Ce soir, même heure

Arya Bristyle, 56 ans
Médicomage
Mère d'Aelle
Avril 2047
Godroc's Hollow
Il faisait encore nuit quand elle se glissa hors du lit. Les frissons piquaient sa peau malgré la robe de chambre qui la couvrait. Ses pieds collaient contre le carrelage glacial. Elle grommela à mi-voix ; Merlin, ce qu'elle détestait se réveiller ailleurs que chez elle ! Elle récupéra sa baguette magique sur la table de chevet et jeta un regard vers la forme assombrie qui somnolait sous les draps. Elle soupira doucement, sans un bruit. La pièce était plongée dans le noir mais elle n'eut aucun mal à retrouver son chemin. Elle évita même la commode contre le mur et récupéra les vêtements soigneusement pliés là. Elle se glissa dans le salon, retrouvant avec soulagement un peu d'intimité.
Le salon était moderne quoi qu'étroit. La lumière artificielle inondait un canapé couleur marron et une table basse. Une bibliothèque occupait l'intégralité du mur qui faisait face à la chambre. Une table rectangulaire se trouvait dans la deuxième partie de la pièce. Les quatre chaises étaient bien rangées et sur le plateau de bois figurait le parfait petit panier à fruits que l'on s'attendait à y trouver. Arya déposa sa cape verte de médicomage et le reste de ses vêtements sur le dos d'une chaise. La pièce continuait en L. Des bibliothèques habillaient l'angle jusqu'à une cuisine qui n'avait pas grand chose de fonctionnel mais qui avait le mérite de proposer du café buvable.
D'un coup de baguette magique, Arya se prépara une tasse qu'elle dégusta en observant le paysage qui s'ouvrait derrière les fenêtres du salon. Les rues de Godric's Hollow étaient encore sombres et vides à cette heure mais bientôt elles se rempliraient de sorcières et de sorciers affairés. Bien qu'elle soit récente, la ville était vivante. Il y avait toujours de la lumière quelque part, un spectacle, une rencontre, un événement auquel assister. Les rumeurs disaient que les bars, peu importe lesquels, étaient toujours pleins et bruyants ; ils attiraient du monde comme seuls le faisaient les lieux intégralement magiques où l'on pouvait retrouver les membres de sa communauté. Arya n'était plus intéressée par ces choses, elle avait cessé depuis longtemps de sortir, que ce soit dans les bars, les restaurants ou pour assister à des spectacles. Elle avait bien trop de travail. Les seules fois où elle daignait fréquenter ces lieux, c'était lorsque Zile l'y invitait ; là, elle acceptait de se prêter au jeu, par amour évidemment.
L'amour était une chose complexe pour Arya. Elle avait conscience d'en avoir une idée particulière qui en rebutait certains, son mari le premier. Voilà pourquoi elle préférait garder pour elle son avis. Cela évitait des problèmes à tout le monde. Elle se contentait de vivre ce qu'elle avait à vivre, d'aimer comme elle le souhaitait. Cela semblait lui réussir. Après tout, elle connaissait Zile depuis près de trente ans et jamais elle n'avait cessé d'éprouver pour lui cet amour déstabilisant qui les avait rapproché à l'époque. Elle était la première surprise par ce sentiment qui persistait dans son cœur. Elle pensait se lasser, s'ennuyer, s'agacer... Oh, elle s'agaçait souvent, il ne fallait pas se leurrer, mais elle ne s'ennuyait ni se lassait. Elle aimait leur rythme de vie, même si elle ne voyait que peu son mari. Elle n'en était que plus heureuse de rentrer le soir et de repartir au matin ; son travail la comblait et elle savait qu'en rentrant, elle retrouverait mari et enfants. Quant aux fois où elle découchait... Bah, cela n'était rien de plus que des instants hors du temps où seuls les corps parlaient, sans le moindre amour, sans grande passion non plus.
Un porte s'ouvrit derrière Arya. Elle se retourna, arrachée à ses pensées, et ses yeux tombèrent sur un cinquantenaire au ventre bombé. Il se présentait dans le plus simple des appareils, la gueule ouverte en un long bâillement. Arya se détourna.
« Habille-toi.
— Oh, pardon, » balbutia Gontag. Elle entendit le froissement des vêtements et devina qu'il s'était vêtu d'un coup de baguette. « Habituellement tu disparais rapidement, je ne pensais pas te trouver là... »
Moi non plus je ne le pensais pas, s'agaça Arya, mécontente de ne pas avoir surveillé l'heure.
« J'allais partir. »
Un sortilège lui suffit pour échanger sa robe de chambre par sa tenue de médicomage. Ainsi habillée, elle se sentait mieux, enfin elle même. Malgré toutes ces années, il n'y avait qu'une seule personne devant laquelle elle se sentait bien sans ses vêtements et ce n'était pas Gontag.
« On a une réunion ce matin, continua-t-elle sur un ton froid et distant, n'oublie pas.
— Je n'oublierai pas. »
Gontag se tenait dans l'embrasure de la porte, il n'avait pas bougé. Il la regardait d'un air hésitant, toujours le même depuis des années. Une fois, il avait franchit le pas, il s'était approché d'elle le lendemain et avait tenté de l'embrasser. Arya l'avait rudement poussé et n'était plus venue le retrouver des mois durant. Il n'avait jamais recommencé mais les matins, c'était toujours la même chose. Ce même regard hésitant et transpirant qu'elle détestait. Parfois, elle aimerait que Gontag soit comme elle, qu'il comprenne que tout cela n'était qu'une façon de décompresser, de se changer les idées, des instants qui ne comptaient pas. Mais cela n'arrivera jamais. Pour Gontag, ces moments étaient cruciaux. Il les vivait avec passion et amour. Cela procurait une certaine tendresse à ses gestes qui pouvaient agacer Arya. Elle le lui disait et l'homme se reprenait aussitôt. Il savait que sans cela, elle partirait. Elle l'avait déjà fait.
Après avoir lavé et rangé sa tasse, elle se dirigea vers la porte d'entrée, pressée de s'en aller. Elle reverrait l'homme dans les couloirs de la Nouvelle Sainte-Mangouste. L'environnement professionnel se chargerait de leur rappeler qu'ils n'étaient que cela, des collègues. Elle ne transplana pas, elle voulait marcher dans les rues vides pour se délester de cette nuit et réfléchir sans la moindre interférence. Mauvais choix : Gontag mis à profit la distance qui la séparait de la porte pour l'alpaguer :
« Tu as bien dormi ? »
Elle retint un soupir, s'arrêta près de la table.
« Oui.
— Bien...
— Bonne journée, Gontag.
— Oui, je... Toi aussi. Prends un café avant de partir, non ? »
Et encore ce regard transpirant. Transpirant de bons sentiments. Ils le rendaient moche. Elle planta ses yeux dans les siens et fronça les sourcils. Son visage se fit de glace, comme son cœur.
« J'ai déjà pris un café, dit-elle en désignant la tasse qui reposait sur le bord de l'évier. Et je n'ai aucune envie de rester. N'insiste pas, Gontag, tu sais que je déteste ça. »
Oui, elle détestait cela. Qu'il insiste, qu'il essaie, qu'il tente. Après quinze ans, qu'espérait-il ? Qu'elle se prenne soudain d'affection pour lui ? Devait-elle encore une fois mettre les points sur les i, les barres sur les t ? Non, décida-t-elle. Gontag était un grand garçon, un homme fait. Qu'il cogite dans son coin si c'était ce qu'il voulait. Elle avait d'autres choses à faire. Et aucune envie de perdre son temps. De toute façon, Gontag ne lui en voudra pas. Il ne lui en voulait jamais.
D'ailleurs, le voilà qui s'excusait. Arya le trouva pitoyable et se demanda comment elle parvenait à le trouver désirable lorsque la nuit venait et que les ombres s'étiraient. Peut-être que cela n'arrivera plus ? Non, elle savait qu'elle finirait par revenir dans cet appartement, par glisser à son collègue entre deux interventions un « Ce soir, même heure. » qui avait perdu son point d'interrogation au fil des années pour laisser la place au point d'affirmation.
« Au revoir, » conclut la femme.
Le bruit que faisaient ses talons sur les pavés des ruelles de Godric's Hollow la soulagea. La journée s'annonçait belle. Elle avait hâte, désormais, de travailler sans relâche et d'enfin retrouver son mari et ses fils. Le monde revenait enfin à sa place et chaque pas qu'elle faisait semblait lui rendre la prestance qui la caractérisait au quotidien.