Londonderry Dis, quand reviendras-tu ? Solo

3 JUILLET 2047
Appartement de Lam Sari, au-dessus du commerce portant son nom


Perchée sur une commode, Orla regardait sa tante s'affairer autour de ses bagages. Lydia avait toujours été méticuleuse, mais ce jour-là peut-être plus que d'habitude. Elle n'avait pas son pareil pour s'y prendre à l'avance en ce qui concernait les départs en vacances, alors pour ce déménagement, elle avait décidé de tout noter dans un carnet à part. Pour occuper Orla, elle lui avait confié ce carnet, avec pour mission d'énoncer les différents éléments de la liste au fur et à mesure pendant qu'elle vérifiait que tout était à sa place. Orla en était à la trousse de toilettes :

– Brosse à dents ?

– J'ai !

– Crème pour le corps ?

– J'ai aussi !

– Mascara ?

– J'ai !

– Deuxième mascara ?

– Aussi !

– Euh… troisième mascara ?

– C'est tout bon ! Tu peux passer à la trousse de premier secours et on aura terminé.

Orla feuilleta les pages du carnet, jusqu'à arriver au post-it rouge.

– Antiseptique ?

– J'ai !

Plus Orla énumérait les compresses et autres sparadraps, plus elle prenait son temps pour prononcer les mots. Comme si retarder le moment où Lydia n'aurait plus besoin d'elle pour cette tâche pourtant si simple permettrait de retarder le moment de son départ. Comme si le temps était aussi extensible que la matière qu'elle devait s'entraîner à transformer sans cesse, à Poudlard. Comme si elles pouvaient se contenter, pour le restant de leurs jours, d'échanger des phrases monosyllabiques dans un instant sans commencement ni fin, là, dans le salon de Lam, avec pour seuls témoins les rayons du soleil couchant et les bibelots de la commode.

Mais à son grand désarroi, Orla parvint à la fin de la liste. Au moment où elle prononça les mots « pince à échardes » et qu'elle entendit le sempiternel « J'ai ! », elle se mordit la lèvre pour ne pas pleurer. La liste était finie, et avec elle la possibilité de retenir sa tante ici, à Londonderry, et ce, même si elle savait qu'il n'y avait plus aucun avenir pour Lydia dans cette petite ville si particulière, déchirée entre l'Irlande et l'Angleterre. Lydia le lui avait déjà expliqué, posément, il y avait de cela peut-être quelques semaines. Elle lui avait expliqué qu'elle voulait s'engager dans les activités militantes en Indonésie, le pays où elle était née, le pays qui l'appelait chaque jour un peu plus et auquel elle voulait payer sa… quels étaient les termes qu'elle avait employés, déjà ? Ah oui… « dette de reconnaissance ». Elle avait une mission à mener là-bas, aussi bien au sein du mouvement pour les droits des personnes LGBT que pour la culture, si riche et si pleine de promesses.

Orla gardait les yeux baissés sur son carnet, en sachant pertinemment que Lydia la regardait. Elle ne voulait pas croiser son regard réprobateur, ni même son regard tout court. Elle savait bien qu'elle ne devait piper mot, pas au risque de se faire rabrouer, non, mais au risque d'être prise en pitié. Et Orla détestait cela, être prise en pitié. Il n'y avait pas pire chose pour une enfant de 12 ans que d'être ainsi considérée.

Au bout d'un moment, ne pouvant supporter le silence, Orla leva la tête vers Lydia, qui la prit par surprise en l'enlaçant. Orla garda les yeux fixés sur l'horloge familiale pendant que sa tante lui caressait les cheveux, se jurant de ne pas pleurer.

« Je suis désolée, putri1. Tu vas énormément me manquer, là-bas. Et tu sais que si j'avais pu, je t'aurais emmenée. »

« Oh non… », pensa Orla, pendant que les larmes commençaient à couler sur ses joues. Tout, mais pas ça. Pas ce « si » et ce conditionnel qui lui faisaient si mal, qui semblaient jouer sur les cordes de son cœur et les pincer jusqu'à ce qu'elles tombent à force de trembler. Ils n'avaient pas lieu d'être, ce « si » et ce conditionnel, parce qu'elle était dans une école de sorcellerie où elle ne parvenait pas à faire de magie et que malgré tout, il fallait conserver ce non-sens, sauver les apparences.

« Je suis certaine que tu vivras des aventures inoubliables. Tu en as déjà vécu pas mal, non ? Souviens-t'en bien, et raconte-les moi lorsqu'on se reverra. D'accord ? »

En lieu et place d'un hochement de tête, Orla ferma les yeux et laissa échapper un sanglot.

« Ma princesse… »

« Je veux pas… je veux pas que tu partes », dit Orla en s'accrochant au chandail de sa tante.

« Je suis désolée, je suis vraiment désolée, si tu savais… »

Dehors, le ciel s'assombrissait. Il n'y aurait pas d'étoiles, ce soir-là. Ou peut-être si, une supernova : l'explosion en sanglots d'une amitié fusionnelle entre tante et nièce, une amitié dont le fil, par le jeu du hasard et des circonstances, allait se délier à plusieurs kilomètres de la ville de Londonderry, Irlande du Nord, ancien épicentre de la vie d'Orla.

1Princesse en indonésien.

| #8c2f39 | 4e année RP (49-50) |
"Un mental d'acier dans une robe de sorcière." (Sigmund Charleston)