Les absents ont toujours tort
Dimanche 4 octobre 2048Mochdinam < PRÉCÉDEMMENT
Worcestershire — Domaine Bristyle
Un craquement caractéristique du transplanage résonne dans la cour silencieuse. Narym apparaît au milieu des champs qui entourent le domaine. Habillé sobrement mais à la mode sorcière, il triture nerveusement les plis de sa cape en observant la maison familière qui se dessine devant lui. Une partie de plain pied sur la gauche qui se termine à droite par un bloc de trois étages. Derrière les vitres de ce que l’on appelle grossièrement “la tour”, Narym devine les étagères recouvertes de livres de leur père.
Au fil des années, ses retours à la maison se sont fait de plus en plus irréguliers. Parfois, il vient tous les dimanches pour déjeuner avec ses parents et ses frères ; d’autres fois, il vient rendre visite à qui est sur place au beau milieu de la semaine, plusieurs fois par mois, appréciant ces moments passés avec sa famille. Mais arrive toujours un moment où il ressent le besoin de s’éloigner de l’humeur froide et du manque de tact de leur mère, du joyeux caractère de leur père qui cache des blessures inavouées, du manque de confiance de Natanaël qui se plaît à vivre dans l’ombre de sa mère, de l'exubérance de du plus jeune frère qui se débat avec courage dans sa vie de jeune adulte. Il ne compte pas Zakary dans le lot. Narym passe beaucoup de temps avec le plus proche de ses frères en âge, que ce soit chez l’un ou chez l’autre, dans les bars ou au restaurant. Avec Zakary, il ne ressent pas le poids de la famille peser sur ses épaules d’aîné.
Quand on parle du loup… En s’avançant dans la cour qui donne sur l’entrée de la maison, Narym a la surprise d’apercevoir le grand jeune homme assis sur les marches de la serre qui sert aussi de débarras et d’établi. Zakary lui fait un geste de la main, un grand sourire aux lèvres. Toujours aussi nonchalant et naturel, son frère a le don de paraître à l’aise où qu’il soit, même assis dehors dans le froid à l’attendre.
« Tu n’entres pas ? » demande Narym en serrant la main de Zakary.
Il s’assied à ses côtés. Son frère se décale afin que la fumée qui sort de la longue pipe dont il grignote le bout ne le dérange pas.
« Je t’attendais, répond-il. Tu sais ce que c’est. Je profite un peu du calme avant que tout ça ne recommence. »
Il fait un vague geste de la main vers la maison. Tout ça, c’est ce qui désigne leur famille. L’absence d’Aelle qui va régner sur la table, les tentatives pitoyables de leur père qui essaie de leur demander de ses nouvelles, les reproches de leur mère sur leur jeune sœur qui jamais ne cessent. Tout ça, c’est le poids des choses non dites. Il leur faut toujours un petit temps d’adaptation avant que cela ne s’efface au profit du bonheur et de la joie de se retrouver tous ensemble.
« Je sais, oui, » commente Narym dans un sourire. Il s'adosse contre la porte de la serre, le regard perdu sur la façade de cette maison qu’il connaît par cœur. « Tu n’es pas venu avec Lounis ?
— Non, il avait à faire, dit Zakary en crachant un nuage de fumée qui s’éloigne d’eux en prenant la forme d’un dragon. Mais c’est bien comme ça. Parfois ça fait du bien de ne pas être ensemble. »
Les deux hommes échangent un sourire entendu. On ne pourrait pas faire plus différents qu’eux. Si Zakary a besoin de pouvoir respirer dans sa relation, de prendre du temps pour lui, beaucoup de temps, pour effacer tout risque d'étouffer et d’avoir envie d’exploser, Narym, lui, a besoin de la présence constante de l’autre. Cela fait à peine quelques heures que Gabrielle est partie, Gabrielle qui n’est d’ailleurs pas encore sa copine et encore moins sa compagne, mais déjà il ressent le manque de sa présence, de son sourire, de sa voix.
« C’est aujourd’hui que tu leur dis, hein ? devine Zakary.
— Ouais… »
C’est aujourd’hui, oui. Il a déjà évoqué le sujet avec sa famille, il l’a fait à la volée. Aujourd’hui, il va leur faire part de sa décision et leur dire que tout est en route. Tout est prêt pour que sa vie soit changée à jamais. Il sait que la discussion se passera sans encombre, il n’a rien à craindre venant de sa famille qui l’a toujours encouragé dans ses projets. Malgré tout, il a un nœud d’angoisse au creux de l’estomac. Tout ne se passe pas comme prévu mais il s’y attendait. Il savait qu’Aelle ne serait pas là pour cette discussion.
« Aelle est venue, hier soir.
— Ah bon ?! s’exclame Zakary en se tournant vers lui. Pourquoi ?
— Elle rentrait de soirée, avoue Narym avec un sourire, étouffant la pointe de culpabilité de parler d’elle dans son dos alors qu’elle déteste ça.
— Tu te fous de moi !
— Non, non… Elle a découvert le secret de la Lanterne du Pitiponk… À ses dépends. »
Zakary renverse la tête en arrière. Son éclat de rire bruyant résonne dans la cour et se répercute contre les murs de la maison. Narym le regarde d'un air amusé, incapable de retenir le gloussement qui lui secoue les épaules.
« Elle devait être hors d’elle ! se réjouit Zakary n’a jamais eu le moindre scrupule à se moquer d’Aelle, gentiment ou non, et encore moins depuis que la jeune femme considère sa famille comme une ennemie et se comporte comme telle avec elle.
— Elle était surtout bourrée.
— Tu es sérieux ? s’étouffe son frère en recrachant une bouffée de fumée. C’est pas possible !
— Si, si. Bon, elle était plus pompette que bourrée. Elle s’est faite embarquer dans cette soirée. Tu sais comment ça marche, hein. Elle a dû se rendre compte d’où elle était en plein cœur de la fête. Elle m’a reproché de ne pas l’avoir prévenu pour la Lanterne.
— Évidemment qu’elle te l’a reproché, grogne Zakary en secouant la tête. Elle a dormi chez toi ?
— Oui. »
Narym prononce cette réponse du bout des lèvres et détourne le visage pour ne pas croiser le regard de son frère qui a toujours su lire en lui, même lorsqu’ils étaient tout gosses. Mais Zakary n’a pas besoin de plonger dans ses yeux pour comprendre ce qui pèse sur son cœur et il le lui prouve sans attendre :
« Elle n’a pas voulu venir ?
— Non, finit par avouer Narym en affichant un pauvre sourire qui ne trompe personne. Mais je lui ai pas vraiment dit… Enfin, j’ai dit que je venais déjeuner ici et…
— Et elle n’est pas venue.
— Je ne lui ai pas dit que j’avais un truc à vous dire, essaie de la défendre Narym. Enfin, j’ai bien essayé mais je pense que… Je pense que c’est mieux si je lui dis seul à seule, tu vois ? »
Zakary ne répond pas mais Narym devine un soupir entre ses lèvres. D’un coup de baguette, il éteint sa pipe et la nettoie avant de la ranger dans sa poche en jetant un œil vers la maison — leur mère déteste le voir fumer. Zak devine sans mal ce qu’il s’est passé à Mochdinam. Il connaît suffisamment Aelle et Narym pour le savoir : son frère a dû essayer de lui parler comme il le fait toujours quand il hésite ou qu’il craint la réaction de l’autre, sans trop le faire, en balbutiant, en parlant sans ne rien dire. Et évidemment, Aelle n’a rien capté ou n’a pas voulu le faire.
« Arrête de vouloir la défendre, » râle Zakary en tournant son grand corps vers lui. Il pose une main sur son épaule et la serre gentiment pour le réconforter. « Elle est égoïste et ça ne changera pas en un jour.
— Dis pas ça… »
Narym déteste qu’on dise du mal des autres. Même d’Aelle, même si la plupart du temps elle le mérite. Mais il déteste l’idée que l’on puisse penser cela d’elle. Parfois, il a l’impression d’être le seul à réussir à voir derrière les masques qu’elle porte. Mais il lui semblait qu’elle allait mieux, depuis août. Plus sereine, plus calme peut-être. Comme si un poids avait quitté ses épaules. Il pensait réussir à lui parler mais son comportement avec Gabrielle ce matin l’a perturbé. Si elle réagit comme ça avec la fille qu’il fréquente, comment réagira-t-elle à ce qu’il veut lui annoncer ?
« Cela dit, reprend Zakary comme si Narym n’était pas intervenu, c’est peut-être mieux de lui dire sans les autres. La connaissant, elle ne va pas apprécier du tout. Par Morgane, elle est vraiment… »
Il secoue la tête mais ne termine pas sa phrase. Narym lui en est reconnaissant.
« Tu trouveras un moyen de lui dire, le rassure Zakary en se poussant sur ses jambes pour lever sa grande carcasse. Et elle devra bien l’accepter. En attendant, tu sais tout le bien que je pense de ce projet. J’ai tellement hâte que ça se concrétise. »
Narym attrape la main que lui tend son frère et le laisse l’aider à se lever à son tour. Il passe un bras autour de l’épaule de son frère.
« Moi aussi, tellement, avoue-t-il avec ce petit quelque chose dans la voix qui prouve qu’il a la gorge nouée par l’émotion. Tellement. »
Zakary le serre dans ses bras et lui donne une claque affectueuse sur l'épaule avant de prendre la direction de la maison. S’ils ne se pressent pas, leur père ou leur mère finira par venir les déloger de leur place en leur faisant la morale : « Pourquoi vous discutez tous les deux de votre côté ? Allez, venez ! ». Autant s’épargner ça et les rejoindre au plus vite. Et puis, Narym est impatient. Il a envie d'en parler à tout le monde, à la Terre entière ! Mais surtout, il a envie de voir les yeux de son père se plisser de bonheur et les lèvres de sa mère esquisser un sourire. Elle va sourire, n'est-ce pas ? Oui, elle le fera, c'est bien forcé.