Rothbury, Angleterre Cheminement

Les textes à suivre parlent de découverte de soi et de transidentité, et plus particulièrement, du cheminement d'Ada/Lest en tant que personne transgenre.
Courant été 2048

Première partie : Réflexion

C'est officiel, je m'appelle désormais Ada. Plus précisément, je me nomme Ada Lest Maike Noestlinger. J'ai beaucoup hésité sur le prénom que je devais mettre en premier : Lest m'avait accompagné toute mon enfance et mon adolescence. Ada était neuf mais aussi confortable qu'encore inhabituel, même après une année d'usage. Puis je me suis souvenue que l'un des deux me rattachait encore à mon passé quand l'autre me permettait d'aller de l'avant et de marquer une coupure nette avec la personne que j'étais ; si l'on peut parler ainsi d'un simple changement de prénom.

Je n'ai pas toujours su que j'étais transgenre. Ça ne m'est pas non plus paru comme une évidence. J'ai simplement toujours été en dehors de toute norme et inconfortable tant dans ma peau que dans le regard des autres. Un jour, j'ai simplement compris que je n'avais pas à me conformer à ce qu'on attendait de moi, et à respecter les règles genrées que l'on souhaitait m'imposer. Je pouvais simplement être moi-même, et de facto, j'ai compris qu'être moi-même incluait de ne pas être un garçon. Ça m'est tombé dessus pendant l'adolescence sans que je m'y attende. Pourtant si vous demandez à ma mère, elle vous dira - contrairement à beaucoup d'autres parents - qu'il y avait des signes. Elle vous parlera des poupées avec lesquelles je jouais, et des robes que je me damnais de pouvoir porter. Elle vous dira que je passais de longues heures à peigner les cheveux de ma petite sœur en rêvant d'avoir les mêmes, comme s'il n'aurait pas suffi qu'elle éloigne tout ciseaux de mes boucles pour m'accorder mon souhait.

Je lui répondrais alors qu'il ne s'agit que de clichés - de stéréotypes qu'on se plaît à attribuer à un genre ou un autre en les enfermant dans des cases. Ce ne sont pas mes jeux d'enfant, les robes que je me plais à porter et mes cheveux longs qui font de moi ce que je suis : j'aurais aussi bien pu être un garçon sans qu'aucun de ces éléments ne remettent en question mon identité de genre. Bien sûr, ma mère ne serait pas du même avis, mais nous n'avons jamais réellement été d'accord elle et moi.

Je ne suis pas un garçon, mais je ne suis pas une fille non plus. C'est notion abstraite pour moi. Je n'ai jamais été une fille et je ne saurais pas comment l'être. Ça me fait penser à ce que j'entendais parfois enfant ou adolescent, pendant des chahutages ou simples conversations du quotidien : « Mais tu ne sais pas ce que ça fait toi, Lest, tu n'es pas une fille ! » Et évidemment, j'étais d'accord : je ne savais pas. J'ai davantage été surprise que le propos ne me soit jamais retourné par des garçons. On ne m'avait jamais dit « Tu ne sais pas, Lest, tu n'es pas un garçon ! » et pourtant, la réflexion m'aurait paru tout aussi pertinente et logique. Pour les autres, on dirait que c'est une évidence : ma petite-sœur clame souvent qu'elle est une fille. Si elle a ses propres préoccupations, son identité de genre n'en fait pas partie. D'expérience, puisque j'en ai souvent parlé avec d'autres personnes l'année passée, je sais dire que la plupart des gens ne questionnent pas leur identité de genre. C'est simplement un état de fait : ils sont garçons ou sont filles, et ne se sont jamais posés la moindre question à ce sujet. On ne leur a pas appris, mais ils n'en avaient tout simplement pas besoin. Moi, c'est le concept même du genre qui me paraît abstrait.

Un été, alors que la puberté battait son plein, un curieux rêve impliquant corps et étreintes avait laissé mes draps humides. Confuse et honteux, j'avais moi-même porté mes draps à la laverie magique de notre maison au petit matin. Mon père, qui prenait son petit-déjeuner dans la cuisine adjacente, avait alors capté mon regard et j'ai vu cet étrange sourire sur ses lèvres comme s'il savait exactement de quoi il en retournait. Il a ri et m'a dit, goguenard, que je devenais un homme. Cette remarque anodine m'a plongé dans un profond malaise qui m'a poursuivie pendant des semaines. Je n'avais alors pas su identifier la raison de ce mal-être et l'avait attribué à la situation gênante vécue, sans comprendre que le réel problème résidait dans le fait de devenir un homme, pour le peu de sens que cela faisait pour moi. On me voyait comme tel quand moi, je tâchais simplement de retrouver Lest dans le miroir.

♦ Étudiant.e à l'IMSM - #b45f06 ♦
Appelez-moi Ada ou Lest ! ♦