pourriture de leur Âme, les flaques d'eau des Cachots. Et le tumulte ne se limitait pas à cette salle — bien qu'atteignant des sommets en ce lieu. Il s'écoulait — marée immonde —, il se répand dans les Couloirs comme le fait l'eau croupissante au sein des égouts. Il ne cesse sa litanie qu'une fois qu'il pénètre dans l'austérité d'une salle de classe ; alors enfin il se tait, la Connaissance reprenant ses droits. Pour mieux s'en échapper, plus bruyant, plus insolent, plus vivace encore. Et toi, comment t'échapperais-tu de ce Chœur des Autres 1 ? *Cinq ans*. Cinq ans encore, où la seule source de dioxygène serait l'Apprentissage. Déguster les Livres ; sans les dévorer, afin de savourer les Mots et leur Couleur, comme de petits carrés de chocolats noir qu'on laisse fondre longuement — éternellement ? — sur les parois buccales. Sentir la Magie pulser, vivante, du tambour de ton Cœur aux baguettes de tes doigts. Grandir par la Pensée, parvenir à cette Grande Affirmation qui guiderait tes Pas jusqu'à Bristyle. Réveil. Tes pensées s'étaient considérablement éloignées du vacarme ambiant, à tel point que les voix des Semblables n'étaient plus qu'un fond sonore, un paysage lointain. Mais soudain, quelque chose de plus fort, de plus pervers et de plus opaque effleura ton esprit. Ta tête se releva brusquement. *!!!*

Quelque chose de plus fort ; bel euphémisme ! Un Corbeau. Non de ceux qui sillonnent les campagnes moldues ; ses yeux terribles étaient odieusement constellés de Magie Noire. Volatile maudit. Mise en bouche avant le plat. Son vol à lui seul, comme s'il eût été Maygar, faisait se lever les têtes — encore rondes pour certaines —, mi-ébahies, mi-horrifiées. Le Silence avait pris place. On attendait nerveusement la sentence — élèves comme professeurs — ; elle pendait au bec du funeste oiseau. A la table des Aigles, son passage avait provoqué un élan de panique. Chose étrange : plus la frayeur des autres enflait et plus ta haine à leur encontre s'estompait. Comme si, au plus profond de la Terreur, au moment où le trépas caressait le sort des élèves, ton empathie pour ceux-ci prenait vie. Tu lançais alors ce Regard singulier — le Regard du résigné — aux plus jeunes têtes, de cet œil attendri et endurci de celui qui a trop Vu. Dans certains regards planait l'ombre Dai ; dans d'autres, celle du Bal ; d'autres encore rassemblaient ces deux ombres. Bientôt, ce serait au Corbeau de hanter la vision de tous. Certains n'étaient même pas aux portes de l'adolescence. Striés, à jamais. Elle était belle, la vie de sorcier ! Discrètement, tu glissas un regard dégoulinant de bienveillance vers une petite fille — de première année, tu en étais convaincue. Lui offrir de la force, du courage. Lui dire que tout n'était pas perdu, que Constantinople défunte s'était lentement mué en un Istanbul flamboyant. Mais il n'en fut rien. Coup de glaive dans l'eau. Les deux amandes de l'autre Bleue étaient irrémédiablement prises dans une Toile. Une Toile qui cachait une Mygale Noire. Là, devant toi, partout, des Âmes se fendillaient sans le moindre bruit. Il n'est point de son pour l'Atroce.

La Mygale ne tarda pas à se mettre en mouvement. Élévation macabre. Envol de Cerbère. Sur une de ses façades sataniques, une bouche — ou plutôt une fente —, arborant cet âpre sourire dont découlent les miasmes de Magie Noire. Rire sardonique. Une Érinye. Ici le calvaire débutait ; et ce n'étaient pas les pâles visages des Adultes qui affirmeraient les contraire. « Bonsoir Poudlard; Nous ne nous connaissons pas encore, mais ça ne saurait tarder. » *Zeus ! Faites taire cette voix affreuse !*. La tranquille ironie de l'Intruse ne présageait rien de rassurant. Manteau stoïque ; Cœur tremblant. Ces relents de Magie Noire... Ils t'arrivaient de partout, comme une Onde, comme un Océan qui te fouettait Corps et Âme. Autour de toi, la Peur. A perte de vue. Où était Aristid ? Swann ? Nulle main, nul regard. Seule. Seule, face à l'angoisse. Pas même un ouvrage ! Le Père Goriot somnolait sur la table de chevet, le traître. La Destinée te saisissait à pleines mains, et t'orientait avec cruauté vers cet insignifiant Cube Noir, dont les Bribes informes te parvenaient en ordre dispersé? Tant de mots noyés dans un discours abscons... Le « Dominion » demeurait ancré dans ton esprit ; cependant tu ne savais rien de lui. Ignorance ; faiblesse. Demain, à la première heure, tu t'engouffrerais dans la Bibliothèque pour y dénicher mille renseignements à ce sujet. S'enivrer 2 de Connaissance, dernier rempart face à l'Ennemi ; dernière source de Volonté. Il en faudrait, des litres de Volonté. Le Mal ne frappe jamais qu'une fois.

Un Conte. Un Conte ! Prenant forme sous tes yeux méfiants, modelé par deux bras de ténèbres dont la fumée éteignait ce qu'il restait de sérénité à la Table Céruléenne. Désintérêt immédiat ; outil malsain, cette histoire ne servirait qu'à manipuler les frêles esprits. Morale insidieuse. Ce que tu retenais de cette litanie était bref. Pensée laconique ; un mot. Tournoi. L'essentiel était là. Bel appât ! Pressentiment en ta conscience ; les Mages Noirs ne sont point Conteurs. Tout était calculé. La tête au creux de tes Paumes, tu devenais perplexe. Dai n'était-elle pas un avertissement, avant le Glas ? Poudlard était-il destiné à devenir un théâtre shakespearien où le sang dégouline comme lave sur volcan ? Chasser ces vile pensées. *Loewy est là* ; bien que rarement présente en ces lieux. Espoir passif ; espoir naïf ?

« Le Dominion ouvre ses portes à un nouveau défi. » *Par la lame des Parques.... Les défis faisaient partie des ignominies que tu tu redoutais grandement. L'inquiétude était d'autant plus forte que c'était une intruse qui lançait ce défi — dans un lieu que, du reste, tu ne connaissais point. Impasse. Au bout de celle-ci, l'Abîme. Piégés. Poudlard lentement s'essoufflait. Personne, pas même quelque Adulte, ne vint s'opposer à la Voix despotique. Hégémonie totale. « Rassurez-vous, nous ne sommes plus au Moyen-Âge. Personne ne mourra. » ; nul n'était rassuré. Ce tournoi était un humiliation, un diktat. Quelle ironie que celle qui jaillit dans ton cerveau en entendant que personne ne mourrait ! Des âmes enfantines, rêveuses, joyeuses, et innocentes venaient d'être fauchées, transpercées, lacérées par cette Mygale et on osait, oui, on osait, dire que nul ne mourrait ! Monde infâme. Sous le couvercle de ton crâne, les pensées se bousculaient. Tu voulais te lever, brandir l'étendard de la Justice comme Aristide chez les Anciens ; tu demeurais seule avec ta rage sur un banc usé. *Un jour, je leur dirai. Un jour, je leur crierai. Un jour, je leur montrerai.*. Un jour. Mais pas aujourd'hui.

Qui seraient les participants damnés ? « ayant soufflé leurs quatorze bougies. ». *Zeus ! Quatorze ans !*. Trop jeunes. Trop faibles. Trop insouciants. Comment osait-on ? Par l'Olympe tout entier, jusqu'où l'Humain irait-il sur le sentier de l'Enfer ? Les dés étaient jetés ; des dés truqués. Voilà ce qu'affronteraient des gamins de quatorze à dix-huit ans : l'Inconnu. Affronter l'Inconnu, cela revenait en somme à se jeter dans la gueule du Loup. Pire ! du Cannibale. Misère humaine. L'Avenir était brouillard ; on ne distinguait au loin que l'ombre de la Grande Terreur.

Le Destin était scellé ; que faire désormais ? Attendre. Attendre et laisser une poignée d'élèves façonner ensemble leur tombeau. « Personne ne mourra » ; la Mort pourtant surplombait le château comme un nuage orageux. Tout n'était plus que Murmures. Demain déjà on supposerait, prédirait, calomnierait. Même face à la Faux la Rumeur ne faiblit pas.

Lasse, lourde et vide, une ombre s'éclipsa soudain de la Grande Salle. Sans ouïr le professeur Montmort ; sans observer un Corps inerte qui s'élève. Assez d'Horreur ; trop même. Que le Népenthès coule à flots désormais. Afin que l'on oublie que le Mal, peu à peu, triomphait du Bien. Jussu regis. Le Roi avait-il changé de camp ?


__________
1. Je reprends ici une jolie métaphore, empruntée à la Plume-artiste de Thalia Gil'Sayan.
2. « Il faut être toujours être ivre. Tout est là : c'est l'unique question. Pour ne pas sentir l'horrible fardeau du Temps qui vous brise les épaules et vous penche vers la terre, il faut vous enivrer sans trêve.
Mais de quoi ? De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise. Mais enivrez vous.
» Charles Baudelaire, Spleen de Paris.


𓏢


*Ellipse* ; temporelle
[Entracte]


𓏢

Résurgence

14 déc. 2021, 17:51
{ Comprachicos }
II. LOTERIA DE NAVIDAD
___


Hannah, 13 ans
Solstice d'hiver 2045
Grande Salle, Poudlard



Vous êtes en retard... *AAAAAH BORDEL !* Ma fourchette dégringole de la table, métaphore de ma surprise. De ma stupeur. Je n'ai rien oublié de l'Horreur depuis plusieurs mois, mais la Voix avait fini par quitter les dentelles de mon esprit — Zeus merci. Alors ce retour inattendu m'arrache une exclamation intérieure ; la Terreur frappe souvent les Consciences de plein fouet. Je tremble comme un Pommier que l'on secoue. Mes fruits dégringolent en même temps que ma fourchette.

Que nous dit-on ? On nous contraint. On nous contraint à aller droit au Précipice, on nous contraint à poursuivre ce chemin de croix, on livre des Enfants *quatorze ans!* aux bras de la Mort. Le pire, c'est de perdre mes illusions. Je croyais, sûrement naïvement, en la capacité magique de la Directrice, si imposante. Je la croyais capable d'abattre la malédiction qui s'abattait sur nous. Je la voyais réduire en miettes l'Urne Noire, je la voyais répliquer d'une voix moqueuse que Poudlard était trop grande pour se laisser prendre au piège de la sorte, je la voyais plus forte qu'elle ne l'était. Car on n'envoie pas des Enfants se faire massacrer sans état d'âme. Loewy devait être coincée.

Son annonce le prouve. Les portes sont grandes ouvertes. Finie, la résistance. D'abord, je me dis que personne ne mettra son nom. Après tout, cela semble un peu gros. Qui a envie de se faire cueillir par des sorciers qui maîtrisent les pires sorts imaginables ? Personne, n'est-ce pas ? Alors lorsque Loewy annonce qu'il est possible de mettre son nom, je m'accroche à cette affirmation intérieure. Et à vrai dire, si je m'y accroche aussi fort c'est que j'ai peur d'entrevoir la grande Vérité.

J'attends.

Je vois une poignée de jeunes que je ne connais pas donner leur nom aux Moires. J'ai mal pour eux. J'ai envie de leur crier d'arrêter, mais je reste là comme une idiote, muette et stupéfaite. Je suis paralysée par la frayeur. Je croise les doigts, physiquement, et espère alors qu'une divinité, au creux des cieux, existe et fasse en sorte que je ne connaisse pas les gens qui vont droit au Gouffre.

Mais soit ce dieu n'existe pas, soit il se moque de moi ; je reconnais une silhouette qui m'est bien connue. Elowen Livingstone. L'héroïne d'un jour, présentant son plan de changement de couleur pour la maison de Serdaigle. Je n'avais pas tout compris, mais je me souviens d'avoir admiré son audace. Les quelques mots que j'avais pu échanger avec elle restent gravés dans ma mémoire. Je ne les oublierai jamais. Et elle part. Bien sûr, il y a peu de chances qu'elle soit sélectionnée... Mais il y en a. Doux Zeus, mes tremblements ne sont pas prêts de s'arrêter. Je me dis qu'il est heureux que Swann n'aie pas quatorze ans. Si elle était allée déposer son nom, je ne sais pas ce que j'aurais fait. En fait si, je sais. Mais je préfère ne pas y penser.

Je perçois encore un mouvement chez Serdaigle. Je devrais fermer les yeux mais je ne le fais pas et quelle n'est pas ma surprise quand je vois *ALYONA !* se diriger vers l'Urne. Comment, comment peut-elle faire ça ? Elle qui était si distante par rapport à cette Urne lorsque nous avions discuter. Elle qui, pensais-je, n'aurait pas la folie de commettre un tel acte. Je connais peu de gens à Poudlard. Parmi ce peu de gens il y a quelques personnes auxquelles je tiens. Alyona en fait partie et je ne veux surtout pas la perdre. Pourtant elle m'échappe. Pourtant son nom tombe dans l'Urne. Pourtant je ne contrôle pas ses actes. Pourtant je suis faible

Voilà plus d'un an que je suis à Poudlard, et le constat est toujours le même. Le mot ne change pas. Il revient sans cesse toquer à ma porte. Je ne l'ouvre pas ; il entre.

Le clou du spectacle reste Bristyle. Je... Je ne m'y attendais pas étonnement. Je la pensais au-dessus de tout cela. Plus grande que ces histoires de Tournoi. En réalité, je crois que je suis affreusement déçue. Je ne sais pas si je suis en colère, si je suis triste, mais en tout cas je suis déçue. De toute manière je ne devrais pas être déçue. Je devrais n'en avoir rien à faire de ce que peut penser, écrire ou dire la grande Bristyle, car je suis toujours en quête d'une Grande Affirmation. Pour le moment, elle est censée n'être pour moi qu'une Semblable. Mais c'est plus fort que moi, elle me fascine. Et sa participation me troue le cœur.

Je rentre au Dortoir, mais je n'arrive pas à dormir. Je revois Elowen, Alyona et Bristyle déposer leur nom dans l'Urne, je me noie dans ces Images comme dans un océan tumultueux. Les Vagues m'emportent sur le rivage du Néant.



Hannah, 13 ans
28 Décembre 2045
Chambre, Ashurst



J'ai une pensée pour les choisis. Je n'ai pas souhaité assister à ce carnage. Je suis rentrée chez moi pour fuir la Vérité, une fois de plus. J'ai compris que parfois, il vaut mieux mettre des œillères pour ne pas sombrer de trop. Je voulais passer un Noël agréable, avec mes parents et Aristid. De toute façon, je saurai au retour.

J'ai (très) peur.

𓏢


*Perdre ce combat* ; Perdre ceux qu'on bat
[Seconde Entracte]



𓏢

Résurgence

26 déc. 2021, 00:43
{ Comprachicos }
III. LE ROCHER DE LEUCATE
___


Hannah, 13 ans
20 Mars 2046, Soirée
Grande Salle, Poudlard



J'essaie d'avaler ce morceaux de viande mais j'en suis totalement incapable. J'essaie d'établir un contact bancal entre l'aliment et mes lèvres ; je grimace. Au bout de plusieurs tentatives plus pitoyables les une que les autres, je repose, agacée, ma fourchette. Manger m'aurait permis de garder la face, de tenir tête à l'affreux spectacle qui se prépare. Je suis résignée ; je n'y arriverai pas. C'est pourtant simple, en principe : attraper sa fourchette piquer dans le morceau de viande, introduire dans sa bouche, mâcher, laisser glisser dans l’œsophage. Sauf que les choses les plus simples sont parfois les plus difficiles à effectuer dans ce genre de moment. Je sens déjà le Souffle, le Souffle de la Mort, qui longe les tables de Couleur. Il souffle et je sens un courant d'air dans mon dos ; celui de l'appréhension.

Inévitablement, j'ai encore l'image de Dai gravée dans ma tête. Soudain, j'ai peur qu'il arrive la même chose à nos pseudos-héros, qu'il laissent leur vie dans la bataille. Car une chose est sûre, dans ce nuage d'incertitudes, c'est que ce Tournoi sera violent. Rien que pour cela, ça me répugne. Je ne veux pas voir des élèves *crever*, et encore moins Livingstone à qui j'aimerais bien parler un jour si cela est possible. Je n'ai plus de mépris pour ceux qui ont déposé leur nom. De toute façon je ne peux pas mépriser des personnes telles qu'Alyona ou Bristyle, pour des raisons différentes. Je n'ai ressenti que de la colère, mais une colère affectueuse, apeurée, celle d'une fille qui ne veut pas perdre les êtres qui lui sont chers. Aujourd'hui, je suis à la fois angoissée par ce qu'il va se passer et rassurée de voir au sein de la Grande Salle la Jaune et la Bleue.

J'ai entendu parler de toutes sortes de choses terribles à propos de ce qu'il était arrivé aux concurrent, notamment un collier de ronces. Bordel. Où sommes-nous ? Où est passé le château accueillant, Temple du Savoir, où est passée la sûreté des élèves ? Je n'en veux à personnes, si ce n'est aux Lignées, car notre faiblesse n'est pas selon moi due à une Direction inefficace. Loewy a sûrement beaucoup de défauts, mais elle ne laisserait pas *crever* ses élèves de son plein gré et elle dispose d'une grande puissance magique, de ce que j'ai entendu. Je crois que n'importe quel Directeur ou n'importe quelle Directrice aurait été contraint d'accepter la tenue de ce Tournoi.

J'ai aussi entendu parler du Dominion. Là encore, ce lieu n'est que le fruit de Rumeurs étranges, et je n'arrive pas réellement à démêler le faux du vrai, ce qui m'inquiète pour nos quatre concurrents qui ne savent même pas où aller. Je les aperçois ; ils s'en vont, ça y est. Vers un inconnu où la seule certitude est Désastre. La Mort en fond Sonore.

Quelques temps après, alors qu'Aristid m'a rejoint — et je l'en remercie, car j'ai besoin d'être rassurée je crois — un écran de fumée apparaît. *Bordel* Je jette un œil sur les réactions des élèves au fur et à mesure que les premières images défilent, révélant violence et carnage. Presque tout le monde est sous le choc, sauf une personne que je reconnais immédiatement : Bristyle. Elle n'a pas l'air effrayée du tout ; elle est carrément alpaguée par les images, faisant fi de l'ignominie de ces combats. Cette fille m'étonnera sans cesse.

« Qu'est-ce qu'elle fout ? »

Je suis presque indignée, alors que je n'ai absolument pas la main sur ce que peuvent ressentir les autres. Aristid, qui a du mal à supporter la vue des images, me serre la main très fort. Je crois qu'il a vraiment peur. Il n'essaie même pas de calmer ma surprise tant il a l'air de vouloir gérer son propre état.

« Tu... Tu... Ça va ? »

Il ne me répond pas. Il pleure. Je place ma main sur son épaule. Je ne sais pas si je serai vraiment capable de l'aider, mais je l'espère. Mes yeux ont complètement quitté l'écran, ce qu'il peut s'y passer m'importe assez peu ; pour le moment, je m'occupe d'Aristid, qui sanglote.

Je vois soudain, au-delà du Brouillard, un professeur *merde j’sais plus son nom* qui, comme Noé avec son arche, propose aux élèves de sortir s’ils le souhaitent. Je me dis que c’est le moment de prendre congé. Nous avons l’opportunité de fuir la panique, l’angoisse et la torpeur face aux grandes Images qui ruinent nos Âmes et strient nos Cœurs. Je tire légèrement Aristid par la manche.

« On peut sortir si tu veux. »

Il relève la tête. Ses yeux sont d'un rouge, mon dieu... Quel triste spectacle, j'ai soudainement envie de l'entrainer mais sa réponse me prend au dépourvu.

« Non... Non, j'veux pas les laisser. »

*Les laisser de quoi !* Je croyais que je commençais à le comprendre ; en fait, je ne le comprenais pas. Cet Aristid est plus surprenant qu'une étincelle. Même moi je n'ai actuellement qu'une envie, c'est de sortir de ce château où l'on projette un funeste spectacle sous les yeux d’adolescents terrifiés — Bristyle mise à part. Mais puisqu'il a décidé de rester, nous resterons. Et du coup, je laisse mes yeux se promener sur l'écran géant. Et je les vois, tous. Les sortilèges partent dans tous les sens. Ce serait digne d'un film d'action, mais je me rappelle que penser cela alors que des *enfants* sont en train de se faire massacrer dans le Dominion est complètement inhumain et idiot. Alors mon regard regagne un terrain plus accueillant : ce qu'il reste d'Aristid. Il a posé son front sur le bois de la table, et continue de pleurer. J'ai l'impression qu'il a cette incroyable faculté qui lui permet de ressentir de l'empathie pour ceux qu'ils ne connait pas car il ne me semble jamais l'avoir vu avec un des participants à ce Tournoi. C'est une faculté incroyable, certes, mais actuellement elle a l'air de le faire terriblement souffrir. Aimer, me dis-je alors, est un art. Sur ce chemin escarpé qu'a mis Aphrodite entre les Humains et le Bonheur, l'Amour, sous toutes ses formes, est tantôt l'Ami, tantôt l'Ennemi. Et je vois Aristid succomber sous ce coup de massue, alors que moi, d'ordinaire si sensible et impactée par ce genre d'événement, je me sens juste étouffée par l'atmosphère pesante de la Grande Salle — ce qui ne change en somme pas vraiment de d'habitude.

Nous restons ainsi jusqu'à la la fin. Je surveille l'état d'Aristid ; il est sonné. Je me dis que plus jamais je ne veux voir une telle violence en ces lieux. Je me dis que plus jamais je ne ferai l'erreur de croire naïvement en un supposé pouvoir détenu par les Adultes. Je me dis que plus jamais je ne croirai à la systématique victoire du Bien sur le Mal. Car si cette Nuit nous a rapporté les quatre concurrents, elle leur a volé leur Âme.

*Et pt'être celle d'Aristid avec*


𓏢

Fin

Résurgence