L'effondrement
Prologue
Sunday,
l'année de ses 11 ans.
l'année de ses 11 ans.
☾☾☾Les fondations de la vie de Sunday s'étaient construites sur un sol stable, aplani par les règles et les consignes de sa mère, Isla Vandermeer, et parfois chahuté par le laxisme de son père, Rory Vandermeer — mais Isla avait toujours le dernier mot, toujours. Ils avaient tous les trois vécus dans la même maison depuis la naissance de Sunday, étaient tous les trois accompagnés du même fidèle compagnon, Rupert, un épagneul breton qu’ils avaient hérité de la défunte mère d’Isla. La vie de Sunday était ainsi faite : bouleversée un instant par les oublis constants de Rory, puis bornée de la prévisibilité des horaires et des plannings bien construits d’Isla, Le garçon, quant à lui, oscillait tel un funambule entre l’un et l’autre, tentait tant bien que mal de trouver sa place dans l’équilibre précaire qui caractérisait les dynamiques de relation de ses parents. L’exercice était difficile, alors Sunday était devenu un bon équilibriste : il lui suffisait d’avaler ses émotions, laisser son corps les faire disparaître comme si elles n’avaient jamais existé, jusqu’à ce que le réceptacle déborde. Dès lors, le garçon se transformait en un amas de nervosité qui crachait des mots ici et là, donnait des coups de mains et de jambes à ce qui était à portée, dans une tentative inconsciente de se faire entendre. Mais il n’était pas entendu, et ne s’entendait pas lui-même. Il s’époumonait jusqu’à ce que sa gorge, irritée, ne puisse plus accepter ce traitement injuste et lui somme de rester silencieux.
Enfin, les maux étaient à nouveau oubliés, et Sunday retournait jouer avec Rupert dans le grand jardin aux mauvaises herbes géantes, puis il rentrait à table, laissait ses oreilles avaler les mots réprobateurs de sa mère, et repartait dans ses rêveries innocentes.
☾☾☾C’eut été, en conclusion, une enfance comme une autre. Chamboulée par des émotions que personne ne comprit, recadrée par une éducation inadéquate mais qui sembla pourtant donner quelques résultats, en quelque sorte.
Jusqu’à ce que la banalité ne soit plus. Ce fracas dans le quotidien se matérialisa sous la forme d’une mystérieuse personne, qui déballa des parchemins aux signatures et aux sceaux tout aussi mystérieux — Sunday n’en avait vu que dans les films. Ni Isla ni Rory ne prit cette intrusion avec le sérieux qu’elle méritait, ils lui rirent au nez, claquèrent la porte, les abdominaux douloureux. Ils s’arrêtèrent de rire quand la porte s’ouvrit sans même que la personne ne touche à la poignée.
L’insistance convaincante donna lieu à une conversation dont Sunday ne sembla pas saisir les aboutissants. Il comprit pourtant les mots, mais il lui fallut un moment pour ne plus questionner son vocabulaire. En fait, ce n’est que lorsqu’il traversa pour la première fois le Chemin de Traverse, qu’il arrêta de douter : les significations qu’il associait aux mots prononcés par les adultes étaient les bonnes, et il versa quelques larmes en compagnie de sa mère une fois rentré chez lui. Pour la première fois de sa vie, le garçon entrevit l’idée de séparation, bien que momentanée. La vision des sillons de larmes sur le visage de sa mère le marqua plus que nécessaire, convaincu qu’il avait fauté quelque part et qu’il était responsable d’un mal chez elle.
☾☾☾Pour autant, il apprit rapidement que, comme la plupart des enfants, il était capable d’adaptation. Son regard sur le monde changea — qu’il lui paraissait grand et intéressant, maintenant qu’il savait qu’il y avait quelque chose qui l’attendait, loin de son petit village — et il abandonna vite le dialogue avec les enfants du voisinage, persuadé qu’il n’était finalement pas un fautif, mais qu'il avait été élu pour rejoindre un monde secret qui n'ouvrait pas ses portes à tout le monde. Aux yeux d’un enfant issu d’un petit hameau, c’était l'effondrement le plus exhaltant qu'il n'eut jamais connu. C'était comme défaire une tour de cubes de construction pour en faire quelque chose de plus grand encore. Ses valises étaient prêtes.
Dernière modification par Sunday Vandermeer le 7 juin 2023, 19:46, modifié 2 fois.
L'effondrement
Le Né-Moldu
☾☾☾Le samedi 4 avril 2048 marquait le début des vacances de Pâques, ainsi que le retour de Sunday à East Linton. La perspective de rentrer l’avait rempli d’un sentiment difficile à décrire, mais il était heureux de retrouver la petitesse du village. Ici, il ne pouvait pas se perdre ; il connaissait les rues par cœur, la manière dont chacune des dalles des vieux chemins piétons ressortait sans qu’il n’ait besoin de réfléchir où poser ses pieds. Il y avait quelque chose de confortable et de rassurant à l’idée d’arpenter les rues d’un village moldu. Sunday savait qu’il n’y trouverait aucune surprise, aucune chose qui ne défie les lois du monde normal. Rien ne semblait plus simple qu’une journée passée à East Linton, où tout se faisait avec ses propres mains, rien ne volait d’un bout d’une pièce à une autre, personne ne prononçait des mots que Sunday ne comprenait pas une baguette à la main. Quand il passait à côté d’une plante, l’Écossais n’avait pas besoin de se demander si celle-ci allait dévoiler de grandes dents, ou si elle allait pousser un cri qui le clouerait au sol. Il avait passé la journée à écumer le village à la recherche de tout ce qu’il aimait dans le monde moldu : les voitures vieillottes au moteur trop bruyant mais qui respiraient le charme d’un monde mécanique, les villageois essoufflés et leur sacs de courses remplis à craquer au bout des bras, personne qui marchait en fixant son Rapeltout dans l’espoir de comprendre pourquoi ce dernier se colorait en rouge, des images fixes dans les journaux et dans les livres qui n’obsédaient pas Sunday au point où il ne lisait pas les textes — bien qu’il ne lisait toujours pas les textes. Le garçon retrouvait la stabilité de sa vie d’avant, quand Poudlard n’aurait pu être que le fruit de son imagination, et que les sorciers n’étaient que des magiciens aux illusions bien trouvées. Il lui arrivait encore parfois de se réveiller le matin et d’avoir l’impression qu’il avait tout rêvé, jusqu’à ce que le bruit de crécerelle horrible qui emplissait régulièrement le silence de la chambre de son dortoir retentisse dans un rappel étourdissant qu’il était bel et bien devenu un sorcier.
Et pourtant, quelque chose avait changé.
☾☾☾Qu’il soit à Poudlard ou à East Linton, Sunday semblait être un peu différent des autres. À Poudlard, il avait subi les regards lourds de certains sorciers de sang-pur à cause de son statut, mais aussi parce qu’il n’avait pas tout à fait la même culture qu’eux : ses références tombaient souvent à plat et il connaissait des difficultés à savoir comment manœuvrer ses conversations. À East Linton, il lui venait des références au monde magique qu’il devait garder sous silence, et il se retrouvait à devoir mentir sur tous les événements qui le forgeaient à l’école. Ainsi, plutôt que de raconter ses journées passées dans un château magique, il devait jouer au funambule, à nouveau, enracinant des mensonges dans sa vérité, se faisant plus menteur qu’il ne voulait l’être réellement. Toute conversation devenait un exercice de réflexion et on l’avait regardé étrangement plus d’une fois alors qu’il se trouvait dans l’incapacité de répondre immédiatement à des questions simples. L’échauffadage des histoires anecdotiques qu’il voulait raconter était devenu bancal et difficile, presque éreintant, et plus les conversations passaient, plus la bonne humeur du garçon s’éteignait — c’était ça, d’être de retour ? d’être chez soi ? des interrogations constantes, des doutes, et l’impression de ne plus appartenir à quoi que ce soit ?
Le sourire du garçon s’était finalement éteint au cours de la journée, tandis qu’il avait décidé de fuir les adultes du petit village pour s’isoler dans un coin de la forêt à la périphérie du village. Il songea aux héros de héros qui se retrouvaient propulsés du jour au lendemain dans un monde qu’ils ne connaissaient pas, mais ne parvint pas à trouver d’autres points communs avec eux : ils avaient souvent une quête, et des camarades pour les épauler. Lui, n’avait ni l’un ni l’autre, et il ne finissait jamais les romans, il les gardait ouverts à la même page, posés sur des tables ou des étagères jusqu’à ce que même fermés on puisse voir un petit espace entre les pages qui étaient restées loin l’une de l’autre si longtemps. Sunday regrettait de ne pas avoir lu davantage, peut-être que les héros de fantasy avaient quelque chose à lui apprendre, peut-être qu’ils auraient pu lui susurrer la marche à suivre, lui prendre la main pour lui montrer comment il pouvait devenir quelqu’un dans un monde où il n’était personne d’autre qu’un né-moldu sans talent.
L’excitation qui l’avait habitée avant son départ à Poudlard était retournée dans son trou comme une souris apeurée, et malgré les mois qui avaient passé suite à sa rentrée, le garçon ne parvenait toujours pas à l’en refaire ressortir.