Reflektierend
Écartant les lourdes tentures qui couvraient la glace, il les coinça au niveau de leurs crochets respectifs, formant un cadre d’inspiration théâtrale avec les courbes du tissu dissimulant les coins supérieurs de la scène qui remplissait sa fonction primaire, soit lui renvoyer son image inversée sur sa surface polie. Cette pièce était un ajout, l’objet avait été enchanté à plusieurs mains, d’une magie pas tout à fait inédite mais surtout personnalisée, Hjúki s’étant évidemment chargé de la partie du revêtement réalisable en potion, résolument répulsé par ce qui sortait de lui via la baguette. Aucun véritable expert en charmes de blindage pour empêcher toute intrusion n’ayant participé à l’élaboration du miroir, il était toujours couvert par prudence lorsqu’il n’était pas utilisé. La technique des miroirs jumeaux avait été reproduite artisanalement, pour obtenir une hauteur de plain-pied et surtout permettre une activation par une formule composée par les soins du jeune enchanteur. En s’inspirant du récit de Schneewittchen, cet Ersatz du ‘Spieglein’ de la reine avait été construit pour communiquer avec Opa en direct. S’imaginant membre du Royaume des Contes en la magie desquels il se reconnaît tellement plus ce qu’il avait appris dans la pierre barbare, il murmure son incantation dans la langue des frères Grimm.
Spiegel, schöner Spiegel
Zeig mir meinen Engel
Reducio
Traduction libre pour la rythmique et la sonorité :
Miroir, miroir mon beau
Montre-moi mon hérault
De la légère buée que le souffle de ses paroles a initiée se propage un ondoiement qui efface progressivement son image substituée par la demeure de son enfance. Normalement son aîné ne devrait pas tarder à apparaître pour ce rendez-vous qu’ils ont établi à l’inverse de la période où il était en Écosse. Par défi, ironie, qui sait, ils se voient à l’heure d’Hécate. De la défiance à la maîtrise : il se l’approprie, après l’avoir détesté pour n’avoir su la regarder que sous l’un de ses visages, Hjúki l’observe plus entière, peut-être qu’en somme il y a en elle une Magie qu’il partage et pas seulement celle qu’il vomit. Aussi imposante soit la glace, l’adolescent n’en exploite pas toute la stature en s’asseyant en tailleur. En se stationnant debout, à quelques centimètres d’une scène issue d’une dimension lointaine, la proximité avec Alice serait trop forte et il sait bien qu’il ne s’agit pas là d’un portail dans lequel il suffirait de s’enfoncer. Il n’est pas non plus de monde aux règles inversées, même si le jeune Anastase n’est toujours pas parvenu à écarter de ses pensées la potentialité d’une autre Réalité dont il n’a pas tranché s’il faudrait la générer ou la trouver.
Voyant son Opa s’installer à son tour, le désagréable mélange de soulagement et de souci le prend en constatant que son aîné tient certes la barre mais n’est pas aussi vif qu’il ne le fut. La phase d’affaiblissement des dernières années semble être passée, mais ce n’est pas parce qu’une maladie de l’âge a été traitée que les autres ne guettent pas, c’est injuste que la vieillesse et la retraite soient aussi loin d’offrir un repos mérité, les gens ne sont délivrés du travail que lorsqu’ils tombent en ruines. Au moins a-t-il recouvré de l’autonomie et ne requiert pas autant de surveillance que dans les ultimes trimestres de son Enkel. Au terme de presque trois saisons de vagance, Hjúki lui fait part de ses conclusions mitigées et de l’absence de réponse à son questionnement crucial – quelle, où est notre place ?
Même s’il parcourait tous les sillons du globe, ça ne lui garantit en rien d’y recevoir une révélation, c’est ce qu’il a appris au contact de navigateurs aguerris. Que ce soit dans la fuite ou dans la quête, la flottance du chemin ne le rassure pas. Pour lui, découvrir de nouveaux lieux ne lui dévoile pas la beauté du monde, au contraire les éléments prouvant à quel point il va mal s’accumulent, son tableau d’ensemble ne cesse de s’assombrir. Une seule note a le pouvoir de renverser l’effet d’un accord, son ouïe n’a pas la sensibilité apte à capter ce ton qui rattraperait l’amas affreux gémi par les courants qu’il a explorés.
Après s’être enquis de la vie à Galway et de l’équilibre que Opa maintient dans ses activités, ce dernier attrape une lettre intacte et la lui montre, narrant son arrivée un peu plus tôt dans le mois, envoyée d’aucun expéditeur connu de son répertoire, il se pourrait qu’elle soit destinée à son Enkel. Hjúki détaille avec attention ce papier sans indice, la crainte parasite que ce soient les Spectres est vite étouffée, en général ils œuvrent à découvert et ne jouent pas la carte du mystère sur le plan épistolaire. Son escale à Pré-au-Lard lui revient, ainsi que la promesse d’un envoi dont il avait modéré l’attente, se pourrait-il que le versant de la création l’ait emporté ?
D’un hochement de tête, il permet au vieil homme de l’ouvrir et de diriger la missive de sorte que le verso soit lisible du destinataire présumé, son regard préparé à des courbes textuelles introductives prend quelques secondes à se réagencer pour être réceptif aux couleurs et cernes qui dessinent son portrait. Le croisement des tons qui s’inverse de l’extérieur vers l’intérieur est une première composante qui le frappe. Ne s’y connaissant pas en arts graphiques, une vague conscience d’ombre et lumière, de chaleur et de froideur frôle à peine son esprit qui focalise sur le mouvement de renversement que lui suscite la répartition de notes colorées. L’expérience de se confronter à son endroit le captive et le trouble à fois. Telle serait son image quand elle s’infiltre en d’autres Iris et se diffracte en arc révélé par un prisme externe. Quelle image est la plus déformée ou la plus juste de celle que Hjúki a de soi et de celle que Ada lui a rendue dans son Tissage de teintes ? L’adolescent est certain qu’il ne s’est jamais observé de façon aussi appuyée qu’il ne s’est senti disséqué dans le salon de thé. Il lui tarde de s’y replonger physiquement à son prochain arrêt en Irlande. Laissant Opa clore l’échange, son portrait est remplacé en ondulations par son reflet qui résonne tout autrement. Cet être – son soi d’envers – qui le contemple de l’autre côté du miroir ne lui a jamais paru aussi étranger. Qui sommes-nous donc ?
Ses tourments irrésolus
L’identité mise à nu
L’identité mise à nu