Silhouette sans forme, ombre décolorée
Dimanche 6 septembre 2048
Appartement de Narym — Mochdinam
1ère année à l'AESM
Je glisse mes jambes hors des draps. Une grimace passe sur mon visage lorsque mes pieds entrent en contact avec le sol glacial. Les coudes plantés sur les genoux, je me prends la tête entre les mains, le temps de combattre un léger vertige. C’est de plus en plus difficile de me lever le matin. Parfois, il me faut un long moment avant de réussir à ouvrir les yeux. Je ne me rappelle pas de la dernière fois où j’ai fait une nuit complète. Mais cela n’a pas la moindre importance.
Je m’extirpe du lit avec un soupir triste. Dans mon dos, Zikomo pousse un petit gémissement et se roule plus confortablement au milieu des draps. Aujourd’hui, c’est un jour avec. Parfois, le sortilège ne fait pas effet très longtemps. D’autres fois, quand j’y mets suffisamment de puissance, il dure plusieurs jours. Je vais devoir le lancer avant de partir. Déjà, ils commencent à remonter. Ils m’envoient des uppercuts dans le cœur. Les souvenirs. J’entends les voix dans ma tête et les images vont bientôt suivre. Les émotions mettent un plus de temps. Cela fait des semaines que je ne les ai pas laissé monter. C’est inutile de se laisser envahir alors que tout est tellement plus simple quand je fais le ménage dans ma tête. Et aujourd’hui, c’est jour de grand ménage.
Je quitte silencieusement la pièce. Dehors, l’aube peine à se lever. Le ciel est gris derrière les vitres qui parsèment mon chemin jusqu’à la salle de bains. La porte de la chambre de Narym est entrouverte — j’entends des bruits dans la cuisine : il prépare le petit déjeuner et le premier thé de la journée. Je marche sur la pointe des pieds pour ne pas qu’il m’entende.
Je frissonne dans le long couloir obscur. J’ai de plus en plus froid, ces derniers temps. Il faut dire qu’il m’arrive souvent d’oublier de prendre mes repas, surtout le midi. Manger est une telle perte de temps quand on travaille à découvrir les secrets de l'univers.
Je me faufile dans la petite salle de bains et verrouille la porte. L’endroit est plutôt étroit, contrairement au reste de l’appartement qui est fait de grandes et larges pièces. Mais comme le dit si bien Narym : « Je ne vis pas dans ma salle de bains ». Mais tout de même, quand les enfants viennent se laver les mains, ils se bousculent et s’entassent dans ce petit espace, je les ai déjà vu faire, c’est insupportable. Enfin, pour moi elle est parfaite.
J’ignore le miroir qui me renvoie un reflet pâle — cela fait longtemps que j’ai cessé de compter les millimètres qui prennent chaque jour mes cernes. Je m’assieds sur le sol, le dos contre la vieille baignoire, les jambes croisées devant moi. Je prends une grande inspiration, les yeux fermés. Ma gorge est nouée. Je déteste ce moment. Je le déteste parce que la magie exige que je me remémore tout ce que je souhaite oublier. C’est logique, après tout. Comment influer sur mes souvenirs si je ne prends pas la peine de les sélectionner ? C’est une magie dangereuse et subtile. Il suffit que le souvenir de mon frère s’immisce dans le processus pour qu’en sortant de la pièce tout à l’heure, je hurle de peur en apercevant cet homme dont je ne saurais plus rien. Je n’ai pas envie d’oublier Narym et je n’ai pas envie non plus qu’il comprenne ce que je fais. Alors je dois obligatoirement passer par là. Sauter à pieds joints dans mes souvenirs et me laisser ballotter par ce qui vient avec.
Je ne bouge pas pendant un long moment, la baguette solidement tenue entre mes doigts. Je remonte péniblement le temps, en commençant par le début de l’été. Ces souvenirs-là me font le plus mal — ils ont motivé ma décision d’utiliser encore et encore ce sortilège, après tout. Je me force à me remémorer, pas parce que je vais tous les supprimer mais parce que je dois les rattacher à celle que je veux oublier. Je remonte, je remonte. Sans que je puisse m’en empêcher, mes yeux se remplissent de larmes brûlantes qui dépassent la barrière de mes paupières fermées pour rouler sur mes joues. Je les laisse aller, la gorge tellement nouée que j’ai du mal à déglutir. C’est de pire en pire, au début, ça me mettait surtout en colère. Mais c’est de plus en plus difficile, ça me fait de plus en plus mal de me souvenir. Cela rend essentiel ce que je suis en train de faire.
Comme à chaque fois, mes entrailles se tordent d’impatience. L’avidité fait trembler ma main d’arme. Non, pas encore. Je dois encore me concentrer, remonter plus loin. Remonter il y a un an, deux ans, trois ans. Remonter sept ans en arrière, en décembre. Consolider mes souvenirs, ne pas être parasitée par d’autres pensées. La seule chose que j’intègre, ce sont les cauchemars. Eux aussi, je les oublie. Lorsque je me sens prête, je prends une longue inspiration par la bouche et expulse par mon nez. Je réitère le processus trois fois de suite, puis je lève ma baguette magique.
Je connais les mouvements par cœur et je murmure la formule à voix basse. Avec un soupçon de plaisir, je sens la magie faire effet. Elle s’insinue doucement en moi, dans ma tête, dans mon esprit. Sa caresse est d’une douceur absolue. Peu à peu, presque tendrement, les souvenirs s’évaporent. J’ai un moment de béatitude : pourquoi cette impression de perte ? Qu’est-ce qu’il vient de se passer ? Je regarde la salle de bains comme si je la découvrais. Il me faut quelque secondes pour réussir à recoller les morceaux du puzzle.
Du plat de la main, je m’essuie la joue. Pourquoi ces larmes ? Était-ce donc si terrible, ce que j’ai voulu oublier ? Oui, sûrement. Et alors ? De toute façon, je ne me souviens de rien. Je n’essaie même pas de fouiller ma mémoire : il n’y a plus rien, là-dedans. Je me redresse vivement en glissant ma baguette dans mon brassard, le long de du bras.
Dans le miroir de la salle de bains, mon reflet m’observe soigneusement. Sur ses lèvres, un fin sourire qui s’élargit. Aujourd’hui commence le début de ma nouvelle vie. Et Merlin, j'ai hâte de la vivre !
Installée à la table de la salle à manger, Narym se penche dangereusement pour apercevoir l'ombre d'Aelle quitter la salle de bain et repartir dans sa chambre.
Lorsqu'elle arrive dans le salon quelques minutes plus tard, elle s'est changée. Elle porte une robe de sorcière comme il a l'habitude de lui en voir sur le dos : cintrée sur le buste et évasée à partir des hanches. Un vert sombre qui n'a rien à voir avec l'uniforme sobre de Poudlard. Narym la trouve jolie avec sa tresse qui lui retombe dans le dos. Il le lui fait sobrement remarquer en lui servant une tasse de café, comme s'il ne s'agissait que d'un commentaire banal que l'on prononce sans y penser.
Ce matin, comme tous les autres matins qu'elle a passé chez lui durant l'été (et ils étaient nombreux), elle ne grogne pas, elle ne lance pas de regard noir. Elle ne se drape pas dans sa tristesse comme c'était le cas depuis plus d'un an. Narym ne sait pas ce qu'il s'est passé dans sa vie pour qu'elle change comme cela, mais il est heureux du résultat. Elle le salue d'un mouvement de la tête et déjà, lance une discussion à propos de l'établissement qu'elle va découvrir aujourd'hui. Ses gestes sont empreints d'enthousiasme. Elle ressemble à n'importe quelle étudiante qui a quitté Poudlard pour découvrir le grand monde.
Parfois, quand elle quittait l'appartement cet été pour aller faire Merlin seul sait quoi, Narym se figurait qu'elle allait retrouver quelqu'un. Ne lui a-t-elle pas parlé d'un certain Gabryel, une fois ? L'amour est capable d'adoucir les cœurs les plus sévères, n'est-ce pas ? Évidemment, l'homme n'en a jamais parlé avec elle. Aelle tient à son intimité. Mais cela expliquerait ses absences et cette drôle de légèreté qu'il lui trouve depuis quelque temps. Après les horribles semaines qu'ils ont tous les deux vécus au début de l'été, quand il a cru qu'Aelle, qui était à la fois en colère et dévastée, allait faire un regrettable geste (comme par exemple faire exploser autre chose qu'un buffet), cette légèreté est un renouveau, une renaissance, un second souffle. C'est rassurant pour Narym d'imaginer que de tendres sentiments sont à l'origine de cette remontée soudaine dans l'humeur d'Aelle. S'il savait qu'elle avait passé son été à étudier l'art sombre de la magie noire et à dépasser ses propres limites, souvent au détriment de sa santé, il cesserait d'espérer que l'amour puisse soulager sa petite sœur des maux qui l'accablent.
Un panier de scones vole tout à coup devant son visage. Narym revient à l'instant présent ; Aelle grignote son petit-déjeuner en lisant pour la dixième fois la brochure de l'Académie d'Enchantements, de Sortilèges et de Métamorphose. Demain, elle fera sa rentrée. Quant à aujourd'hui…
« Tu es sûr que tu ne veux pas que je t'accompagne ? » ne peut-il pas s'empêcher de lui demander.
Elle lui lance un regard acéré par-dessus sa tasse de thé. Narym sourit d'un air contrit.
« J'ai pas besoin que mon grand frère m'accompagne. »
Plus légère, peut-être, mais toujours aussi froide. L'homme sourit malgré lui. Il est le seul qui puisse sourire face à de telles répliques, peut-être parce qu’il sait ce qui se cache en-dessous.
« Je ne te demande pas si tu en as besoin, réplique-t-il, mais si tu en as envie. »
Elle lève les yeux au ciel en poussant un soupir exagéré. S’il avait été du genre à se moquer, un peu comme Zakary, Narym lui aurait fait remarquer qu’elle ressemblait davantage à une adolescente récalcitrante qu’à une jeune adulte qui prend sa vie en main. Heureusement, Narym n’est pas moqueur. Il est plutôt conciliant et adepte de la paix et des discussions calmes et saines.
Aelle baisse sa fourchette et le regarde droit dans les yeux. Mais il remarque la lueur amusée au fond de son regard. Une drôle de chaleur se répand dans son ventre. Cela fait si longtemps qu’il ne l’a pas vue ainsi. Peu à peu, il se persuade que c’était Poudlard, le problème, et que désormais elle va mieux, elle va bien. Elle va bien, n’est-ce pas ? Il est toujours si compliqué de s’en persuader, avec elle.
« Tu vas m’obliger à le dire, hein ? lui fait-elle. Je n’ai pas envie que tu viennes avec moi. » Elle secoue la tête comme si l’idée lui paraissait aberrante. « Ça va être tranquille aujourd’hui, c’est même pas la rentrée. Je vais juste récupérer ma chambre.
— Ça te fait quoi de passer d'un dortoir de six filles à une chambre de seulement deux personnes ? lui demande un Narym souriant. Ça te fait plaisir ? »
Si ça lui fait plaisir ? Aelle cesse de mâcher et prend une demi-seconde pour réfléchir avant de continuer son petit déjeuner. Non, ça ne lui fait pas plaisir. Et ça ne lui déplaît pas non plus. Elle se fiche de sa chambre tout comme elle se fiche des gens avec qui elle sera en classe. Elle est davantage excitée par le contenu des cours, la bibliothèque et le programme de l'année à venir. Alors en réponse à Narym, bien qu'elle saisisse parfaitement son envie de faire la discussion et de savoir ce qu'elle pense de cette rentrée, elle affiche une moue blasée sans entrer davantage dans les détails. Ce n'est pas qu'elle n'a pas envie de lui parler. C'est juste qu'elle a la tête ailleurs. La tête vers ses petites affaires et sa petite vie, vers ce chapitre qui l'a fait se coucher tard hier soir. Alors parler de la chambre qu'elle n'a pas encore ou de sa partenaire de dortoir dont elle se fiche éperdument, cela ne l'intéresse absolument pas.
« Tu vas passer voir papa sur le Chemin de Traverse ? »
La question tombe soudainement, entre deux gorgées de thé, une fois que Narym a compris qu’elle ne répondrait pas aux précédentes. La moue blasée sur le visage de la jeune femme est remplacée par une mine agacée. Aelle doit aller sur le Chemin de Traverse aujourd'hui pour acheter les dernières fournitures qui lui manquent. « Je n'ai presque plus de plumes neuves et je dois acheter du parchemin. Il me faut aussi une nouvelle cape, » a-t-elle dit hier à son frère. Narym lui a répondu en sortant du buffet une bourse pleine de pièces. « Les parents m'ont donné ça pour toi. Tu peux la garder. » Elle l'a récupérée dans un mouvement nonchalant et avec un geste du menton pour seul remerciement.
« Les convenances voudraient que j’aille le voir, c’est ça ? réplique Aelle en soupirant.
— Plutôt, oui.
— Quoi, parce que c’est eux qui payent ? »
Narym se rencogne contre le dossier de la chaise et croise les jambes. Il sent venir la dispute. Il se tend imperceptiblement. Vivre avec Aelle n’est pas de tout repos, surtout lorsque l’on essaie, comme lui, d’éteindre tous les départs de feu. Et Merlin seul sait combien il y en a eu, de départs de feu, depuis qu’elle est venue vivre avec lui — non officiellement.
« Je pensais surtout au fait que c’est ton père et que ça lui ferait plaisir que tu passes le voir, mais si l’excuse de l’argent est une meilleure motivation, tu peux utiliser celle-là.
— C’est pas une meilleure excuse, non, » répond Aelle en croquant dans un scone tout chaud.
Narym n’insiste pas. Difficile de comprendre pourquoi sa sœur fait un blocage aussi important sur leurs parents auxquels elle refuse de rendre visite, sauf cas particulier. C’est à peine si elle les a vus, cet été. Elle y est restée un peu en rentrant de Poudlard et quelques soirs par-ci par-là, mais rien de plus. Narym ne comprend pas pourquoi et il est obligé d’accepter de ne pas comprendre, parce qu’Aelle ne lui expliquera jamais les raisons de sa colère — et que personne d’autre ne la comprend.
« Je lui écrirai un hibou dans la semaine. »
Narym relève la tête, surpris.
« Vraiment ? »
Il ne s'attendait pas à ce qu'elle capitule. Ce qu'il ne sait pas, c'est qu'Aelle a conscience que ce hibou, cet effort aussi petit soit-il, est le seul moyen d'être tranquille. Sans ça, pleuvra une pluie de reproches. Aelle en a assez des reproches.
« Je le ferai, soupire-t-elle en se levant et en envoyant sa vaisselle se laver dans l'évier. Sans ça il risquerait de débarquer à l'AESM pour exiger d'avoir de mes nouvelles.
— Il ne fera jamais ça, s'amuse son grand frère.
— C'est vrai. »
Aelle pousse sa chaise sous la table et échange un regard avec Narym dont les lèvres s'étirent en un beau sourire. Ses yeux clairs ont toujours été les plus brillants de toute la famille, selon Aelle. Et elle préférerait mourir qu'avouer qu'elle aime leur éclat.
« Il souffrira plutôt en silence, rétorque la jeune femme avant de conclure : ce serait encore pire, je déteste son regard de chien battu.
— Je vais me dire que si tu n'aimes pas ça c'est parce que ça te rend triste.
— Si tu veux t'en convaincre, c'est ton problème. »
Sur ces mots froids derrière lesquels Narym peut aisément déceler le mensonge, Aelle quitte la pièce pour retourner dans sa chambre. Le regard songeur de son frère l'accompagne jusqu'à ce qu'elle ferme la porte derrière elle. Pour la dixième fois il se demande : que s'est-il passé pour que son comportement du début de l'été et celui de la fin soient si drastiquement opposés ? Un soupir aux lèvres, il accepte de ne toujours pas pouvoir répondre à cette question. Il se lève à son tour en mettant de l'ordre sur la table. Il aurait bien aimé aider Aelle dans la préparation et la vérification de sa valise mais il devra se contenter de cette conversation matinale. De son côté, il a des cours à preparer.
Plus tard ce jour-là, en milieu d'après-midi, la jeune femme sort de sa chambre affublée d'une cape de voyage, d'une écharpe négligemment passée autour de son cou et d'un Zikomo sur l'épaule. Dehors, la pluie s'est mise à tomber et des éclairs lézardent le ciel. Elle tient sa baguette dans la main, son vieux sac d'école pend à son épaule. Narym devine que sa valise est rétrécie dans sa poche. Il s'extirpe du canapé, ému malgré lui.
« C'est l'heure. »
Aelle ne répond rien, elle n'aime pas quand on énonce des évidences. Narym l'accompagne jusqu'à la porte d'entrée.
« Tu sais que tu peux venir ici quand tu veux, hein ?
— Non, lui lance-t-elle avec un regard en coin, toujours ausi franche — comme quoi, certaines évidences valent la peine d'être énoncées.
— Et bien je te le dis : tu peux venir ici quand tu veux. La seule règle, c'est…
— Ne pas déranger les enfants, ne pas débarquer au milieu d'une classe, ne rien faire de… répréhensible devant eux. » Elle lève les yeux au ciel. « Je sais, Nar.
— Parfait. Alors à bientôt ?
— À plus, Narym. »
Elle lui accorde un sourire avant de s'engouffrer dans la cage d'escaliers. Elle ne transplane jamais sur le palier ; une vieille politesse apprise par papa : on ne transplane pas chez les gens. Pour Aelle, le palier doit être synonyme de "appartement de Narym". La jeune étudiante attend de faire le premier pas dans la rue, de sentir les premières gouttes s'écraser sur son crâne avant de transplaner en direction du Chemin de Traverse, puis de l'Académie d'Enchantements de Sortilèges et de Métamorphose.
Appartement de Narym — Mochdinam
1ère année à l'AESM
Je glisse mes jambes hors des draps. Une grimace passe sur mon visage lorsque mes pieds entrent en contact avec le sol glacial. Les coudes plantés sur les genoux, je me prends la tête entre les mains, le temps de combattre un léger vertige. C’est de plus en plus difficile de me lever le matin. Parfois, il me faut un long moment avant de réussir à ouvrir les yeux. Je ne me rappelle pas de la dernière fois où j’ai fait une nuit complète. Mais cela n’a pas la moindre importance.
Je m’extirpe du lit avec un soupir triste. Dans mon dos, Zikomo pousse un petit gémissement et se roule plus confortablement au milieu des draps. Aujourd’hui, c’est un jour avec. Parfois, le sortilège ne fait pas effet très longtemps. D’autres fois, quand j’y mets suffisamment de puissance, il dure plusieurs jours. Je vais devoir le lancer avant de partir. Déjà, ils commencent à remonter. Ils m’envoient des uppercuts dans le cœur. Les souvenirs. J’entends les voix dans ma tête et les images vont bientôt suivre. Les émotions mettent un plus de temps. Cela fait des semaines que je ne les ai pas laissé monter. C’est inutile de se laisser envahir alors que tout est tellement plus simple quand je fais le ménage dans ma tête. Et aujourd’hui, c’est jour de grand ménage.
Je quitte silencieusement la pièce. Dehors, l’aube peine à se lever. Le ciel est gris derrière les vitres qui parsèment mon chemin jusqu’à la salle de bains. La porte de la chambre de Narym est entrouverte — j’entends des bruits dans la cuisine : il prépare le petit déjeuner et le premier thé de la journée. Je marche sur la pointe des pieds pour ne pas qu’il m’entende.
Je frissonne dans le long couloir obscur. J’ai de plus en plus froid, ces derniers temps. Il faut dire qu’il m’arrive souvent d’oublier de prendre mes repas, surtout le midi. Manger est une telle perte de temps quand on travaille à découvrir les secrets de l'univers.
Je me faufile dans la petite salle de bains et verrouille la porte. L’endroit est plutôt étroit, contrairement au reste de l’appartement qui est fait de grandes et larges pièces. Mais comme le dit si bien Narym : « Je ne vis pas dans ma salle de bains ». Mais tout de même, quand les enfants viennent se laver les mains, ils se bousculent et s’entassent dans ce petit espace, je les ai déjà vu faire, c’est insupportable. Enfin, pour moi elle est parfaite.
J’ignore le miroir qui me renvoie un reflet pâle — cela fait longtemps que j’ai cessé de compter les millimètres qui prennent chaque jour mes cernes. Je m’assieds sur le sol, le dos contre la vieille baignoire, les jambes croisées devant moi. Je prends une grande inspiration, les yeux fermés. Ma gorge est nouée. Je déteste ce moment. Je le déteste parce que la magie exige que je me remémore tout ce que je souhaite oublier. C’est logique, après tout. Comment influer sur mes souvenirs si je ne prends pas la peine de les sélectionner ? C’est une magie dangereuse et subtile. Il suffit que le souvenir de mon frère s’immisce dans le processus pour qu’en sortant de la pièce tout à l’heure, je hurle de peur en apercevant cet homme dont je ne saurais plus rien. Je n’ai pas envie d’oublier Narym et je n’ai pas envie non plus qu’il comprenne ce que je fais. Alors je dois obligatoirement passer par là. Sauter à pieds joints dans mes souvenirs et me laisser ballotter par ce qui vient avec.
Je ne bouge pas pendant un long moment, la baguette solidement tenue entre mes doigts. Je remonte péniblement le temps, en commençant par le début de l’été. Ces souvenirs-là me font le plus mal — ils ont motivé ma décision d’utiliser encore et encore ce sortilège, après tout. Je me force à me remémorer, pas parce que je vais tous les supprimer mais parce que je dois les rattacher à celle que je veux oublier. Je remonte, je remonte. Sans que je puisse m’en empêcher, mes yeux se remplissent de larmes brûlantes qui dépassent la barrière de mes paupières fermées pour rouler sur mes joues. Je les laisse aller, la gorge tellement nouée que j’ai du mal à déglutir. C’est de pire en pire, au début, ça me mettait surtout en colère. Mais c’est de plus en plus difficile, ça me fait de plus en plus mal de me souvenir. Cela rend essentiel ce que je suis en train de faire.
Comme à chaque fois, mes entrailles se tordent d’impatience. L’avidité fait trembler ma main d’arme. Non, pas encore. Je dois encore me concentrer, remonter plus loin. Remonter il y a un an, deux ans, trois ans. Remonter sept ans en arrière, en décembre. Consolider mes souvenirs, ne pas être parasitée par d’autres pensées. La seule chose que j’intègre, ce sont les cauchemars. Eux aussi, je les oublie. Lorsque je me sens prête, je prends une longue inspiration par la bouche et expulse par mon nez. Je réitère le processus trois fois de suite, puis je lève ma baguette magique.
Je connais les mouvements par cœur et je murmure la formule à voix basse. Avec un soupçon de plaisir, je sens la magie faire effet. Elle s’insinue doucement en moi, dans ma tête, dans mon esprit. Sa caresse est d’une douceur absolue. Peu à peu, presque tendrement, les souvenirs s’évaporent. J’ai un moment de béatitude : pourquoi cette impression de perte ? Qu’est-ce qu’il vient de se passer ? Je regarde la salle de bains comme si je la découvrais. Il me faut quelque secondes pour réussir à recoller les morceaux du puzzle.
Du plat de la main, je m’essuie la joue. Pourquoi ces larmes ? Était-ce donc si terrible, ce que j’ai voulu oublier ? Oui, sûrement. Et alors ? De toute façon, je ne me souviens de rien. Je n’essaie même pas de fouiller ma mémoire : il n’y a plus rien, là-dedans. Je me redresse vivement en glissant ma baguette dans mon brassard, le long de du bras.
Dans le miroir de la salle de bains, mon reflet m’observe soigneusement. Sur ses lèvres, un fin sourire qui s’élargit. Aujourd’hui commence le début de ma nouvelle vie. Et Merlin, j'ai hâte de la vivre !
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Installée à la table de la salle à manger, Narym se penche dangereusement pour apercevoir l'ombre d'Aelle quitter la salle de bain et repartir dans sa chambre.
Lorsqu'elle arrive dans le salon quelques minutes plus tard, elle s'est changée. Elle porte une robe de sorcière comme il a l'habitude de lui en voir sur le dos : cintrée sur le buste et évasée à partir des hanches. Un vert sombre qui n'a rien à voir avec l'uniforme sobre de Poudlard. Narym la trouve jolie avec sa tresse qui lui retombe dans le dos. Il le lui fait sobrement remarquer en lui servant une tasse de café, comme s'il ne s'agissait que d'un commentaire banal que l'on prononce sans y penser.
Ce matin, comme tous les autres matins qu'elle a passé chez lui durant l'été (et ils étaient nombreux), elle ne grogne pas, elle ne lance pas de regard noir. Elle ne se drape pas dans sa tristesse comme c'était le cas depuis plus d'un an. Narym ne sait pas ce qu'il s'est passé dans sa vie pour qu'elle change comme cela, mais il est heureux du résultat. Elle le salue d'un mouvement de la tête et déjà, lance une discussion à propos de l'établissement qu'elle va découvrir aujourd'hui. Ses gestes sont empreints d'enthousiasme. Elle ressemble à n'importe quelle étudiante qui a quitté Poudlard pour découvrir le grand monde.
Parfois, quand elle quittait l'appartement cet été pour aller faire Merlin seul sait quoi, Narym se figurait qu'elle allait retrouver quelqu'un. Ne lui a-t-elle pas parlé d'un certain Gabryel, une fois ? L'amour est capable d'adoucir les cœurs les plus sévères, n'est-ce pas ? Évidemment, l'homme n'en a jamais parlé avec elle. Aelle tient à son intimité. Mais cela expliquerait ses absences et cette drôle de légèreté qu'il lui trouve depuis quelque temps. Après les horribles semaines qu'ils ont tous les deux vécus au début de l'été, quand il a cru qu'Aelle, qui était à la fois en colère et dévastée, allait faire un regrettable geste (comme par exemple faire exploser autre chose qu'un buffet), cette légèreté est un renouveau, une renaissance, un second souffle. C'est rassurant pour Narym d'imaginer que de tendres sentiments sont à l'origine de cette remontée soudaine dans l'humeur d'Aelle. S'il savait qu'elle avait passé son été à étudier l'art sombre de la magie noire et à dépasser ses propres limites, souvent au détriment de sa santé, il cesserait d'espérer que l'amour puisse soulager sa petite sœur des maux qui l'accablent.
Un panier de scones vole tout à coup devant son visage. Narym revient à l'instant présent ; Aelle grignote son petit-déjeuner en lisant pour la dixième fois la brochure de l'Académie d'Enchantements, de Sortilèges et de Métamorphose. Demain, elle fera sa rentrée. Quant à aujourd'hui…
« Tu es sûr que tu ne veux pas que je t'accompagne ? » ne peut-il pas s'empêcher de lui demander.
Elle lui lance un regard acéré par-dessus sa tasse de thé. Narym sourit d'un air contrit.
« J'ai pas besoin que mon grand frère m'accompagne. »
Plus légère, peut-être, mais toujours aussi froide. L'homme sourit malgré lui. Il est le seul qui puisse sourire face à de telles répliques, peut-être parce qu’il sait ce qui se cache en-dessous.
« Je ne te demande pas si tu en as besoin, réplique-t-il, mais si tu en as envie. »
Elle lève les yeux au ciel en poussant un soupir exagéré. S’il avait été du genre à se moquer, un peu comme Zakary, Narym lui aurait fait remarquer qu’elle ressemblait davantage à une adolescente récalcitrante qu’à une jeune adulte qui prend sa vie en main. Heureusement, Narym n’est pas moqueur. Il est plutôt conciliant et adepte de la paix et des discussions calmes et saines.
Aelle baisse sa fourchette et le regarde droit dans les yeux. Mais il remarque la lueur amusée au fond de son regard. Une drôle de chaleur se répand dans son ventre. Cela fait si longtemps qu’il ne l’a pas vue ainsi. Peu à peu, il se persuade que c’était Poudlard, le problème, et que désormais elle va mieux, elle va bien. Elle va bien, n’est-ce pas ? Il est toujours si compliqué de s’en persuader, avec elle.
« Tu vas m’obliger à le dire, hein ? lui fait-elle. Je n’ai pas envie que tu viennes avec moi. » Elle secoue la tête comme si l’idée lui paraissait aberrante. « Ça va être tranquille aujourd’hui, c’est même pas la rentrée. Je vais juste récupérer ma chambre.
— Ça te fait quoi de passer d'un dortoir de six filles à une chambre de seulement deux personnes ? lui demande un Narym souriant. Ça te fait plaisir ? »
Si ça lui fait plaisir ? Aelle cesse de mâcher et prend une demi-seconde pour réfléchir avant de continuer son petit déjeuner. Non, ça ne lui fait pas plaisir. Et ça ne lui déplaît pas non plus. Elle se fiche de sa chambre tout comme elle se fiche des gens avec qui elle sera en classe. Elle est davantage excitée par le contenu des cours, la bibliothèque et le programme de l'année à venir. Alors en réponse à Narym, bien qu'elle saisisse parfaitement son envie de faire la discussion et de savoir ce qu'elle pense de cette rentrée, elle affiche une moue blasée sans entrer davantage dans les détails. Ce n'est pas qu'elle n'a pas envie de lui parler. C'est juste qu'elle a la tête ailleurs. La tête vers ses petites affaires et sa petite vie, vers ce chapitre qui l'a fait se coucher tard hier soir. Alors parler de la chambre qu'elle n'a pas encore ou de sa partenaire de dortoir dont elle se fiche éperdument, cela ne l'intéresse absolument pas.
« Tu vas passer voir papa sur le Chemin de Traverse ? »
La question tombe soudainement, entre deux gorgées de thé, une fois que Narym a compris qu’elle ne répondrait pas aux précédentes. La moue blasée sur le visage de la jeune femme est remplacée par une mine agacée. Aelle doit aller sur le Chemin de Traverse aujourd'hui pour acheter les dernières fournitures qui lui manquent. « Je n'ai presque plus de plumes neuves et je dois acheter du parchemin. Il me faut aussi une nouvelle cape, » a-t-elle dit hier à son frère. Narym lui a répondu en sortant du buffet une bourse pleine de pièces. « Les parents m'ont donné ça pour toi. Tu peux la garder. » Elle l'a récupérée dans un mouvement nonchalant et avec un geste du menton pour seul remerciement.
« Les convenances voudraient que j’aille le voir, c’est ça ? réplique Aelle en soupirant.
— Plutôt, oui.
— Quoi, parce que c’est eux qui payent ? »
Narym se rencogne contre le dossier de la chaise et croise les jambes. Il sent venir la dispute. Il se tend imperceptiblement. Vivre avec Aelle n’est pas de tout repos, surtout lorsque l’on essaie, comme lui, d’éteindre tous les départs de feu. Et Merlin seul sait combien il y en a eu, de départs de feu, depuis qu’elle est venue vivre avec lui — non officiellement.
« Je pensais surtout au fait que c’est ton père et que ça lui ferait plaisir que tu passes le voir, mais si l’excuse de l’argent est une meilleure motivation, tu peux utiliser celle-là.
— C’est pas une meilleure excuse, non, » répond Aelle en croquant dans un scone tout chaud.
Narym n’insiste pas. Difficile de comprendre pourquoi sa sœur fait un blocage aussi important sur leurs parents auxquels elle refuse de rendre visite, sauf cas particulier. C’est à peine si elle les a vus, cet été. Elle y est restée un peu en rentrant de Poudlard et quelques soirs par-ci par-là, mais rien de plus. Narym ne comprend pas pourquoi et il est obligé d’accepter de ne pas comprendre, parce qu’Aelle ne lui expliquera jamais les raisons de sa colère — et que personne d’autre ne la comprend.
« Je lui écrirai un hibou dans la semaine. »
Narym relève la tête, surpris.
« Vraiment ? »
Il ne s'attendait pas à ce qu'elle capitule. Ce qu'il ne sait pas, c'est qu'Aelle a conscience que ce hibou, cet effort aussi petit soit-il, est le seul moyen d'être tranquille. Sans ça, pleuvra une pluie de reproches. Aelle en a assez des reproches.
« Je le ferai, soupire-t-elle en se levant et en envoyant sa vaisselle se laver dans l'évier. Sans ça il risquerait de débarquer à l'AESM pour exiger d'avoir de mes nouvelles.
— Il ne fera jamais ça, s'amuse son grand frère.
— C'est vrai. »
Aelle pousse sa chaise sous la table et échange un regard avec Narym dont les lèvres s'étirent en un beau sourire. Ses yeux clairs ont toujours été les plus brillants de toute la famille, selon Aelle. Et elle préférerait mourir qu'avouer qu'elle aime leur éclat.
« Il souffrira plutôt en silence, rétorque la jeune femme avant de conclure : ce serait encore pire, je déteste son regard de chien battu.
— Je vais me dire que si tu n'aimes pas ça c'est parce que ça te rend triste.
— Si tu veux t'en convaincre, c'est ton problème. »
Sur ces mots froids derrière lesquels Narym peut aisément déceler le mensonge, Aelle quitte la pièce pour retourner dans sa chambre. Le regard songeur de son frère l'accompagne jusqu'à ce qu'elle ferme la porte derrière elle. Pour la dixième fois il se demande : que s'est-il passé pour que son comportement du début de l'été et celui de la fin soient si drastiquement opposés ? Un soupir aux lèvres, il accepte de ne toujours pas pouvoir répondre à cette question. Il se lève à son tour en mettant de l'ordre sur la table. Il aurait bien aimé aider Aelle dans la préparation et la vérification de sa valise mais il devra se contenter de cette conversation matinale. De son côté, il a des cours à preparer.
Plus tard ce jour-là, en milieu d'après-midi, la jeune femme sort de sa chambre affublée d'une cape de voyage, d'une écharpe négligemment passée autour de son cou et d'un Zikomo sur l'épaule. Dehors, la pluie s'est mise à tomber et des éclairs lézardent le ciel. Elle tient sa baguette dans la main, son vieux sac d'école pend à son épaule. Narym devine que sa valise est rétrécie dans sa poche. Il s'extirpe du canapé, ému malgré lui.
« C'est l'heure. »
Aelle ne répond rien, elle n'aime pas quand on énonce des évidences. Narym l'accompagne jusqu'à la porte d'entrée.
« Tu sais que tu peux venir ici quand tu veux, hein ?
— Non, lui lance-t-elle avec un regard en coin, toujours ausi franche — comme quoi, certaines évidences valent la peine d'être énoncées.
— Et bien je te le dis : tu peux venir ici quand tu veux. La seule règle, c'est…
— Ne pas déranger les enfants, ne pas débarquer au milieu d'une classe, ne rien faire de… répréhensible devant eux. » Elle lève les yeux au ciel. « Je sais, Nar.
— Parfait. Alors à bientôt ?
— À plus, Narym. »
Elle lui accorde un sourire avant de s'engouffrer dans la cage d'escaliers. Elle ne transplane jamais sur le palier ; une vieille politesse apprise par papa : on ne transplane pas chez les gens. Pour Aelle, le palier doit être synonyme de "appartement de Narym". La jeune étudiante attend de faire le premier pas dans la rue, de sentir les premières gouttes s'écraser sur son crâne avant de transplaner en direction du Chemin de Traverse, puis de l'Académie d'Enchantements de Sortilèges et de Métamorphose.
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