Aimes-tu une pomme, aimes-tu une poire ?
Samedi 31 octobre 2048
Le temps était sombre, rien de bien étonnant pour une date aussi avancée dans la roue de l'année, mais quelque part Aliosus aurait aimé un peu plus de soleil, de chaleur, pour cette occasion. Après tout, les membres de la famille Craobhaigh étaient de ceux qui - qu'ils soient décédés ou non, Aliosus doutaient que cela influe sur leur personnalité - appréciaient d'offrir leur visage aux rayons d'or, un point commun avec les Nerrah qui n'était pas sans lien à son avis dans la réussite de l'union de deux familles aussi différentes que celles de ses deux parents. Avant de quitter son dortoir, il posa au rebord de sa fenêtre un épais navet creusé et sculpté, représentant un soleil disparaissant, ou apparaissant, derrière une colline. Il murmura un «Hyacintus flammas» afin de l'illuminer et de faire signe aux esprits défunts qu'ils seraient les bienvenus. Son regard ne s'attarda pas sur la propreté de la pièce, il avait pris garde a laisser un mot la semaine précédente à l'attention des elfes de maison afin de s'assurer qu'aucun ménage ne soit fait ce jour et qu'il soit prévu plus tôt dans la semaine. Ne pas chasser ses ancêtres étaient une chose, les accueillir dans un bouge en était une autre.
Enveloppé dans un élégant manteau noir qu'il passa par dessus son épais pull de laine, il espérait ne pas sous estimer la fraicheur à laquelle il serait exposé au bord du lac noir. Par précaution, il glissa dans une poche intérieure une paire de gant de cuir sombre doublés de soie mordorée. Ainsi équipé, il entreprit l'ascension des escaliers le menant au hall d'entrée. Une fois mis le nez dehors, il se félicita de sa prévoyance en enfilant ses gants, mais lorsqu'il traversa le long pont couvert, exposé à tous les caprices des vents des highlands, il se mit à songer qu'un couvre chef n'aurait pas été de trop. Il hâta le pas, contourna le Cromlech afin de ne pas déranger le rassemblement qui avait lieu à l'initiative du concierge de Poudlard, et poursuivit en obliquant vers le nord-est en direction de la rive la plus proche de la forêt interdite, visible, disait on, si les brumes menaçantes se dissipaient en de rares occasions, ne révélant de toute manière qu'une ombre sinistre. Depuis qu'elle avait été séparée du reste de l'école, cette enclave si particulière semblait être retournée à un état sauvage, plus encore qu'auparavant bien qu'à l'époque personne n'avait songé que ce fut possible. Cela n'étonnait pas le moins du monde le sixième année que sa cousine ait choisi cet endroit comme lieu du blòt.
Il arriva enfin en vue de la silhouette fine de la Serdaigle qui lui fit des signes enthousiasmés. Elle avait considérablement changé depuis sa première rentrée à Poudlard, physiquement du moins, elle ne semblait plus être l'enfant sauvage à peine retrouvée dans les bois, encore qu'en cette occasion, Aliosus ne fut pas surpris de la voir pieds nus, c'était une de ses habitudes les plus courantes, comme sa coiffure agrémentée de végétaux dont elle aurait décidé par un moyen aussi ésotérique qu'abscons que leur combinaison revêtait une importance singulière. Le temps qu'il arrive à sa hauteur, une formidable bourrasque fit ployer tous les arbres autour d'eux et le Serpentard se pencha pour s'enfoncer dans son manteau pendant qu'il sentait les feuilles balayées cingler contre lui. Lorsqu'il releva la tête, Aiobhe semblait plongée dans un état de contemplation intense, yeux grands ouverts sur le ciel, une main blanche aux doigts graciles couvrant à peine sa bouche ouverte dans une fascination non feinte.
«T'as vu ça cousin ? Ça souffle vers l'est...»
«Et c'est mauvais oui, c'est toi qui me l'a appris. Ça doit changer quelque chose ?»
«Non... le mot était à peine murmuré pendant que l'irlandaise pesait la pertinence de sa réponse. Non bien sûr qu'non reconfirma-t-elle, soudainement ragaillardie, au contraire, c'est le signe qu'on fait bien d'être là, ça rend le moment encore plus important tu comprends ?»
«Je crois.» répondit Aliosus, sincèrement.
«Viens, on va faire un tour.»
Le jeune homme se laissa guider sans broncher, Aiobhe était bien plus versée que lui, malgré tous les enseignements de sa mère, dans le domaine des célébrations et des rituels. Tante Síle semblait être un puit de connaissances oubliées dont il se dégageait une aura d'ancienne magie à la fois fascinante et terrifiante. La femme d'une soixantaine d'année en paraissait presque vingt de plus au point qu'il était impossible de croire Willow et elle sœurs, et pourtant. En suivant les pas doux, la chevelure ornée et la voix qui chantait une comptine alors que la nuit tombait autour d'eux.
Aimes-tu une pomme,
Aimes-tu une poire ?
Aimes-tu un garçon
Aux cheveux bruns de gloire ?
Mais toujours, je l'aime,
Je n'peux le nier,
J'partirai avec lui
Où qu'il veuille aller.
Ils prirent de longues branches souples d'un saule pleureur immense, quelques rameaux glutineux d'un aulne tordu qui plongeait dans les eaux noires, un brin de houx particulièrement piquant.
Avant d'êt'mariée
J'portais un châle noir,
Mais maintenant que j'suis liée
J'porte plus rien du tout.
Il travaille au port
Pour trois mornilles la s'maine
Quand il rent' je feins que j'dors
L'alcool l'rend peu amène.
Les bruyères furent les suivantes à être cueillies, puis tressées dans une forme complexe grâce à un ruban noir qu'Aiobhe tira de sa poche pendant qu'elle achevait la ritournelle irlandaise.
Quand j'étions point mariée
J'dansais jusqu'au matin
Maint'nant y a un bébé
En travers de mon ch'min
Aimes-tu une pomme,
Aimes-tu une poire ?
Perces-tu un garçon
A coup d'couteau dans l'noir ?
A la conclusion sinistre vint ensuite le moment de dresser l'ensemble. Le bouquet tressé fut mis au centre, les branches en cercle autour, des bougies que la jeune blonde allumait une à une pendant qu'elle fredonnait l'air de sa chansons, en dodelinant de la tête et mimant ce qu'Aliosus compris comme étant les fameux coups de couteau.
«C'est ta chanson qui est de mauvais augure, cousine.»
«Tsss fais pas l'teuton ! Tiens ! Main'nant qui fait presque noir, c'est grand temps.» Elle farfouilla à nouveau dans ses poches.
«Tu as... Tsathoggua est avec nous ce soir ?» le ton détaché d'Aliosus ne dissimulait pas entièrement son appréhension à l'idée que l'hideuse araignée "apprivoisée"d'Aiobhe ne se dissimule quelque part près d'eux, potentiellement, comme il en avait déjà été témoin, dans la coiffure de sa jeune cousine.
«Nan, l'est partie retrouver sa liberté c't'été, maman Síle dit qu'c'était l'moment pour elle de retourner chez elle. Elle dit que grâce à moi, Tsathoggua pourra enseigner des nouvelles choses à son espèce.»
Aliosus ne répondit rien, trop soulagé de savoir l'arachnide loin de lui, et trop peu sûr de ce qu'il pouvait répondre à cela. Aiobhe pendant ce temps avait sorti d'une de ses multiples poches deux fruits qu'elle tendit à son cousin. Une pomme et une poire.
«Aimes-tu une pomme, aimes-tu une poire ?» s'amusa-t-elle à chanter en lui souriant.
Il prit la pomme et elle sorti deux couteaux affutés dont les lames brillaient comme des éclairs en reflétant les flammes vacillantes des bougies autour d'eux.
«Épluches-tu ta pomme à coup d'couteau dans l'noir ?» gloussa-t-elle, trop heureuse de son trait d'esprit.
«Par Merlin où donc es-tu allé cherché ça ?»
«Moins t'en sais mieux ça vaut pour toi cousin 'liosus, t'es plus "chef en chef" mais t'es t'jours un garant d'l'ordre m'est avis... Allez, prends-donc z'en un, ferme les yeux, et épluche la pomme. Faut faire la plus longue pelure possible, et pendant c'temps... Elle mis feu au petit bouquet de bruyère. Pendant c'temps on pense aux ancêtres.»
Le Serpentard s'exécuta, fermant les paupières, et essayant de se concentrer à la fois sur la pomme et le couteau qu'il tenait dans la main et sur "les ancêtres". Pas si facile. Du côté de sa mère il ne connaissait presque rien, les Craobhaigh étaient un clan discret, reclus, secret. Du côté Nerrah, il avait bien rencontré ses grands-parents, mais guère plus. Il choisi de se raccrocher à cela, aux impressions qu'ils lui avaient laissés. La voix de rochers qui roulent sur la montagne de son grand-père Eckehard, son monocle impérial, son regard au moment de lui tendre la dague pour mettre fin à la chasse sauvage, l'odeur de bois et de cuir. Le charme discret de sa grand-mère Constance, à laquelle il repensait bien plus depuis son séjour à Beauxbâtons, son sourire ridé plein de sagesse, sa voix lorsqu'elle entonnait.
Partant pour la Syrie,
Le jeune et beau Dunois,
Allait prier Marie
De bénir ses exploits :
Faites, Reine immortelle,
Lui dit-il en partant,
Que j'aime la plus belle
Et sois le plus vaillant.
Il fredonnait les lèvres fermées jusqu'à ce qu'il sente la morsure de la lame sur son pouce.
«Scheiße !»
«Tu t'es coupé ! Ah bah r'garde, ça valait le coup t'as formidablement bien épluché ta pomme, fais voir ça !»
Il lui tendit sa main mais plutôt qu'elle inspecte le fruit ou sa pelure, elle glissa son index sur le pouce mutilé de son cousin avant d'en étaler le sang sur son menton en un symbole inconnu d'Aliosus, puis glissa son doigt sur sa langue pour le nettoyer.
«Qu'est ce que...Aiobhe !»
«Le magie du sang c'est la plus puissante, cousin, fais pas l'innocent tu le sais aussi bien que moi. Maintenant fais comme moi, le temps passe et on va pas devoir tarder à rentrer dans nos pénates !» Elle ferma les yeux, pris son épluchure de poire et la lança par dessus son épaule. Aliosus l'imita.
«Maintenant, tu r'gardes à quelle lettre ça ressemble. Toi qu'est casé, ça doit te dire quelle sera la première lettre de la source de ton malheur c't'année pour que tu puisses te protéger. Moi qui l'suis pas, ça doit m'dire l'initiale de mon prince charmant tu vois l'genre ? Là ça m'fait un T j'crois, ou bien un R. Faudra que j'regarde plus attentivement Théophilius j'crois... et toi ?»
«Je suis pas certain...»
«Ah, moi j'vois un A pour toi ! Roh c'est pas de bol, tu pourrais être la source de ton malheur t'sais ça arrive ces choses là ? Ou alors ta jolie cousine de France là... ou...»
«Ou Aiobhe ?»
«Aïe, touché. Bon ça pourrait être un B aussi tu vois ce que je veux dire ? Non ? Bon, fais gaffe aux botrucs aussi, on sait jamais.»
«Tu m'épateras toujours.»
«C'est gentil ça Aliosus. Allez... Plus sérieusement, mange ta pomme, ça doit clore le moment. on refait le point sur nous, en silence. Ensuite on rentre au chaud, ce maudit vent d'est me plait pas.»
«T'oubliera pas de te nettoyer le menton...»
Elle croqua dans sa poire juteuse en lui faisant un clin d'oeil et s'essuya la bouche d'une manière délibérément grossière, effaçant par là même la trace de sang qui l'ornait tout en chantonnant la bouche pleine.
«Aimes-tu un garçon
Aux cheveux blonds de gloire ?»
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