AmBulle
Automne 2048
Elle l’obsédait, depuis des saisons. La musique, russe toujours. D’abord, c’est Tchaïkovsky qui avait bourdonné entre ses oreilles. Ce souvenir mélodique n’avait pas été spécialement dérangeant, un accompagnement approprié pour quitter un rivage que le temps avait fini par mettre en sourdine. Puis Stravinsky s’était présenté, tout à la fois perturbant et pertinent. Euterpe et Terpsichore avaient allié leurs forces en glissant à son ouïe des compositions de ballet. Une éclairante conversation sur l’animation mécanique en avait découlé, dont la substance lui était demeurée audible. À présent, depuis quelques semaines à mois, la Silhouette de Prokofiev s’était imposée dans son paysage. Si intensément que c’en était désorientant. Fait étrange, ce n’étaient pas les notes qui tournaient en boucle dans sa tête, non ; c’était plutôt comme si le concept-même de Prokofiev rougeoyait, immanquable. Bien sûr, Hjúki pouvait se figurer mentalement le profil d’une danse ou d’une autre, mais cela ne contentait son obsession. Divers supports papier y étaient passé, mais tout appareil moldu de reproduction musicale refusait de chanter entre ses mains, naturellement. Des cartes percées fonctionneraient, de la musique mécanique. Une idée enjôleuse – oui, il fallait se noter d’étudier cette forme physique de transcription pour un projet de charmantes boîtes à musique sorcières – mais ce serait sans doute trop déformé pour rassasier son appétence. La solution qui lui était apparue pour répondre à l’appel entêtant du compositeur russe était l’acoustique. L’art moldu dans son plus simple appareil, sans technologies sophistiquées, était la forme que son énergie magique lui permettait de vivre. Le corps de ballet et l’orchestre dans leur plus pure expression concentraient une technique que la sorcellerie ne détraquerait.
Les scènes étant au repos l’été, il avait fallu attendre la reprise de la saison artistique. Un avantage à la maîtrise des transportations magiques était la facilité avec laquelle n’importe quelle ville d’Irlande était accessible. Pour un plus lointain… son obsession en l’état n’était pas ardente au point de pousser ses pas en Europe continentale et au-delà. À côté de son activité à Dublin auprès de ses cousins, des flyers de multiples compagnies étaient passées au crible pour identifier la prochaine représentation d’un ballet de Prokofiev – qui sera alors le prochain, la prochaine à hanter son esprit ? Tout programme étant planifié sur une année, et il n’y eut pas à attendre si longtemps pour connaître une date. Avant même l’arrivée de l’Hiver se trouvait à l’affiche le ballet „Roméo et Juliette“. Dommage, ce n’était pas la féerie Cendrillon, mais cette histoire shakespearienne de prétendu amour. C’étaient la musique et la danse, pas l’intrigue qui l’invoquaient. Et quoi ! La nouvelle semblait avoir atteint son cœur qui s’agitait à un rythme qui n’avait rien de mécanique – déraillée, soit. La compagnie en question se produirait à Galway, ouvrant la perspective d’inviter Opa, comme au bon vieux temps. Hjúki songeait en même temps à une autre personne. Qui lui fallait-il actuellement ? Deux balises musicales de natures distinctes jouaient les sirènes, pouvaient-elles être invitées à s’harmoniser ?
Deux figures l’entouraient en définitive le soir de la représentation. L’envoûtement des thèmes musicaux et motifs dansés pouvait opérer à pleine puissance, certains passages, plus familiers, renforçaient des traits déjà tracés dans sa mémoire, d’autres appliquaient un filigrane plus récent. La construction était telle que son attention se portait automatiquement sur la structure, l’enchaînement des définitions d’un personnage, d’une émotion, d’une situation, qui parfois s’entrecroisaient. À sa surprise, ses Perles-de-Nótt s’humidifièrent un moment. Évidemment, ce n’était pas tant la narration ou ce qu’il se passait qui l’émurent, mais la façon dont ces faits avaient été accordés aux arts. La composition, dans un sens proche de l’arrangement floral. Si bien exécuté, équilibré. Formel, nécessairement. Le dénouement avait de quoi faire serrer les mâchoires d’agacement, mais il devait se produire ainsi qu’écrit. Se donner la mort sans la moindre once de réflexion au lieu de rendre hommage et respecter l’être aimé en menant une vie aussi belle que possible avant seulement de le rejoindre, voilà l’œuvre d’enfants qui croient connaître ou avoir compris Amour. Hjúki, à vrai dire, ne savait pas grand-chose de cette entité, ses rudiments l’amenaient à accueillir cette fin comme le fruit d’une juvénile bêtise.
Les applaudissements taris, Hjúki se pressa hors de la salle avant de partager la moindre de ses impressions. Tenant l’une des mains de Opa, son Enkel souffla un remerciement. Pour avoir apporté la musique, les histoires dans sa vie depuis son enfance, être venu pour cette nouvelle rencontre de Prokofiev. Lui permettre de les recevoir et percevoir à sa guise, sans jugement ni guidance. L’adulte laissa son aîné fatigué prendre congé précocement, prétexte cachant sûrement l’intention de les laisser à deux, avec celle l’aidant à voir le pont entre la musique qui l’attirait compulsivement et sa magie tantôt répulsive. Quelle magie pour cette composition ordonnée, thématique mais métamorphosable ? L’inerte mécanique des cartes perforées, insufflées de son flux pulsatile. Ses idées s’éclaircissaient.