Privé La chute du géant

| Décembre 2046 |
@Coelestin Noestlinger


Comme à son habitude, le jeune garçon marchait en rêvassant dans les couloirs. Cette fois ci, son esprit divaguant s'attelait à imaginer des formes parmi les nuages cotonneux qui se dessinaient dans le ciel. Cette occupation aurait pu meubler la majeure partie de ses journées qu'il ne s'en serait pas plaint. Là, il voyait un grand père tortue à la longue barbe, puis juste à côté une magnifique sirène avec un trident et ici, un renard qui dansait dans les airs. Le vent déformait et reformait les monticules de gouttes d'eau dans un grand souffle qui, bien qu'à l'extérieur semblait léger, résonnait dans les couloirs sous forme de longue plainte tel un fantôme agonisant. Ce cri du vent, caractéristique des longs corridors ne plaisait pas à Kyle. Trop strident. Trop irrégulier. Son sifflement, ajouté aux bavardages incessants des couloirs l'aurait, en temps normal rendu mal à l'aise, mais trop happé par la vue au dehors, il n'y prêtait guère attention.
Le pas lent du jeune Serdaigle lui permettait de profiter de la vue des nuages au travers des grandes fenêtres du chateau.
Obnubilé, ce ne fut qu'au bout de quelques trop longues fractions de secondes qu'il réalisa soudain qu'il ne voyait plus les nuages mais les pierres du château s'approchant de son visage à grande vitesse. Kyle, surpris par sa chute soudaine, plutôt que d'avoir le réflexe de se rattraper pensa "Pourquoi ?". Il "demanda" à ses pieds en analysant de manière consciente les informations qu'ils lui donnaient. Ses pieds lui "répondirent" en effet qu'ils s'étaient emmêlés quelque part. Mais où ? Kyle n'avait pas vu de pavé tordu. Du moins, comme à son habitude, justement, il ne les voyait pas, mais il finissait par sentir ses pieds buter contre quelque chose.

Les pensées du garçon furent interrompues par son atterrissage brutal. Ayant préféré chercher la cause de la chute, l'enfant avait négligé l'amortissage, il sentit alors sa joue heurter violemment la pierre froide du château. Mais ce ne fut pas tout, bientôt il sentit une masse gigantesque et chaude lui tomber dessus : un corps. Leurs membres s'étant apparemment entremêlés au cours de la chute, occupaient à présent des angles et positions peu agréables. Alors que Kyle sentait des douleurs lancinantes l'envahir là où son corps avait rencontré le sol, il fut saisit par une vive douleur au niveau du crâne qui lui arracha un léger grognement. Les genoux et la joue meurtries, il tenta tant bien que mal de libérer ses bras pour toucher sa tête. Ses cheveux semblaient empêtrés dans il ne savait quoi, cette chose les tirait de toutes ses forces. Lui et le géant tentèrent de se démêler l'un de l'autre tant bien que mal, lorsque cela fut fait, Kyle passa rapidement en revue le gigantesque Serdaigle, selon son insigne, qui lui était tombé dessus. Un peu sonné par sa chute, le jeune garçon s'entendit dire :

"Pourquoi ?"

Il aurait voulu rattraper ses mots mais trop tard. L'autre allait croire qu'il était complètement sonné... Ce qui, finalement, était peut-être mieux que de devoir lui expliquer que ce mot se formait régulièrement sur ses lèvres sans qu'il ne puisse l'en empêcher, comme doté d'une volonté propre.

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Privé La chute du géant
Il y a toujours beaucoup de choses à faire en décembre -trop pour une personne comme moi qui aime prendre son temps et qui se retrouve souvent ralentie par le moindre obstacle. Surtout lorsque l'obstacle en question est un bipède surmonté d'une touffe de cheveux bruns mais nous n'y sommes pas encore : reprenons les choses depuis le début. Décembre, c'est un mois marqué par des vacances scolaires et qui dit vacances, dit travaux à rendre avant ces précieux jours de « repos » et travaux à rendre après, et pour une gestion optimale du temps, la règle est de toujours en faire un maximum avant le départ en vacances. Et au milieu de tout cela, il faut évidemment trouver du temps pour concocter quelques cadeaux de noël, prévoir d'envoyer des lettres aux membres de la famille qui ne seront pas croisés à cette occasion et faire le plein d'énergie pour des fêtes qui s'annoncent épuisantes.
Et, au cas où tout ceci ne suffirait pas, mon inconscient me convainc chaque année que la fin du mois de décembre marque la moitié d'une année scolaire passée -et donc théoriquement, qu'il faut redoubler d'efforts pour une moyenne optimale à la fin de celle-ci. C'est évidemment faux, mais que faire quand son cerveau anxieux vous crie constamment le contraire ?

Au milieu de tout ce bazar, j'ai l'impression de courir partout dans l'espoir de me délester de quelques tâches enchaînant couloirs, salle d'études, bibliothèque, à nouveau couloirs, parfois une demi-heure de répit dans un coin d'herbe du parc avant de replonger le nez dans les études.
Mais encore, voilà que frappe un obstacle, ou alors est-ce moi qui suis tombé dessus qui sait, je n'ai pas le temps de réfléchir que j'ai l'impression de réexpérimenter mon premier cours de vol, en plus court mais certainement tout aussi catastrophique, et me voilà par terre -heureusement pour mes articulations fragiles, agréablement réceptionné par un petit coussin tout noueux surmonté de deux longs bâtons qui ressemblent à des jambes -à moins que ça ne soit dans l'autre sens, toujours est-il que la créature semble m'avoir évité le pire puisque j'ai simplement l'impression d'être devenu une licorne à en juger par la lancinante douleur pile au milieu de mon front.

Je me démêle tant bien que mal de la créature, que je finis par reconnaître comme étant un jeune Serdaigle même si j'ignore son nom, celle-ci semblant tout autant égarée que moi puisque seule une question s'en échappe. Pourquoi.

« Ça alors, tu as une drôle de tête. »

Un peu confus suite au choc, rien ne me vient hormis cette banale remarque en réponse au spectacle un peu moins banal qui me fait face : le livre que je tenais il y a peu dans mes mains semble avoir trouvé un nid confortable sur la tête du jeune garçon, grignotant passivement ses cheveux avec ses fines crocs à moitié endormies. C'est mon exemplaire de L'ami des gnomes, livre de fiction que je m'apprêtais à rendre à la bibliothèque et faisant partie des rares ouvrages disposant de petites dents qui bien que passives et peu enclines à l'attaque, contrairement à d'autres livres du même genre bien plus dangereux, ne refusent jamais un repas si gentiment offert. Bien qu'inoffensif, l'ouvrage semble se plaire dans la chevelure brune du garçon qu'il grignote doucement entre de longs bâillements.

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Privé La chute du géant
Le crâne du garçon lui faisait un mal de chien. Chaque cheveu qui s'y trouvait dont, habituellement il n'avait pas conscience, semblait engagé dans un violent combat pour rester accroché sur sa tête. L'enfant avait presque l'impression de sentir la douleur dans la longueur de ses cheveux. La chose qui lui faisait mal ainsi bougeait par petits mouvements, des petits soubresauts. Il n'avait pas la moindre idée de ce qu'elle pouvait être tout en ayant la certitude qu'il devait s'en débarrasser au plus vite avant qu'elle n'atteigne son cerveau. Peut-être était-ce cela...? Il avait peut-être sur sa tête une créature magique capable d'extraire son cerveau en lui arrachant les cheveux. L'animal - parce que cela semblait bien vivant - était peut-être un "il ne savait quoi-scalpeur". Kyle n'était pas particulièrement attaché à son physique, cependant, en plein mois de décembre, ses cheveux servaient à lui tenir chaud. "Reviens en été s'il te plait." se surprit-il à penser.
L'enfant tenta d'ignorer la douleur et ses craintes tant bien que mal pour faire face à son interlocuteur. Ce dernier ne semblait pas s'être formalisé de l'étrange question. "Tant mieux" pensa l'enfant.
Il détailla ce qui lui avait atterri dessus. Un géant. Devant lui se dressait environ 2m d'os et de peau. On ne pouvait pas dire que le garçon avait une quelconque épaisseur. Le Serdaigle qui lui faisait face semblait avoir été fabriqué à la même enseigne que Kyle. Fin, de silhouette longiligne, à la différence de Kyle, le Géant possédait des courbes assez harmonieuses quoiqu'un peu tordues à certains endroits. Mais cela semblait normal à Kyle : tous les grands arbres sont tordus par le vent qui souffle toujours tout là haut. Les longs cheveux blonds du géant étaient en bataille après leur chute.

L'enfant frotta sa joue meurtrie du plat de sa main, comme pour faire disparaitre la douleur. Il regarda ensuite sa main : pas de sang. Une simple égratignure. Son genou était dans le même état. Il s'en remettrait, l'enfant avait passé la majeure partie de son enfance au contact du sol de la cour de récré - puis à l'infirmerie.

Le Géant commenta son allure. Bien que Kyle sache qu'il avait une stature particulière avec son petit corps à l'air fébrile, il se demanda tout de même si le Géant ne s'était pas cogné la tête contre le sol. Il le dévisagea, perplexe et pencha un peu la tête sur le côté comme si ce changement d'angle allait lui apporter une nouvelle vision des choses.

- Heu... Ça va ?

Kyle n'excellait pas dans les interactions sociales orales. Aussi, il fut pris d'un doute, peut-être que ses paroles seraient mal interprétées par le géant. Le garçon ne cherchait pas à faire connaissance, il parlait bien de la chute.

- Tu t'es pas fait mal? ajouta-t-il dans le but de se faire comprendre

La terrible bête lui tirait toujours les cheveux et Kyle ne pouvait s'empêcher de grimacer de douleur ce qui, finalement, tirait sur la peau amochée de sa joue en lui faisant plus mal encore.
Il pointa alors sa tête du doigt.

- Pourquoi c'est là ça ? C'est quoi ?

Kyle redoutait la réponse. Une créature mangeuse de cerveau ? Un horrible parasite qui allait rester là des semaines durant ? Quelles choses étranges pouvait bien posséder le géant ?

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Privé La chute du géant
Par tous les diables, suis-je à l'article de la mort ? Pourquoi ce jeune garçon qui me paraît tout abîmé et tordu s'inquiète-t-il de mon état quand lui-même a littéralement un livre sur la tête qui semble s'y préparer un couchage pour passer l'hiver ? Par crainte de me retrouver dans une problématique similaire -bien que je promenais avec moi un seul de ces extravagants ouvrages, je tâte nerveusement ma tête, y cherchant aussi traces de sang ou tout autre élément signe de blessure. Un « Ah ! » de stupeur m'échappe quand une de mes mains trouve au milieu de mon front une bosse qui semble s'épanouir comme une petite fleur, gagnant encore progressivement en volume. Elle paraît si immense dans ma main qu'il me vient la certitude qu'aucun couvre-chef ne saurait la cacher.

« Je suis devenu laid, n'est-ce pas ? »
C'est tout juste s'il me reste assez de pragmatisme pour me souvenir que la bosse ne restera pas éternellement et que je retrouverai beauté sous peu. Terminant de m'extirper de la position inconfortable prise après démêlage des corps, je retrouve un semblant d'équilibre en repliant mes jambes dans une position assise qui à priori devrait m'empêcher de tomber plus bas.
Plus urgent qu'une question de beauté, il y a ce garçon que je semble avoir emporté dans ma chute et qui souffre désormais d'un grignotage livresque aigu. Sachant l'ouvrage inoffensif, mon inquiétude reste modérée mais la bienséance exige que des explications soient données -surtout quand la victime en a expressément fait la demande.

« C'est un livre. Ne t'en fais pas, il ne te fera aucun mal, il est bien trop paresseux pour ça. Tu risques juste de... » ma phrase reste suspendue dans les airs un instant. J'ignore l'importance accordée au garçon à ses cheveux. Peut-être devrais-je le laisser digérer la première nouvelle avant de lui dire qu'il risque d'y perdre quelques mèches.
« Si tu restes un moment immobile, il devrait s'endormir très vite. On le retirera de ta tête à ce moment-là. Tu peux faire ça ? Ne pas bouger pendant une minute ou deux ? »

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Privé La chute du géant
Le géant se tâta la tête et s'exclama. C'est à ce moment là que Kyle remarqua une excroissance sur la tête du Serdaigle qui lui faisait face. La bosse lui donnait un air de narval, il avait comme un pic sur le front. Cependant cela n'avait pas l'air aussi agréable que de porter une jolie corne torsadée.
Le géant s'inquiétait de son allure. Peut-être n'avait-il pas si mal pour que cela soit son premier problème. Ou alors était-il sérieusement touché et c'était là la marque d'une lésion cérébrale. L'enfant avait du mal à concevoir que les autres apportaient de l'importance à leur apparence physique. Cela dit, le géant n'avait pas répondu à sa question. Pourquoi ? Il l'évitait ? Il n'avait pas entendu ? Il ne voulait pas avouer qu'il avait mal ?
L'enfant se dit qu'il allait rassurer le géant. D'abord signaler l'accident. Pour cela, le reste du couloir devait avoir remarqué leur collision et étaient, eux, assez doués pour les éviter et ne pas trébucher sur eux. Ensuite rassurer les blessés. Puis appeler les secours : peut-être qu'un passage à l'infirmerie pour vérifier que le géant ne resterait pas narval toute sa vie et que la chose n'avait pas dévoré le cerveau de Kyle serait nécessaire.

- T'en fais pas t'es beau comme un narval dit-il avec une léger sourire

Le géant reprit la parole. Il parlait de risques mais laissa sa phrase en suspens. Kyle détestait cela. Risquait quoi ? Pourquoi ? Ainsi, il ne fut que très peu rassuré par les paroles du Serdaigle. Bien sûr que si le livre lui faisait du mal. Il souffrait.
Le géant avait un plan d'attaque pour neutraliser la créature - un livre selon ses dires. Ne pas bouger. Kyle voulait bien essayer. Il acquiesça donc, ce qui lui arracha une petite larme de douleur, le livre remuant en même temps que sa tête avait raffermi sa prise pour ne pas tomber. L'enfant se promit de changer de shampoing, le sien devait sentir quelque chose attirant cette créature qu'il souhaitait ne jamais revoir. Depuis quand les livres ont-il des pinces ? Ou des bras ? Comment cette chose tenait-elle ?
Il regarda le Serdaigle et répondit avant que ses pensées ne dérapent et qu'il ne réponde des mots insensés pour toute personne extérieure à son cheminement intelectuel :

- Je veux bien essayer. Je peux respirer ?

Finalement Kyle n'attendit pas la réponse, inspira une grande bouffée d'air et s'immobilisa, attendant que la créature s'endorme.

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Privé La chute du géant
Beau comme un narval ? Si je ne savais pas mon livre inoffensif, j'aurais commencé à croire qu'il est désormais en train de grignoter le cerveau du garçon. Peut-être a-t-il pris un choc sur la tête, tout comme moi. Toutefois à en juger par mon apparence certainement effroyable, la comparaison avec un narval aurait pu sonner juste si j'avais été une créature de l'eau : mais c'est à peine si je ne coule pas directement quand j'y suis confronté, sachant à peine comment mouvoir mes bras pour éviter la noyade, je n'ai rien de commun avec un mammifère marin.
Mais l'urgence n'est pas là. J'acquiesce d'un bref hochement de tête lorsqu'il me demande s'il peut respirer, et profite de son immobilité pour l'examiner sous toutes les coutures.

Aucune trace de sang, mais la joue du petit Serdaigle est bien rouge : il est probable que celle-ci soit venue se frotter à quelque chose de râpeux pendant notre chute. Difficile d'estimer la présence d'une éventuelle bosse laissant présager un choc plus important sur la tête puisque le livre semble bien décidé à avaler l'intégralité de la masse capillaire de l'enfant. Heureusement qu'il n'est pas doté de véritables dents tranchantes sinon ce dernier aurait probablement fini chauve.

« C'est bien, continue. »
L'immobilité semble porter ses fruits : peu à peu, la paresseuse masse livresque se fait de moins en moins encline à agiter ses pages striées de petites dents lisses, retombant progressivement dans une passivité salvatrice. Puis après un long bâillement, comme rassasiée l'ouvrage s'endort, tenant entre ses pages comme un doudou quelques mèches de l'enfant.

« C'est bon. Ne bouge pas, je vais essayer de l'enlever. » Je m'approche tout doucement -sans mouvement brusque pour ne pas éveiller la bête, et glisse avant même de la toucher mes mains de part et d'autre de la couverture, prêt à la saisir en risquant mes doigts entre ses pages pour l'empêcher de se refermer à nouveau sur les cheveux de sa victime. Mais à l'instant même où mes mains entrent en contact avec l'ouvrage, celui-ci se réveille aussitôt et reprend son grignotage, toujours aussi paresseusement mais impitoyable toutefois.

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