Plumage d'encre
précédemment
Quand l'esprit est pris en étau entre des révisions et des cours, les semaines passent bien trop vite. Les jours coulent les uns à la suite des autres sur mon corps de feuilles mortes, comme pour faire de moi une statue de cire. Parfois, je me rends compte que je ne respire plus. C'est une réalité brusque qui me secoue avec violence. Je ne prends plus le temps de souffler. Pour être honnête, je ne prends plus le temps pour quoi que ce soit. Tout doit être fait rapidement ; tout doit aller vite. Réviser un cours après l'autre, une année et la suivante, une matière et celles restantes. En arrière-plan, il y a toujours cette angoisse qui vient résonner au rythme soutenu de mon coeur. Les BUSE approchent, et j'en entends partout parler. Dans toutes les salles de cours, dans toutes les bouches de mes camarades, dans ces jours qui défilent derrière ma fenêtre — ils me paraissent parfois si lointains, si distants à côté de ma propre vie —, il y a ce même refrain répété en boucle : « les examens arrivent » ; et cette angoisse qui s'en échappe comme une odeur de soufre. Même si je parvenais à respirer, ce serait compliqué de continuer, cela me forcerait à affronter cette senteur âcre qui vous prend à la gorge.
*« Ils arrivent », c'est cela...* On dirait qu'ils sont juste là, derrière la porte, à attendre je ne sais quoi, le regard armé de menace ; comme des gardiens de prison qui nous surveilleraient jusqu'à ce que l'heure d'affronter un jugement final soit enfin arrivée. Condamnés à survivre dans l'angoisse des jours qui passent.
Je ne sais pas quoi faire de tout cela. Parfois, j'ai la sensation que cela me dépasse, me recouvre. Je suis une statue de cire qu'on a jetée dans l'océan. Même mes pensées sont noyées. Je me débats avec le monde, mais je n'ai plus de force. Les jours et les nuits défilent, sans saveur, tous si semblables. Ils se répètent, et chacun d'entre eux me frappe avec violence. C'est la marée qui monte, submerge, et redescend comme si elle n'était que de passage. Mais elle laisse des traces sur mon corps, des cratères, des trous creusés par l'érosion. Elle me frappe, prend un peu de moi à chaque avancée, me fait mal. Jour après jour, elle conquiert mes pensées et mon enveloppe corporelle. Je la sens qui me touche, s'infiltre sous ma peau, se colle contre mon visage, mes bras, mes jambes, mon ventre. Et je ne peux pas bouger ; et je ne peux plus respirer ; et je n'ai plus de force pour me débattre. Quelques fois, j'ai l'impression de ne pas être vraiment là. Je me détache de tout cela, fuis le monde dans un espace silencieux au creux de ma poitrine, là où je me sais à l'abri. Je ne veux plus de cette violence des jours qui passent. Je me sens fondre (mon corps est fait de cire), disparaître petit à petit, recouverte par cette marée qui m'impose sa présence. Bientôt, il ne restera de moi que des os.
Alors, c'est presque naturellement, guidée par quelque chose de plus fort que moi, que ces derniers temps je me suis tournée vers l'oiseau encore blanc attendant ses plumes d'encre.
Depuis qu'il est apparu dans ma vie, il reste toujours près de moi, dans mon sac ou dans mes pensées, sa seule présence suffit parfois à m'apaiser. Au début, je ne me sentais pas à l'aise avec l'idée d'offrir une couleur à son plumage. J'avais peur de l'inonder avec ma marée, mes grandes vagues, l'océan qui se cache dans mon crâne. Lui, c'est un oiseau, comment pourrait-il s'en sortir avec toute cette eau ? Naviguer dans le ciel et naviguer dans la mer, c'est différent. Moi-même, j'ai bien du mal à affronter mes tempêtes, alors que dire de lui ? Pourtant, il m'a fallu me rendre à l'évidence : ses plumes sont faites pour être encrées. Et moi, je ne peux plus respirer avec tout ce liquide dans ma gorge, mes poumons et ma bouche ; je n'ai plus de force.
Cela s'est fait petit à petit, presque plume après plume. Pour déposer ses peines sur le dos d'un ami, il faut être patient, prendre du temps. Cet ami de papier, je ne le connaissais pas bien, et je craignais qu'il ait mal mesuré le poids de ce que je m'apprêtais à lui offrir. Alors, j'y suis allée doucement. Je ne lui donnais un peu de couleur que lorsque j'en avais besoin, en silence, dans le secret de mon encre.
Mes doigts se glissaient dans le pot, s'enfonçaient dans le liquide sombre, ressortaient pour caresser l'oiseau. La couleur faisait des tâches sur son plumage. C'était la première fois que je trempais mes doigts dans l'encre. Elle avait en elle quelque chose qui me fascinait et m'horrifiait à la fois. Une noirceur pleine de douceur, de lueurs, d'éclats bleutés. J'avais l'impression d'avoir l'océan de mon crâne entre mes doigts, là, juste contre ma peau. C'est cela aussi, qui me terrifiait : observer les vagues qui s'échouaient sur mon coeur au bout de mes mains. J'avais la sensation de les sentir d'une manière que je ne saurais décrire. Elles étaient là, visibles, sensibles, et pour une fois ce n'était pas moi qui subissais leur violence, c'était elles qui étaient sur mes doigts, collées à ma chair, soumises à mon regard. Et en même temps, je voyais bien que même après les avoir déposées sur l'oiseau pour le colorer, elles restaient sous mes ongles, imbibaient mes phalanges, rendaient mes mains bleues, plus bleues encore que si je les avais plongées dans le ciel. Mon coeur est bleu, lui aussi.
Ce que j'ai donné à l'oiseau, je ne le donnerai à personne d'autre. Il y a des sensations, des mots, des secrets qu'on ne peut pas conserver pour soi, mais qu'on ne peut pas confier deux fois. Pourtant, je sais bien que ce que je lui ai offert n'a pas totalement disparu en moi ; il en reste des traces. Brûlures, crevasses, cicatrices. On ne peut pas effacer les marques de ce qui nous a hanté. Les fantômes ne quittent pas un lieu sans y laisser un peu d'eux.
Étrangement, tout cela m'a fait penser à ma mère. Je la revois dans la véranda, son chevalet et sa toile face à elle, sa palette dans les doigts, son pinceau dans la main. Elle a toujours ce regard quand elle peint, comme si elle était concentrée sur ce qu'elle faisait, mais aussi libérée. Est-ce pour cela qu'elle peint ? Pour transmettre à la toile un peu de ses peines ? Est-ce à cela que l'art sert ? Déposer ses maux hors de son corps, les laisser s'échapper tout en contrôlant leur sortie, retirer un peu de la marée qui reste bloquée dans la gorge ? Je ne sais pas vraiment. Peut-être. Maman m'a toujours expliqué que peindre lui faisait du bien. Avant je n'imaginais pas que nos peines pouvaient être rendues belles en nous quittant.
Durant plusieurs semaines, à chaque fois que je retrouvais l'oiseau, je prenais soin d'être dans un lieu à l'abri des regards. Ce que je lui ai partagé, je ne voulais pas que mes camarades ou des élèves puissent poser leurs iris perçant et acérés dessus. Ce plumage trempé de l'eau de mes pensées, ils ne le verront jamais. J'aurais trop honte de devoir m'expliquer, de sentir leurs yeux pointus s'enfoncer dans mes blessures et apercevoir mes faiblesses, même juste un instant. Je dois être forte. Pour ma mère, pour les autres, pour le monde. Peu importe comment, je dois être forte et je dois le rester. Ne jamais plier, ne jamais trembler, ne jamais pleurer. Je ne peux pas laisser le monde me heurter davantage. Je suis trop sensible avec ce corps de cire. L'eau brûlante de mes peines me ferait fondre trop vite.
Alors, c'est pour cela que je me suis débarrassée de toutes ces faiblesses sur l'oiseau de papier. J'en avais besoin. Je ne pouvais plus respirer. Cela me rentrait par le nez, la bouche, la peau. Un goût salé en permanence dans la gorge. Il avait besoin de couleurs, et j'avais besoin d'abandonner un peu de l'océan qui s'étalait dans mon crâne et mes poumons.
Aujourd'hui, il est plein de bleu. Son plumage, ainsi unifié, ne ressemble plus aux vagues saupoudrées d'écume qui m'assaillaient. On dirait que l'eau s'est évaporée. A-t-elle formé de beaux nuages ? Peu importe. Il ne reste plus qu'un bleu céleste. L'oiseau des mers a retrouvé sa place dans le ciel. Alors, j'ai compris pourquoi il avait besoin de tout ce bleu. Il lui était nécessaire de le débusquer pour grimper près du soleil et retrouver ses terres d'ocre. Mes peines, il en avait besoin pour voler.
Maintenant, c'est à moi de le laisser partir. En suis-je capable ? Je ne sais pas. Ai-je le choix ? Non. Je ne peux pas garder près de moi, contre le sol, dans la terre, ce qui a de grandes ailes. Les oiseaux ne sont pas faits pour rester en cage.
Si avant j'avais peur de lui offrir des couleurs, là j'ai peur de le laisser partir. Alors, la peur est faite pour nous enfermer dans nos erreurs, c'est cela ? Si je l'ai libéré en lui donnant son plumage d'encre, alors le laisser me quitter doit être aussi la chose à faire.
Le volatile est léger dans mes bras. Face à nos regards qui se confondent, le Lac Noir n'est plus un obstacle. Un défi, peut-être. Mais nous ne le voyons pas, nous ne le voyons plus. Il y a d'autres terres, plus lointaines, qui attendent mon ami. Je le sais, je le sens. Alors, je m'accroupis pour le déposer sur le sol. Je reste là, hésitante, à regarder son plumage qui semble refléter le ciel pendant de longues secondes. Pourtant, au fond, ma décision est déjà prise. Je sais ce que je dois faire, et ce que je vais faire.
Je décolle mes doigts de ses plumes. Enfin, le voilà libre de se mouvoir. Mais qui de nous deux était enfermé ?
Je me retourne, dos au lac, pour laisser l'oiseau s'envoler. Il me semble que je cours presque pour retrouver le château. Ma force serait-elle revenue ? Je respire sans entraves, plus légère.
De ma boîte de Pandore, je ne laisserai plus rien s'échapper.
26 MAI 2046, 7h12,
LAC, POUDLARD,
Alyona, 16 ans
LAC, POUDLARD,
Alyona, 16 ans
Quand l'esprit est pris en étau entre des révisions et des cours, les semaines passent bien trop vite. Les jours coulent les uns à la suite des autres sur mon corps de feuilles mortes, comme pour faire de moi une statue de cire. Parfois, je me rends compte que je ne respire plus. C'est une réalité brusque qui me secoue avec violence. Je ne prends plus le temps de souffler. Pour être honnête, je ne prends plus le temps pour quoi que ce soit. Tout doit être fait rapidement ; tout doit aller vite. Réviser un cours après l'autre, une année et la suivante, une matière et celles restantes. En arrière-plan, il y a toujours cette angoisse qui vient résonner au rythme soutenu de mon coeur. Les BUSE approchent, et j'en entends partout parler. Dans toutes les salles de cours, dans toutes les bouches de mes camarades, dans ces jours qui défilent derrière ma fenêtre — ils me paraissent parfois si lointains, si distants à côté de ma propre vie —, il y a ce même refrain répété en boucle : « les examens arrivent » ; et cette angoisse qui s'en échappe comme une odeur de soufre. Même si je parvenais à respirer, ce serait compliqué de continuer, cela me forcerait à affronter cette senteur âcre qui vous prend à la gorge.
*« Ils arrivent », c'est cela...* On dirait qu'ils sont juste là, derrière la porte, à attendre je ne sais quoi, le regard armé de menace ; comme des gardiens de prison qui nous surveilleraient jusqu'à ce que l'heure d'affronter un jugement final soit enfin arrivée. Condamnés à survivre dans l'angoisse des jours qui passent.
Je ne sais pas quoi faire de tout cela. Parfois, j'ai la sensation que cela me dépasse, me recouvre. Je suis une statue de cire qu'on a jetée dans l'océan. Même mes pensées sont noyées. Je me débats avec le monde, mais je n'ai plus de force. Les jours et les nuits défilent, sans saveur, tous si semblables. Ils se répètent, et chacun d'entre eux me frappe avec violence. C'est la marée qui monte, submerge, et redescend comme si elle n'était que de passage. Mais elle laisse des traces sur mon corps, des cratères, des trous creusés par l'érosion. Elle me frappe, prend un peu de moi à chaque avancée, me fait mal. Jour après jour, elle conquiert mes pensées et mon enveloppe corporelle. Je la sens qui me touche, s'infiltre sous ma peau, se colle contre mon visage, mes bras, mes jambes, mon ventre. Et je ne peux pas bouger ; et je ne peux plus respirer ; et je n'ai plus de force pour me débattre. Quelques fois, j'ai l'impression de ne pas être vraiment là. Je me détache de tout cela, fuis le monde dans un espace silencieux au creux de ma poitrine, là où je me sais à l'abri. Je ne veux plus de cette violence des jours qui passent. Je me sens fondre (mon corps est fait de cire), disparaître petit à petit, recouverte par cette marée qui m'impose sa présence. Bientôt, il ne restera de moi que des os.
Alors, c'est presque naturellement, guidée par quelque chose de plus fort que moi, que ces derniers temps je me suis tournée vers l'oiseau encore blanc attendant ses plumes d'encre.
Depuis qu'il est apparu dans ma vie, il reste toujours près de moi, dans mon sac ou dans mes pensées, sa seule présence suffit parfois à m'apaiser. Au début, je ne me sentais pas à l'aise avec l'idée d'offrir une couleur à son plumage. J'avais peur de l'inonder avec ma marée, mes grandes vagues, l'océan qui se cache dans mon crâne. Lui, c'est un oiseau, comment pourrait-il s'en sortir avec toute cette eau ? Naviguer dans le ciel et naviguer dans la mer, c'est différent. Moi-même, j'ai bien du mal à affronter mes tempêtes, alors que dire de lui ? Pourtant, il m'a fallu me rendre à l'évidence : ses plumes sont faites pour être encrées. Et moi, je ne peux plus respirer avec tout ce liquide dans ma gorge, mes poumons et ma bouche ; je n'ai plus de force.
Cela s'est fait petit à petit, presque plume après plume. Pour déposer ses peines sur le dos d'un ami, il faut être patient, prendre du temps. Cet ami de papier, je ne le connaissais pas bien, et je craignais qu'il ait mal mesuré le poids de ce que je m'apprêtais à lui offrir. Alors, j'y suis allée doucement. Je ne lui donnais un peu de couleur que lorsque j'en avais besoin, en silence, dans le secret de mon encre.
Mes doigts se glissaient dans le pot, s'enfonçaient dans le liquide sombre, ressortaient pour caresser l'oiseau. La couleur faisait des tâches sur son plumage. C'était la première fois que je trempais mes doigts dans l'encre. Elle avait en elle quelque chose qui me fascinait et m'horrifiait à la fois. Une noirceur pleine de douceur, de lueurs, d'éclats bleutés. J'avais l'impression d'avoir l'océan de mon crâne entre mes doigts, là, juste contre ma peau. C'est cela aussi, qui me terrifiait : observer les vagues qui s'échouaient sur mon coeur au bout de mes mains. J'avais la sensation de les sentir d'une manière que je ne saurais décrire. Elles étaient là, visibles, sensibles, et pour une fois ce n'était pas moi qui subissais leur violence, c'était elles qui étaient sur mes doigts, collées à ma chair, soumises à mon regard. Et en même temps, je voyais bien que même après les avoir déposées sur l'oiseau pour le colorer, elles restaient sous mes ongles, imbibaient mes phalanges, rendaient mes mains bleues, plus bleues encore que si je les avais plongées dans le ciel. Mon coeur est bleu, lui aussi.
Ce que j'ai donné à l'oiseau, je ne le donnerai à personne d'autre. Il y a des sensations, des mots, des secrets qu'on ne peut pas conserver pour soi, mais qu'on ne peut pas confier deux fois. Pourtant, je sais bien que ce que je lui ai offert n'a pas totalement disparu en moi ; il en reste des traces. Brûlures, crevasses, cicatrices. On ne peut pas effacer les marques de ce qui nous a hanté. Les fantômes ne quittent pas un lieu sans y laisser un peu d'eux.
Étrangement, tout cela m'a fait penser à ma mère. Je la revois dans la véranda, son chevalet et sa toile face à elle, sa palette dans les doigts, son pinceau dans la main. Elle a toujours ce regard quand elle peint, comme si elle était concentrée sur ce qu'elle faisait, mais aussi libérée. Est-ce pour cela qu'elle peint ? Pour transmettre à la toile un peu de ses peines ? Est-ce à cela que l'art sert ? Déposer ses maux hors de son corps, les laisser s'échapper tout en contrôlant leur sortie, retirer un peu de la marée qui reste bloquée dans la gorge ? Je ne sais pas vraiment. Peut-être. Maman m'a toujours expliqué que peindre lui faisait du bien. Avant je n'imaginais pas que nos peines pouvaient être rendues belles en nous quittant.
Durant plusieurs semaines, à chaque fois que je retrouvais l'oiseau, je prenais soin d'être dans un lieu à l'abri des regards. Ce que je lui ai partagé, je ne voulais pas que mes camarades ou des élèves puissent poser leurs iris perçant et acérés dessus. Ce plumage trempé de l'eau de mes pensées, ils ne le verront jamais. J'aurais trop honte de devoir m'expliquer, de sentir leurs yeux pointus s'enfoncer dans mes blessures et apercevoir mes faiblesses, même juste un instant. Je dois être forte. Pour ma mère, pour les autres, pour le monde. Peu importe comment, je dois être forte et je dois le rester. Ne jamais plier, ne jamais trembler, ne jamais pleurer. Je ne peux pas laisser le monde me heurter davantage. Je suis trop sensible avec ce corps de cire. L'eau brûlante de mes peines me ferait fondre trop vite.
Alors, c'est pour cela que je me suis débarrassée de toutes ces faiblesses sur l'oiseau de papier. J'en avais besoin. Je ne pouvais plus respirer. Cela me rentrait par le nez, la bouche, la peau. Un goût salé en permanence dans la gorge. Il avait besoin de couleurs, et j'avais besoin d'abandonner un peu de l'océan qui s'étalait dans mon crâne et mes poumons.
Aujourd'hui, il est plein de bleu. Son plumage, ainsi unifié, ne ressemble plus aux vagues saupoudrées d'écume qui m'assaillaient. On dirait que l'eau s'est évaporée. A-t-elle formé de beaux nuages ? Peu importe. Il ne reste plus qu'un bleu céleste. L'oiseau des mers a retrouvé sa place dans le ciel. Alors, j'ai compris pourquoi il avait besoin de tout ce bleu. Il lui était nécessaire de le débusquer pour grimper près du soleil et retrouver ses terres d'ocre. Mes peines, il en avait besoin pour voler.
Maintenant, c'est à moi de le laisser partir. En suis-je capable ? Je ne sais pas. Ai-je le choix ? Non. Je ne peux pas garder près de moi, contre le sol, dans la terre, ce qui a de grandes ailes. Les oiseaux ne sont pas faits pour rester en cage.
Si avant j'avais peur de lui offrir des couleurs, là j'ai peur de le laisser partir. Alors, la peur est faite pour nous enfermer dans nos erreurs, c'est cela ? Si je l'ai libéré en lui donnant son plumage d'encre, alors le laisser me quitter doit être aussi la chose à faire.
Le volatile est léger dans mes bras. Face à nos regards qui se confondent, le Lac Noir n'est plus un obstacle. Un défi, peut-être. Mais nous ne le voyons pas, nous ne le voyons plus. Il y a d'autres terres, plus lointaines, qui attendent mon ami. Je le sais, je le sens. Alors, je m'accroupis pour le déposer sur le sol. Je reste là, hésitante, à regarder son plumage qui semble refléter le ciel pendant de longues secondes. Pourtant, au fond, ma décision est déjà prise. Je sais ce que je dois faire, et ce que je vais faire.
Je décolle mes doigts de ses plumes. Enfin, le voilà libre de se mouvoir. Mais qui de nous deux était enfermé ?
Je me retourne, dos au lac, pour laisser l'oiseau s'envoler. Il me semble que je cours presque pour retrouver le château. Ma force serait-elle revenue ? Je respire sans entraves, plus légère.
De ma boîte de Pandore, je ne laisserai plus rien s'échapper.
#466962 ‖ Botaniste au Jardin de Draíocht