PV MetaMorpheus

MERCREDI 18 NOVEMBRE 2048, 14h20
[12e Μαιμᾰκτηρῐῶνος, Ol.706-4]
Non-loin de l’Arbre-Géant, Parc du Château
Iphis, 1ère année, 12 ans


Entre les formes, parmi les formes, parmi les rêves— transcendance de la matière. Au-delà du corps. Des corps et décors. Décortiquer le monde, y modeler des formes nouvelles. Bourdonnement d’hubris menaçant d’être à l’œuvre, rêve sous-jacent du démiurge. Loin de moi l’idée de rivaliser avec le Divin. Si je m’avance vers ces promesses miroitantes, ce n’est qu’avec l’espoir infaillible de me rapprocher du monde. Dérouler devant moi les corps et saisir l’essence, entrevoir l’âme. Comprendre, tout comprendre, toujours— un jour. Des saisons déjà que la matière pèse sur moi, corporalité synonyme d’agonie. Des saisons déjà que je tente de déceler les vérités dissimulées entre les corps. Les espaces et les absences, les présences et les contacts. Force du réel corporel, pression incessante sur l’être. Paupières closes, je laisse le monde s’emparer de moi. Sous ma peau, des liens se mouvant et se nouant. Autour de mes os, des tentacules faites de douleur. Dans mon crâne, des échos de sonorités assourdissantes m’ayant frappée plus tôt. Intérieur de l’être : souffrance vivante, échos gravés d’impressions fugaces, flux de pouvoirs. Myriade de potentiels vers lesquels je dois tendre des mains métaphoriques, étendre mes pensées vibrantes vers des cordes pleines de promesse. Faire jaillir des sons colorés, émergence mélodique de l’être. Mais je n’ai jamais été accordée au monde, ni même à mon corps ; les mélodies résonnent juste hors de ma portée. La Magie se fait sentir, entrelacée aux autres manifestations de l’être. Si corporelle, si concrète. Un point haït à propos de ma Magie : son lien inexorable au corps. Comme ma peau vibre sous les flux. Comme mes mains brûlent sous les sorts.

Les corps m’obnubilent depuis l’enfance. Objets animés et inanimés. Les vides et trop pleins de l’espace. Physiologie du monde, archéologie de mes alentours. Théâtre de mes douleurs. Suffoquée par le monde, je me plonge dans ses détails. Foule terrifiante dans son envergure qui me noie, individus distincts fascinants dans leur singularité qui m’intrigue. Les mouvements me donnent le vertige, pourtant la danse de l’univers me captive, si bouleversante soit-elle. Je ne peux détacher mes yeux des substances, de la matière, simultanément cause de douleur et de beauté. Une voie se dessine là. Une voix à trouver, celle du monde, ou peut-être la mienne. S’accorder à l’univers, déceler les murmures des dieux. Pour cela, multiples chemins. Mes plongeons vers l’art, mes immersions au cœur des mots. Il y a quelque chose à découvrir dans les tracés insondables des plumes, dans l’encre transmettant pensées et paroles à travers le temps. Mais d’autres sentiers chatoient sous mon regard, nuances encore imperceptibles. Parmi eux, la Magie et ses formes. Une, avant toute autre. Face à l’évidence, je ne tente pas de me persuader de mensonges, de me perdre dans de fausses conceptions. Cependant, le choix d’accepter pleinement cette réalité ne m’amène pas loin. Obstacle immuable : mon incompréhension. J’accepte d’y trouver une faille. Je sais qu’un défaut se cache dans ma perception. Pourtant, plusieurs semaines déjà que je m’y penche et je ne peux passer outre. L’idée première est sublime : voyage au-delà des corps. Je suis familière avec la métamorphose depuis mon plus jeune âge : chrysalides, évolutions douces et brutales, mots d’Ovide aux teintes mesurées d’amour et d’impérialisme. En revanche, celle offerte par le Château, comme de choses existants entre ces pierres, me laisse perplexe. Pointe de dégoût, amertume dans la gorge. Ligne perméable entre appréhension et répulsion.


« Avifors, » je souffle en désignant une feuille parmi d’autres. Gestuelle parfaite, visualisation vivide, formulation maitrisée. Rien ne se passe, pas un frémissement, par une esquisse de plume. Je sais ce qu’il manque, et je ne peux y remédier. Toujours, mes émotions vacillent. Une impression troublante d’interdit. Si nous avions commencé par ce sort, peut-être aurais-je pu le réussir sans être si perturbée. Il y a une beauté certaine dans sa réalisation. Eyphah me laisse bouche-bée lorsqu’il l’effectue. Mais nous ne l’étudierons pas avant tout le reste, et tout le reste s’est déjà imprimé en moi. Flintifors, dont la simple évocation me donne la nausée. Approxima Aiguilla, dont le but m’échappe encore et toujours. Une impasse se dresse, et c’est en moi qu’elle est érigée. Dans tant de matières, la forme est ce qui me rend perplexe— origines des mots et gestuelles, incohérence des étymologies. Les métamorphoses me font frémir par leur réalisation, leur concept même. La simplicité d’une destruction muette. Certaines recèlent une beauté à couper le souffle, éclipsant presque mon malaise. D’autres me heurtent de leur horreur. Je ne peux dépasser le rempart que mon cœur m’oppose, mais je le dois.

Bien sûr, lorsqu’Eyphah a mentionné la fille, j’ai su immédiatement qu’il me fallait lui parler. Pas une fois depuis que j’ai été arrachée au Domaine n’ai-je abordé de moi-même un individu. La Foule domine ici, et je ne peux risquer de m’y égarer. Mais pour le Savoir, pour la quête motivant chaque battement de mon cœur, tout peut être entrepris. Me voilà alors. Observant de loin la silhouette qui se dirige vers l’Arbre, le géant végétal. Entrevoir son immensité ramène toujours mes songes à Philemon et Baucis— encore et toujours, les Métamorphoses.
Sur ma canne, ma prise se fait plus ferme. J’avance.


•••


Peu de choses à formuler devant cette fille dont je ne sais rien, si ce n’est qu’elle est tout ce que je recherche aujourd’hui. À quelques mètres, je m’arrête, et laisse mon regard explorer sa chevelure sombre. Approcher un être humain est si inhabituel. Mes mains tremblent. Mais les mots s’imposent. Je sais pourquoi je suis ici. Mieux vaut, cependant, débuter par une question qui n’en est pas une.

« Excuse moi. » Menton levé, refus de paraître hésitante. Sons articulés d’une voix confiante reflétant les heures passées à songer à cette interaction. « Tu es bien Adaline Macbeth ? »

premier cycle
solit[air]e

PV MetaMorpheus
Le mercredi 18 novembre 2048,
En début d'après-midi



Il y a dans mon air quelque chose de toxique. C'est probablement la fatigue qui me suit comme une ombre depuis plusieurs semaines. C'est peut-être aussi la tristesse qui se mue jour après jour en déprime. La fatigue et la déprime ont des odeurs particulières, si particulières que mon chat ne daigne même plus dormir dans mon lit - elle préfère le confort de la salle commune. Et alors que je me traîne dans le parc, transpirante de ces odeurs désagréables, quelque chose me frappe.

Ce n'est pas moi.

Cette odeur qui me poursuit, ce n'est pas moi. Cette puanteur qui me colle à la peau, ce n'est pas moi. Ces sentiments qui m'étouffent, ce n'est pas moi. Je sais ce que je suis, je travaille à le découvrir depuis plusieurs années maintenant.

D'un geste des épaules, je me détache de ce fardeau qui pèse sur mes épaules. D'un mouvement de la tête, je chasse les larmes qui sont si souvent tombées de mes yeux lourds. D'un regard vers le ciel, je me souviens de ce qui est important pour moi. Ce ne sont pas les garçons, et tous les rêves qu'ils me font faire, ce n'est pas la honte que j'ai ressenti en avouant mes sentiments, ce n'est pas non plus la culpabilité que je ressens en recevant une lettre de mon correspondant, ce n'est pas tout ça.

Ce qui est important, c'est le vent de novembre qui caresse mes joues rouges, c'est la sensation de mes cheveux désordonnées qui se soulèvent, c'est mes mains engourdies au fond de mes poches et ma baguette entre mes doigts, c'est la sensation de sentir pulser la magie sous ma paume fermée, c'est ce vent qui vrombit à l'intérieur de moi et qui me donne l'impression de pouvoir voler. Ce qui compte, c'est la magie qui coule dans mes veines et ce que je peux créer avec elle. Ce qui compte c'est le sourire sur le visage de mon cousin lorsque je fais apparaître une nuée d'oiseau pile poil comme il les a demandé. Ce qui compte c'est le regard flamboyant de Ruby Everheart quand je lui parle de ma formation. Ce qui compte c'est les yeux grands ouverts d'Aliosus Nerrah quand je lui dis que j'ai couru pendant tout une heure alors qu'il gèle dehors.

J'inspire et j'expire.

Sur mon visage blême, sous mes cernes, se dessine un sourire. Le genre de sourire qui n'était plus apparu depuis des semaines. Le genre de sourire qui fait disparaître les nuages dans ma tête.

Mes pas, pendant tout le processus, n'ont cessé de me porter exactement là où je dois être. Je disparais bientôt derrière l'Arbre-Géant.

Je sors de ma poche une main, pour la poser sur la surface rugueuse d'un des deux troncs qui s'entortillent pour former le géant qui trône au milieu du parc. Le contact avec le bois m'aide à me connecter à la réalité et il chasse les dernières pensées négatives qui polluent encore ma tête. Le sourire qu'arbore mon visage se mue en béatitude alors que je continue de frôler la surface de l'arbre.

Soudain, une voix me sort de ma contemplation méditative. Je fais volte-face en ramenant ma main contre moi.

Mes yeux se posent sur quelqu'un. Et je me rend compte que je n'ai jamais vu ce visage auparavant. Mais j'ai déjà vu cette canne en salle commune, je pense en l'observant sous toute ses coutures. Je ne suis pas du genre à oublier les visages, je suis du genre à regarder les contours de chaque personne qui croise ma route et à m'en souvenir parfaitement, alors je fronce les sourcils. Je ne sais même pas si c'est une fille ou un garçon. Je décide que ça n'a pas d'importance, et que ça révèle juste l'état de fatigue dans lequel je me trouve - ou alors que ce quelqu'un est aussi discret que moi.

Ce quelqu'un est même plus discret que moi, puisque ce quelqu'un connaît mon nom alors que je ne connais pas le sien.

« Oui, c'est moi. »

Répondis-je d'une voix égale, claire et audible.

« Qu'est-ce que je peux faire pour toi ? »

Demandé-je ensuite, en plantant mes yeux sombres dans ceux de ce quelqu'un.

Le ton que j'emploie pourrait être celui des pourvoyeurs de miracles, comme si j'avais quelqu'un à vendre ou à échanger. La seule raison pour laquelle je ne suis pas plus surprise, c'est parce que l'on vient parfois me voir pour me poser des questions sur la formation Animagus.

Animagus renard polaire
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