J'en appelle à la Maîtresse Suprême et à sa créature gélatineuse
Le mercredi 25 novembre 2048,
Sur les bords du Lac Noir,
7h00 du matin,
Solo
Sur les bords du Lac Noir,
7h00 du matin,
Solo

Le soleil tape encore lorsque je franchis les portes du château, bien déterminée à accomplir mon devoir. Je me suis renseigné des semaines durant, j'ai fouillé la moindre des archives, posé des questions, réuni des objets, pour qu'enfin ce jour tant attendu arrive et qu'il me faille agir.
Aujourd'hui, je vais rencontrer le Calmar Géant, créature mythique de Poudlard, preuve vivante de l'existence de la cinquième maison de l'école : Ventoulpe. J'ai lu tout ce que j'ai pu trouver à son sujet, je saurais à présent le reconnaître parmi mille, je crois que je connais mieux son histoire que mon arbre généalogique. Peu de monde a la chance de l'apercevoir, mais j'en suis certaine, à moi, il se montrera. Ne serait-ce qu'un minuscule bout de tentacule, c'est vrai quoi, une ventouse gélatineuse, je mérite au moins ça pour mes années de bons et loyaux services à le mettre sur un piédestal et fouiller ciel et terre pour faire connaître la vérité sur son espèce.
Assise à même le sol, par un glacial matin de novembre, je tremble à peine : la perspective de ce que je m'apprête à créer me procure tant d'émotions que j'en oublie d'avoir froid, et mon corps, d'ordinaire mou et tombant, est à présent rigide et alerte.
Je prends le temps de vider délicatement ma besace pour ensuite venir entourer mon corps de cinq bougies aux teintes violettes, que j'allume sur-le-champ. Me souvenant plus ou moins bien du soir de rituel divinatoire effectué avec Orphéa et d'autres copains de la bande, j'ai pris le soin d'acheter un gros sachet de sucre, avec lequel je trace un pentacle à même le sol, reliant ainsi chaque bougie l'une à l'autre. Autour de chaque cierge, je prends à présent le temps d'étaler des petites perles rondes aux couleurs des cinq maisons de l'école, une couleur autour de chaque bougie, et celle aux perles violettes pointée dans la direction du Lac Noir. Enfin, je sors une peluche en forme de poulpe achetée un mois plus tôt et qui m'a très clairement coûté un bras, et je la lance loin devant moi, au milieu de l'eau. Après un "Plouf" sonore, le jouet commence sa lente descente tout en s'imbibant de ce liquide gelé qu'il vient de rejoindre. Sentant la présence d'un congénère, il y a fort à parier que le Calmar sortira des abysses de l'eau pour venir à sa rencontre. La peluche, à présent complètement trempée, laisse s'échapper quelques dernières bulles avant de plonger définitivement dans les profondeurs du Lac.
Fin prête à débuter, je sors alors mon calepin et commence à lire les différentes étapes de mon rituel. Tout ceci est on ne peut plus sérieux, il ne faudrait surtout pas que je bafouille, ou que je me trompe dans une de mes phrases.
« Elowen, Première du Nom ! J'en appelle à toi ! »
Je me mets à souffler très fort et le froid ambiant transforme mon souffle en une fumée très dense.
« Elowen, Première du Nom, es-tu là ? »
Je souffle toujours, cherchant à recréer le gros tourbillon naturel qui semble se produire dans les films lorsque de la magie entre en jeu.
« Prends possession du Calmar Géant, ta créature, ton protégé ! Fais-moi un signe ! Je ne demande qu'une chose, l'apercevoir, et alors je saurai que tout est vrai, je saurai que je suis sur la bonne piste, que je suis à très peu de choses de faire entendre ta voix, de raisonner le monde, de prouver ton existence ! Elowen, Première du Nom, entends mon cri, viens-moi en aide ! »
Je me lève alors, et, prenant soin de ne pas sortir du pentacle de sucre, je commence à tourner sur moi-même, et ce de plus en plus vite, pendant qu'à présent je hurle à pleins poumons.
« CALMAR ! MONTRE-TOI, JE SAIS QUE TU ES LA ! »
Une nouvelle pirouette vient perturber mon équilibre, alors je ralentis mes mouvements pour m'épargner une chute qui ferait absolument tout foirer.
« SORS DE L'EAU, VIENS A LA RENCONTRE DE LA MESSAGERE ! »
De mes poches, je sors une dizaine de beignets de calamar surgelés que je me mets à lancer dans les airs, et, à chaque fois qu'un est haut au dessus de ma tête, je crie le nom de la créatrice.
« ELOWEN PREMIERE DU NOM ! »
Une fois le dernier anneau retombé, je reste immobile, les yeux rivés sur la surface de l'eau, mais rien ne semble vouloir perturber la droite ligne de l'horizon. Je tente alors une nouvelle stratégie, lasse d'avoir attendu une vingtaine de secondes.
« PEUT-ÊTRE AI-JE MAL SAISI LE MESSAGE - hurlé-je. Après tout, un poulpe, ce n'est pas nécessairement la même chose qu'un calmar. SI C'EST LE CAS, JE M'EN EXCUSE ! ET ALORS, TU PEUX PRENDRE POSSESSION DE MOI ! JE ME DONNE TOUTE ENTIERE ! ELOWEN, PREMIERE DU NOM, CE N'EST PAS POUR RIEN QUE JE PORTE TON NOM ! TU M'ATTENDAIS, JE LE SAIS. ALORS PRENDS POSSESSION DE MOI ! »
Les bras ouverts, le visage tendu vers l'horizon, je semble m'offrir toute entière à la créature qui vit tapie sous les couches d'eau qui me font face, à elle et à sa maîtresse, la toute puissante Elowen Première. Et alors, là, minuscule vermicelle devant l'immensité du paysage, je ressens un tremblement partir de mon coeur et s'intensifier à l'intérieur de mon corps. Percevant cela plus comme un signe de l'univers que comme un signe de gel intérieur, je ne bouge plus et patiente, en haleine.
Durant cette charmante matinée de novembre, quelques rares élèves parmi les moins frileux et les plus téméraires auront sans doute eu la chance, que dis-je, l'honneur ultime d'apercevoir une personne vêtue d'une cape violette, de laquelle seules quelques mèches rousses dépassent, danser la salsa entourée de sucre et de bougies, lancer des beignets de calamar dans les airs, et, s'ils se sont assez approchés, peut-être auront-ils entendu l'héroïne de ce récit crier sur l'eau et demander à... elle même ? de la posséder. Enfin, s'ils ont eu assez de patience, et s'ils ont gardé les yeux rivés droit sur l'eau, alors auront-ils remarqué un frémissement, quelques bulles, et, enfin, le bout d'une tentacule jaillir des profondeurs du Lac, fendre l'air, et venir s'abattre bruyamment contre la surface de l'eau, avant de disparaître à nouveau et de ne plus revenir.
Elowen - seconde du nom, donc -, de son côté, ne rate rien de ce spectacle. Pour une fois bouche bée, plus aucun son ne sort d'entre ses lèvres, devenues violettes comme sa maison. Elle voudrait crier, mais tout ce qu'elle parvient à faire, c'est s'écraser par terre, comme une crêpe, et ne plus parvenir à se redresser. L'univers a entendu son appel ! Désormais, des larmes coulent sur les joues de la petite sorcière qui reste là, étalée sur le sol boueux et glacé, de longues minutes durant. Elle a désormais la preuve formelle qu'elle n'a pas imaginé la raison de sa présence sur Terre. Elle est chargée d'une mission bien plus grande. A cet instant, elle se sent comme Jeanne d'Arc. En communication avec une force supérieure que personne ne peut comprendre, alors même que tous les signes lui paraissent évidents. Mais elle, à la différence de cette valeureuse chevalière, elle ne brûlera pas sur le bûcher. Au contraire, même. Elowen sera l'étincelle qui déclenchera la plus grande révolution à laquelle l'école de sorcellerie de Poudlard ait fait face.
Et c'est ainsi que ce qui était au départ une vaste plaisanterie devint une religion aux dérives sectaires un peu chelou. A ne pas reproduire chez soi les enfants, attention.