Worcestershire Les conséquences d'un mauvais amour OS

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Zile Bristyle
57 ans
Père d'Aelle
Arya Bristyle
57 ans
Mère d'Aelle


7 août 2047
Domaine Bristyle, Worcestershire (Angleterre)



Son souffle se coupe lorsqu'Aelle tourne les talons pour grimper les escaliers à toute vitesse. Un sentiment détestable naît dans les bas-fonds de son corps et prend de plus en plus d'ampleur alors que les secondes s'enfuient dans un silence pesant ; d'abord simple tiraillement, l'angoisse s'impose comme une vague prête à tout dévaster. Ce n'est que lorsqu'elle atteint ses yeux que Zile se lève soudainement. Il n'a pas le temps d'ouvrir la bouche pour déverser ses craintes qu'Arya intervient :

« Zile... »

Un mot suffit : il comprend qu'elle souhaite l'arrêter et qu'elle n'a pas l'intention d'empêcher ce qui est en train d'arriver.

« Ne reste pas là ! éructe l'homme en papillonnant des yeux pour ralentir la coulée des larmes. Elle va vraiment le faire !
Je sais, affirme celle qui ne fait pourtant aucun geste, mais laisse-l... »

C'en est trop pour Zile qui ne peut pas laisser arriver les événements sans intervenir. La peur se transforme en colère, il tape des deux mains sur le plat de la table ; Arya sursaute, ce qui l'encourage à rugir comme jamais il ne le fait :

« Merlin, Arya ! Ça ne te fait donc rien ? Ça te laisse de marbre que notre fille quitte la maison dans ces conditions ? »

Zile prend la direction des escaliers après avoir lancé un regard acide à sa femme.

« Qu'importe ton avis, je vais aller...
Rien du tout, l'arrête Arya en s'interposant entre lui et son objectif. Tu ne vas faire que la braquer davantage. Elle reviendra bien vite quand elle se rendra compte qu'elle est incapable de vivre seule. »

Le vieux sentiment étreint Zile avec toute sa force. La colère, il a fait une croix dessus il y a très longtemps, quand il s'est rendu compte alors même qu'il était moins âgé qu'Aelle qu'elle ne menait à rien et qu'elle ne faisait qu'aggraver les choses. Pourtant aujourd'hui, il est incapable d'y résister tant sa fille l'a poussé à bout ces dernières semaines. Si c'était une guerre d'usure, il l'a clairement perdu. Jour après jour Aelle leur a servi sa mauvaise tête et son comportement détestable, ses insultes, ses répliques irrespectueuses. La tristesse la rendait méchante et désagréable, insupportable même, si bien que lui, son père, en est parfois venu à souhaiter que la rentrée arrive rapidement. Les questions qu’il lui posait dans l’espoir de la comprendre restaient sans réponse malgré son insistance ; que faire lorsque ni les mots ni les punitions ne peuvent remettre sur le droit chemin une personne qui préfère clairement la souffrance à la guérison ?

Alors qu'il est séparé de quelques centimètres seulement de la femme qu'il aime depuis plus de trente ans, yeux dans les yeux à se jauger pour savoir qui abandonnera en premier, Zile accepte enfin de s'avouer vaincu : il a échoué. Depuis toutes ces années, il échoue avec son unique fille. Il échoue à se faire accepter d'elle, il échoue à la comprendre dans toute sa complexité, à gagner sa confiance, à la protéger. Il échoue à préserver le faible lien qui les lie encore, celui de l'amour père-fille. Zile prend la décision incohérente et immature d'Aelle comme un rejet de lui.

Il souffre comme s'il l'avait perdue alors qu'elle est encore là, deux étages au-dessus de lui, à jeter à coup de sortilèges ses affaires dans sa valise.

L'angoisse lui tord les entrailles. Zile pose ses mains sur les épaules d’Arya pour l’encourager à se décaler mais elle tient bon.

« Tu ne comprends pas, chérie, il faut la retenir, il ne faut pas qu'elle s'en aille ! Elle... Elle ne reviendra pas. Elle est comme ça Aelle, gémit-il, elle ne sait pas pardonner !
Elle n'a rien à pardonner, le résonne en vain Arya, inflexible. C'est elle qui est en tort et elle s'en rendra compte. En attendant, laisse-la faire ses erreurs. De quoi as-tu peur ?
Elle ne reviendra pas et elle ne peut pas transplaner dans son état. Si elle se blessait ? Et s'il lui arrive malheur, qu'on lui créé des embrouilles ? Elle ne peut pas partir, s'horrifie Zile, elle ne peut pas, elle n'a que dix-...
... sept ans, affirme Arya en entourant son visage de ses mains. Dix-sept ans. Pas encore une adulte mais une sorcière majeure avec toutes ses capacités magiques, en possession d’une baguette. Sans parler de Zikomo et Nyakane qui ne laisseront rien lui arriver. Zile... Réveille-toi ! »

La voix d'Arya claque comme un fouet et ses yeux durs comme la glace alpaguent l'homme inquiet.

« Qu'elle parte si elle l'a décidé ! Tu ne peux la retenir et elle réfléchira autrement quand elle se rendra compte que fuir coûte cher.
C'est donc à ça que se résume ton inquiétude ?! À l'argent ? Mais il y a pire que ça !
En attendant tu peux me croire que c'est ça qui la fera revenir. Aelle n'a jamais manqué de rien. Elle va faire comment toute seule dehors ? Elle est peut-être très intelligente et peut nous tenir tête sur énormément de sujets mais sois réaliste… Elle ne connaît rien à la vie. Je ne suis même pas sûre qu’elle se rende compte du prix d’une chambre au Chaudron Baveur ! »

Aelle est la meilleure pour ce qui est de prendre des décisions incohérentes : affirmer qu’elle va quitter la maison puisque personne ne supporte sa présence et qu’elle vivra seule ? Et avec quel argent ? Et dans quelles conditions ? Combien de temps ? Est-ce une décision irrévocable qu’elle prend, comme elle-même, sa mère, l’a prise en étant à peine plus âgée qu’elle ? Mais la jeune Arya était totalement entravée par ses parents et la vie morne de Llangrannog, Aelle a plus de liberté qu’il lui en faut et cela ne lui convient toujours pas. Juste parce que ses parents lui ont refusé une chose qu’elle demandait. Sa réaction à leur refus est plus parlant qu’autre chose. Elle rappelle à Arya son fils Zakary lorsqu’il était enfant : il exigeait, exigeait et si on lui refusait ce qu’il quémandait, il piquait une colère mémorable. Aelle est pareil que ce tout petit enfant de cinq ans, si ce n’est qu’à son âge, cela ne peut que la ridiculiser.

« Je suis inquiète également, souffle Arya pour rassurer Zile, mais j’essaie de rester réaliste pour parce qu’il n’y a rien d’autre à faire. Tu sais comme moi qu’elle va s’en aller. »

Est-elle réellement inquiète ? *Je ne pense pas*, songe Zile en observant l’éclat brillant de son regard. Il la connaît suffisamment pour savoir qu’actuellement, elle ne ressent rien du tout. Si ce n’est, peut-être, la colère qu’Aelle fait naître naturellement chez les autres. Une colère qui se base sur des faits concrets : ma fille nous a tenu tête, elle nous a manqué de respect et désormais elle fuit la maison, elle fait ce que l’on appelle plus communément une fugue, alors je suis en colère et je ne pense pas à tous les tenants et les aboutissants de ce qui est en train d’arriver.

Zile ferme brièvement les yeux. À l’étage, le bruit que fait la trappe qui mène à l’ancien grenier résonne, suivit d’un bruit de pas et d’une cavalcade dans les escaliers. Elle arrive. L’homme se détache d’Arya et fait quelques pas dans le salon. Il cherche confusément les mots qui sauront la retenir mais plus il pense plus son esprit s’obscurcit. Il ne parvient pas à songer clairement. Elle apparaît dans le salon, toute enrobée de fureur. Une Aelle à la chevelure folle et aux yeux étincelants de colère ; Zikomo se fait tout petit sur son épaule. Derrière elle, sa valise lévite au-dessus du sol.

« Aelle…
C’est bon papa, l’interrompt l’adolescente d’une voix sifflante. Laisse-moi respirer ! » Une pause, le son de son souffle éraflé. « Je te supporte plus. »

Une masse tombe dans le coeur de ZIle.

La tension monte dans la pièce, une tension qui ne peut avoir qu’une origine magique. Zile n’est même pas sûr qu’Aelle se rende compte qu’elle déborde.

Du coin de l’œil il aperçoit sa femme qui s’approche. Elle s’arrête à quelques mètres de leur fille et s’appuie contre la table dans une posture nonchalante. Elle pose sur Aelle un regard sombre dans lequel se reflète toute la colère froide qu’elle ressent. La tension se fait plus palpable encore alors qu’elles se jaugent l’une l’autre et que passe entre elles un dialogue silencieux que ne saurait comprendre Zile. Il faut un pas pour s’interposer mais…

« Et si on te dit que si tu passes cette porte, ce n’est plus la peine de revenir ? demande Arya à mi-voix.
Non ! Aelle, c’est faux, tu…
Je m’en fous, intervient Aelle. Dis ce que tu veux, maman. De toute façon, vous vous porterez bien mieux sans moi. »

Elle le dit avec une si grande conviction que l’on ne peut douter de sa croyance en ses propres mots. Cela brise le coeur de Zile. Qu’a-t-il mal fait pour que son enfant en vienne à croire qu’elle n’est pas la bienvenue chez elle, avec sa famille ? Pour qu’elle doute à ce point de l’amour qu’ils lui portent ? Il a échoué échoué échoué. Sa fille ? Son résultat. Son éducation et son mauvais amour l’ont créé. Zile s’en veut tellement qu’il est incapable de faire le moindre geste. Il supporte difficilement le regard d’Aelle et ne fait rien pour la suivre lorsqu’elle lui tourne le dos et se dirige vers la porte d’entrée. Pourquoi la retenir puisqu’il lui a fait tant de mal ? C’est évident, non ? S’il était meilleur père, elle ne réagirait pas comme cela, elle n’oserait même pas remettre en question tout l’amour qu’il lui porte. Mais il a échoué car il n’a pas su l’aimer, la soutenir, l’aider.

La porte claque. Il n’entend pas le bruit de craquement mais il sait qu’elle a transplané. Il entend le soupir de sa femme et les battements de son propre coeur. Il déglutit péniblement, le regard braqué vers le sol pour ne pas avoir à supporter la vision de son salon et sa maison, porteurs de tant de souvenirs avec sa famille, de toutes ces choses qu’il pensait être le résultat de son bonheur et de sa réussite alors que la porte qu’a claqué Aelle montre mieux qu’autre chose qu’il n’a fait qu’échouer depuis des années. Qu’importe les quatre autres beaux enfants qu’il a, tous plus ou moins respectueux et agréables ? Qu’importe puisque la dernière n’est pas heureuse et qu’il est clairement responsable de cela ?

« Je suis un mauvais père, affirme-t-il.
Oh, Zile… »

Oui, oh Zile. Deux mots. Pas de caresse, pas de regard. Arya est inaccessible, sans doute trop en colère pour faire attention à lui. Elle reste dans son coin, rumine mais ne rebondit pas sur ses mots puisqu’un « oh Zile » est censé suffir pour lui remettre les pendules à l’heure. Il sait tout ce que contiennent ces deux mots puisqu’il connaît la femme qui les a prononcé. Mais ça ne suffit pas et s’ancrent dans son coeur de nombreux doutes et une culpabilité douloureuse qui l’empêchera de dormir ces prochaines semaines.

— Fin —