Nos ressemblances
Lundi 18 mars 2047
Couloirs — Poudlard
6ème année
Cela fait plus de quatre mois. Mes blessures ont guéri depuis longtemps, je ne porte plus aucune trace de ce qu'il s'est passé dans la Salle sur demande sur le visage. La plupart du temps, j'oublie même de penser à elle — mes recherches sur l'Élixir me prennent trop de temps. Quand je la vois dans un couloir ou dans la Salle commune c'est toujours la même chose : mon regard la repère aussitôt, mes entrailles se tordent dans mon ventre, les souvenirs m'envahissent, avec eux le rappel piquant de la douleur et un souhait diffus, quasi-invisible d'être de nouveau dans la Salle sur demande. Cela ne dure jamais car aussitôt mes yeux se détournent, je m'éloigne et agis comme si je ne l'avais pas vu ; parfois, je prends plaisir à lui lancer un regard goguenard, comme un rappel de ce qui est arrivé, ce qui perdure et perdurera toujours entre nous deux. Ce secret latent de sa violence et de mon visage tuméfié. Encore une fois, cela ne dure pas : je me rappelle très rapidement la raison pour laquelle elle a réussi à m'atteindre aussi facilement et une honte brûlante me force à quitter rapidement les parages de la fille.
Aujourd'hui, plus de quatre mois après les derniers mots que nous avons échangé dans l'infirmerie, elle ose m'envoyer un courrier. J'ai reçu la chose ce matin et depuis, aucun moyen de croiser le regard double de celle qui me fait le plus souvent ressentir soit une intense colère soit une grande honte.
Je baisse les yeux sur ses mots en grinçant des dents. Je relis le courrier pour la cinquième fois tout en évitant les élèves qui gravitent autour de moi. C'est la pause de la matinée. Je dois déposer des affaires au dortoir avant d'aller au réfectoire pour déjeuner. J'ai reçu sa drôle d'invitation le matin même et depuis, impossible de me concentrer sur quoi que ce soit.
Je l'ai aperçue en quittant la table des Poufsouffle ce matin pour me rendre en cours de Divination. Elle ne m'a pas vu, elle était loin, occupée à autre chose. J'ai ressenti l'envie quasi bestiale de traverser la foule pour la chopper par le bras. Je l'aurais amenée dans un coin sombre du hall, je l'aurais poussée contre un mur : « À quoi tu joues ? » je lui aurais soufflé. J'ai eu tellement envie. À quoi tu joues, Delphillia, pourquoi tu m'invites à ta petite sauterie ? Tu veux qu'on se batte encore, toi et moi ? T'y as pris goût, à tes poings sur mon visage ?
Je l'ai regardé partir sans ne rien faire, évidemment, et maintenant ce courrier me hante.
Je descends les escaliers jusqu'au niveau de la Salle commune de Poufsouffle. Je frappe sans y penser contre les tonneaux adéquats et pénètre dans le petit salon. Quelques élèves sont assis dans les fauteuils ou installés aux tables, mais ils ne sont pas nombreux. Un lundi matin, tout le monde ou presque est en cours. Je croise quelques sixième année qui, comme moi, reviennent de leur cours de Divination. Je les ignore et file dans la partie réservée aux filles.
Ce n'est qu'une fois à l'abri dans mon dortoir heureusement vide que je pose le courrier par terre et dégaine ma baguette magique. Je laisse passer quelques secondes avant de me décider.
« Incendio. »
Une grande flamme surgit de nul part et avale le parchemin. En une poignée de seconde, il ne reste plus rien. Je dois lancer un second sortilège à la va-vite pour empêcher que le feu ne se répande partout. Je jure entre mes dents, agacée de m'être laissée avoir. Je n'avais pas conscience avant de voir l'immense flamme que j'étais aussi en colère. Mais difficile de l'ignorer, maintenant.
J'ai fait tout ce que j'ai pu pour repousser les souvenirs de la Salle sur demande au plus loin dans ma tête. Le maléfice cuisant que j'ai pris plaisir à lancer à Delphillia, nos paroles haineuses, les mots qui font mal ; ce mot, monstre, qui me hante quand le château tombe endormi. Mon bouclier que j'ai baissé en toute connaissance de cause alors que la fille se ruait vers moi. Je n'arrive pas à ne pas y penser. Je la vois s'élancer vers moi, je savais ce qu'elle allait faire, je le savais ! Elle était si en colère... C'était écrit sur son visage qu'elle allait... Et moi, j'ai baissé mon bouclier magique contre lequel elle n'aurait rien pu faire, et pourquoi ? Pourquoi est-ce que j'ai fait ça ?
Je me laisse tomber sur mon lit en soupirant. Je pose mon avant bras sur mes yeux pour me soustraire à la vue du dortoir.
J'en avais envie. C'est idiot. Un sentiment désagréable se répand dans mes veines. J'en avais envie, je le sais. Je voulais qu'elle me saute dessus, qu'elle lève les poings, que... Je n'arrive pas à savoir pourquoi. Pourtant la douleur que j'ai ressenti cette fois-là a été effroyable, pire que tout. Ou presque. Pas pire que ce que j'ai vécu sur le Plateau avec ma directrice, mais presque. Le visage tuméfié, le nez cassé, les bleus, les larmes impossibles à retenir. Je garde un souvenir accru de cette souffrance. Tout comme je me souviens de son corps sur le mien, de son visage froissé par sa rage bestiale, de ses poings qui se lèvent et qui s'abaissent en une terrible danse sauvage.
Ces souvenirs-là sont moins douloureux que ceux de la minute qui les a précédé. Impossible pour moi de me concentrer sur ce sentiment unique qui m'a envahi lorsque j'ai enlevé mon bouclier. Impossible de me concentrer sur cette brûlure dans mon ventre, sur ces frissons fébriles, ce drôle de sentiment qui m'a donné la folle impression de contrôler absolument tout, jusqu'à ma propre douleur, puisque j'ai choisi de vivre ce que j'ai vécu.
« Merlin ! m'exclamé-je en roulant sur le dos et en battant des pieds sur le lit, dans une faible tentative de mettre un terme à ces pensées. Qu'elle aille se faire v... »
Je n'ai même pas la force de continuer ma phrase. Ma voix se meurt donc et je reste les bras étendus autour de moi à observer le plafond de mon alcôve.
Son courrier est clairement un défi. Je ne sais pas pourquoi, je ne sais pas quelles sont ses intentions. Veut-elle prouver aux autres qu'elle a convié à son entraînement idiot qu'elle est capable de me maîtriser ? C'est ça, le message qu'elle veut me faire passer ? Qu'elle se souvient du pouvoir qu'elle pense avoir eu sur moi et qu'elle veut s'assurer que je m'en souvienne également ? La seule idée qu'elle puisse penser une telle chose me donne envie de la confronter. Non, songé-je après un instant de réflexion. Pas de la confronter. Mais de lui jeter en pleine face ce qu'elle semble apparemment refuser d'accepter : t'as aimé ça, avoue !
Mes envies se mélangent dans ma tête. Comme à chaque fois que je songe à elle, très souvent après notre confrontation et plus rarement désormais, je ressens des émotions ambivalentes sur lesquelles je ne parviens pas à mettre de mot. La seule chose que je retiens de tout cela c'est qu'elle peut bien aller voir ailleurs si j'y suis. Son entraînement, j'irai pas. Plutôt crever que de lui faire se plaisir.
Quelque part, je sais que cette décision me protège moi-même. Si je me retrouve face à elle, vraiment face à elle je veux dire, à la regarder droit dans les yeux, à quelques mètres, je sais que je ne résisterais pas à l'envie d'aller fouiller dans son crâne pour lui extirper toutes les choses noires et sombres qui s'y trouvent. Je sais aussi que cela me donnera de drôles d'envies, comme celle que j'ai eue en ôtant mon bouclier, par exemple. Des envies incohérentes, des pensées un peu effrayantes. Mieux vaut éviter tout cela et persister dans l'ignorance pure et dure dans laquelle nous sommes retombées après notre passage à l'infirmerie. Mieux vaut ne pas réfléchir à tout cela trop intensément, le risque est trop fort de parvenir à une conclusion, quelle qu'elle soit.
@Alienor Delphillia, n'hésite pas à me dire si quelque chose ne va pas, comme la date par exemple
Couloirs — Poudlard
6ème année
Cela fait plus de quatre mois. Mes blessures ont guéri depuis longtemps, je ne porte plus aucune trace de ce qu'il s'est passé dans la Salle sur demande sur le visage. La plupart du temps, j'oublie même de penser à elle — mes recherches sur l'Élixir me prennent trop de temps. Quand je la vois dans un couloir ou dans la Salle commune c'est toujours la même chose : mon regard la repère aussitôt, mes entrailles se tordent dans mon ventre, les souvenirs m'envahissent, avec eux le rappel piquant de la douleur et un souhait diffus, quasi-invisible d'être de nouveau dans la Salle sur demande. Cela ne dure jamais car aussitôt mes yeux se détournent, je m'éloigne et agis comme si je ne l'avais pas vu ; parfois, je prends plaisir à lui lancer un regard goguenard, comme un rappel de ce qui est arrivé, ce qui perdure et perdurera toujours entre nous deux. Ce secret latent de sa violence et de mon visage tuméfié. Encore une fois, cela ne dure pas : je me rappelle très rapidement la raison pour laquelle elle a réussi à m'atteindre aussi facilement et une honte brûlante me force à quitter rapidement les parages de la fille.
Aujourd'hui, plus de quatre mois après les derniers mots que nous avons échangé dans l'infirmerie, elle ose m'envoyer un courrier. J'ai reçu la chose ce matin et depuis, aucun moyen de croiser le regard double de celle qui me fait le plus souvent ressentir soit une intense colère soit une grande honte.
Je baisse les yeux sur ses mots en grinçant des dents. Je relis le courrier pour la cinquième fois tout en évitant les élèves qui gravitent autour de moi. C'est la pause de la matinée. Je dois déposer des affaires au dortoir avant d'aller au réfectoire pour déjeuner. J'ai reçu sa drôle d'invitation le matin même et depuis, impossible de me concentrer sur quoi que ce soit.
Je l'ai aperçue en quittant la table des Poufsouffle ce matin pour me rendre en cours de Divination. Elle ne m'a pas vu, elle était loin, occupée à autre chose. J'ai ressenti l'envie quasi bestiale de traverser la foule pour la chopper par le bras. Je l'aurais amenée dans un coin sombre du hall, je l'aurais poussée contre un mur : « À quoi tu joues ? » je lui aurais soufflé. J'ai eu tellement envie. À quoi tu joues, Delphillia, pourquoi tu m'invites à ta petite sauterie ? Tu veux qu'on se batte encore, toi et moi ? T'y as pris goût, à tes poings sur mon visage ?
Je l'ai regardé partir sans ne rien faire, évidemment, et maintenant ce courrier me hante.
Je descends les escaliers jusqu'au niveau de la Salle commune de Poufsouffle. Je frappe sans y penser contre les tonneaux adéquats et pénètre dans le petit salon. Quelques élèves sont assis dans les fauteuils ou installés aux tables, mais ils ne sont pas nombreux. Un lundi matin, tout le monde ou presque est en cours. Je croise quelques sixième année qui, comme moi, reviennent de leur cours de Divination. Je les ignore et file dans la partie réservée aux filles.
Ce n'est qu'une fois à l'abri dans mon dortoir heureusement vide que je pose le courrier par terre et dégaine ma baguette magique. Je laisse passer quelques secondes avant de me décider.
« Incendio. »
Une grande flamme surgit de nul part et avale le parchemin. En une poignée de seconde, il ne reste plus rien. Je dois lancer un second sortilège à la va-vite pour empêcher que le feu ne se répande partout. Je jure entre mes dents, agacée de m'être laissée avoir. Je n'avais pas conscience avant de voir l'immense flamme que j'étais aussi en colère. Mais difficile de l'ignorer, maintenant.
J'ai fait tout ce que j'ai pu pour repousser les souvenirs de la Salle sur demande au plus loin dans ma tête. Le maléfice cuisant que j'ai pris plaisir à lancer à Delphillia, nos paroles haineuses, les mots qui font mal ; ce mot, monstre, qui me hante quand le château tombe endormi. Mon bouclier que j'ai baissé en toute connaissance de cause alors que la fille se ruait vers moi. Je n'arrive pas à ne pas y penser. Je la vois s'élancer vers moi, je savais ce qu'elle allait faire, je le savais ! Elle était si en colère... C'était écrit sur son visage qu'elle allait... Et moi, j'ai baissé mon bouclier magique contre lequel elle n'aurait rien pu faire, et pourquoi ? Pourquoi est-ce que j'ai fait ça ?
Je me laisse tomber sur mon lit en soupirant. Je pose mon avant bras sur mes yeux pour me soustraire à la vue du dortoir.
J'en avais envie. C'est idiot. Un sentiment désagréable se répand dans mes veines. J'en avais envie, je le sais. Je voulais qu'elle me saute dessus, qu'elle lève les poings, que... Je n'arrive pas à savoir pourquoi. Pourtant la douleur que j'ai ressenti cette fois-là a été effroyable, pire que tout. Ou presque. Pas pire que ce que j'ai vécu sur le Plateau avec ma directrice, mais presque. Le visage tuméfié, le nez cassé, les bleus, les larmes impossibles à retenir. Je garde un souvenir accru de cette souffrance. Tout comme je me souviens de son corps sur le mien, de son visage froissé par sa rage bestiale, de ses poings qui se lèvent et qui s'abaissent en une terrible danse sauvage.
Ces souvenirs-là sont moins douloureux que ceux de la minute qui les a précédé. Impossible pour moi de me concentrer sur ce sentiment unique qui m'a envahi lorsque j'ai enlevé mon bouclier. Impossible de me concentrer sur cette brûlure dans mon ventre, sur ces frissons fébriles, ce drôle de sentiment qui m'a donné la folle impression de contrôler absolument tout, jusqu'à ma propre douleur, puisque j'ai choisi de vivre ce que j'ai vécu.
« Merlin ! m'exclamé-je en roulant sur le dos et en battant des pieds sur le lit, dans une faible tentative de mettre un terme à ces pensées. Qu'elle aille se faire v... »
Je n'ai même pas la force de continuer ma phrase. Ma voix se meurt donc et je reste les bras étendus autour de moi à observer le plafond de mon alcôve.
Son courrier est clairement un défi. Je ne sais pas pourquoi, je ne sais pas quelles sont ses intentions. Veut-elle prouver aux autres qu'elle a convié à son entraînement idiot qu'elle est capable de me maîtriser ? C'est ça, le message qu'elle veut me faire passer ? Qu'elle se souvient du pouvoir qu'elle pense avoir eu sur moi et qu'elle veut s'assurer que je m'en souvienne également ? La seule idée qu'elle puisse penser une telle chose me donne envie de la confronter. Non, songé-je après un instant de réflexion. Pas de la confronter. Mais de lui jeter en pleine face ce qu'elle semble apparemment refuser d'accepter : t'as aimé ça, avoue !
Mes envies se mélangent dans ma tête. Comme à chaque fois que je songe à elle, très souvent après notre confrontation et plus rarement désormais, je ressens des émotions ambivalentes sur lesquelles je ne parviens pas à mettre de mot. La seule chose que je retiens de tout cela c'est qu'elle peut bien aller voir ailleurs si j'y suis. Son entraînement, j'irai pas. Plutôt crever que de lui faire se plaisir.
Quelque part, je sais que cette décision me protège moi-même. Si je me retrouve face à elle, vraiment face à elle je veux dire, à la regarder droit dans les yeux, à quelques mètres, je sais que je ne résisterais pas à l'envie d'aller fouiller dans son crâne pour lui extirper toutes les choses noires et sombres qui s'y trouvent. Je sais aussi que cela me donnera de drôles d'envies, comme celle que j'ai eue en ôtant mon bouclier, par exemple. Des envies incohérentes, des pensées un peu effrayantes. Mieux vaut éviter tout cela et persister dans l'ignorance pure et dure dans laquelle nous sommes retombées après notre passage à l'infirmerie. Mieux vaut ne pas réfléchir à tout cela trop intensément, le risque est trop fort de parvenir à une conclusion, quelle qu'elle soit.
@Alienor Delphillia, n'hésite pas à me dire si quelque chose ne va pas, comme la date par exemple