5 oct. 2023, 18:20
Maintenant ou jamais  PV 
Vendredi 19 juin 2048 — milieu d'après-midi
Cour de la tour de l'horloge — Poudlard
7ème année



Je suis allongée de tout mon long sur l'un des murets entourant la cour. Une jambe repliée, l'autre qui pend nonchalamment, une bras sous la tête, une main abandonnée sur le ventre. Je fredonne une chanson des Bizarr' Sisters, la préférée de papa, celle qu'il écoutait tout le temps le dimanche quand nous nous retrouvions tous à la maison.

D'ici, je n'aperçois qu'un tout petit morceau de ciel bleu. Les chaleurs augmentent petit à petit. J'ai abandonné mon uniforme et mes bottines pour ma paire de sandale et une robe de sorcière aux manches courtes. Une brise légère souffle dans la cour et s'amuse avec les jets de la fontaine. Je peux entendre au loin le cri des élèves qui s'amusent dans le parc et le bruit régulier d'une paire de pieds qui remonte le pont jusqu'à l'école. À cette heure avancée de l'après-midi, il n'y a guère de passage dans la cour de la tour de l'horloge. Beaucoup d'élèves sont au bord du lac ou dans le parc ; les autres traînent ici-et-là. Parfois, quelqu'un passe dans la coursive à côté de moi, mais personne me parle ou m'interrompt dans mes pensées, ce qui me convient très bien.

Je pense à une femme, au-delà des murs de cette école. Je pense à son regard qui ne me semble plus aussi glacial. Je pense aux rares sourires qu'elle m'a offerts dans le passé. Je me demande si elle me sourira lorsque nous nous retrouverons. Ce sourire fin et quasi indiscernable dont elle a le secret. J'aimerais bien. Et moi en face, je tirerai sûrement la tronche pour la punir de m'avoir laissée dans le flou tous ces mois. Mais malgré mes lèvres retroussées vers le bas, je sais que je ressentirai ce que je ressens aujourd'hui : ce coeur qui s'ébat, cette joie qui palpite. Je me demande ce que nous ferons. Je nous imagine dans une pièce étroite à la lumière basse, deux gros fauteuils qui ressemblent à s'y méprendre à ceux que l'on pouvait trouver dans son bureau. J'imagine une longue discussion qui oscille de la même façon que toutes celles que nous avons eues : entre entente complice et une colère prête à exploser. Je ne peux pas imaginer un moment entre nous qui se déroulerait sans cri, sans larme, sans colère. Ce serait comme imaginer un monde sans magie : ce serait incohérent et même décevant.

Parfois, j'ai tellement hâte que la fin de l'année arrive que j'ai l'impression d'étouffer de frustration. Ça me coupe le souffle et tétanise. La chose ne dure qu'une seconde ou deux, puis la vie retrouve son court, je me dis : ça finira par arriver, encore une semaine et je serai libre, encore une semaine et je la retrouverai.

En attendant, je me laisse bercer par la brise agréable de ce début d'été et, allongée sur mon muret, je somnole en pensant à des choses qui, je ne le sais pas encore, n'arriveront jamais.

20 oct. 2023, 18:09
Maintenant ou jamais  PV 
19 JUIN 2048, APRÈS-MIDI,
COUR DE LA TOUR DE L'HORLOGE, POUDLARD

Alyona, 18 ans


Je ne tiens pas en place. Il m'est devenu impossible de passer plusieurs heures à un même endroit, debout ou assise. Cela remue dans mon ventre — ce sont toujours ces fougères qui l'encombrent —, cela me brûle le bord de la peau, cela s'essouffle dans tout mon corps comme une eau bouillante. Je ne supporte plus l'attente ; je ne supporte plus cette réalité qui viendra nous frapper au bout du chemin ; je ne supporte plus cette période d'entre-deux qui semble n'avoir pour seul objectif que celui de me faire trop penser. Je suis toute pleine de réflexions, comme imbibée, plongée dans une forme de Pensine ; chaque élément que je vois me renvoie à des questionnements, des souvenirs, des peurs. Je n'arrête plus de rebondir entre tous ces morceaux du monde qui m'entourent. Alors, je me laisse porter par ce torrent sans oser m'accrocher.

Depuis ce matin, j'erre dans le château. Je passe d'un lieu à un autre, je frôle les pierres, je recueille mes souvenirs accrochés aux murs. C'est étrange, traverser ces endroits une dernière fois. J'essaye de les graver dans ma mémoire, mais je ne suis pas sûre d'y parvenir. Cela me fait peur, oublier. Cela me fait peur, mais c'est inévitable. Cependant, je peux encore essayer de retenir les images, je peux encore les garder précieusement dans un coin de mon crâne, je peux encore les entretenir en les revisionnant. C'est rassurant, et je crois que cela me fait du bien, même si cela reste douloureux.

Je traverse les couloirs d'un pas pressé. J'ai besoin d'air. Ce matin, après être passée dans les serres, je suis restée plusieurs heures dans la bibliothèque. J'ai feuilleté ces livres qui ont baigné mon imaginaire, ceux qui ont alimenté ma passion, ceux que je relis, encore et encore, depuis mon arrivée dans le château. Je n'ai pas vu le temps passer. Je suis restée là, progressant d'un rayon à un autre, mes doigts retrouvant ces pages tant usées, abîmées par le passage de mes yeux, les aimant peut-être davantage encore que la première fois durant laquelle mes pupilles les avaient frôlées. C'est étrange, cet attachement soudain qui apparaît et se manifeste juste avant que ce auquel on tient nous soit enlevé. On ne se rend compte de l'importance de ce que l'on perd que quand on le perd, n'est-ce pas ?

Enfin, la cour de la tour de l'horloge se révèle à moi, toute illuminée par le soleil de l'été. Etrangement, pour une après-midi, peu de monde s'y trouve. Cela me permet de m'arrêter, juste à son entrée, le dos droit, le regard naviguant, se faisant explorateur de souvenirs, le souffle presque retenu. J'observe avec un œil nouveau ce qui m'entoure : les pierres qui constituent le sol ; l'eau qui coule de manière infinie de la fontaine, rendue lumineuse et claire par les rayons du soleil ; les plantes qui viennent se faufiler entre les fentes, se dresser contre les murs, s'introduire dans les espaces vides ; les ouvertures, les arcs, les colonnes qui ne bougeront jamais ; et les élèves un peu bruyants qui profitent d'une de leurs dernières journées au château de l'été. En observant tout ce monde autour de moi, je parviens à faire le calme dans mon esprit agité, à reprendre mon souffle. C'est agréable d'être ici.

C'est en baladant mon regard sur l'espace qui me fait face que je découvre Aelle Bristyle allongée sur un muret, au calme.

Elle aussi, elle doit profiter de ses derniers jours à Poudlard. Est-ce que le château va lui manquer ? Peut-être a-t-elle hâte de le quitter, de s'en aller et de refermer les portes sur cette adolescence mouvementée. Les tiroirs sont remplis d'images et les valises sont prêtes, n'est-ce pas ? Cela ne m'étonnerait pas de la part de Bristyle, même si c'est quelque chose qu'il m'est difficile à comprendre. La Jaune et moi, nous ne nous ressemblons pas beaucoup. D'ailleurs, cela a beau faire sept ans que nous nous connaissons, nous n'avons jamais vraiment échangé en dehors des cours, nous sommes restées des camarades distantes. Est-ce que je le regrette ? C'est vrai, nombreuses sont les personnes que j'ai côtoyées sans pour autant les connaître réellement. Ai-je cherché à en savoir plus sur elles ? Pas vraiment. Bristyle fait partie de ces personnes-là. Je ne sais pas trop ce qu'elle deviendra dans le futur, mais au fond, je dois être honnête envers moi-même, je ne la reverrai probablement plus une fois nos chemins séparés. Et, si un jour nous nous recroisons, qu'y aura-t-il de plus qu'un éventuel salut de la tête entre nous ? C'est la vie, n'est-ce pas ? On ne peut pas en explorer toutes les voies. Cela m'attriste quelques fois, je crois. Peut-être que Bristyle et moi aurions pu bien nous entendre si nous avions pris la peine d'échanger plus en profondeur. À côté de combien d'histoires passons-nous sans y entrer ?

Après quelques instants, je poursuis mon chemin, empruntant un des couloirs qui entoure la cour. Cependant, alors que je m'apprêtais à quitter le lieu en passant à quelques mètres de Bristyle, je me surprends à ralentir. Et si j'allais la voir ? Je veux dire, aurons-nous vraiment encore d'autres occasions de se parler ? Merlin, c'est idiot. Je ne vais pas commencer à discuter avec tous les camarades avec lesquels je n'ai jamais pris le temps d'échanger. Et puis, par Circé, c'est Bristyle ! Tout le monde sait qu'elle préfère être seule. Si je vais la voir, elle risque de m'accueillir avec — au mieux — un soupir. Et pourtant... Et pourtant... Ah ! Merlin. Ne le regretterai-je pas ?

Ainsi, je dévie de mon chemin pour arriver en quelques pas hésitants proche du muret où Aelle est allongée.

« Salut Bristyle. Drôle de période, n'est-ce pas ? »

Je ne suis pas sûre de savoir ce que je fais, mais cela me fait sourire. Alors, j'ai les lèvres qui s'étirent comme un timide rayon de soleil qui embrasserait mon visage.

#466962Botaniste au Jardin de Draíocht

29 oct. 2023, 12:12
Maintenant ou jamais  PV 
La voix me surprend dans mon demi-sommeil. Il me faut quelques secondes pour comprendre qu'elle s'adresse à moi et quelques unes encore pour ouvrir les yeux et apercevoir cette silhouette à l'orée de ma vision. Je me redresse fluidement, les jambes plantées de part en part du muret, les yeux encore froissés de cette fatigue inventée par ma paresse. Je me frotte les paupières, le regard plissé sur... Alyona Farrow. Je la détaille de la tête au pied, très rapidement, en analysant ses paroles. Pas bien compliqué de comprendre à quoi elle fait référence ; cela dit si j'en crois le sourire poli qui lui étire les lèvres, j'imagine que ça doit la rendre heureuse elle aussi de quitter le château et de poursuivre sa vie.

Je ne m'attendais pas à elle. À vrai dire, je ne m'attendais à personne. Mais j'ai découvert, étrangement, que la fin de l'année m'amenait à faire de drôles de rencontres. Certaines personnes viennent me voir pour me parler. Des camarades de promotion ou des élèves d'années inférieures. La plupart n'ont pas grand chose à me raconter, d'ailleurs. Ils me demandent où je vais aller l'an prochain, ce que je vais faire. C'est ennuyant, non, lorsque des inconnus nous pose ce genre de questions ? Moi, je préférerais qu'une Herminie Peers vienne me voir, par exemple, et qu'elle me questionne avec sur les lèvres ce sourire dont elle a le secret.

Je pose mes deux mains bien à plat sur le muret en considérant la Serdaigle qui m'a arraché au sommeil. Toute une vie passée entre les murs de ce vieux château. Cette personne fait partie de mon paysage familier, de mon horizon quotidien. Elle est les autres et elle ne l'est pas. C'est une esquisse dans mon esprit. Je ne connais que peu de choses d'elle mais je sais l'essentiel : elle n'est pas totalement ignare, c'est une bonne élève. Elle rentre dans la catégorie « supportable ». Je me demande si elle va me reparler de notre examen de Botanique. Je n'espère pas, Merlin.

« Drôle, je ne sais pas, » commenté-je enfin d'une voix contrôlée, les yeux tournés vers le centre de la cour. La fontaine est noyée sous un soleil déjà brûlant qui fait miroiter l'eau.

Je ramène mon regard aux sourcils froncés sur elle. Va-t-elle m'entretenir de la fin de notre scolarité ? Elle ne serait pas la première. Je ne sais pas trop ce que j'ai à en dire. Évidemment, ce serait plutôt déplacée de lui dire que j'ai hâte d'être libérée des chaînes étouffantes de ce grand château, n'est-ce pas ? Ce serait déplacé d'évoquer mon rendez-vous particulier avec une grande dame qu'elle ne connait que de nom. Elle ne comprendrait pas ma hâte et mon impatience. Elle ne comprendrait rien. Ce n'est pas grave.

Je glisse le long du muret jusqu'à ce que mon dos atteigne la colonne la plus proche.

« C'est juste la suite logique, » dis-je en adressant à Farrow un regard bref.

La suite logique de nos vies, de notre apprentissage. Oui, oui, ce grand et beau château, oui, oui ses couloirs si particuliers, ses armures qui bougent, ses passages secrets, son immense bibliothèque, sa Salle sur demande, ses secrets enfouis... Je voudrais bien encore profiter de toutes ces choses si seulement cela ne signifiait pas que je doive encore y étudier et être soumise aux lois ridicules de ce domaine. Avec une drôle de pointe au coeur, je me fais une réflexion que je n'ai pas eue depuis un moment : si elle était encore directrice, j'aurais pu revenir, n'est-ce pas ? Évidemment. Je préfère me persuader que oui. Qu'elle m'aurait invité, qu'elle m'aurait permis de venir à la bibliothèque et même d'emprunter les livres qu'elle cache jalousement dans son bureau.

Je repousse ces pensées subitement. Une suite toute nouvelle arrive pour elle et moi. Les et si n'ont jamais permis à qui que ce soit de s'épanouir.

4 nov. 2023, 23:18
Maintenant ou jamais  PV 
Bristyle et moi, comme tous les autres élèves de notre promotion, sommes suspendues aux jours qui défilent les uns après les autres sans rien apporter de plus que les précédents. Nous attendons. Montées sur un bateau toujours accroché au port, graines enfermées dans un sac sans voir la lumière du jour ni sentir la terre humide et riche, Thésée se demandant en approchant d'un tournant du labyrinthe si celui-ci ne sera pas le dernier ; nous patientons dans l'espoir de voir le brouillard écrasant l'horizon se lever pour dévoiler un avenir plus clair. Le passé et le futur sont très loin et flous, et en même temps affreusement proches. Nous sommes prises au piège, là, entre ces deux entités intouchables et inébranlables, sans savoir quoi faire, quoi dire, quoi penser. Des animaux en cage. Pourtant, ceux-là savent mieux que nous que, face à l'attente, la seule solution est la patience. Mais moi, je n'en ai pas. J'ai besoin de courir, de bouger, de m'activer ; ne rien faire lèverait dans mon crâne des hautes vagues de questionnements et de sentiments que je n'ai pas le courage d'affronter. Alors, je ronge inlassablement mon frein sans savoir vers quoi me tourner. Le passé est comme une cape usée et vieillie qu'on ne pourrait néanmoins pas s'empêcher de porter — n'est-elle pas la plus douce et la plus jolie de toutes les capes ? — quand l'avenir est un grand lac sombre qui nous demande de gagner ses profondeurs, de se laisser emporter dans ses abysses, de lui faire confiance.

Je souris à la remarque de la Jaune. Oui, peut-être que drôle n'est pas le mot le plus adapté. Étrange, alors ? Je ne sais pas. J'ai l'impression qu'en ce moment, le présent m'échappe. Il est comme un éclat insaisissable, à peine perçu dans le reflet d'une vitre, au fond de pupilles sombres, dans le ciel noir de minuit. Une lueur sortie des profondeurs, comme une illusion. On croirait l'apercevoir et ensuite, brutalement, brusquement, elle disparaît. Dans un regard elle éclot comme une idée, et un clignement de paupières plus tard, elle n'est plus là. Le présent nous coule entre les doigts. Et, oh Merlin, que c'est frustrant ! que c'est dur ! Je ne sais plus quoi faire, j'aimerais poser mes yeux ailleurs que sur le passé ou le futur, mais cet éclat qu'est devenu le présent m'échappe inlassablement.

Aelle a les sourcils froncés. À quoi pense-t-elle ? À ce dont nous parlons ? À Poudlard ? À ce que je suis venue faire ici, face à elle ? Moi-même je ne le sais pas. Je ne la reverrai plus jamais. Quand j'y pense, j'ai presque du mal à y croire. Aelle Bristyle et son audace, Aelle Bristyle et Zikomo, Aelle Bristyle et son dédain pour tout, tout le temps. Je me souviens d'une des premières fois où je lui ai parlé, c'était dans le parc et il y avait de la musique, tellement de musique. J'ai appris deux choses sur elle ce jour-ci : Aelle aime la musique et Aelle ne veut pas qu'on l'appelle par son prénom. Je me demande si cela a changé ou si c'est encore le cas. Ma camarade n'est pas du genre à changer d'idée je crois. Je me souviens aussi de ce jour de décembre, dans les couloirs, avec Alison. Je me souviens de leur colère, de ma peur, de mes regrets. Cette fois-ci, j'ai plus appris sur moi que sur elle, n'est-ce pas ? Cela me semble si lointain.
Alors, quand je regarderai en arrière et penserai à Bristyle, je me la remémorerai comme une camarade qui aime la musique, qui ne veut pas qu'on l'appelle par son prénom et qui a en elle une colère terrifiante. Et puis, je me dirai que c'était juste une élève de ma promotion et que tout le monde avait ses propres problèmes. J'oublierai le reste.

Mais là, aujourd'hui, dans le peu de présent que je peux saisir, je n'ai pas envie de penser ni au futur ni au passé.

« La suite logique, oui... »

Je glisse contre le mur pour m'asseoir au sol, les genoux repliés contre ma poitrine. Mon regard se perd un peu sur la pierre, permettant à mes réflexions de se tisser en silence.

« Mais elle est horrible, tu ne trouves pas ? » confié-je dans un souffle.

Je secoue soudainement la tête. C'est idiot : pourquoi ne pas juste l'accepter, cette attente, cette suite, cette longue période inévitable ? J'aimerais le pouvoir, mais elle me fait trop réfléchir. Je n'arrête pas de penser à tout le reste, à ce qu'il y a avant et à l'inconnu qu'il y aura après. Et maintenant, je ne peux rien faire pour modifier les deux, pour faire bouger des choses. Je ne peux que rester là, contre ce mur froid, avec ces interrogations plein le crâne. Ce n'est pas ainsi que je saisirai cet éclat qui m'échappe.

J'observe Bristyle. C'était improbable que je la croise ici et que nous parlions. Qu'est-ce que cela m'apportera d'ailleurs ? Ai-je choisi de venir pour passer le temps ? Dans ce cas, ce serait probablement préférable que je m'en aille, mais je ne suis pas sûre d'en avoir envie. Si je ne revois jamais la Jaune après, ces minutes, ces secondes qu'on traîne, ne sont-elles pas les dernières de celles que nous avons partagées ? Je laisse l'idée couler dans ma gorge comme une boisson fraîche. Je m'abreuve à la fontaine de mes pensées — jusqu'à m'intoxiquer.

« Le Lac Noir ne me manquera pas, avoué-je. Ni les dissertations d'Histoire de la Magie, » ajouté-je avec un sourire.

Je ferme les yeux, pose ma tête contre le mur froid, en arrière. Au loin, des bruits de pas et de discussions me parviennent. Combien d'histoires s'écrivent cette après-midi, entre deux éclats de voix et des regards maladroits ?

« Tu t'en rends compte, Aelle : on ne se reparlera plus jamais. Peu importe ce que je te dis, peu importe ce que tu me dis, nous n'en reparlerons plus. C'est comme si nos paroles étaient figées dans un bloc, gravées sur ces murs, et qu'elles allaient y rester, qu'on les laisserait derrière nous en partant. Je pourrai te dire tout ce que je veux, cela restera ici, en arrière, puisqu'après on ne se reverra plus. »

Mais que pourrai-je dire alors ? Parmi tous ces mots qui m'entravent les poumons, qui se coincent dans ma gorge, lesquels méritent d'être jetés dans cet entrebâillement, ce présent si court et en même temps si long, celui qui s'étendra jusqu'à ce qu'on monte dans le Poudlard Express, qu'on tourne la page pour de bon, définitivement ? C'est comme si nous écrivions les derniers mots de notre adolescence, tu t'en rends compte Bristyle ?

#466962Botaniste au Jardin de Draíocht

15 nov. 2023, 20:37
Maintenant ou jamais  PV 
J'arrache mon regard de la fontaine pour tourner la tête vers elle. Appuyée contre le mur, elle a l'air de vouloir rester, de vouloir parler. Discrètement, un sourcil s'arque sur mon front. Horrible ? C'est le seul mot qu'elle a trouvé pour décrire ce que nous sommes en train de vivre ? Qu'est-ce que notre situation a d'horrible ? Alyona Farrow serait-elle du genre à avoir peur du changement, à craindre le grand monde ? C'est si banal, comme peur. Qu'appréhende-t-elle ? Je ne comprends pas ce qu'elle trouve d'horrible dans notre futur. Nous sommes diplômées ! Du moins, je suis certaine de l'être, moi, mais je pense qu'elle le sera également. Diplômée de Poudlard, c'est la porte ouverte à tout le reste. Je ne sais pas dans quelle université elle va aller, je ne sais même pas si elle poursuivra ses études. Peut-être préférerait-elle rester ici, bien protégée par les murs centenaires de ce vieux château dont nous connaissons par coeur tous les recoins ?

J'en éprouve une certaine forme de pitié, ce qui me fait remballer la réplique amusée que je voulais lui lancer au visage. De toute façon, elle a d'autres choses à dire. J'appuie ma tête contre le mur, ravale mon sourire et observe les jets qui tombent à gros bouillon dans le lit de la fontaine, l'oreille tournée vers les mots que la Serdaigle prononce avec un naturel désarmant — depuis quand me parle-t-elle ainsi, à moi ?

Et moi, qu'est-ce qui me manquera d'ici ? Je n'arrive pas à envisager que quoi que ce soit puisse me manquer. Tout ce que j'ai ici, ne puis-je après tout pas l'avoir ailleurs ? Le parc sera aisément remplacé par d'autres choses, par la nature autour du domaine Bristyle, par les rochers escarpés de l’île de Skye ou mieux encore : le grand plateau qui s'étire au-dessus des Highlands auquel je ne peux songer sans un pincement au coeur. Quant au château, ce n'est qu'un gros bâtiment, un amas de pierres, de fenêtres, de tours et de souvenirs. Je connais par coeur le souffle glacial qui parcourt ses couloirs, l'hiver ; l'éclat du soleil qui entre par les grandes fenêtres de la Grande salle ; l'odeur des plantes qui parsèment la serres de la Salle commune ; la sensation des vieux draps de l'école autour de mon corps ; le bruit que font les filles lorsque je prends ma douche dans la salle de bains commune ; je connais sur le bout des doigts la texture des vieilles pierres sur lesquelles je m'assieds depuis sept ans, la froideur des salles de classe, la poussière qui recouvre les livres antiques de la bibliothèque. J'ai aimé, dans un sens, mes années passées ici. J'ai aimé le cadre, j'ai aimé l'histoire de ce lieu, j'ai aimé la culture de mon monde qui y est associé. Et après ? Après, il reste les souvenirs.

Mes pensées se rattachent étrangement aux paroles de la Serdaigle. Je l'observe sans détour, le regard fixe.

« Tu te trompes, dis-je d'une voix neutre en allongeant mes jambes sur le muret. Ce que tu diras ne restera pas ici et ce que je pourrais te dire non plus. Si je te balançais les pires horreurs à la gueule, tu t'en souviendras et c'est ce que tu retiendras de moi. Et ça vaut pour toi : ta façon d'être aujourd'hui, c'est de ça dont je me souviendrais. »

Je ne sais pas si c'est négatif ou positif. J'attends de croiser son regard avant de me détourner dans un léger soupir. Je me fiche de ce que je garderai d'elle, je crois. Ce ne sera rien de particulier, sauf si elle se décide soudainement à m'avouer certaines choses déplaisantes, mais je ne pense pas que ce soit son genre.

« Cela dit, reprends-je sur un ton traînant, le regard perdu dans le vague, les souvenirs ne dureront sans doute pas. Tu auras d'autres choses à te souvenir de tes années ici. »

Je ne compte pas lui dire quoi que ce soit dont elle se souviendra. Je ne compte pas balancer des horreurs ou des vérités qui n'existent de toute manière pas. Ce que je dirais se perdra certainement dans sa mémoire, s'effacera au profit de tout ce qui compose sa vie dont je ne sais rien. Ses amis, les personnes qui l'ont marquée, ce qu'elle a aimé ou détesté ; qu'en sais-je ? Je ne sais rien d'elle, je ne sais rien d'autre que son prénom, son nom et son niveau scolaire.

Une pensée fugace passe dans mon esprit : et si elle allait à l'AESM ? Une moue légère m'étire les lèvres vers le bas, très rapidement. Il serait beau son discours, si nous nous retrouvons finalement à devoir nous côtoyer une année de plus !

J'aime beaucoup les derniers mots de ton post. C'est très vrai. Je suis vraiment heureuse d'écrire les derniers mots de son adolescence avec toi. C'est très beau ce que tu écris.

2 janv. 2024, 11:14
Maintenant ou jamais  PV 
La dernière page est blanche, pâle comme l'écume. Elle sera ramenée par la mer que représente le passé, et y disparaîtra complètement. Peut-être même qu'après avoir été avalée, digérée, il ne restera plus rien d'elle qu'une odeur iodée. Alors, c'est une dernière page sans importance. Pourtant, elle n'en demeure pas moins la dernière. Les mots qu'il faut poser dessus doivent donc être choisis avec soin. Pas comme doivent l'être ceux d'une bouteille de verre jetée dans l'océan du futur. C'est différent. Et pourtant, les deux doivent conserver quelque chose. Pourquoi ? Pour d'autres ? Pour soi ? À quoi bon si tout ce qui est finira recouvert et englouti sous ce bleu humide et vorace ? Pour le temps qui se dressera entre les deux ? Pour cet éclat de présent qui éblouit du passé ? Peut-être provient-il de ces lueurs qui dansent sur les flots. Alors, tout est là. La dernière page conserve les éclats brûlants du présent. Ils y laissent une trace avant d'être emportés par les vagues. Ils ne brillent que le temps d'être perçus. Dans ce cas, les mots de la dernière page sont pour ceux qui ont peur du noir. N'en fais-je pas partie ?
Mais je me laisse emportée, moi aussi, par mes pensées qui viennent par houles. Je divague. Je me perds doucement dans cet insaisissable état qui m'échappe et me brûle les ailes. Si je ne suis pas trop proche du soleil, je suis trop proche d'un avenir qui referme définitivement derrière lui la porte sur des rêves passés. Pour l'ouvrir sur de nouveaux, n'est-ce pas ? Parfois je crains de ne pas connaître le contenu de ce que je perds.

J'ouvre les yeux. Le ciel est bleu. Lumineux mais toujours sans éclat. Rien ne changera vraiment.

Quand Bristyle prend la parole, mon regard reste accroché au ciel, comme pendu à un nuage. Il y trouve peut-être plus de douceur que dans les mots de la Jaune. Elle qui affirme que je me trompe. Elle qui ne comprend pas. Peut-être parce qu'elle ne le peut pas ? Mais pourquoi ? Comment pourrai-je me souvenir d'elle uniquement à partir de ce que nous sommes en train de partager ? Puis-je juger une année à partir de la première journée de celle-ci ? Puis-je détester une matière parce que la dernière note qu'elle m'a apporté fut terrible ? Puis-je réduire un océan à la goutte d'eau qui s'est écrasée sur ma joue à cause d'une vague ? Je n'y crois pas, et je ne crois en rien de ce qu'Aelle me dit. Je suis déçue par sa réponse et par le ton qu'elle emploie, par la manière dont elle parle. En fait, ce n'est pas important pour elle. Que je sois réduite à deux minutes de conversation et l'impression qu'il lui en reste ? Peu importe. N'est-ce pas ce que me confirme la suite de ses propos ? Les souvenirs s'effacent, se perdront dans la mer. Les éclats de présent qu'ils conservent avant de disparaître n'intéressent pas la Poufsouffle. Que gardera-t-elle alors de Poudlard ? Sa dernière impression en quittant le Lac Noir ? Et qu'est-ce que cela pourrait être ? Rien d'extravagant, probablement.

Mes yeux tombent sur son visage comme trahis par une chute de pierres avant de se perdre ailleurs dans le paysage. J'essaye de calmer mes pensées, d'avaler la frustration qui vient de naître dans mon ventre avant qu'elle ne prenne davantage d'importance. Je ne veux pas jeter sur Bristyle tous les sentiments d'impatience et d'impuissance qui poussent dans mon ventre ces derniers jours. Aelle ne sera pas l'objet du peu de colère qui se faufile jusqu'à mon cœur en cette étrange période. De la Jaune, je m'en fais la promesse, je ne garderai pas que cette conversation teintée de mes sentiments contrastés.

Je garde le silence après avoir secoué la tête. J'aimerais pouvoir expliquer à ma camarade mon point de vue, mais je ne suis pas sûre qu'elle souhaite l'entendre. Sa voix est neutre, traînante. La dernière page, elle s'en soucie probablement aussi peu que les précédentes. Seuls comptent les résultats, ce qui restera. Ce moment ne restera pas.

Mais je pourrai le rendre marquant. Frapper des poings contre le mur, la contraindre à m'écouter, à prendre en compte ce que je dis. Me faire volcan pour que son regard soit attiré par la lave. Le sera-t-il donc seulement pour le reste ? Mais je n'ai ni l'envie ni la volonté d'agir ainsi. Ce serait aller à l'encontre de moi-même. Si ce souvenir est emporté dans la mer, cela n'en vaut pas la peine.

« Je ne suis pas d'accord avec toi. »

Vais-je cependant chercher à défendre mes idées pour des sujets qui ne semblent même pas t'intéresser, Bristyle ? Non. Je dois rester calme. Je dois laisser le présent éclater dans mes yeux. Je ne m'expliquerai pas. J'avalerai mon monde avant qu'il ne disparaisse.

Je laisse les secondes s'étendre pour plonger dans le passé. J'essaye de remonter aussi loin que je le peux. De revoir le visage de Bristyle en première année. Où l'ai-je vue pour la première fois ? Peut-être ici, peut-être ailleurs. Je me souviens de sa réaction lors de la venue de la délégation de Zhuangyán. Je me souviens de son comportement en cours avant que nos filières ne nous séparent. Je me souviens de toutes ces fois où je l'ai observée travailler, dans la bibliothèque ou le parc. Je me souviens, pour sûr, de notre discussion dans le parc, la musique non pas comme fond sonore mais comme sujet, tout comme je me souviens de sa confrontation avec Alison. Aelle Bristyle. Garderai-je d'elle davantage des souvenirs ou des sensations ? Peut-être rien selon elle. Oublierai-je des histoires dans lesquelles j'ai parfois mis les pieds ? L'avenir n'est-il donc qu'un amoncellement d'oublis progressifs, plus ou moins grands ? Le passé ne l'est-il pas déjà un peu ?

Merlin, je déteste cette situation. Je dois arrêter de me cramponner à ce qui n'existe pas, ou qui n'existe plus. Je dois partir à la recherche de cette lueur qu'on aperçoit si peu. Et arrêter de penser au reste.

« Tu as du mal à comprendre les autres. » énoncé-je, sans me rendre totalement compte d'avoir laissé ces mots glisser hors de mon crâne.



Excuse-moi pour ce délai.

#466962Botaniste au Jardin de Draíocht

18 janv. 2024, 09:25
Maintenant ou jamais  PV 
Et bien, Alyona Farrow, je pense être capable dans plusieurs mois de t'affirmer que j'avais raison : voilà ce que je garderai de toi, cette sincérité frappante qui m'amuse plus qu'elle ne m'agace. Il faut du courage pour affirmer à quelqu'un qu'on est pas d'accord avec, ou du moins une certaine confiance en soi. Et je respecte cela, car je suis faite de la même matière. Dire "je ne suis pas d'accord" sans pour autant élever la voix ou s'emporter dans de folles émotions, c'est être capable de s'embarquer dans un débat qui aura une réelle utilité, un vrai intérêt. Je ne connais pas grand chose de cette Serdaigle, ce que je sais d'elle ne me permet pas de pouvoir la catégoriser facilement dans mon esprit, je ne sais pas si elle a l'habitude de se laisser porter par ses émotions ou non, si elle est du genre à réfuter toute opposition ; je ne sais pas si son comportement aujourd'hui est exceptionnel ou s'il est habituel, mais je sais qu'il influe sur l'image que j'ai d'elle. Et c'est cela que je vais garder, j'en suis persuadée.

C'est un sourire amusé qui s'est affiché sur mes lèvres lorsqu'elle a prononcé ces mots, suivit d'un regard qui se tourne vers elle. À cette phrase, j'aurais pu répliquer plein de belles choses, mais je n'en fais rien parce que la suite tombe comme la foudre. Si je reste plutôt de marbre à l'extérieur, à l'intérieur tous mes sens se figent et se concentrent sur elle. Qu'est-ce qu'elle vient de dire ?! Que j'ai du mal à comprendre les gens ? Et elle me l'affirme comme ça, si directement, sans détour, s'enfonçant toujours plus loin dans cette sincérité dont elle se drape avec une drôle d'insolence ?

Je cligne des yeux yeux avant de me reprendre et me redresse inconsciemment, le dos droit contre le mur de pierre ancestral du château.

« J'ai jamais essayé de te comprendre, Farrow. »

Je le dis d'une voix neutre, peut-être légèrement tranchante, mais certainement pas froide, en la regardant du coin de l’œil.

« Alors ne pars pas du principe que je n'en suis pas capable seulement parce que tu n'es pas d'accord avec ce que je dis. » Puis je hausse les épaules en tournant la tête vers la fontaine : « Peu importe si ce que je dis aujourd'hui ne change pas ce que tu penses de moi. »

Et que pense-t-elle de moi ? Sûrement rien de bien positif. Nous avons passé sept ans dans les mêmes salles de classe, sept ans à se familiariser avec le comportement public de l'autre. La seule fois où j'ai eu la sensation de voir au-delà du visage qu'elle montre en société, c'était dans ce couloir avec cette idiote de Morrow. Autant dire que je ne sais rien d'elle. Autant dire que je n'ai rien envie de savoir d'elle. Si j'avais voulu la connaître, nous nous serions rapprochées plus tôt. Pour autant, je n'ai pas une idée négative d'elle. Alyona Farrow est un parfait exemplaire de ce genre d'élèves bons travailleurs qui ne font pas de vague : je sais qu'elle n'est pas mauvaise en cours, qu'elle est sérieuse et attentive, cela suffit pour la rendre moins désagréable que les autres. Voilà tout. Comment pourrais-je la comprendre avec ceci ?

Cette conversation est la représentation même de ce qu'ont été mes sept années d'études dans cette vieille école : les autres affirment des choses sans se rendre compte qu'ils sont totalement à côté, sans vouloir se rendre compte qu'ils le sont. C'est facile pour elle d'affirmer que la terrible Aelle Bristyle a du mal à comprendre les autres (regardez-là avec son air fermé et ses sourcils froncés, elle n'essaie même pas de le faire !), beaucoup plus que de penser que ce sont les autres qui ne savent pas la comprendre, Farrow la première. Ce n'est pas grave, j'ai l'habitude.

Étonnamment, c'est une grimace moqueuse qui passe sur mes traits lorsque je me tourne de nouveau vers elle. Dans quelques jours, je serai très loin d'ici. Totalement libre. Mes préoccupations sont à des lieux de ce château, elles côtoient une grande femme, peut-être l'une des meilleures sorcières de sa génération qui a envie que je la retrouve. Alors vraiment, le reste n'a que peu d'importance.

« Alors Farrow, dis-je sur ce ton que je sais rendre insolent sans le moindre sourire provocateur, qu'est-ce que tu penses savoir d'autre sur moi ? »

10 févr. 2024, 18:43
Maintenant ou jamais  PV 
Je n'ai le temps de rien : ni de me mordre les lèvres, ni de regretter, ni même de comprendre ce que je viens de faire. Pourtant, je sais, sans l'expliquer, que j'ai agi de travers. Quelque chose se tord. En moi ? Non. Tout est fluide, calme, serein, sur un fond de brouillard. C'est la fin de quelque chose, mais de ce quelque chose, on ne voit pas la fin. On la sent et... Je m'égare. C'est chez Aelle qu'un changement accapare l'arrière-plan de mes pensées. Il est à peine perceptible, comme si ce qu'elle dégageait venait de se refermer brusquement. Mais, en suis-je certaine ? Je peux me tromper. C'est à cause de cette période — sur laquelle je repose tous mes pas de travers, tous mes balancements maladroits —, elle fait se courber l'horizon. Tout est vague, incliné, ondulé. N'est-ce pas pour cela que je glisse sur le présent ? Mais où suis-je en train de déraper ? Je pensais à la Jaune. D'ailleurs, elle cligne des yeux et se redresse. A-t-elle pris conscience de quelque chose ? A-t-elle vu sur l'horizon ce qui, moi qui tangue sur le plancher mouvant de mon bateau, suis incapable de discerner ?

À l'évidence, non. Elle revient sur ce qui a dérapé d'entre mes lèvres, avec cette étrange allure qui la caractérise, et la drape d'une certaine... dangerosité. Mais je me trompe probablement, encore (je glisse, je glisse). L'aura d'Aelle est celle que les rumeurs colportent avec le vent, toute déformée, bien loin de la vérité. Je l'ai vue au quotidien, moi, la Jaune. Elle n'est pas dangereuse.

Cependant, puis-je affirmer que je la connais réellement ? Et si ce que je savais d'elle n'était qu'un mélange nébuleux et incertain de ce que j'ai entendu et de ce que j'ai vu ? Cela suffit-il pour juger une personne ? En ai-je seulement le droit, moi qui connais si peu Aelle ?

Encore une fois, je me perds. Réfléchir et ressentir les événements actuels de manière si intense et si confuse m'abîme l'esprit. Il s'use, manque de fiabilité. Je suis devenue un de ces marins qui, assoiffé, terrifié, perdu et rompu de mirages, en vient à confondre le ciel et la mer. Je voudrais pouvoir me secouer toute entière, comme pour me réveiller de ce rêve étrange, au bord du monde. Reprendre conscience. Mais je ne parviens pas à détacher mon regard de cet horizon qui tangue, encore et encore. Le plancher ne serait-il pas en sables mouvants et prêt à m'avaler ? M'en rendrais-je seulement compte si c'était le cas ? Mes yeux sont suspendus à la frontière entre terre et mer, y cherchant un éclat de présent. Comment savoir si les reflets sur l'eau sont réels et non des illusions ? Je dois m'accrocher, me redresser, apprendre à marcher sur un pont fait de vagues.

Mais comment y parvenir avec ce qu'Aelle me dit ? Je ne comprends que trop brusquement ses paroles, étourdie par leur invraisemblance qui me paraît inconcevable. Pourtant, la vérité est là, toute simple : Bristyle ne cherche pas à comprendre les autres, voilà pourquoi elle semble ne pas y parvenir. Avec cette nouvelle face d'elle qui m'est révélée, je ne peux m'empêcher de distancer, même sans le désirer vraiment, la Jaune de moi. Elle n'est plus Aelle, n'est qu'à peine « camarade », et encore moins, probablement, « connaissance ». Peut-on seulement utiliser ce terme ? Aelle redevient Bristyle. Et ce n'est plus elle qui ne me comprend pas, mais moi qui ne la comprends pas.

La septième année ne cherche pas à comprendre les autres. Pourquoi ? Cela ne l'intéresse probablement pas. Se dresse-t-elle donc contre chaque tentative de son esprit d'agir ainsi, ou cela lui est-il naturel ? Ce ne peut pas être la première solution. Elle m'inquiète et me paraît impossible — comment l'imaginer ? par Merlin ! — mais, la refuser, c'est accepter la deuxième qui ne correspond pas aux propos de la Jaune. Elle n'a jamais affirmé ne pas en être capable. Alors pourquoi ne pas le tenter ? Oh Circé, comment cela peut-il se faire ? Comprendre, n'est-ce pas essentiel autant dans la vie que dans les interactions sociales ? Si je ne comprends pas l'autre, comment puis-je l'aider, le soutenir, le rassurer ? Comment puis-je accorder à un pair si peu d'attention et me détourner de lui ? Non, Merlin, je ne comprends pas Aelle Bristyle.

Mes yeux se sont légèrement arrondis. Si je suis au cœur d'un océan, la Jaune ne connaît pas les vagues. Son horizon à elle n'a rien d'ondulé, de flou : il est droit et direct. Probablement que chaque personne qui se dressera entre elle et lui se verra repoussée sur le côté sans tendresse. (Comment être tendre et généreux, sans compréhension de l'autre ? Renonce-t-on à l'être par désintérêt ?) Mais alors, pourquoi accepte-t-elle ma présence ? Parce qu'elle la sait passagère ? À moins qu'elle n'y prête juste aucune attention. Bristyle marchera toujours droit devant elle, peu importe l'état de la route.

À la dernière question de mon ancienne camarade, mon cœur se tord — c'était donc lui depuis le début ! — et le souffle me manque.

Mon ignorance me brûle la peau. On a posé la lanterne de la connaissance sur mon corps, et ses flammes dansent sur ma conscience. Que puis-je affirmer désormais ? Que puis-je penser si tout est à côté de la vérité ?

Je baisse les yeux, honteuse. J'ai la sensation d'avoir été surprise à raconter des mensonges.

« Excuse-moi Bristyle. Il est évident que je ne connais rien sur toi. » Sept ans dans une école, et rien de concret, de stable, de vrai ; sinon, des apparences, des visions qui ne peuvent être que des mirages. J'aurais espéré que ce ne soit pas le cas. Je quitterai ce château sans n'avoir rien appris sur les autres. « Je n'aurais pas dû avancer de telles suppositions. Pardonne-moi. »

Mes iris contemplent le sol comme si je pouvais tomber. Je n'ose pas regarder Bristyle. N'a-t-elle pas, finalement, une aura presque dangereuse ? Je ne sais rien d'elle et je ne saurai jamais quoi que ce soit. Quel gâchis. Quelle honte. Je n'ai probablement plus rien à faire ici. Je garderai des souvenirs comme des éclats de soleil, mais rien de véritable.

#466962Botaniste au Jardin de Draíocht

25 févr. 2024, 10:04
Maintenant ou jamais  PV 
Je la scrute avec attention. Son regard s'est arraché au mien et voilà qu'il côtoie le sol sans ne plus oser se lever. Je reconnais dans cette façon de faire de la gêne ou peut-être de la honte, quelque chose dans ce goût-là. À moins que ce ne soit que la reconnaissance de son erreur. Je dois dire qu'elle m'a surprise. Les autres ne m'ont jamais habitué à reconnaître aussi facilement leurs torts. Je ne sais pas ce qu'elle a entendu dans mes précédentes paroles, mais ça l'a encouragé à s'excuser et à reconnaître son erreur. Ce qui est un exploit. Je la considère un long moment parce qu'une partie de moi doute de la sincérité de son pardon. Puis je réalise qu'elle l'a prononcé deux fois, de deux manières différentes, et que son regard est baissé. Je peux sans doute en conclure qu'elle est sincère, qu'elle est réellement désolée, qu'elle s'en veut d'avoir affirmé des choses sur moi avec une confiance rare. Bon, pourquoi pas.

Je ne sais pas si c'est l'assurance que je ne verrai plus cette fille dans quelques semaines — après tout, nous serons séparées par un monde entier — ou si c'est le fait de sentir mon coeur palpiter comme une vieille chose heureuse dans ma poitrine, mais le fait est que j'accepte son pardon. Silencieusement, sans lui faire part de ma décision, mais je l'accepte. Je ne vais pas cracher sur une fille qui accepte de reconnaître qu'elle a tort ! Ce serait contre productif. Et je n'ai aucune envie de me disputer.

Je laisse tomber ma tête contre le muret, le visage toujours tourné vers elle. Mes lèvres sont très légèrement retroussées vers le haut. C'est certainement invisible. C'est un peu moqueur, aussi.

« Voilà, Farrow, c'est ça que tu retiendras de moi après ton départ : tu ne me connais pas. »

Je me sens victorieuse. C'est une fierté pour moi de pouvoir affirmer une telle chose et d'être assurée que la personne en face de moi partage mon avis : j'en ai assez des gens qui pensent tout connaître sur moi. Ils sont tellement sûrs que le monde m'ennuie, que je n'aime personne, que je ne comprends personne, que je ne souris jamais, que je suis méchante par ambition, désagréable par envie, sarcastique par plaisir. Ils ne connaissent rien de moi. Les personnes pouvant se targuer de me connaître dans ce château sont si rares que cela me donne le tournis. Il y a Gabryel, évidemment. Gabryel et toutes les foutues différences qui nous opposent. Il y a Elowen, dans une moindre mesure, même si le souvenir de la jeune femme me fait quelque chose de désagréable dans les tripes ; j'ai passé des mois et des mois à en faire ma personne la plus importante (erreur !), évidemment qu'elle m'a connue, qu'elle me connait ? non, qu'elle m'a connue. Tout comme Thalia. Thalia et non longues discussions. Merlin, Thalia que je ne reverrai plus jamais et qui... Non. Je l'évince rapidement de ma mémoire, violemment ; l'oubli est parfois mieux, dans certains cas. Qui d'autre ? Voyons... Sarah Priddy. Sarah Priddy qui m'a vu prête à exploser, qui sait que je suis traversée par des envies de violence et de colère, qui sait également que quelque chose, allez savoir quoi, me lie à une certaine Lo... Loe... À une certaine femme dont j'ai encore du mal à prononcer le nom. Zikomo ne compte pas. Zikomo est comme mon prolongement, il est une partie de mon moi, de mon âme, compagnon de vie, il sait presque tout — mais pas tout. Et puis, il y a les autres, ceux qui ne connaissent que des fragments. Autant dire qu'ils ne connaissent rien.

J'accommode de nouveau sur Alyona Farrow, cette inconnue pas totalement inconnu. Je me sens d'humeur à creuser l'étendue de son ignorance qui sera à l'image de celle de tous les autres.

« Je ne t'ai pas demandé ce que tu sais, mais ce que tu penses savoir. Allez, on a passé sept ans ensemble, ou du moins sept ans à fréquenter les mêmes cours et à vivre les mêmes événements. Qu'est-ce que tu penses savoir de moi ? »

25 févr. 2024, 12:50
Maintenant ou jamais  PV 
La réaction de ma camarade est comme un coup frappé dans mon ventre. Je baisse les yeux, et elle en profite pour m'écraser de sa supériorité. Je baisse les yeux, et elle continue à appuyer sur mon dos avec ses airs plein de « tu ne sais rien et je le sais ». Je baisse les yeux, je m'excuse, et elle ose encore exiger davantage de moi ?

Et sa demande, comme une dernière raillerie. « Allez Alyona, sept ans à se côtoyer, quelles sont les autres stupides certitudes que tu penses avoir tirées sur moi ? » J'en ai plein la gorge de son sarcasme.

*C'est un piège.* Evidemment que c'est un piège ! Bristyle n'a qu'une seule idée en tête : me prouver que je ne sais rien sur elle, et donc qu'elle a raison depuis le début. Si pour cela elle doit passer par se moquer et réfuter uns à uns les aprioris que j'ai sur elle, elle le fera. Parce que ma fierté ne l'intéresse pas. N'est-ce pas ce qu'elle m'a dit, qu'elle n'essayait pas de comprendre les autres ? Alors, pourquoi tenterait-elle de préserver un peu de leur fierté ? Cette Jaune veut juste me faire comprendre que je me trompe, que je suis une ignorante, et que, moi qui cherche à comprendre, à m'ouvrir assez aux autres pour saisir ce qu'ils ressentent et les aider, je ne sais rien. Elle veut me ridiculiser. Si je parle, peu importe ce que je dis, elle gardera cet air moqueur sur son visage. Il n'y a aucune bienveillance dans ce qu'elle dit, et il n'y en aura probablement jamais. Bristyle ne s'intéresse qu'à elle. C'est bien pour cela, me souffle une petite voix, qu'elle passe seule ses derniers jours à Poudlard.

Je suis en colère, et le savoir ne fait que renforcer cette colère. Mes sourcils sont froncés et mes traits, tendus. Je suis venue avec des intentions cordiales, et Bristyle a réussi à les déformer pour me faire croire qu'il n'y avait rien de louable dans ce que je pensais. Elle se moque de moi, Merlin ! Elle veut juste me prouver que j'ai tort ! Et elle souhaite que je sois en colère aussi, c'est cela ? Pour que, de nous deux, il devienne clair que c'est moi qui ne parviens pas à me montrer sympathique, que c'est moi qui ne sais rien, que c'est moi qui me trompe sur tout. Oh, par Circé, elle me tourne au ridicule et je dois accepter cela sans rien dire ? Je dois entrer dans son jeu ? Je dois avouer ma défaite, m'incliner devant elle ? Parce que, comment Aelle pourrait-elle avoir tort ? Comment pourrait-elle se tromper, elle qui se sent assez au-dessus des autres pour ne pas s'en préoccuper ou s'y intéresser ?

Je bouillonne. Mais il faut que je me calme. Ma respiration doit être paisible, sereine. Je suis le chant des oiseaux dans une forêt, la mousse sur les arbres. Ces grands troncs qui se dressent autour de moi, effleurés par les ans, caressés par la brise, imperturbables malgré le temps. Les feuilles mortes qui jonchent le sol, et celles qui écloront bientôt de ces petits bourgeons au bord des branches. Les insectes qui se glissent sous l'écorce, et les plantes qui la recouvrent. Le vert taché de brun, ou le brun taché de vert. Et la quiétude, la douceur, le silence. Je ne fais qu'un avec ce paysage qui me ramène à moi, à mes racines. Je suis plongée dans la terre, jetée sous le regard du ciel, offerte à la merci du vent. Mais je suis calme. Mon souffle n'ébranlera pas les vagues. J'avale ma colère, et je la plante en moi pour qu'elle devienne un perce-neige.
Aelle Bristyle, tu ne parviendras pas à m'agacer.

Je me relève, me redresse, et plonge mes yeux dans ceux de la Jaune, la regardant de haut. Est-ce par complaisance ? Non. Je suis calme. Je suis comme ces grands arbres centenaires qui se dressent jusqu'au ciel, imperturbables face aux tempêtes. Je ne serai pas en colère. Ma voix est froide et mes yeux sont durs. Bristyle n'aura ni le plaisir de blesser ma fierté, ni celui de m'irriter.

« Je pense, Aelle, que tu cherches à me ridiculiser et à te moquer de moi avec cette question, et je ne m'abaisserai pas pour y répondre. » Je reprends mon souffle. Aussi solide que ces troncs aux racines ancrées dans la terre. « Je ne suis pas venue avec de mauvaises intentions, et tu en as profité. » Et cela me fait mal au coeur, Aelle Bristyle, que tu aies osé faire cela. « Je me trompe ? »

Je ne sais même pas pourquoi je lui laisse cette dernière chance de s'expliquer. Je devrai juste m'en aller. Bristyle m'a fatigué, et elle m'a fait mal. Elle ne mérite pas que je m'épuise à lui parler.


Oups, je crains qu'Aelle n'ait abusé de sa gentillesse.

#466962Botaniste au Jardin de Draíocht